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Article de revue

Femmes en transition vers la maternité : sur qui comptent-elles ?

Pages 115 à 127

Citer cet article


  • Capponi, I.
  • et Horbacz, C.
(2007). Femmes en transition vers la maternité : sur qui comptent-elles ? Dialogue, 175(1), 115-127. https://doi.org/10.3917/dia.175.0115.

  • Capponi, Irène.
  • et al.
« Femmes en transition vers la maternité : sur qui comptent-elles ? ». Dialogue, 2007/1 n° 175, 2007. p.115-127. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-dialogue-2007-1-page-115?lang=fr.

  • CAPPONI, Irène
  • et HORBACZ, Christine,
2007. Femmes en transition vers la maternité : sur qui comptent-elles ? Dialogue, 2007/1 n° 175, p.115-127. DOI : 10.3917/dia.175.0115. URL : https://shs.cairn.info/revue-dialogue-2007-1-page-115?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/dia.175.0115


1La maternité est composée de deux dimensions qui s’articulent plus ou moins bien : une dimension individuelle qui renvoie au pôle privé, intime, personnel, et une dimension sociale concernant le pôle publique, politique et citoyen. Actuellement, alors que les progrès concernant la prévention médicale contribuent à une formidable amélioration de la sécurité physique périnatale, les liens et la communication ne semblent pas toujours assurés pour chaque mère. Une déshumanisation est dénoncée (Sicard, 2002 cité par Courtial et Le Dreff, 2004), ainsi qu’un esseulement psychique dont le poids serait actuellement sous-évalué (Marinopoulos, 2005). Pour palier à ces manques, un rapport récent (Hermange, février 2006) propose entre autres de créer des réseaux de suivi de soins et de soutien à domicile, dans les trente jours qui suivent la naissance. L’aide proposée serait faite à domicile et sur mesure afin de prévenir la dépression post-partum et les dysfonctionnements du lien mère-enfant, d’aider aux tâches ménagères, et de prévenir les problèmes médico-sociaux. Une telle proposition semble prometteuse : envisager un accompagnement des mères après leur retour à la maison serait certes un progrès parce que le « devenir parent » ne peut se réduire à un acte privé et parce qu’il participerait à une « sécurité sociale » en plus de la sécurité médicale. Cependant, sécurité médicale et Sécurité sociale n’assurent pas systématiquement la sécurité affective. Il est alors indispensable de développer une réflexion sur les modalités d’accompagnement des mères car d’une part tout soutien n’est pas aussi bénéfique selon sa source et son contenu (Christophe 2002, Rimé 2005), et d’autre part le risque d’un accompagnement inadéquat peut prendre la forme d’une déprivatisation de la fonction maternelle (Knibiehler, 2001). Ainsi, il nous semble intéressant d’explorer la place des deux sphères, professionnelle et intime, vues par des femmes en transition vers la maternité.

Soutien nécessaire

2Depuis plus d’un demi-siècle, les théories et les observations issues de champs comme l’éthologie, la psychologie clinique, la psychologie du développement, la psychiatrie, et l’anthropologie convergent quant au rôle primordial de la relation à l’autre dans la construction de l’individu, son développement et son état de bien-être. On peut synthétiser ce qui est commun à l’ensemble des approches selon, d’une part les caractéristiques ou propriétés impliquées dans la relation, d’autre part l’apport ou le bénéfice pour l’individu. La présence de l’autre, un ou pluriel, réelle et non seulement symbolique, serait une première propriété, la qualité de la relation en terme de contenu mais aussi de contenant en serait une seconde, les deux procurant un sentiment de sécurité, lui-même permettant l’auto-organisation.

3Du point de vue du devenir parent, dans nombre de cultures, les anthropologues ont pu constater que cette transition était accompagnée de coutumes favorisant l’adoption mutuelle de la mère et de l’enfant. Par exemple, dans les communautés africaines, maghrébines et asiatiques (Stern & Kruckman, 1983) une jeune mère est aidée, relayée et accompagnée par des aînées dès la grossesse et pendant les semaines suivant l’accouchement. Et l’essentiel n’est pas tant la transmission de savoirs que la sollicitude du réseau à son égard. Par exemple, la grande majorité des femmes noires d’Afrique du Sud traditionnelle bénéficient d’un soutien pratique (soins au bébé et entretien du logement), et d’un soutien émotionnel de la part essentiellement de leur mère et de leur conjoint. Ce réseau communautaire est centré sur la femme, d’abord parturiente, puis jeune mère ; cette centration étant sous-tendue par l’intérêt porté au bien-être de l’enfant, totalement dépendant de ses parents et nouveau membre de la société. L’entourage semble prendre alors le statut de caretaker de la mère, il devient ce que nous pourrions nommer « le gardien de la parentification » : le cheminement de leurs inquiétudes, de leurs contradictions, et de leurs hésitations trouvent place, et leurs nouveaux repères se dessinent sans sentiment de « ne pas être à la hauteur ».

