Mon enfant, ma sœur
... travail du fraternel dans le processus de construction de la parenté
- Par Claire Metz
- et Anne Thévenot
Pages 101 à 113
Citer cet article
- METZ, Claire
- et THÉVENOT, Anne,
- Metz, Claire.
- et al.
- Metz, C.
- et Thévenot, A.
https://doi.org/10.3917/dia.177.0101
Citer cet article
- Metz, C.
- et Thévenot, A.
- Metz, Claire.
- et al.
- METZ, Claire
- et THÉVENOT, Anne,
https://doi.org/10.3917/dia.177.0101
Notes
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[1]
C.Baudelaire, « L’invitation au voyage », Les fleurs du mal, Paris, Le Livre de Poche, 1972, p. 73.
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[2]
Nous utiliserons dans ce texte le terme de frère pour désigner le frère ou la sœur.
-
[3]
Les entretiens ont été menés avec des hommes et des femmes vivant en couple (mariés ou non) et attendant leur premier enfant. Chaque membre du couple a été rencontré à deux moments par rapport à l’arrivée de l’enfant : durant le dernier trimestre de la grossesse puis dans la première année suivant la naissance de leur enfant. Le corpus est constitué de six couples, soit 24 entretiens.
-
[4]
Cette recherche est actuellement en cours et porte sur une population de fratries contactées par le biais d’une association de parents d’enfants handicapés, en Alsace. La consigne de départ était « Pouvez-vous me parler de ce que vous avez ressenti et ce que vous avez pensé par rapport à votre frère ? »
-
[5]
L’écoute du chercheur est guidée par sa formation, ses hypothèses de départ, ses référentiels théoriques, ses affects réveillés par l’entretien dont il importe qu’il prenne conscience.
-
[6]
À la fin du premier entretien, c’est-à-dire avant la naissance de l’enfant, était demandée à chaque futur parent une représentation graphique de sa famille sous forme d’un arbre généalogique avec au moins trois générations.
1Le devenir parent fait partie des remaniements psychiques, que les êtres humains sont amenés à effectuer à différents temps de leur cycle de vie, qui nécessitent un travail d’élaboration et d’appropriation de la part des sujets qui les vivent. Le plus souvent les travaux mettent l’accent sur le travail de réorganisation des liens des futurs parents à chacun de leurs propres parents. En témoigne, le concept de permutation symbolique des places (Legendre, 1985) qui rend compte d’une nouvelle élaboration de la dissymétrie des places de père et de fils, ou encore celui de partage du signifiant « enfant de » avec son propre fils et du signifiant « père de » avec son propre père (De Neuter, 2001). Cependant si l’annonce d’un nouveau venu dans la chaîne des générations, en modifiant les statuts et les places des futurs pères et mères, nécessite l’élaboration des représentations des figures parentales, elle réactive également d’autres problématiques infantiles en particulier celles qui touchent au lien fraternel.
2Nous nous intéresserons ici à l’influence des liens fraternels pour des parents, lors de l’élaboration de leur parentalité. Ces liens, structurés lors de l’enfance, ont une influence profonde et durable dans la vie ultérieure.
3Les écrits théoriques sur les relations fraternelles sont encore relativement peu nombreux, chercheurs et cliniciens se sont davantage focalisés sur l’axe vertical des relations entre parents et enfants. Le lien fraternel serait-il malaisé à appréhender ? En effet, R. Scelles le souligne, il est « difficile de saisir de l’extérieur quelque chose de ce lien dont un des fondements est précisément l’existence de secrets et le respect de non-dits vis-à-vis des adultes en général et des parents en particulier. » (Scelles, 2000, p. 78).
