Obésité morbide et fonction oméga
Pages 103 à 116
Citer cet article
- FÉRES-CARNEIRO, Terezinha
- et DO CARMO CINTRA DE ALMEIDA-PRADO, Maria,
- Féres-Carneiro, Terezinha.
- et al.
- Féres-Carneiro, T.
- et Do Carmo Cintra De Almeida-Prado, M.
https://doi.org/10.3917/dia.185.0103
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- Féres-Carneiro, T.
- et Do Carmo Cintra De Almeida-Prado, M.
- Féres-Carneiro, Terezinha.
- et al.
- FÉRES-CARNEIRO, Terezinha
- et DO CARMO CINTRA DE ALMEIDA-PRADO, Maria,
https://doi.org/10.3917/dia.185.0103
1Le problème de l’obésité représente un défi pour les psychologues, principalement lorsqu’il s’agit d’obésité morbide. Mais qui est l’obèse morbide ? Tenu pour une personne dépourvue de contrôle, montré du doigt ou victime de préjugés et partant défavorisée quant à son acceptation sociale (Gaspar, 2003 ; Benedetti, 2003), il est en réalité bien peu connu. Les causes de l’obésité sont en fait multidéterminées. D’après Loli (2000), elles relèvent de sept catégories : neurologique, endocrinienne, génétique, liée à l’inactivité physique, de caractère pharmacologique, environnemental et psychologique ou émotionnel. Auxquelles nous pouvons ajouter, s’agissant de filles, l’abus sexuel subi durant l’enfance (Bentovim, 1992).
2Notre étude se concentrera fondamentalement sur les aspects psychologiques concernant treize cas de patients en situation d’évaluation psychodiagnostique sur une période de deux ans, qui nous ont été adressés par le service de nutrition de l’hôpital de l’université de l’État de Rio de Janeiro, constitués de onze femmes et de deux hommes âgés de 25 à 54 ans. Bien que soumises depuis des années à un traitement nutritionnel, ces personnes ne présentaient pas de résultats probants et étaient sur le point d’être déconnectées du programme d’assistance afin de céder la place à de nouveaux patients. Conscientes cependant de leur besoin d’être assistées, elles étaient consternées par la non-efficacité du traitement proposé – lequel comprenait, suivant les cas, outre le suivi nutritionnel, un suivi endocrinien, cardiologique et orthopédique.
3L’examen psychodiagnostique leur consacra en moyenne six séances et les procédés utilisés ont consisté en entrevues cliniques ouvertes (Bleger, 1971) et en l’application de tests (pyramides colorées de Pfister, gestaltique viso-moteur de Bender, HTP, dessin de la famille, dessin de l’animal, test du Rorschach et désidératif). Les résultats psychodiagnostiques ont été élaborés à partir de ces données. Il n’a été recouru, pour le présent travail, qu’aux seules histoires des patients telles qu’elles ont été relatées durant les entretiens, dont le contenu a été enregistré par écrit, à la suite des séances, et analysé ultérieurement à partir du référentiel psychanalytique.
Les espaces intrapsychiques et intersubjectifs et la promotion de la vie
4Pour survivre et se développer, le bébé dépend d’autrui, principalement de sa mère, comme source de nutrition, tant physique qu’émotionnelle. Pour satisfaire ses besoins physiologiques et affectifs, il recherche des objets. Le bébé est un rêveur qui rêve de l’objet qui le satisfera, sa mère elle-même rêvant de la satisfaction qui le satisfera (Ruffiot, 1981). Ainsi en est-il de la promotion de la vie. Par ailleurs, ressentir des nécessités et reconnaître que l’on dépend de quelqu’un pour les satisfaire peut donner lieu à des conflits intenses pouvant mener à des tentatives plus ou moins réussies d’attaques dirigées contre soi-même ou contre n’importe quel objet susceptible d’offrir une satisfaction. Les liens de liaison (Bion, 1967) étant attaqués, on s’en prend à la vie.