4Du point de vue de la vulnérabilité maternelle, le manque de soutien social – parmi l’ensemble des variables psychosociales – est un facteur systématiquement associé à la détresse maternelle et à la dépression post-partum ( DPP ). Chez les mères dites à risque ou présentant une DPP, les modes d’interventions qui ont été mis en place par le biais de groupes de soutien, ou de psychothérapies montrent souvent leur effet bénéfique en terme de diminution ou de rémission du trouble dépressif (Teissedre & Chabrol, 2004). Nous pouvons aussi relever que dans plusieurs pays où les rites d’accompagnement, de transmission et de passage existent, les DPP semblent inexistantes (Stern & Kruckman, op. cit.). Par contre, on voit apparaître des taux élevés de DPP dans certains pays en « développement », comme l’Inde, où les évolutions liées à la médicalisation, au déclin de la fertilité et aux changements structuraux de la famille s’accompagnent d’une baisse des pratiques rituelles et du support de la tradition (Rodrigues & al., 2003). Ainsi ces éléments nous indiquent à quel point le soutien social des femmes en transition vers la maternité est nécessaire. Cependant, tous les soutiens ne sont pas équivalents selon leur nature, leur source ou leur type.

Spécificité des soutiens

5Plusieurs recherches dans le champ de la psychologie de la santé ont montré que le soutien social avait un effet bénéfique sur la santé physique et mentale, et surtout lors de périodes de fragilité. Des trois notions dégagées – l’intégration sociale, le soutien reçu, et le soutien perçu – c’est le soutien perçu qui est le plus lié au bien-être et à la santé, notamment mentale (Bruchon-Schweitzer, 2002, p. 341). Par exemple, un lien significatif et négatif est régulièrement observé entre le soutien social perçu et l’anxiété, et plus spécifiquement chez les femmes enceintes ou les jeunes accouchées (Capponi & Horbacz, 2005). Le soutien perçu, correspondant à la perception subjective d’une personne vis-à-vis de l’aide apportée par l’environnement social, se décompose en deux aspects.

6La disponibilité du réseau composée elle-même de deux indicateurs : le nombre de personnes sur lequel compter, et les différentes sources de soutien (conjoint, famille, amis, professionnels). Le second aspect, la satisfaction ressentie à l’égard du réseau, est relatif à la qualité des relations interpersonnelles. On retrouve ainsi les deux propriétés mentionnées dans la partie précédente, présence et qualité de l’environnement social. Or, il s’avère que tout soutien n’est pas aussi bénéfique selon sa source et son type (Christophe, ibid., Rimé, ibid.). Les quatre types de support social dégagés sont le soutien pratique (assistance matérielle et fonctionnelle), le soutien informatif (conseils, informations, aide à la décision), le soutien émotionnel qui apporte détente, consolation, réassurance, et protection ; et le soutien d’estime de soi qui permet d’être rassuré sur sa valeur et ses compétences. Une adéquation avec la situation, les attentes et les besoins du sujet participe au degré de satisfaction qui est lui-même lié au sentiment de bien-être, à l’ajustement à la situation, et à la santé. Plus spécifiquement, selon les réactions du partenaire, une situation de partage social – notamment émotionnel – peut avoir un effet bénéfique, aidant sur la satisfaction du « receveur » ou être inefficace, non-aidant voire néfaste (Christophe, 2003). En outre, un soutien informatif est perçu de la part d’une personne malade comme efficace lorsqu’il est procuré par un professionnel, alors qu’un partage émotionnel est perçu comme satisfaisant lorsqu’il provient de la sphère privée.

