L'intérêt de la co-construction du dispositif thérapeutique avec l'adolescent et ses parents
- Par Didier Drieu
Pages 31 à 41
Citer cet article
- DRIEU, Didier,
- Drieu, Didier.
- Drieu, D.
https://doi.org/10.3917/dia.159.0031
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https://doi.org/10.3917/dia.159.0031
Notes
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Nous évoquons ici la latence comme un processus plutôt que comme une période de développement, suivant en cela A. Green (Green, 1990). F. Marty montre l’importance des défenses pendant la latence (Marty, 1999). Ces défenses permettent de mettre en réserve les conflits traumatiques le temps du passage entre le pubertaire et l’adolescence et d’atteindre une certaine névrotisation de la violence pubertaire. Plus ces défenses sont souples, reliées à des fantasmes inscrits dans une configuration œdipienne, plus elles peuvent préserver le sujet d’une trop grande rupture avec les positions de l’enfance, tout en relayant le moi et ses mécanismes de dégagement. Au contraire, là où le choc de la puberté vient rencontrer une absence du travail de latence, le risque est que l’adolescent se perde dans l’agir, dans la traumatophilie, pour se protéger d’affects archaïques qui pourraient provoquer une véritable pétrification du moi. Mais cette escalade l’empêche d’accéder réellement à la reconstruction des idéaux et des nouveaux investissements de l’adolescence.
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Nous empruntons cette formulation à Ph. Gutton. Le thérapeute doit pouvoir s’intéresser à l’expérience pubertaire dans sa réalité psychique actuelle. Celle-ci permet de retrouver les investissements originaires, en particulier, la scène primitive, tout en se dégageant du vécu d’impuissance de l’enfant et en permettant au Moi traumatisé du jeune pubère d’être à nouveau actif dans les fantasmes sollicités par les nouveaux investissements (Gutton, 1991).
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Les conflits incestueux et parricides réactivés à la puberté menacent le Moi du jeune pubère, mais aussi la solidité de l’étayage narcissique parental et le narcissisme des parents. Quand ceux-ci ont projeté sur leurs enfants des attentes importantes, ils peuvent provoquer une certaine indifférenciation qui menace la construction du sujet, les différences des sexes et des générations étant peu reconnues. A l’extrême, nous pouvons trouver des fonctionnements incestuels, voire de véritables « télescopages de génération » (Racamier, 1992,1995 ; Faimberg, 1985). L’adolescent(e), face à la nécessité de sortir de ces influences, peut être alors confronté à un « complexe traumatique de filiation » (Drieu, 2001). Il peut chercher à se rendre maître de traumatismes non surmontés dans les générations antérieures par la répétition du traumatique. Nous pensons plus précisément qu’il essaie de mettre en perspective ces lacunes psychiques avec l’histoire de ses parents.
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Bien que prônant comme Ph. Jeammet une ouverture du dispositif thérapeutique, notre orientation se différencie des approches bi-focales ou multifocales qu’il préconise (Jeammet, 1992 ; Gutton, 1992). Celles-ci nous paraissent destinées à garantir avant tout le travail psychothérapeutique individuel de l’adolescent. Les interventions des proches semblent perçues comme des résistances au travail thérapeutique de leur enfant. Nous pensons, au contraire, sauf dans les cas où la communication est pervertie, que les démarches intercurrentes des proches peuvent être un bon indicateur de ce qui se joue dans le psychisme de l’adolescent par rapport au flou des limites, sa position dans la configuration œdipienne. De plus, là où l’enjeu traumatique domine, les questions des parents nous éclairent quant à la façon dont s’organise la filiation.
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La notion de co-création du cadre nous vient de D.W. Winnicott et nous semble à relier aux concepts de destructivité et d’utilisation de l’objet (Winnicott, 1971; Roussillon, 1991,1997). Comme avec l’enfant dans le jeu de la spatule, nous devons pouvoir reconnaître la destructivité des patients. Il faut contenir leurs « attaques », mais aussi les préserver de nos propres répliques (par exemple, l’imposition d’un cadre de consultation qui ne respecterait pas leur cheminement).