5Dans son traitement des séries complémentaires, Freud s’intéresse autant au déterminisme des névroses (1916-1917) qu’au problème du traumatisme (1939). Dans le premier cas, le facteur endogène est représenté par les points de fixation, variables selon les sujets et découlant de la propre constitution de celui-ci et de ses expériences enfantines, tandis que le facteur exogène dérive des situations de frustration. Quant aux situations traumatiques réelles, elles ont une origine exogène et leurs effets, plus que perturbateurs, peuvent être profondément désorganisants. Brette (2002) commente que l’expression « traumatisme réel » est discutable, car elle s’oppose à « traumatisme fictif », « imaginaire » ou même « mensonger » alors que, selon cet auteur, n’importe quel traumatisme, indépendamment de son origine, endogène ou exogène, est « réel » quant à ses effets. Si bien que subir des agressions physiques et psychiques – ou en être témoin –, principalement dans l’enfance et particulièrement en famille, ou être traité avec négligence, correspond à des faits réels violents dont les conséquences sont pathogéniques. Dans la conception économique du trauma (Freud, 1920), un événement peut avoir, de par sa nature et son intensité, un effet dévastateur, bien qu’on ne puisse le réduire à une vérité objectivable.
6Considérant les souffrances psychiques et les pathologies auxquelles il nous faut faire face dans la contemporanéité, Kaës (2005) propose de les décrire comme des « états-limites », découlant de troubles ou du manque de contenance psychique, de failles dans la capacité de liaison et de déliaison ainsi que dans les processus de transformation. Prises dans leur ensemble, il les voit comme des pathologies de la transmission de la vie psychique entre les générations, constituées pour la plupart de pathologies du narcissisme, de l’originaire et de la symbolisation primaire et partant du lien intersubjectif. Cela étant, le développement de la capacité de symbolisation, de transformation et de dépassement – avec la création de la vie psychique et, également, de la vie relationnelle et culturelle – est tributaire de conditions qui favorisent la rencontre du plaisir avec son propre corps et avec les principales activités psychiques, ainsi que l’accès à la capacité de penser. Pour autant, les formations et les processus intermédiaires se trouvent être en question, tout comme leurs relations entre continuité et rupture, permanence et transformation. Lorsque cette fonction de médiation se produit de manière suffisamment bonne, à partir d’une expérience subjective et intersubjective calquée sur la tolérance et la confiance, elle favorise l’articulation entre les éléments, entre ceux notamment qui sont tendus ou conflictuels.
Obésité morbide : une pathologie du narcissisme ?
7L’immobilisation et l’isolement progressifs qui caractérisent la vie des grands obèses font penser à une obésité morbide et, en particulier, à une pathologie du narcissisme. Si le fait de manger est une condition essentielle à la continuité de la vie, il devient ici une menace de mort. Il s’agirait ainsi d’une relation « folle » avec la nourriture et avec le corps, ce qui nous mène à considérer que la personnalité de l’obèse morbide est divisée entre une partie psychotique et une autre non psychotique, telles qu’elles sont décrites par Bion (1967).
8La partie psychotique de la personnalité est la plus susceptible de lancer des attaques destructives contre le psychisme même ; il y a quelque chose de létal et d’autodestructeur dans la psychodynamique des grands obèses, qui en menace l’intégrité et se révèle très difficile à traiter et à contenir. Les stratégies défensives auxquelles ils recourent ne visent pas, quelle qu’en soit l’origine, à neutraliser et à contrôler leur destructivité primitive. Elles leur procurent une forme de compromis, car tout en traduisant sa manifestation elles constituent une défense contre la destructivité.
La manifestation de forces destructives dans le psychisme
9Le psychisme dominé par une organisation narcissique maintient prisonniers ses aspects sains à travers l’omnipotence et la destructivité, qui empêchent sa croissance et compromettent sa possibilité de nouer des rapports avec des objets qui soient en mesure de l’aider dans son développement et dans son évolution, en le poussant en direction de la mort (Rosenfeld, 1971).