7Ainsi, ces quelques exemples nous permettent d’avancer que tout soutien n’est pas perçu de façon équivalente, et certains d’entre eux bien que fournis à titre préventif ou thérapeutique peuvent se révéler source de mal-être, comme le sentiment de déprivatisation.

Déprivation et empiètement

8Les différents éléments qui participent à la déprivatisation maternelle sont, bien qu’identifiables, paradoxaux et méritent toute l’attention des acteurs de la périnatalité impliqués à différents degrés.

9Tout d’abord, relevons le rôle des médias qui véhiculent encore souvent l’image de la grossesse et du post-partum comme celle d’un moment de bonheur exquis et rare, accompagné d’un sentiment de complétude et d’épanouissement de la féminité. Pourtant seulement 12,3 % des mères parlent de sensation de plénitude (Benech-Plaire, 1998). En outre, ce discours médiatique se présente très souvent dans une version universalisante des compétences de bébé, les auteurs faisant état de moyennes sans jamais en préciser l’étendue ou les conditions d’obtention. Et parfois ils font des inférences à partir de travaux scientifiques qui deviennent des extrapolations. De telles « informations » peuvent tout à fait être jugées comme pernicieuses et aliénantes. Dans le premier cas ces lectures peuvent être sources de réelles inquiétudes chez les mères dont les enfants ne se situent pas exactement dans la norme. Et dans le second cas, elles peuvent être culpabilisantes pour celles qui ont lu par exemple que leur fœtus percevait l’accélération cardiaque induite par l’augmentation du taux d’adrénaline suite à une émotion forte… d’où « l’engrenage du ça me stresse que mon stress stresse mon bébé » (Bourdais, 2006, p. 48).

10Ensuite, les progrès concernant la prévention médicale rassurent les mères car ils contribuent à une amélioration certaine de la sécurité physique périnatale. Cependant le suivi obstétrical se caractérise par une relation avec la parturiente ou la jeune accouchée qui relève encore essentiellement de la compétence. Le contact est aseptisé dans la mesure où le professionnel médical ne voit que trop souvent en elles un objet d’examen, et non un sujet de relation. Les femmes ne se sentent pas suffisamment « partie prenante d’une relation créatrice » (Courtial et Le Dreff, 2004, p. 13). En outre, lors de l’accouchement quelle est la place faite à l’information et au choix de la mère, selon les maternités, quant aux interventions obstétricales comme l’interdiction de circuler pendant le travail, la rupture artificielle des membranes, la position à adopter, l’administration d’agents ocytociques, l’usage de spatules, ou de péridurale quasi-automatique dans certains hôpitaux ? Plusieurs études ont pourtant montré l’importance que les femmes accordent à ces variables de contrôle, l’importance de la réalisation des attentes comme étape du développement de l’identité maternelle. Les répercussions de la perception de leur expérience de la naissance se manifestent à plusieurs niveaux : estime de soi, processus d’attachement au nouveau-né, adaptation à la période postnatale, et sur leur « compétence » de maternage (Gevry et Goulet, 1994). Et que dire aussi des prescriptions et pratiques hospitalières lors du séjour à la maternité au sujet de la toilette du bébé ou de l’allaitement ? Elles peuvent être « littéralement inondées d’informations et d’injonctions contradictoires. Elles sont tout à la fois infantilisées et responsables, coupables et incapables, envahies mais démunies » (Thirion, 1999, p. 105).

11Enfin, des effractions sont à l’œuvre dans le suivi maternel lors de cet événement majeur de la vie d’un être humain. Les professionnels de l’enfance qui jalonnent tout le parcours de l’être parent, de l’obstétricien au professeur, en passant par la sage-femme, la puéricultrice, le pédiatre ou l’éducateur de jeunes enfants, etc., s’approprient un savoir sur l’enfant que les mères ne possèderaient pas. L’aide aux parents ordinaires par des professionnels est bien évidemment rassurant mais en même temps peut être disqualifiant, voire insultant comme le disait déjà Winnicott. Quel que soit le niveau développemental de l’enfant, il y a toujours un spécialiste qui connaît mieux leur enfant qu’eux-mêmes ne le connaissent, la brèche de l’incompétence maternelle est ouverte face à la toute-puissance des consultants omniprésents qui, de surcroît, ne défendent pas tous le même discours.