4Les relations fraternelles ont davantage été abordées sous l’angle de la jalousie, voire du fratricide, que sous celui de la complicité : la fonction du frère dans la construction subjective étant essentiellement envisagée dans ses effets de réactivation du complexe du sevrage ou du complexe œdipien pour l’aîné. Ainsi pour S. Freud (1933), les affects circulant dans la fratrie seraient essentiellement le fruit d’une succession de substitutions et de déplacements des investissements envers le père et la mère, ceux-ci contribueraient à mettre en place une formation réactionnelle qui conduit les frères et sœurs à devenir objets d’amour. Ce processus permet d’envisager le lien fraternel comme le « prototype du lien social ».
5En effet d’autres travaux mettent en évidence que la présence d’un frère [2] place l’enfant face à un intrus qui le met en rivalité vis-à-vis de l’objet primaire maternel et face à un double spéculaire qui le confronte à lui-même comme autre (Lacan, 1938 ; Dolto, 1981). Le processus identificatoire à l’œuvre se fonde très peu sur les véritables conduites réelles de l’autre, l’expérience analytique montrant « la confusion en cet objet de deux relations affectives amour et identification » (Lacan, 1938, p. 39). La relation fraternelle contribue ainsi à la constitution du narcissisme et à l’élaboration de l’identité de chacun. Elle est alors fondatrice du lien social car elle est élaborée à partir d’un mouvement identificatoire au rival; J. Lacan soulignait que c’est par le semblable que l’objet et le moi se réalisent.
6Quand la confrontation au rival survient après le complexe d’œdipe, une identification aux parents peut s’effectuer et les pulsions agressives se sublimer en tendresse ou en sévérité. Toutefois, pour F. Dolto (1981) la relation à un puîné, ou à un autre dont les capacités d’évolution sont hypothéquées, peut être ressentie comme dangereuse par le risque d’involution qu’elle suscite. La rivalité fraternelle serait dans ce cas l’expression de cette angoisse sous la forme d’une agressivité envers celui qui met l’enfant en danger. Mais lorsque le rival est gravement malade ou porteur d’un handicap, l’agressivité à son égard peut faire l’objet d’un refoulement tant elle suscite de la culpabilité chez le sujet (Sausse, 1996).
7Ainsi les liens fraternels jouent un rôle important lors de la construction sub-jective, de plus ils sont également à l’œuvre au cours des remaniements des liens et des places que les sujets sont amenés à élaborer tout au long de leur vie et notamment lors de ces temps de passage particuliers du devenir parent. Nous avons choisi deux exemples cliniques qui mettent en évidence que ce lien participe à la construction de la parentalité, selon des modalités qui renvoient à l’histoire infantile du parent avec son frère ou sa sœur.
Méthodologie de la recherche
8La réflexion que nous développons ici expose l’analyse de deux entretiens de recherche issus de deux corpus différents : l’un explore la construction de leur parenté nouvelle chez de jeunes parents [3]. L’autre corpus [4] étudie les conditions singulières de la construction subjective d’un sujet qui a grandi avec un frère handicapé. Si ces recherches ne portent pas directement sur l’étude des relations fraternelles, les entretiens mettent en évidence la résonance du lien fraternel sur le devenir parent. Ces entretiens permettent de poser des hypothèses de travail, car il ne s’agit pas d’établir ici des résultats quantitatifs, mais d’explorer les conditions singulières de la construction sub-jective de la parentalité.
9Ces entretiens individuels semi-directifs ont été enregistrés puis analysés en tenant compte de leurs conditions de production car ils « sont le fruit d’une élaboration mettant en jeu les désirs, les investissements, les motivations des deux protagonistes de l’échange » (Scelles, 1998, p. 65). L’entretien rend compte de la manière dont chaque sujet a effectué une relecture et une reconstruction de son passé, et de la manière dont il adresse cette reconstruction au chercheur [5]. Cette approche clinique prend en compte l’histoire sub-jective de la personne, et non les informations objectives sur son passé. Nous avons formulé des hypothèses en les appuyant sur l’énonciation toujours liée à des enjeux inconscients et conscients. Les faits de langage (lapsus, silence, répétitions…) sont des indices des modalités de fonctionnement psychique (Jeammet, 1995).