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[6]
Au départ, la demande de cette mère souligne le caractère paradoxal de la communication. Ce fonctionnement cache un vécu d’aliénation. La co-création du dispositif de consultation, l’intérêt de plus en plus grand qu’elle-même et sa fille témoignent pour le processus thérapeutique montrent leur ouverture à des relations plus ouvertes à la dimension de la transitionnalité.
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A. Green fait ainsi référence à la structure encadrante de l’objet (Green, 1995). L’objet est le révélateur des pulsions, mais il est aussi confronté à la tâche contradictoire de stimuler l’activité pulsionnelle et de la contenir, tout en s’offrant et se refusant comme objet de plaisir. En même temps, il est avant tout objet de désir et, à ce titre, c’est le sujet qui crée l’objet. La notion de fonction objectalisante rend compte de ce processus de création des objets. Al’adolescence, avec son « ombre », la désobjectalisation, elle nous semble au premier plan. A travers ce mouvement, nous sommes invités à revisiter à travers l’actualité des nouveaux investissements la manière dont se sont constitué les processus tertiaires, supports de représentation des liens à autrui.
1Psychologue dans un lieu d’écoute médico-psychologique pour adolescents, je reçois souvent des jeunes ou des membres de leur famille dans un contexte de crise. Les troubles du comportement sont au premier plan (tentatives de suicide, conduites de risque, dépendances, tendances antisociales ou traumatophiliques). Ces adolescents – ou, le plus souvent, leurs proches – demandent à nous consulter après une hospitalisation ou conseillés par des soignants ou intervenants sociaux des lieux qu’ils fréquentent.
2Dans ce contexte, l’orientation vers une consultation individuelle pour ces jeunes peut conduire à une impasse. Ils sont dans une position ambiguë par rapport aux pré-requis d’une démarche thérapeutique classique, la pensée, les liens aux autres se trouvant brusquement sexualisés. En même temps, les dimensions interactionnelles, voire interactives, des conflits nous montrent que les positions des proches, des parents, prennent une importance considérable.
3Notre première tâche nous semble alors de donner la priorité à la reconstruction de l’étayage narcissique des parents afin que ces derniers puissent soutenir le travail de différenciation, moteur de l’évolution à l’adolescence. Cependant, là où règne une communication interactive, une sorte d’escalade dans les agirs, il est important de mettre en perspective les liens de filiation, pour pouvoir dénouer les « contrats narcissiques » qui ligaturent l’adolescent à ses ascendants (Aulagnier, 1975).
4Ces enjeux ne nous paraissent mobilisables que si, dans un premier temps, nous parvenons à suivre pas à pas le cheminement des intéressés en favorisant une co-construction du dispositif thérapeutique plutôt qu’en proposant un cadre pré-établi, ou simplement aménagé.
Le travail de la demande avec l’adolescent et ses parents
5Anna Freud, en son temps, a parlé de l’analyse des adolescents comme le parent pauvre de la psychanalyse. Il existe de multiples raisons à cette situation. Pour l’adolescent, la poussée pulsionnelle est à son acmé et surtout peu contenue par les processus de pensée. Ceux-ci se trouvent attaqués encore plus fortement là où le travail de latence n’a pas permis la mise en jeu du refoulement, d’une fantasmatisation soutenant la mise à distance des excitations [1]. Il peut se mettre en place un fonctionnement mental qui majore les défenses de type primaire (clivage, extériorisation des conflits) aux dépens de mécanismes plus secondarisés. De plus, à la puberté, les limites entre le dedans et le dehors et entre les instances deviennent floues et doivent se réorganiser (Jeammet, 1980, Green, 1990). Enfin, là où les images parentales sont marquées de tensions incestueuses, les instances tutélaires telles que le Surmoi, l’Idéal du Moi perdent leur fonction régulatrice, et le Moi s’en trouve en quelque sorte débordé.