12Effractions et contradictions peuvent être des sources de vacillement dans la construction de l’identité parentale, en effet comment s’ajuster dans ces conditions aux caractéristiques réelles de l’enfant, cet enfant là, en se sentant « suffisamment bon » ? Les conseils, les informations et les connaissances divulguées par l’environnement peuvent alors être considérés parfois comme « un empiètement provenant du dehors qui réduit l’espace et appauvrit le contenu » (Winnicott, cité par Davis & Wallbridge, 2002, p. 144) du vécu maternel, de sa liberté, de ses potentialités.

Sur qui compter ?

13Dans la mesure où le soutien social peut aider dans certaines conditions les femmes dans leur parentification, il peut être souhaitable qu’elles puissent identifier les sources potentielles de soutien au sein de leur entourage afin de les mobiliser selon leur besoin.

14Cependant, dans notre société, la primipare occidentale ne bénéficierait pas ou peu « d’une transmission d’expérience, d’un rituel d’accompagnement ou de passage » (CastelainMeunier, 1998, p. 19), ni de la coopération et du soutien du réseau familial ou même amical. En effet, les modèles de la génération précédente sont souvent devenus incompatibles avec les nouveaux savoirs, et les pratiques traditionnelles sont considérées comme désuètes et primitives (Stork, 1990). De plus, en raison des modifications structurales et sociales de la famille (familles nucléaires, éloignement physique), le tissu familial est distendu et serait moins soutenant.

15Le recours aux professionnels pour demander de l’aide ou même l’accepter reste délicat pour nombre de parents. Aquel moment solliciter un soutien et à qui s’adresser sont des questions difficiles auxquelles ils répondent tardivement, souvent quand le malaise devient insupportable. Et pour cause, puisque si on en croit le plan périnatalité 2005-2007 « la sécurité émotionnelle des femmes enceintes et des couples ne fait pas l’objet d’une attention suffisante, d’après les usagers du système de soins et certains professionnels ».

16Sur qui alors les femmes comp-tent-elles lors de cette période de transition vers la maternité ? Vers qui se tournent-elles pour obtenir un soutien ? C’est ce que nous nous proposons d’explorer.

Méthode

17Nous avons rencontré individuellement soixante deux femmes primipares âgées de 20 à 40 ans (m = 27,85 ans, e-t = 3.79) au cours de trois entretiens. Le premier avait lieu au 8e mois de grossesse (T1), le second entre 15 et 30 jours après l’accouchement (T2), et le dernier lors du 3e mois de leur bébé (T3). Nous sommes en mesure de qualifier cet échantillon de « privilégié » au regard des caractéristiques suivantes : population socio-économi-quement élevée (91% niveau bac ou supérieur), très investie dans la grossesse vécue comme heureuse, vivant maritalement et suivant des séances de préparation à l’accouchement.

18Un entretien semi-directif suivi de plusieurs auto-questionnaires leur était proposé. Nous en présentons ici un seul, celui sur le soutien social perçu (inspiré de celui de Rascle, C. Aguerre, M. Bruchon-Schweitzer, J. Nuissier, F. Cousson, J. Gilliard, Quintard, 1997). Trois questions par type de soutien étaient posées à chaque phase.

19

  • le soutien de type émotionnel était composé de questions sur (a) la réassurance, (b) le réconfort et (c) la protection ;
  • le soutien d’estime de soi portait sur (a) la valeur de soi, (b) la confiance en soi et (c) l’acceptation de soi ;
  • le soutien pratique portait sur (a) le suivi maternel et celui de l’enfant, sur (b) l’aspect matériel et financier, et (c) la domesticité ;
  • le soutien informatif était composé de questions sur (a) les conseils et informations, (b) l’aide à la décision et (c) les personnes de l’entourage pouvant perturber la confiance en soi (question ayant un statut particulier).

20Les réponses permettaient de distinguer les sources du réseau disponibles telles que le conjoint, la famille, les amis, et les professionnels.

21Nous nous attendions à ce que la sphère privée soit davantage citée que les professionnels pour les soutiens pratiques, d’estime de soi et émotionnel. La place du conjoint serait cruciale, au regard de l’importance de ce lien rapporté dans les études sur le partage émotionnel, et de celle sur la dépression ou la détresse post-partum. Les femmes compteraient sur les professionnels essentiellement pour le soutien informatif, et surtout lors de la grossesse.