10Les résultats de ces analyses montrent que le lien parental est profondément façonné par le lien fraternel selon des conditions toujours singulières, parfois elles peuvent comporter des spécificités selon que la fratrie comprend ou non un membre en situation de handicap.
11Ainsi nous allons maintenant envisager la réactivation du lien fraternel lorsque le frère est porteur d’un handicap. Nous présentons l’analyse d’un entretien de recherche mené avec Marie, mère de Léa et de Nicolas et sœur aînée d’un adulte trisomique, François. Marie avait 5 ans à la naissance de ce frère, elle a fait de brillantes études, poussée par son père dont elle évoque la souffrance face au handicap de son fils. L’entretien dévoile combien l’accès à la maternité ravive le fraternel.
Marie, du lien fraternel à la construction du lien maternel
12Comme le souligne Sausse (1996) les sentiments négatifs peuvent difficilement s’exprimer envers un pair handicapé, en effet ils suscitent trop de culpabilité en révélant une opposition ou un affrontement à l’égard d’un pair qui ne pourrait se défendre. Ces sentiments sont souvent expressément ou tacitement interdits par les parents : leur ambivalence et leur souffrance propres ont pour effet qu’ils ne supporteraient pas d’entendre verbaliser une critique qu’ils s’interdisent peut-être à eux-mêmes. Dans le discours de Marie, le handicap est toujours présenté positivement, tout aspect négatif, toute ambivalence sont bannis. Ainsi la rivalité, la haine, a fortiori les vœux de mort sont de fait interdits. Les grossesses de Marie et la question de l’amniocentèse relancent avec des affects violents l’impossible évocation du meurtre du frère.
La rivalité
13Le lien fraternel chez Marie est profondément marqué par le handicap. L’influence de ce lien est particulièrement ravivée au moment des grossesses, avec le risque d’une naissance « anormale ». L’expérience malheureuse de ses parents lors de la naissance de François pèse beaucoup d’après elle, car à l’inverse de ses parents elle veut pouvoir choisir, ce qui l’amène très logiquement à envisager une amniocentèse. « Alors que mes parents n’ont pas eu de choix / on leur a imposé […]. Je sais que quand j’étais enceinte les choses étaient très claires avec mon médecin je lui ai dit “s’il y a quoi que ce soit vous me le dites tout de suite”, parce que moi c’est quelque chose que j’accepterais pas du tout que ce soit un médecin qui prenne les décisions à ma place quelle que soit la décision que je souhaiterais prendre parce qu’on sait jamais d’ailleurs laquelle on prendrait je crois / même si on a des a priori / une fois confronté à la situation je pense qu’on peut réagir tout à fait différemment. »
14La souffrance ressentie par ses parents d’avoir été exclus d’une décision, selon Marie, est une violence qu’elle ne veut pas endurer. Non seulement la maternité réveille chez elle l’expérience issue de l’existence du frère, mais celle-ci est fortement liée au vécu parental. Dans un premier temps l’amniocentèse est justifiée par son désir de savoir, mais il est impossible pour elle d’énoncer les décisions éventuelles à prendre. Ici le maternel renvoie au fraternel avec ce qu’il contient de tabou et d’indicible quant à la mort.
15Ce qu’elle dit ensuite de l’amniocentèse révèle bien toute cette problématique complexe : il apparaît que la possibilité de mettre en danger la vie du fœtus, fût-ce en fantasme, est très douloureuse. Lorsqu’il s’agit de la grossesse du garçon, l’amniocentèse devient inenvisageable, en contradiction avec ce qu’elle a avancé avant : pouvoir choisir. L’amniocentèse présentifie-t-elle trop un vœu de mort possible, inacceptable puisqu’il est en référence à l’histoire parentale lors de la naissance du frère handicapé, donc trop lié à l’idée de faire mourir un fœtus et derrière ce fœtus le frère ?