10L’objet se révélant incapable de contenir, d’assimiler et de digérer les émotions et les expériences d’abord du nourrisson, puis de l’enfant encore dépendant, il favorisera l’intensification des angoisses d’anéantissement et une moindre capacité de symbolisation – puisque celle-ci résulte de la création de significations nouvelles s’intégrant au sein d’un tout plus harmonieux, à partir de la relation avec un autre. De sorte que les expériences non reconnues dans leur signification émotionnelle empêchent que le sujet développe des conditions propres pour être plus compréhensif et tolérant à l’égard de ses propres états psychiques. Le développement de relations intimes s’en voit compromis et l’activité de symbolisation s’en trouve incomplète, ce qui fait que dépressions, frustrations, ambivalences, conflits divers et la douleur psychique en découlant deviennent insupportables, par manque de contenance psychique et de ressources internes capables de servir de médiation afin d’en favoriser l’élaboration et la transformation. Les expériences émotionnelles sont alors évacuées. Sans protection, le sujet demeure ainsi victime de sa propre organisation psychique.
11Alpha et oméga sont respectivement la première et la dernière lettre de l’alphabet grec. À la fonction alpha, Decherf (2003) oppose comme oméga la défense construite par le sujet contre les angoisses de mort lorsqu’elles se font trop intenses. Étant donné la vulnérabilité réelle du bébé, on considère comme un oméga normal la confrontation inévitable, indispensable à sa survie, avec les angoisses de mort présentes dès le début de la vie. La dominante normale de ce combat – qui dépend de la façon dont l’enfant est traité durant la première phase de son développement – est celle tournée vers la vie, c’est-à-dire que les angoisses bien traitées par le milieu maternel et familial pourront devenir acceptables et intégrables pour l’enfant. Autrement, il se verra dominé par l’angoisse de mort et sa vie relationnelle se caractérisera par un lien de survie. L’insuffisance apportée au traitement des angoisses de mort donne alors lieu à de véritables constructions défensives oméga : nous aurons affaire à des bébés et à des familles oméga. L’oméga pathologique est une construction défensive de l’ordre de l’agir et du comportemental et comporte plusieurs variétés cliniques. La proximité psychique de la mort devient une constante, observable à travers des passages à l’acte ou des théâtralisations angoissantes et périlleuses qu’il est nécessaire de dominer. Il peut arriver également que des parents « chosifient » leur enfant en établissant un lien avec un être non reconnu dans leur désir, autrement dit un être inerte.
12Decherf (2003) affirme la possibilité d’un oméga somatique : au lieu de bâtir un univers dangereux, en rapport avec les failles de la contenance, le sujet utiliserait parfois son propre corps pour exprimer ce péril : il y actualiserait ainsi cette menace mortelle en contractant une maladie grave.
Trajets de vie : histoires de privation
13Les histoires de vie, telles qu’elles sont relatées par les sujets de notre recherche, révèlent beaucoup de souffrance, découlant de mauvais traitements au cours de l’enfance et du manque de compréhension de leurs besoins affectifs dans les différents domaines de leur existence, notamment dans la reproduction de situations de violence dans divers contextes : conflits familiaux et conjugaux, auto-estime faible, états de privation, absence d’autonomie, incapacité d’établir des liens significatifs, de travailler, de conclure des projets, dépendance financière, isolement, insatisfaction face à la vie.
14Dans le tableau ci-après on trouvera les caractéristiques personnelles, l’histoire familiale et l’histoire actuelle des treize patients soumis au psycho-diagnostic.
15Observons plus dans le détail quatre de ces histoires, bien représentatives de ce qui a été exposé.