6Du fait de cet équilibre instable, l’adolescent a une position ambiguë par rapport à une démarche thérapeutique. Avec le thérapeute, il craint une trop grande proximité de pensée, qui risque de réactiver la force de la séduction et de l’incestueux. À l’autre extrême, il a peur d’une trop grande distance si son interlocuteur se positionne par trop dans l’analyse et en vient à interpréter ses paroles. Le travail thérapeutique va s’élaborer en fonction de la qualité des insights, de la plasticité de l’organisation psychique, de l’avidité que peut présenter l’adolescent(e) à vouloir établir une relation nouvelle. Il s’agira d’aménager un champ transitionnel susceptible d’amener le jeune à renouer avec une pensée des origines saisie de manière décalée à travers la « scène pubertaire [2] ». C’est pourquoi l’explicitation, la discussion, voire les constructions sont utilisées de préférence à l’interprétation.
7De plus, dans notre expérience, pour deux tiers des demandes de rendez-vous, l’adolescent ne nous sollicite pas lui-même. Ce sont les parents, ou un des deux, qui, à bout de souffle, attendent un conseil. Dans tous les cas, le désir d’un travail thérapeutique est peu présent. En même temps, l’attente est massive, à saisir dans l’actualité des « conflits narcissico/objectaux » chez l’adolescent(e), de ce qu’ils réactivent activement chez les parents (Jeammet, 1991). Il ne s’agit pas de banaliser les phénomènes projectifs qui fondent l’ambiguïté de ces premières rencontres, mais plutôt de les concevoir par le décentrement. Nous devons transformer une situation fausse en une démarche personnelle. Nous concevons la demande de l’adolescent en référence d’abord aux inquiétudes exprimées par les adultes de son entourage.
8Il peut arriver, face à la massivité des agirs, des projections, face à l’intrication des problématiques, que ce travail pré-thérapeutique ne puisse opérer d’emblée. Si un des principaux enjeux de l’adolescence est d’établir des différenciations susceptibles d’assurer l’assise identitaire du sujet, celle-ci ne peut se construire qu’en référence à une filiation. Là où sont mis en avant des vécus traumatiques, voire une dynamique incestuelle, nous faisons l’hypothèse que l’adolescent et ses parents sont confrontés à des troubles de la filiation [3]. Ce sont des silences, des lacunes dans les fondements de la transmission plus que de véritables secrets intergénérationnels qui empêchent l’adolescent d’accéder au travail de subjectivation. Il peut régner alors une grande interactivité soutenant l’escalade dans les conflits et une certaine confusion quant aux sources des excitations.
9Nous verrons qu’il est important de reconnaître cette indifférenciation, mais également la demande d’aide qu’elle provoque, et de la saisir dans toute sa paradoxalité. Cela nous conduit à adapter notre écoute en fonction de la démarche de chacun et à travailler sur « la zone commune, transitionnelle » qui lie les protagonistes (Berger, 1986). La démarche thérapeutique commence par la mise en place du dispositif de consultation. Celui-ci, pour être opérationnel, doit faire l’objet d’une création commune.
Les premières rencontres en pratique : entre aménagement et co-création
10Si nous voulons entendre les demandeurs en respectant leur cheminement, nous sommes amenés à créer un cadre à géométrie variable. Bien souvent, nous proposons une approche plurifocale, qui nous permet de nous centrer tantôt sur les enjeux intrapsychiques de la crise chez l’adolescent, tantôt sur les dynamiques intersubjectives, voire transgénérationnelles. Ainsi, nous pourrons passer de l’écoute individuelle à la consultation parentale ou à l’entretien familial. Notre souci est de suivre pas à pas le cheminement des demandeurs et donc de ne pas préétablir le cadre afin de faire en sorte que sa co-création redonne aux intéressés la capacité d’utiliser l’objet, ici le cadre et le thérapeute [4]. Ce fonctionnement suscite des expériences de différenciation et étaye donc le processus d’appropriation subjective.
11Cependant, comme dans l’expérience du « détruit/créé » chez D.W.Winnicott, il arrive que la destructivité soit à son acmé (Winnicott, 1971) [5]. Le thérapeute peut être poussé à exercer involontairement des « représailles » en minimisant les enjeux destructifs ou en voulant organiser le cadre face au risque d’escalade.