« C’est vrai que j’ai eu Léa et j’ai eu Nicolas […] ; avant d’être enceinte j’ai toujours dit que je ferais une amniocentèse et une fois que j’étais enceinte les choses étaient déjà différentes ; donc pour Léa je l’ai faite mais c’est vrai que j’ai eu beaucoup de mal à l’accepter sur le coup parce qu’une fois que j’avais dit oui j’ai fondu en larmes et heureusement qu’on me l’a pas faite tout de suite […] ; mais après je l’ai très bien admis d’ici là j’étais calme et sereine etc. J’avais pu parler avec mon bébé donc c’était bon / par contre avec Nicolas j’ai pas du tout voulu la faire […]. J’avais quelque part l’impression que c’était un petit garçon et qu’on entend souvent dire que les petits garçons sont plus fragiles. »
17L’amniocentèse devient inenvisageable à la deuxième grossesse, ce qu’elle justifie par « l’impression » que c’est un garçon. Cette « impression » sans fondement réel, la contradiction avec la volonté de pouvoir choisir, la « fragilité des garçons » évoquant le frère handicapé, tout cela montre bien que la complexité et l’intensité du lien fraternel sont violemment ranimées lors de cette deuxième grossesse. Cette impossibilité d’envisager l’amniocentèse liée au sexe masculin souligne à quel point la question du diagnostic anténatal convoque le fantasme de mort du frère.
18Notons que dans tout l’entretien Marie ne fait pas mention de son conjoint, par ailleurs l’énonciation à la première personne renforce notre impression qu’il est absent dans cette problématique. Celle-ci lui paraît si personnelle qu’elle n’évoque pas son conjoint alors qu’il est le père des enfants à naître. Le lien conjugal, dans ce cas, peut-il participer à remanier le lien fraternel ?
Le lien fraternel : une référence identificatoire pour le lien maternel
19Marie s’appuie sur les modalités du lien fraternel, pour penser son lien maternel et pour décrypter le comportement de ses enfants. Deux modalités de ce mouvement identificatoire sont repérables : dans l’une elle attribue à ses enfants comme à son frère les mêmes qualités, dans l’autre elle construit son lien maternel en se référant à l’expérience acquise avec son frère.
Les comparaisons
20Elle prend appui sur le physique de ses enfants pour associer leur beauté à son frère : « J’ai pas du tout cette notion de handicap / c’est vrai que c’est partout pareil on trouve ses enfants très beaux alors je pense que les frères et sœurs c’est pareil / physiquement il était pas très marqué non plus petit. » La comparaison paraît malgré tout paradoxale compte tenu du fait que le visage est affecté par la trisomie 21, et l’ambivalence de Marie dans cette comparaison est repérable dans les dénégations « j’ai pas du tout » et « pas très marqué non plus petit ».
21Elle remarque aussi une forme d’intuition chez François qu’elle associe ensuite à l’intuition de ses enfants : « Il a son intelligence à lui qui est pas vraiment la même que la nôtre on a l’impression aussi des fois qu’il a ce sixième sens une intuition un peu animale. »
22De même Marie repère chez ses enfants leur intuition du handicap de leur oncle, qu’elle lit dans leurs regards lorsqu’ils sont bébés : « J’en reviens à mes enfants / eux par contre y a un moment où on a vraiment remarqué que eux ont remarqué que François était différent / et ça a été très tôt ils avaient six mois / on a vu dans le regard du bébé que très tôt ils ont compris / ça y est/ on a eu l’impression qu’ils avaient compris que François était spécial […] et là qu’ils ont été / j’avais l’impression / conscients. » Le discours de Marie apparaît paradoxal, tant sur l’intelligence de François qu’à propos de l’intuition repérée dans le regard de bébés de six mois. Comme précédemment la formulation de Marie révèle son ambivalence « l’intuition animale » met en relief ce qui apparaît néanmoins à la sœur comme pas tout à fait humain. Dans tout ce discours nous saisissons à quel point le fraternel est convoqué dans le lien maternel, parfois au dépend d’une certaine rationalité.