Alice
16Parlant de son père, Alice signale qu’il était consommateur d’alcool et de drogues, instable, cherchant querelle à tout propos, porté à agresser physiquement sa femme et ses enfants. En l’absence de leur mère, les enfants s’enfermaient dans la salle de bain dans le but d’échapper à ses coups. La femme voulait se séparer de son mari en emmenant les enfants mais, comme elle était menacée de mort, la peur la faisait rentrer à la maison. Leur séparation finit par se concrétiser, Alice avait alors 14 ans et elle ne revit son père qu’après s’être mariée et avoir donné naissance elle-même à un petit enfant. Par la suite, son père fut assassiné et enterré comme un indigent. Selon Alice, « il a tout gaspillé pour satisfaire son vice ».
17La violence domestique subie dans l’enfance, surtout de manière répétée, à la façon d’un modèle familial, a des effets délétères cumulatifs et demeure inscrite dans le psychisme comme un traumatisme actif (Almeida-Prado et Féres-Carneiro, 2005), porteur de nouvelles situations violentes. C’est ainsi qu’Alice évoque ses rapports actuels avec ses frères comme des relations de conflit marquées par des disputes et des mésententes, tout en décrivant son propre comportement comme étant impulsif et violent – au point même d’expulser son père de chez elle, le couteau à la main, et de vouloir brûler vif son mari. Mariée à 16 ans après une scolarité laissant à désirer (enseignement primaire incomplet), elle n’a jamais pu obtenir son autonomie et demeure financièrement dépendante.
Bertha
18Une autre sorte de violence se rapporte, d’après le récit qu’en fait Bertha, à des états de privation. Troisième enfant d’une fratrie de cinq, elle en était la seule fille. C’est le père, décrit comme un homme rigide mais affectueux, qui assurait l’entretien de la famille, la mère ne pouvant travailler hors du foyer. Bertha évoque son enfance plutôt positivement, sans aucun luxe il est vrai, mais sans manque de nourriture. Son unique réserve est d’avoir été trop enfermée, à cause de son père. Elle n’a pu étudier que jusqu’à 11-12 ans, son père ne lui a pas permis d’aller plus loin. Il disait qu’« une femme n’a pas besoin d’en savoir plus [que ce qu’elle savait déjà] ». Elle n’a pas repris ses études, postérieurement. Bien qu’elle ait suivi un cours de couture, son père ne lui a jamais permis de faire des ouvrages hors de la maison.
19L’attitude abusive de ce père, en réalité extrêmement agressive envers les possibilités de croissance personnelle de Bertha et sa condition de sujet, constitue une violence psychologique déguisée en « protection ». La figure paternelle se conserve fortement idéalisée ; Bertha tente ainsi d’éviter d’éprouver de la haine pour ce père castrateur et pour sa mère non protectrice, elle-même soumise et impuissante. Bertha apparaît comme s’identifiant à son agresseur ; en effet, en dépit de sa souffrance causée par les années de privation de liberté, elle a commenté que, si elle avait eu une fille, elle aurait agi envers elle comme son père l’avait fait avec elle, par souci de protection.
20Bertha a raconté ses difficultés énormes à vivre des situations de deuil et de perte, tenues comme désorganisantes. Les pertes dans son enfance ont été considérables, en raison de l’interdiction paternelle de fréquenter l’école, d’avoir des amis et une profession. Elle s’est mariée à 14 ans avec un homme de douze ans son aîné. Elle se décrit comme impulsive et violente, dépourvue d’autonomie et financièrement dépendante. Toujours en train de grossir et plongée dans des situations de conflit, elle se voit aux prises avec des expériences dépressives et des idées récurrentes de suicide. Lorsqu’elle se trouve en crise, elle « se réfugie » dans les friandises pour se calmer, principalement le lait concentré sucré. Son destin, selon ses propres mots, est d’être grosse, « idiote » et de « tourner les boutons de la cuisinière à gaz ».