12Un exemple clinique illustre notre hypothèse. Isabelle a 13 ans et demi lorsque nous rencontrons sa mère pour la première fois. Cette jeune fille est alors à la limite du refus scolaire, elle excelle dans des conduites de rupture qui potentialisent un glissement vers des comportements de dépendance. Pourtant, elle sollicite sa mère de telle façon que cette dernière, très éloignée au départ d’une démarche thérapeutique, soit amenée à consulter pour elle. Ainsi en est-il de ses actes qui l’invitent avec notre aide, à réfléchir à son propre passé douloureux. Bien que négatives, ses conduites sont perçues d’entrée de jeu par sa mère en référence à un originaire traumatique. Ainsi comprenons-nous cette phrase dite lors de notre première rencontre : « Elle a vu des choses qu’il ne fallait pas voir. »
13Dans un premier temps, la violence de son père, certains non-dits sur la naissance de sa propre mère, empêchent que se constituent pour l’une comme pour l’autre une scène primitive susceptible de médiatiser des liens avec les origines. Il s’agit alors pour elle de se retrouver dans l’illusion groupale avec des bandes de jeunes. À travers ses conduites à risque avec ces adolescents, elle met en jeu son corps, se jette dans la sexualité plus qu’elle n’en intègre les enjeux sur le plan psychique. Elle montre ainsi qu’elle ne peut élaborer les liens de filiation. En même temps, ces actes restent suffisamment ambigus pour mobiliser l’entourage. Ses conduites ordaliques viennent révéler une expérience masochiste, mais également une aspiration paradoxale à reconstruire l’étayage narcissique maternel défaillant. Aussi, bien que refusant au bout d’un certain temps les séances individuelles, elle s’intéresse toujours aux consultations parentales que nous proposons à sa mère.
14Nous sommes amenés petit à petit à élaborer par l’intermédiaire de celle-ci le vécu de violence qui a environné sa naissance. Les tendances traumatophiliques, dans leur ambiguïté, dévoilent et masquent à la fois les sources hétérogènes d’un vécu traumatique. Des troubles identificatoires transparaissent chez les parents eux-mêmes.
15Nous apprendrons au bout de deux ans d’entretiens soutenus avec la mère que celle-ci ne connaît pas son père biologique, qu’elle serait l’enfant d’un viol. Les grands-parents maternels d’Isabelle ont tenu à rien n’en dire, même si le voisinage était au courant. Sa mère se demande si elle peut en parler à ses parents, ayant jusqu’alors appris ces faits par la rumeur. Par ailleurs, elle prend conscience du poids du traumatique dans son histoire avec son exconjoint, le père de ses enfants. Ce dernier est en effet un enfant de l’inceste, né d’un viol commis par son grand-père maternel. Il est devenu violent, très marqué par son alcoolisme, au moment où Isabelle, la deuxième de la fratrie de trois, est née. Ces deux parents sont tous deux des cadets, les deux grands-mères également. Les impasses identificatoires révèlent l’existence d’une filiation narcissique marquée par la répétition du même, et la croyance en certaines coïncidences : par exemple, la place des uns et des autres dans la fratrie qui signerait un « mauvais destin » (Guyotat, 1980).
16Ces troubles filiaux ont empêché chez eux de véritables introjections susceptibles d’inscrire leur fille dans une lignée référée à l’organisation œdipienne. La lignée est plutôt vécue comme porteuse du mauvais œil. L’effraction de la puberté chez Isabelle vient confirmer l’indifférenciation, la référence au traumatique. Mais, en même temps, les actes auxquels Isabelle a recours dans les conduites à risque viennent solliciter « de l’autre ».
17La paradoxalité de ces tendances nous oblige à mettre en perspective les sources hétérogènes de ce vécu traumatique. Il faut aider à élaborer les problématiques communes à cette adolescente et à sa mère avant de préciser le dispositif thérapeutique.