La construction du lien maternel
23L’ordre des naissances présentifie aussi fortement le lien au frère. Rappelons que la fratrie comporte une fille aînée puis un garçon pour la génération de Marie comme pour celle de ses enfants. Elle établit un parallèle entre le comportement « responsable » et « maternel » de sa fille envers son frère cadet Nathan, avec celui qu’elle avait envers François : « C’est vrai que sinon je pense que ça m’a responsabilisée très tôt/ ça c’est clair / mais je sais je sais pas si c’est le fait qu’il soit handicapé qui m’a responsabilisée ou si de toute façon c’était pas aussi dans mon caractère parce que c’est vrai que quand je compare avec ma fille par rapport à son petit frère c’est aussi une petite fille qui est très maternelle qui prend les choses en main alors que Nathan est pas handicapé. » Marie semble inscrire sa fille, comme elle-même l’a été, dans une position maternelle à l’égard de son frère, si bien que la position d’autorité, de responsabilité, de maternage, est envisagée comme un marqueur de la différence des sexes et de la différence d’âge. Les filles aînées maternent leurs petits frères, de génération en génération.
24D’autres points issus de sa relation à son frère vont lui servir de repères dans ses liens aux enfants. Le lien fraternel lui a enseigné la patience, attitude qu’elle reprend avec ses enfants à l’image de celle qu’elle a eue avec son frère, qui est décrit comme toujours enfant en quelque sorte. Pour Marie être enfant c’est « pousser » : « Mais en même temps il a la capacité qu’ont les enfants à insister à pousser et donc des fois ça peut être usant quand on le vit tous les jours / ça m’a plutôt enrichie, ça m’a fait avancer […] je disais toujours avant d’avoir moi-même des enfants / je pense que pour qu’un enfant m’énerve il faut qu’il pousse loin / donc avant que j’en aie assez. »
25L’expérience vécue avec son frère lui a permis d’acquérir une tolérance à la différence qu’elle met en œuvre avec ses enfants : « Je m’adapte à chacun de mes enfants parce qu’ils sont tous les deux différents », « et ça m’a enrichi aussi par rapport au fait que j’ai pas de problème / enfin j’ai l’impression de pas avoir de problème avec la différence quelle qu’elle soit j’accepte qu’on soit différent qu’on puisse penser différemment. » En ce qui concerne la patience, comme la tolérance l’accent est mis sur l’enrichissement qu’a constitué le lien fraternel.
26En conclusion, cet entretien met en évidence l’imprégnation de la relation fraternelle dans les processus de construction du lien mère-enfant. L’expérience de vie avec le pair handicapé constitue un réseau de repères quant au lien maternel. Déjà dans l’enfance le lien de Marie à son frère avait une coloration maternelle du fait de la position de sœur aînée et du fait du handicap lui-même car même adulte, François est présenté comme un être qui est toujours un enfant. En filigrane nous pouvons repérer dans les ambivalences du discours de Marie que son lien maternel permet aussi une réparation du frère handicapé. Un mécanisme de défense nous paraît à l’œuvre ici, et constitue une hypothèse, qui est le retournement en son contraire. En effet, le sentiment d’étrangeté, de malaise voire de honte, que peuvent susciter la physionomie et le déficit intellectuel liés à la trisomie de François, nous semble renversé en sentiment de fierté : « François est beau », « François a un sixième sens. » Un même mécanisme nous paraît être à l’œuvre lorsqu’elle évoque ses grossesses, l’impossibilité d’envisager une amniocentèse pour son fils pourrait recouvrir des vœux de mort inconscients vis-à-vis d’un enfant porteur d’une trisomie. La souffrance psychique de Marie comporterait ainsi une dimension mortifère. On peut se demander si ce mécanisme de défense, le retournement en son contraire, ne vient pas masquer la culpabilité, l’ambivalence, sentiments négatifs à l’égard de François, qui demeurent interdits.
27Le lien que Marie a noué avec François a contribué à la construction de son expérience de la parentalité (Houzel, 1999) et imprègne aussi la manière dont elle envisage les liens entre ses deux enfants.