Eduardo
21Eduardo se dit impulsif et amateur d’excès, comme celui de manger et de boire beaucoup, en toute occasion. Âgé de 42 ans, il est l’aîné d’une fratrie de deux enfants. Il a manifesté des difficultés à parler de son enfance aux côtés de ses parents qu’il décrit comme distants. Ceux-ci auraient été assez absents tout au long de sa croissance pour qu’il ait pratiquement été élevé par ses grands-parents paternels et maternels. Le père, décrit comme un homme sévère, se disputait avec les enfants et les grondait. Il raconte que sa mère, très tendue, était toujours pressée dans tout ce qu’elle faisait. Son enfance et son adolescence ont été malheureuses en raison de la dynamique familiale et caractérisées par une grande privation affective.
22Eduardo remarquait que ses parents traitaient leurs enfants de manière inégale : alors que lui-même était toujours avantagé, son frère était traité avec impatience. Il a néanmoins déclaré que tant ses parents que son frère le méprisaient beaucoup et qu’il lui arrivait de battre son frère pour se venger des gronderies essuyées de la part de ses parents. Cela dit, c’était tout de même avec ce frère qu’il avait le plus de complicité.
23Il a commencé à boire à l’âge de 9 ans avec le consentement de son père, lui aussi porté sur la boisson. Il a expliqué que les membres de sa famille buvaient beaucoup, son père compris, mais qu’il ne les considérait pourtant pas comme des alcooliques. Les récits d’Eduardo nous font penser à une dynamique familiale singulièrement oscillante et instable, avec des parents « pendules » incapables d’offrir suffisamment de soutien affectif et psychique. On a affaire, de la part du père, à la fois à une sévérité excessive et à une déconcertante permissivité lorsqu’il autorise la consommation d’alcool à un enfant de 9 ans. Il s’agissait de toute évidence de parents sans la moindre notion des besoins d’un enfant et de ce qui convient à cet âge.
24Obèse, s’adonnant à l’alcool et aux drogues, Eduardo est demeuré dépendant de ses parents, dépourvu d’autonomie et incapable de travailler ou d’achever des projets. Sans pouvoir nouer des liens significatifs, il ne s’est jamais marié et n’a jamais eu une relation stable avec personne. Il mentionne une liaison superficielle avec une jeune fille déprimée qui a fini par se suicider. Après elle, il n’a plus eu recours qu’à des prostituées pour satisfaire ses besoins sexuels. Il a parlé de relations empreintes de « promiscuité », en évitant d’en dire plus long sur le sujet. Il est d’avis, en fait, que ce qu’il a réussi de mieux dans son existence, c’est sa relation avec « [sa] chienne et [ses] trois chats ».
Katia
25Katia, 50 ans, est la troisième fille d’une fratrie de huit enfants. De 7 à 10 ans, elle a été interne dans un collège où elle subissait de mauvais traitements. Les trois derniers enfants de cette fratrie ont été les seuls à ne pas être internés dans ce collège. Pour les cinq autres, c’est la tante maternelle qui aurait eu l’idée de cet internat et la décision aurait été prise parce que les parents étaient alcooliques, la mère enceinte et qu’ils n’avaient pas les moyens d’élever leurs enfants. Les parents ont bien essayé à plusieurs reprises de les en retirer mais les enfants, qui étaient désormais sous la responsabilité de leur tante, étaient renvoyés par le juge aux affaires familiales à l’« orphelinat ».
26Dans son récit, Katia parle d’abord de « collège pour internes », puis d’« internat » et enfin d’« orphelinat » – un orphelinat avec des parents en vie, cela illustre bien l’incapacité de ces derniers, la tante maternelle ayant la « responsabilité » de ses neveux – Katia ne parle pas de « garde ». Le dernier mot revenait donc à cette tante – que Katia n’appelle pas « tante », mais « sœur de maman », ce qui marque bien la distance qui existait entre elles ou combien elle se sentait détachée d’elle. Elle raconte que la coordinatrice du collège lui avait confié un jour un bébé et qu’elle avait été battue jusqu’à ce qu’elle apprenne à faire sa bouillie. Elle dit comprendre pourquoi les « gosses » de la FEBEM (Fondation pour le bien-être du mineur) sont tellement révoltés, après avoir subi tant de mauvais traitements. Elle ajoute qu’elle ne souhaiterait pas à son pire ennemi d’y être hébergé.