18Toutefois, il n’est pas toujours facile de rester dans une perspective de co-création, d’ouverture du dispositif de consultation. Les actes qui ne manquent pas de survenir dans les interstices des séances peuvent nous contraindre à un certain aménagement du contexte des rencontres. Cette organisation du dispositif peut alors entraver cette ouverture du cadre qui étaye la reconstruction des liens à l’originaire. Les rapports entre Isabelle et sa mère auraient pu se pervertir à tel point que nous aurions dû resserrer notre cadre d’intervention. Nous le craignons dans les premiers entretiens, lorsque sa mère s’en prend au contexte scolaire ou manifeste sa duplicité face aux agirs de sa fille. Puis elle semble passer progressivement d’une position paradoxale à un fonctionnement plus souple qui fait appel à l’ambiguïté, voire à l’ambivalence.
19Cette femme est venue tout d’abord pour nous sonder, peut-être aussi pour se prouver que « c’était peine perdue », nous dira-t-elle plus tard, « les profs, les éducateurs, les psys étant tous à mettre dans le même panier ». Au départ, sa démarche est dominée par la paradoxalité, un vécu d’aliénation. Notre soutien régulier, la façon dont nous nous intéressons à ses démarches permettent que, petit à petit, le fonctionnement transitionnel s’instaure. Elle explore la double nature de ses positions, leur caractère à la fois interne/externe, trouvé/créé, lorsqu’elle évoque ses surprises vis-à-vis de son engagement thérapeutique, l’évolution d’Isabelle [6]. Les défenses primaires s’estompent alors et ce mouvement bénéficie à toute la famille. Ainsi, Isabelle, tout en ne désirant pas nous voir, va inciter sa sœur aînée, très marquée par la dépendance aux toxicomanies, à venir consulter une collègue.
20Toutefois, nous pouvons penser que nous bénéficions ici d’un concours de circonstances. Les entretiens avec les proches de l’adolescent peuvent mobiliser les aspects paradoxaux des liens quand l’incestualité est au premier plan. Les consultations « ouvertes » peuvent être alors très risquées. En effet, la filiation narcissique prévaut sur les références à une configuration œdipienne. L’enfant ne s’est jamais éprouvé comme co-auteur de sa vie à travers les fantasmes de scène primitive. Au contraire, il se sent sacrifié de la même manière qu’Œdipe, avant le meurtre parricide, s’est trouvé confronté aux actes infanticides de son père. À l’adolescence, il a tendance à tout rejeter en bloc, surtout quand les parents n’ont pu eux-mêmes se constituer des objets œdipiens suffisamment fiables pour opérer une certaine régulation de leur fonctionnement narcissique.
21Il est important alors de proposer selon le cas des rencontres séparées ou conjointes (rencontres communes, ou consultations parentales et entretiens individuels avec l’adolescent). Ces mouvements dans le cadre permettent d’élaborer les questions concernant les grands fantasmes originaires en les déplaçant – tantôt du point de vue de l’adolescent(e), tantôt du point de vue des parents. Des rencontres communes intermittentes avec Isabelle et sa mère, quelques rencontres individuelles avec l’adolescente et des consultations parentales soutiennent la différenciation et la prise de distance par rapport à une scène primitive vécue comme violente. Celle-ci est en effet obscène du fait de la puberté, mais aussi de la confusion entre réalité et fantasme que sous-tendent les positions parentales. Nous sommes également attentifs à ce qui se déploie de non-transmission et d’impasses identificatoires entre les générations.
22La dynamique de construction du dispositif de consultation doit prendre en compte le cheminement de l’adolescent et de son entourage. Nous sommes davantage dans une élaboration commune des repères des rencontres que dans un réel aménagement du cadre de la cure. Il s’agit de permettre l’élaboration des liens paradoxaux qui unissent les intéressés.
Les caractéristiques de la co-création
23La perspective que nous proposons se réfère à la consultation thérapeutique. Ce concept nous vient de D.W. Winnicott. Par la médiation du squiggle, il instituait avec l’enfant un espace transitionnel, une « certaine intimité » susceptible de potentialiser la remise en jeu de l’expérience de « l’utilisation de l’objet » (Winnicott, op. cit.). Il pensait que cette approche n’était possible qu’à condition qu’il y ait un pré-investissement positif du consultant par l’enfant et son entourage, que la famille et la situation sociale ne soient pas trop stigmatisées, que la symptomatologie ne soit pas trop marquée ou rigidifiée.