28Cette présentation clinique met en scène les enjeux du lien au frère handicapé lors du devenir parent, pour sa sœur Marie. Nous allons voir avec l’histoire de Pascale, qui a grandi dans une fratrie « ordinaire » que l’accession à la parenté ne peut faire l’économie d’une réactivation de la relation fraternelle.
Pascale et sa sœur Irma, une réactivation de la rivalité fraternelle
29Pascale, mariée depuis dix-huit mois, est la mère d’un garçon de 4 mois, Grégoire. Sa sœur Irma « plus âgée de dix-huit mois », va prochainement mettre au monde une petite fille.
30À travers ces deux enfants (son fils et l’enfant de sa sœur), se rejoue intensément pour Pascale une situation de rivalité avec sa sœur : l’ordre des naissances et le sexe des enfants dévoilent différents enjeux à l’œuvre dans son lien à Irma.
Entre autorité et dépendance
31Un fort sentiment de rivalité vis-à-vis de sa sœur aînée anime toujours Pascale : « Il y a beaucoup d’histoires de rivalité(s) entre ma sœur et moi / et ça je peux pas m’empêcher de le mettre sur le dos de mes parents. » L’actualité de sa souffrance, elle en parle au présent, serait liée à une différence faite dans leur enfance par leurs parents : « Ils ont eu trop tendance à laisser une autorité à ma sœur/ parce qu’elle était soi-disant la plus grande c’est elle qui devait avoir un peu la charge de sa petite sœur. » Sa formulation nous laisse entendre, en même temps qu’une prise de distance avec ce statut de « petite sœur » d’Irma, une certaine dépendance de Pascale vis-à-vis d’Irma. Peut-on y entendre aussi une crainte de Pascale d’être tout assignée par ses parents à cette seule place de petite sœur d’Irma ?
32Le sentiment de rivalité qui traverse Pascale est si fort que dans un premier
mouvement lors de la représentation de son arbre généalogique [6], elle décide
de ne pas faire figurer Irma : « Je vais exclure les frères et sœurs », puis elle
se ravise et la représente en évoquant les futurs parrain et marraine de son
fils : « Ça me gêne un peu de les mettre comme ça un peu sur le côté. »
Rajoutés en fin de réalisation du dessin, Irma et Steph ont une situation
excentrée, de plus si le lien à leurs parents respectifs est représenté, le lien au
frère – dont dépend leur place de marraine et de parrain – est indiqué par un
trait spécifique. Ce qui donne le dessin suivant :
Ainsi c’est plus en tant que marraine de Grégoire, que Pascale accorde à sa
sœur une place au sein de sa famille actuelle. Elle précise que le choix des
parrain et marraine ne s’est pas effectué aisément. Elle aurait préféré choisir
sa « meilleure amie », mais y a renoncé car Irma ne l’aurait pas supporté :
« Je crois que je le fais par rapport au caractère de ma sœur / je sais qu’elle
le supportera pas / elle fera une crise pas possible / elle a un caractère plus
qu’insupportable. » L’emploi du futur, comme si la décision n’avait pas
encore été prise, laisse encore ouverte la réalisation de son désir.