Résultats

Importance du conjoint et de la famille

22Globalement, la majorité des femmes de notre échantillon comptent sur leur conjoint et sur leur famille (respectivement 78 % et 61 %), puis une minorité cite la sphère amicale (34 %) ou professionnelle (26 %). Il est ainsi remarquable de constater que la place du privé est notoire dans sa capacité perçue à fournir un soutien.

23Lorsque l’on distingue les différents types de soutien (cf. graphique n° 1), on relève que les primipares comptent essentiellement sur le conjoint et la famille pour le soutien pratique (test des proportions significatif à p.=.0001 entre conjoint-famille et ami-professionnel). Le même ordre décroissant est observé pour les soutiens de type émotionnel et d’estime de soi : conjoint, famille, amis, et professionnels (différences significatives). Enfin, pour le soutien informatif, les femmes comptent autant sur le conjoint, la famille que les professionnels (aucune différence significative), et beaucoup moins sur le réseau amical (professionnel-ami : p.=.03) (voir graphique n° 1).

Évolution de la disponibilité perçue

24Globalement une relative stabilité est observée lors de cette période de transition du pré au postnatal (cf. graphique n° 2). Le seul résultat significatif concerne la place très importante des professionnels en prénatal sur lesquels une grande majorité de parturientes comptent (environ 70 %), et qui chute de façon significative en post-partum (T1-T2 : p. =.0003) (voir graphique n°2).

Les soutiens pratique et informatif selon les questions

25La place des professionnels est bien marquée pour une question sur le soutien pratique, celle concernant le suivi de la mère et de l’enfant, et pour une question sur le soutien informatif, la diffusion d’informations (voir graphique n° 3). Un résultat surprenant concerne la pro portion importante de femmes qui perçoivent un soutien de la part du conjoint et de la famille pour la question sur le suivi de la mère et du bébé. La première place revient à la famille en ce qui concerne la question d’ordre informatif sur les personnes qui perturbent la confiance en soi par leurs conseils ou informations. On peut raisonnablement envisager que cette perception soit la conséquence d’un écart existant entre les attentes maternelles et les réactions de l’entourage qui procurerait un soutien perçu comme non adéquat (voir graphique n° 3).

Graphique 1

pourcentage moyen de sujets sur les 3 phases comptant sur un soutien social selon son type et sa source (Co = conjoint, Fa = famille, Am = ami, Pr = professionnel)

Description de l'image par IA : Graphique montrant soutien social par type et source pour quatre groupes.
Graphique 1 : pourcentage moyen de sujets sur les 3 phases comptant sur un soutien social selon son type et sa source (Co = conjoint, Fa = famille, Am = ami, Pr = professionnel) Pratique Émotionnel Estime Soi Info Type de soutien

pourcentage moyen de sujets sur les 3 phases comptant sur un soutien social selon son type et sa source (Co = conjoint, Fa = famille, Am = ami, Pr = professionnel)

Graphique n° 2

pourcentage des sujets citant leurs sources selon le type de soutien

Description de l'image par IA : Graphique montrant le pourcentage de sujets citant leurs sources selon différents types de soutien et phases.
Graphique n° 2 : pourcentage des sujets citant leurs sources selon le type de soutien Pratique Émotionnel Estime Soi Info Types de soutien et phases

pourcentage des sujets citant leurs sources selon le type de soutien

Les soutiens émotionnel et d’estime de soi selon les questions

26Pour ces deux soutiens, il est indéniable que la sphère privée est la source la plus fréquemment citée quelle que soit la question. Notons cependant qu’un tiers environ des femmes comptent sur les professionnels pour l’aide concernant la confiance en soi et celle sur l’acceptation de soi (voir graphique n° 4).

Graphique n° 3

proportions de sujets comptant sur leur réseau social selon les sources et les questions. Chaque proportion est moyennée sur les 3 phases et indiquée par source et par question dans l’histogramme au sein des carrés blancs

Description de l'image par IA : Graphique montrant les proportions de sujets comptant sur leur réseau social selon les sources et les questions.
Graphique n° 3 : proportions de sujets comptant sur leur réseau social selon les sources et les questions. Chaque proportion est moyennée sur les 3 phases et indiquée par source et par question dans l’histogramme au sein des carrés blancs % empilé Suivi Matériel Domesticité Info Décision Nuisance Soutien pratique : suivi, matériel, domesticité. Soutien informatif : info, décision + nuisance (pour Nuisance, les proportions sont calculées sur le nombre de femmes ayant cité des personnes pour cette question, soit sur 35 femmes)

proportions de sujets comptant sur leur réseau social selon les sources et les questions. Chaque proportion est moyennée sur les 3 phases et indiquée par source et par question dans l’histogramme au sein des carrés blancs

Discussion : élargir la sphère de la prévention précoce ?