24Ces conditions ne se rencontrent pas dans les situations de crise avec l’adolescent ou son entourage. Les travaux de W.R. Bion d’une part, les psychothérapies mère-enfant d’autre part, ont permis de recentrer le principe des consultations thérapeutiques sur le transgénérationnel, la conflictualité parentale et les interactions fantasmatiques entre les participants intéressés et le thérapeute (Bion, 1965 ; Lebovici, 1983 ; Bléandonu, 1999). L’action thérapeutique n’est plus forcément axée sur la rapidité des changements : il s’agit plus souvent d’une élaboration de longue durée permettant que s’analyse la « donne familiale », les places de chacun à la lumière des symptômes de l’adolescent(e). M.-C. et E. Ortigues appellent « donne familiale » le lot de traits communs transmis par les parents et constitutifs de leurs positions œdipiennes (Ortigues & Ortigues, 1986). Ses caractéristiques ne peuvent être modifiées par l’enfant, mais elles sont susceptibles d’être diversement utilisées, jouées. L’adolescent(e) cherche à s’éloigner des positions des parents, mais aussi à les mobiliser, pour se saisir plus créativement des données de la transmission. Ses symptômes peuvent alors s’entendre comme des tentatives paradoxales d’appropriation subjective de ces repères de filiation.
25La mise en relation des symptômes de l’adolescent(e) avec des conflits de parentalité, avec des repères traumatiques dans la filiation, ne peut survenir que lorsque les intéressés ont fait l’expérience de « l’utilisation de l’objet » dans la co-création du dispositif des rencontres (Winnicott, op. cit.; Roussillon, 1991). Les absences, les refus de consulter de l’adolescent, mais aussi les présences / absences des uns et des autres dans ces premières consultations sont souvent perçues comme des attaques de l’objet-thérapeute et de son cadre de travail, mais nous pensons qu’ils sont surtout l’occasion de faire l’expérience de la survie de l’objet quand cette expérience n’a pas encore pu se faire pleinement.
26Pour tenir compte des enjeux de cette destructivité, le dispositif de rencontres doit être trouvé-créé avec les intéressés, plutôt qu’aménagé. La destructivité a ici un aspect positif. Là où l’enfant n’a pas fait l’expérience d’un objet qui survit et qui, surtout, parvient à défléchir sa violence, il n’a de cesse que de rejouer cette pulsion d’emprise. Celle-ci est encore plus massive à l’adolescence, puisqu’il doit mettre à distance les objets parentaux en les recouvrant d’une certaine « obsolescence » (Gutton, 1991). Face aux changements d’investissement, le jeune sujet ne peut vérifier l’inadéquation de ses anciens objets d’amour qu’après s’être assuré de leur survie. La négociation des rencontres avec les intéressés potentialise cette remise en jeu de la destructivité. En passant d’une relation aliénante à une relation partagée, parents et adolescent rejouent avec le thérapeute la façon dont se sont déroulées leurs appropriations subjectives dans la constitution des premiers liens. Mais il ne s’agit pas de se saisir des scènes infantiles, des fantasmes œdipiens, des scénarios des origines. Au plus près de l’expérience adolescente, nous utilisons les scènes actuelles qui surviennent pour mettre en lumière les difficultés rencontrées par les uns et les autres dans leur « fonction objectalisante [7] ».
27Nous devons être le référent des liens en train d’advenir, mais aussi le contenant des actes qui peuvent se poser à l’occasion de cette construction du dispositif de consultation. Ces actes, voire ces agirs, ne doivent pas prendre l’ascendant sur la pensée, l’émotion. Cette configuration, que nous pouvons décrire par la métaphore du « médium malléable », modélise le mode d’écoute du thérapeute auquel l’adolescent mais aussi ses parents s’identifient (Milner, 1950 ; Roussillon, 1991).