Pascale
Pascale
33Choisir son amie comme marraine de Grégoire aurait donc pour fonction de maintenir Irma à distance ; Pascale semble craindre que sa sœur ne poursuive avec Grégoire la mission dont ses parents l’avaient investie vis-à-vis d’elle-même : « Mais rapport à ma sœur j’ai peur que ce soit un peu trop euh / autoritaire et puis à prendre son rôle de marraine plus comme un rôle de mère que de marraine. »
34Ce n’est pas la première fois que Pascale aurait aimé mettre de la distance entre elle et Irma : elle aurait souhaité que sa meilleure amie soit son témoin à son mariage mais Irma aurait refusé. On peut relever qu’en demandant son accord à sa sœur, Pascale se soumettait implicitement à son autorité. Un mouvement paradoxal apparaît ici : le désir de maintenir sa sœur à l’écart et l’impossibilité de le mettre en œuvre. Les chemins des deux sœurs ne cessent d’être liés, même quand Pascale pensait se construire séparément de sa sœur. Cette difficulté dans laquelle elle est prise, l’amène à évoquer sa colère lorsqu’Irma a voulu « se marier en même temps que nous / je lui ai dit non Irma moi je ne veux pas/ pour la simple et unique raison que j’estime qu’un mariage c’est unique / j’avais pas envie de partager ce jour avec quelqu’un d’autre ». La proposition d’Irma a confronté Pascale à une problématique du double avec un risque de confusion identitaire dont elle se défend avec « colère », d’où peut-être l’insistance sur le signifiant « unique ». Pour Pascale, le lien à sa sœur semble marqué par une forte ambivalence qui susciterait de la culpabilité. Ces deux sentiments se repèrent dans l’alternance de mouvements de séparation et de rapprochement dans lesquels Pascale semble prise.
Être la préférée des parents
35Ces positions d’aînée et de petite sœur l’amènent à interroger leurs places respectives dans l’amour de leurs parents. Dans leur enfance, marquée par la violence de leur père qui les battait, elles et leur mère, Irma bénéficiait d’une place particulière auprès de leur mère : « Je crois qu’Irma / je lui en veux pas vraiment / était la fille préférée de maman/ parce que maman / Irma elle recevait plus de coups que moi / alors du coup elle protégeait Irma. » Pascale semble toujours face à une énigme : qu’a-t-elle de plus que moi pour être la préférée de leur mère ? Est-ce parce qu’elle est l’aînée ? Parce qu’elle reçoit plus de coups ? L’énoncé sous forme de dénégation « je ne lui en veux pas vraiment », laisse percevoir le ressentiment et l’ambivalence de Pascale vis-à-vis de sa sœur.
36Aujourd’hui encore, selon Pascale le discours de sa mère reste identique, celle-ci semble entretenir ce jeu de préférence / rivalité en disant « ta sœur elle a l’air de plus m’aimer que toi ». La persistance de cette position maternelle ravive chez Pascale les blessures du passé et ne permet pas d’atténuer ressentiment et ambivalence. Face à la souffrance psychique qu’elle exprime, Pascale utilise la dénégation comme mécanisme de défense en dénigrant le lien mère-sœur : « De toute façon c’est pas une relation saine entre elles deux / elles dépendent trop l’une de l’autre. » À écouter Pascale, pour leur mère, l’amour ne peut être partagé équitablement, aussi bien l’amour donné à ses filles que l’amour reçu de leur part. C’est ainsi que ce qui s’est joué à cette génération se reproduirait d’emblée à la génération suivante avec les petits-enfants à naître. Pascale rapporte avec un plaisir visible les propos que leur mère aurait tenus à Irma : « Tu le sais de toute façon qu’on aura une petite préférence parce que c’est un garçon. »
37Si Pascale souffre de ne jamais avoir été la préférée de sa mère, elle espère ainsi prendre une revanche sur sa sœur grâce à son fils. Pour lequel, de son fils ou de sa future nièce, ses parents vont-ils « avoir la préférence » ? Ce serait maintenant au tour d’Irma d’être inquiète : « Irma elle commence déjà à dire à ma mère que mes parents aimaient beaucoup plus Grégoire que son enfant à elle. » Dans cette course à la préférence Pascale compte ses atouts « c’est le premier », « parce que c’est un garçon / et mes parents ont perdu donc un fils donc forcément ça va peut-être jouer un petit peu ». L’emploi répété de « donc » indique une relation de causalité sur laquelle Pascale prend appui, mais elle reste toutefois prudente quant à ses chances « peut-être / un petit peu ».