27Le maternage se développe avec un nouveau savoir-être et de nouveaux savoirs-faire dans une continuité temporelle, existentielle et relationnelle. Or souvent une action préventive ou thérapeutique est envisagée par rapport au seul patient sans prendre en compte le contexte social plus large, et de façon encore souvent morcelée. Pourtant, l’arrivée d’un bébé relève d’un système dynamique impliquant les professionnels de la santé, la femme, le conjoint, et leur famille qui se retrouvent tous aux confluents de plusieurs domaines à forte charge émotionnelle. Et il s’avère d’après nos résultats sur une population dite privilégiée que la place du privé est extrêmement importante pour ces femmes qui deviennent mères. Le conjoint et la famille apparaissent pour la grande majorité d’entre elles comme les sources disponibles, et ce quel que soit le type d’aide attendu. Lors des entretiens, les femmes dont le conjoint avait bénéficié du congé de paternité considéraient cette opportunité comme « essentielle », « indispensable ». Ce moment de partage et de disponibilité mutuelle permettrait non seulement au père de s’investir dans la relation dyadique avec le bébé mais aussi dans la relation triadique. Des mères ont précisé qu’ils avaient « eu le temps de devenir et de se sentir parents au cours de cette période avant de retrouver une relation conjugale », d’autres se sentaient « rassurées par sa présence lorsqu’il fallait s’occuper du bébé » et ce surtout la nuit, et beaucoup mentionnaient que leur conjoint était « plus proche », « plus tendre » lors de ce temps consacré à la naissance d’une famille. Ainsi, le conjoint accède non seulement à la fonction paternelle (vis-à-vis de l’enfant), mais il procure aussi à sa compagne ce que Winnicott nommait « une couverture protectrice nécessaire » (Winnicott, 1960, cité par Davis et Wallbridge, 2002, p. 126). Selon nous, celle-ci remplirait deux fonctions lors du post-partum : une fonction d’étayage et une fonction contenante. La première serait caractérisée par la sollicitude à l’égard de la jeune mère permettant de favoriser la confiance en soi et l’estime de soi. La seconde fonction permettrait de faire face aux émotions antagonistes éprouvées, par le biais d’un soutien émotionnel, ce dernier devenant une sorte de gardien de la parentification. L’effet bénéfique de ces deux fonctions (ou dimensions du soutien social) se traduirait par de l’apaisement, du réconfort, une réassurance, une restauration de l’identité (Rimé, 2005). Or la mise en place de ces fonctions peut être perturbée pour certains hommes devenant pères. Dans notre échantillon, 25 % des mères considéraient qu’il y avait eu un changement négatif dans leur relation de couple lors du retour à la maison. L’une d’elles a été amené à considérer que « des groupes de parole entre pères seraient bénéfiques car il [son conjoint] pourrait voir chez les autres que c’est aussi difficile… pour qu’il entende de la part de l’autre [l’étranger] ce que je lui dis », une autre que « les pères sont lâchés dans la nature, ils ne savent pas comment faire », ou encore « j’ai l’impression qu’il n’est pas assez adulte », « c’est dur pour le papa, il a eu l’impression de changer de femme », ou encore « mon conjoint ne comprend pas toujours mes problèmes », « son soutien était inadapté pendant mon baby-blues ». On peut ainsi se demander s’il ne serait pas pertinent d’élargir la notion d’accompagnement des premiers liens, c’est-à-dire passer de la dyade mère-bébé à la famille. Les membres de l’entourage direct qui présentent les caractéristiques essentielles comme la proximité, la présence et la continuité appartiennent en effet au réseau privé. Et on peut raisonnablement penser qu’ils auraient parfois besoin d’être guidés dans leur démarche de soutien. En outre, dans nos résultats la famille est effectivement la source perçue comme la plus « nuisible », ce qui amène certaines mères à dire : « Je demande plutôt aux amis de mon âge et pas aux parents car on ne fait plus pareil qu’il y a vingt ans » ; « J’en ai marre des réflexions des autres sur ma manière de faire avec mon bébé » ; « L’entourage, parce que je suis rentrée à la maison, considère que tout doit redevenir comme avant, comme si je n’étais pas fatiguée ». Et les émotions d’autrui engendrent, quand celles-ci sont négatives, des réactions d’approche mais aussi des réactions d’évitement ou un sentiment d’impuissance. En effet, les réponses de l’entourage ont un effet en retour sur celui qui reçoit le soutien qui peut soit être bénéfique, aidant ou au contraire néfaste (émotions négatives, insatisfaction voire mutisme à l’issue de l’échange). Au cours des entretiens, plusieurs femmes nous ont fait part du ressenti négatif à l’issue des propos de leur famille ou belle-famille, leurs paroles étant perçues comme des jugements ou des injonctions. Dans ce cas des mères préféraient s’abstenir de discuter du bébé ou de tout élément s’y rapportant alors que d’autres, déstabilisées, se sentaient dans un état de confusion.