28Dans le cadre dans ces consultations d’urgence, les mouvements sont liés à la plasticité de l’organisation psychique de l’adolescent, à son avidité à l’égard d’une relation nouvelle. Il nous provoque dans nos capacités à lui faire signe comme objet de référence. À ce propos, E. Kestemberg évoque la potentialité de l’analyste à occuper une position tierce tantôt dans la sphère de l’idéal du moi, tantôt dans la sphère du surmoi (Kestemberg, 1981). Philippe Gutton considère que le consultant doit représenter pour l’adolescent(e) un « objet parental de transfert » (Gutton, 2000). Il doit mettre en perspective à la fois la permanence et le changement; il s’agit de penser le « pubertaire » en cours d’élaboration (ibid.). Cependant, dans un contexte de crise intersubjective, le premier enjeu est la reconstitution de l’étayage narcissique parental. Il s’agit de faire un lien entre l’originaire traumatique qui peut ressortir chez les parents et les conflits pubertaires qui surgissent chez l’adolescent. Ici, dans les consultations parentales, la mère d’Isabelle a pu mettre en parallèle les secrets de ses origines et la crise référentielle chez sa fille. Celle-ci a pu alors mettre en jeu des processus d’adolescence : en témoignent la reprise des investissements, les liens générationnels beaucoup plus secondarisés.
Retrouver la transitionnalité des liens
29Quelle que soit l’option prise (entretiens individuels avec l’adolescent et rencontres intercurrentes avec les parents, consultations parentales, entretiens familiaux), l’objectif de ce travail thérapeutique est de reconstruire l’étayage narcissique parental avant de penser les questions d’appropriation subjective et les processus de différenciation avec l’adolescent. Notre cadre de travail se constitue à travers la co-création du dispositif thérapeutique. Même si notre cheminement nous conduit à distinguer plusieurs approches et plusieurs intervenants, nous pensons beaucoup moins à aménager le cadre qu’à permettre une retransitionnalisation des liens entre l’adolescent et ses parents ou ses proches.
30Cependant, du fait du vécu pubertaire chez l’adolescent et de ses conséquences chez les parents, cette co-construction du dispositif fait refluer la destructivité et réactive les failles de la configuration œdipienne. Là où l’adolescent est aliéné à la logique narcissique des parents parce qu’ils ont dû faire face à des traumatismes non surmontés, comme dans l’expérience d’Isabelle, nous devons pouvoir, en respectant leur cheminement, détoxiquer la destructivité ambiante. Il s’agit de mettre en perspective le fonctionnement pubertaire qui tente de se déployer et le complexe traumatique de filiation qui empêche de réelles transmissions.
31Ce processus prend forme dans la constitution du dispositif de consultation, qui doit faire l’objet d’une création commune. Pour nous, il s’agit aussi d’élaborer les manifestations de notre contre-transfert face à la violence pubertaire de notre jeune patient et aux conflits souvent clivés qu’elle réactive chez les parents. Nous devons, au final, pouvoir mettre en représentation les fantaisies parricidaires et ce qu’elles viennent solliciter chez les parents ou les proches. Mais le meurtre symbolique des parents ne peut opérer comme fantasme pubertaire central que lorsque la destructivité prend sens en étant contenue et référée aux processus de subjectivation et de différenciation entre sujet et objet.
32Dans la mise en place du dispositif, ces processus se déploient d’abord comme des actings. Puis ils agissent sur nos pensées contre-transférentielles. Il nous semble alors important de préserver et de poursuivre la négociation de nos modalités de rencontre, car cette construction commune vient démontrer aux sujets la survie de l’objet et sa potentialité à devenir tiers, ce qui leur permet de trouver plus de liberté dans leurs liens d’interdépendance et une conflictualité plus ouverte sur la vie fantasmatique. L’adolescent est invité par ce biais à reconstruire des liaisons avec un originaire intégrant le travail de latence (refoulement, ambivalence), et ceci de manière décalée, ce qui lui permet d’accéder à l’appropriation subjective en devenant co-auteur de ses fantasmes.
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Mots-clés éditeurs : Adolescence, co-création, consultation thérapeutique, filiation, incestuel, référence