38La question que se pose Pascale en tant que mère, « qui sera l’enfant préféré des grands-parents, son fils ou la fille de sa sœur ? », s’enracine dans les modalités du lien fraternel infantile ravivées par l’attitude maternelle actuelle. On peut se demander si la vivacité actuelle de ces enjeux ne serait pas liée au fait que la fonction pacificatrice du père de Pascale n’a pas été opérante (Hurstel, 2004). En effet la violence qu’il exerçait sur son épouse et ses filles a contribué à la formation d’une alliance mère-filles laissant probablement les filles très dépendantes des attitudes maternelles. Par ailleurs, l’analyse de l’entretien mené avec Serge, le mari de Pascale, indique qu’il semble dépassé par l’expression de la rivalité entre les deux sœurs. Le lien conjugal ne semble pas avoir permis le remaniement du lien fraternel.
39Ces quelques extraits d’entretiens nous permettent d’entendre comment les relations fraternelles sont réactivées lors de l’accession de Pascale à la maternité. Sa sœur est ici celle avec qui elle a dû dans l’enfance rivaliser, « partager » père et mère, et avec laquelle la question de l’enfant préféré des parents ne cesse de se poser. Dans le processus de construction de son lien maternel, l’enjeu est également de se défaire de son lien de dépendance à Irma pour que celle-ci n’occupe pas une place de mère vis-à-vis de Grégoire.
Conclusion
40Dans ces deux situations, le complexe fraternel intervient dans la structuration du lien parental, soit qu’il détermine les attitudes des mères : par exemple les décisions de Marie lors des grossesses ou le choix d’une marraine pour l’enfant de Pascale, soit qu’il constitue une référence pour tenter d’interpréter les comportements des enfants : par exemple l’attitude maternelle de Léa envers son frère.
41Ces entretiens mettent en évidence également l’influence d’enjeux sur trois générations : le lien fraternel entre mère et oncle ou tante intervient certes sur la construction du lien maternel, mais ce lien fraternel est intriqué et structuré par les modalités des liens avec leurs parents, les actuels grands-parents. C’est parce que ses parents, selon Pascale, ont marqué leur préférence pour Irma que la rivalité entre sœurs a pris cette acuité, pour finalement se poursuivre dans l’esprit de Pascale au niveau des enfants des deux sœurs. Pour Marie, ce sont les expériences (douloureuses) parentales à propos de François, qui constituent la toile de fond de ses réflexions sur le risque d’anormalité à la naissance de ses enfants.
42Enfin, ces entretiens posent la question de la résistance du lien fraternel au lien conjugal dans certaines configurations familiales.
43Tous les entretiens menés avec la population de primo-parents montrent une forte prégnance du lien fraternel dans la construction imaginaire et réelle de leur place de parents. Cette prégnance se décline selon des modalités qui dépendent à la fois du vécu infantile de ce lien et de la relation actuelle à la fratrie. Dans tous les caselle met en jeu trois générations. Les premiers résultats issus de la recherche en cours auprès de la population ayant grandi avec un pair handicapé vont dans le même sens.
44Si nous saisissons bien certaines spécificités concernant les mères ayant grandi avec un pair handicapé, notre propos n’est pas d’établir des comparaisons entre des populations avec handicap ou sans handicap. En tant que cliniciennes, il nous paraît important d’être à l’écoute des sujets que nous rencontrons, quelles que soient les particularités de leur histoire, afin d’entendre leur vérité subjective. C’est dans une écoute singulière que nous pourrons repérer les enjeux du lien fraternel dans la construction du lien parental qu’il y ait eu, ou non, confrontation au frère handicapé.
45Si l’impact des relations fraternelles sur chacun des membres constituant la fratrie commence à être bien connu, cette recherche met en évidence l’impact des liens fraternels sur la future construction de la parentalité des sujets.
BIBLIOGRAPHIE
- DE BUTLER, A. 2000. « L’écho du lien fraternel dans la séduction et la conflictualité conjugales », Dialogue, n° 149, p. 67-76.
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- FREUD, S. 1933. Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 2000.
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Mots-clés éditeurs : devenir parent, frère handicapé, identification, Lien fraternel, rivalité
Date de mise en ligne : 26/10/2007
https://doi.org/10.3917/dia.177.0101