Graphique n° 4

histogramme empilé des proportions de soutiens selon les questions de soutiens émotionnel et d’estime de soi

Description de l'image par IA : Graphique montrant des histogrammes empilés de proportions de soutiens émotionnel et d'estime de soi.
Graphique n° 4 : histogramme empilé des proportions de soutiens selon les questions de soutiens émotionnel et d’estime de soi

histogramme empilé des proportions de soutiens selon les questions de soutiens émotionnel et d’estime de soi

28Les professionnels de la périnatalité ont commencé de façon remarquable à repenser la différenciation de leurs places en favorisant un rapprochement des divers acteurs et en leur permettant à chacun une « prise de risque relationnel » (Molénat, 2004), et les résultats commencent à se faire ressentir car de la qualité de l’interaction dépend le succès du soutien social. Cependant qu’en est-il dans les mois qui suivent l’accouchement ? Qui prend le relais une fois les femmes rentrées chez elles alors même qu’il s’agit d’une période de fragilité et de vulnérabilité psychologiques qui comporte un haut risque psychiatrique, période au cours de laquelle la défaillance de soutien émotionnel et d’estime de soi est très liée à l’anxiété (Capponi & Horbacz, à paraître) ? Des propos tels que « aucun professionnel ne nous aide à sortir de cet engrenage du bébé-bébé-bébé », « on est largué après le retour à la maison… tout pour le bébé et rien pour les mamans » illustrent ce vide. Redonner à la famille, et surtout au conjoint, leur fonction supportrice, restituer leurs compétences éviterait peut-être les sentiments de dépossession et d’empiètement des usagers. En outre, dans tous les travaux portant sur la vulnérabilité maternelle, des corrélations élevées sont observées entre la qualité de la relation avec le conjoint et la détresse maternelle, qu’elle soit de l’ordre de la dépression, de l’anxiété ou d’un sentiment plus général. Rares sont pourtant les travaux qui s’emparent de ce lien intime, que ce soit dans une perspective de recherche, dans la mise en place d’une réappropriation de la grossesse et de l’événement naissance, ou dans l’accompagnement postnatal. Ainsi, ne devrait-on pas insister sur le fait que l’accompagnement de la parentalité ce serait aussi « encourager cet homme [le conjoint] à les aider tous les deux » (Titran, 1997) et rappeler que « aider les parents, [ce serait] surtout aider à ce que la famille retrouve ses propres compétences pour évoluer et permettre aux enfants, plus tard, de devenir des parents suffisamment bons » (Barraco, 2002, p. 62) ? Pour cela, nous avons tous une responsabilité à assumer que ce soit en tant que proche ou en tant que professionnel, et même les médias auraient un rôle à jouer dans cette sensibilisation au soutien adéquat.

29Remerciements particuliers à l’équipe de l’Association nantaise de soutien à la parentalité « Les Pâtes au Beurre » ; aux sagesfemmes pour leur aide précieuse, ainsi qu’à la Maison de la naissance de Saint Sébastien sur Loire et la polyclinique de l’Atlantique de Saint-Herblain.

BIBLIOGRAPHIE

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Mots-clés éditeurs : Mères, périnatalité, soutien social

Date de mise en ligne : 01/04/2007

https://doi.org/10.3917/dia.175.0115