27Originaire de l’État de Minas Gerais, Katia est arrivée à Rio de Janeiro avec ses parents dans les années 1960 – elle ne peut préciser l’année. Elle a habité avec sa mère et ses frères et sœurs dans la banlieue, à Nova Iguaçu, pour emménager peu de temps après dans la ville de Guadalupe, où sa mère vit encore aujourd’hui. Son père est décédé.
28Elle déclare qu’il existe dans sa famille une prédisposition à l’alcoolisme : une de ses sœurs est morte prématurément, à 29 ans, victime de l’abus d’alcool. Son père est mort pour la même raison. Lorsque Katia avait près de 10 ans, à l’époque donc de sa sortie du « collège » et de sa venue à Rio de Janeiro avec sa mère et ses frères et sœurs. La cinquième fille de la fratrie et la cadette ont également tendance à abuser de l’alcool.
29Sa mère, qui a refait sa vie avec un autre homme, lui-même décédé, est actuellement une femme seule. À 76 ans, déjà très malade, elle a été écrasée par une voiture et il lui en est resté de graves séquelles aux ligaments du genou et des difficultés pour marcher. Bien qu’elle ait renoncé à la boisson, elle en a gardé un excès de poids et de l’hypertension.
30Katia ne s’est jamais mariée, ni n’a vécu en union stable. Cela fait plus de vingt ans, dit-elle, qu’elle ne s’intéresse d’ailleurs plus à « ces choses-là ».
Considérations finales
31Dans les familles d’obèses morbides, la contenance psychique apparaît de manière précaire et la vie relationnelle s’y caractérise par des liens de survie, sans autonomie, mobilisant les défenses propres à la fonction oméga contre d’intenses angoisses de mort. Leurs membres sont victimes de difficultés qui se répètent, se perpétuent au fil des générations successives, y compris quant au cadre d’obésité et aux caractères morbides qui s’y rattachent ainsi qu’en ce qui concerne l’usage d’alcool et/ou de drogues. La médiation s’y présente insuffisante, accompagnée d’intolérance et de manque de confiance. Il s’agit là de familles caractérisées par un oméga pathologique favorisant la proximité psychique de la mort et des constructions défensives qui affectent les façons d’agir et les passages à l’acte.
32Dans l’obésité morbide, les troubles ou la carence des contenants psychiques, les failles dans la capacité de liaison et de déliaison ainsi que dans les processus de transformation suscitent des souffrances psychiques propres aux pathologies des « états-limites ». Le narcissisme s’y trouve compromis, comme l’originaire et la symbolisation primaire et donc le lien intersubjectif, de sorte que les expériences n’y sont pas reconnues dans leur signification émotionnelle.
33Si la contenance familiale y est « froide », sans chaleur d’accueil et sans réponse aux besoins émotionnels et relationnels du sujet, la recherche s’y opère de la contenance « chaude » comme une tentative de ne pas dépendre de l’objet d’amour. En s’investissant dans un objet non vivant, inerte comme l’alcool, les drogues et la nourriture, on croit pouvoir le garder sous contrôle grâce à la fourniture d’une chaleur immédiate. Lorsqu’il n’existe ni sécurité ni contenance pour soutenir des liens de dépendance, la nourriture, recherchée en tant qu’objet chaud, finit par se transformer en fèces jetables avec lesquelles sont également évacuées les expériences émotionnelles.
34Nous entendons l’obésité morbide comme une pathologie des états-limites concernant l’oméga somatique. Il s’agit d’une maladie grave et mortifère, dans laquelle le corps est utilisé pour exprimer le périlleux univers psychique où est plongé le sujet en raison de ses failles dans la contenance.
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- psychanalytique, Paris, Dunod, 1-98.
Mots-clés éditeurs : famille, Obésité morbide, transmission psychique, violence
Date de mise en ligne : 17/08/2009
https://doi.org/10.3917/dia.185.0103