Un jardin de papier : les journaux de plantation de Jean-François Séguier
Pages 193 à 204
Citer cet article
- CHAPRON, Emmanuelle,
- Chapron, Emmanuelle.
- Chapron, E.
https://doi.org/10.3917/dhs.056.0193
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- Chapron, E.
- Chapron, Emmanuelle.
- CHAPRON, Emmanuelle,
https://doi.org/10.3917/dhs.056.0193
Notes
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[1]
Bibliothèque municipale, Nîmes [désormais BMN], ms. 94, fol. 145, D. Chaix à Séguier, Les Baux, 5 novembre 1780.
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[2]
Annalisa Managlia, Umberto Mossetti, Ariane Dröscher, « Seeds of knowledge », HOST. Journal of History of Science and Technology, 5, 2012, p. 17-29. Sur le commerce des plantes et des semences, Sarah Easterby-Smith, Cultivating Commerce. Cultures of Botany in Britain and France, 1760-1815, Cambridge, Cambridge U.P., 2017.
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[3]
Voir, par exemple, les papiers de botanique de Guillaume de Lamoignon de Malesherbes (Archives nationales, 399AP/95-104). Quelques Garden Books de jardins potagers ont été conservés pour l’Amérique du Nord à la même époque.
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[4]
BMN, ms. 89_3, fol. 51-70, Journal de plantations (Vérone) puis fol. 71-89 (Nîmes).
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[5]
Particulièrement emblématique, I. Charmantier, S. Müller-Wille, « Natural history and information overload: The case of Linnaeus », Studies in History and Philosophy of Biological and Biomedical Sciences, 43-1, 2012, p. 4-15.
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[6]
V. Denis et P.-Y. Lacour, « La logistique des savoirs. Surabondance d’informations et technologies de papier au xviiie siècle », Genèses, 102-1, 2016, p. 107-122.
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[7]
M. Terrall, Catching nature in the act : Réaumur and the practice of natural history in the eighteenth century, Chicago-Londres, The University of Chicago Press, 2014.
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[8]
Écriture et action, xviie-xixe siècle. Une enquête collective, dir. A. Cantillon, L. Giavarini, D. Ribard, N. Schapira, Paris, EHESS, 2016.
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[9]
Jean-François Séguier. Un Nîmois dans l’Europe des Lumières, dir. Gabriel Audisio et François Pugnière, Aix-en-Provence, Édisud, 2005.
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[10]
BMN, ms. 94, fol. 150, D. Chaix à Séguier, Les Baux, 16 janvier 1779.
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[11]
BMN, ms. 145, fol. 80, C.-G. Lamoignon à Séguier, Malesherbes, 15 janvier 1772.
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[12]
Respectivement BMN, ms. 94, fol. 139, G. Coltman à Séguier, 23 octobre [s.a.] ; ms. 168, fol. 63, Labarthe à Séguier, Maruège, 25 novembre 1767 ; ms. 249, fol. 19, P. Lieutaud à Fornier, Cadix, 15 septembre 1780.
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[13]
BMN, ms. 309, fol. 42, Séguier à C. Allioni, Vérone, 10 mai 1750.
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[14]
Bibliothèque du Muséum national d’histoire naturelle [BMNHN], Paris, ms. 782, Catalogue des semis, 1747, sur lequel est indiqué si la plante a levé ou non ; ms. 790, Catalogue des semis, 1760-1761, fol. 11-20, décrivant la réussite de la semence ou de la bouture et l’état de la plante.
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[15]
BMNHN, ms. 1872-1889, semis faits par Bernard de Jussieu au Jardin du Roi, 1730-1761.
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[16]
Chiara Nepi, « Pier Antonio Micheli (1679-1737) », Notiziario della Società botanica italiana, 1, 2017, p. 10-15.
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[17]
Bibliothèque nationale de France, NAF 1893, fol. 91, Séguier à J. Fauris de Saint-Vincens, 7 septembre 1768. Il y a peu de travaux sur ce jardin, à l’exception de Nicole Denis-Touzillier, « Le jardin de Jean-François Séguier », art. cité.
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[18]
La correspondance de Séguier à Tilli est conservée à la bibliothèque Sassi de Forlì, raccolta Piancastelli ; les lettres de Tilli semblent avoir été perdues.
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[19]
BMN, ms. 248, fol. 132, Séguier à P. Baux, 7 novembre 1747.
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[20]
Elles sont annoncées dans une lettre de Jacobus Gerhardt Van Swinden, La Haye, 17 novembre 1739, ms. 148, fol. 198.
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[21]
Archives départementales, Gard, 1 F 206, pièce 38, Séguier à N. J. von Jacquin, 29 septembre 1761 (minute).
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[22]
BMN, ms. 138, fol. 167, F. Bassi à Séguier, Bologne, 27 novembre 1753.
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[23]
BMN, ms. 309, fol. 279, Séguier à C. Allioni, 28 mars 1775.
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[24]
BMN, ms. 138, fol. 142, F. Bassi, Bologne, 21 avril 1751 (ma traduction de l’italien). On n’a malheureusement pas conservé les réponses de Séguier.
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[25]
BMN, ms. 309, fol. 72, Séguier à C. Allioni, Vérone, 22 août 1751.
L’étincelle de vie qui restait encore [au] geranium hybridum et au gibbosum, soigneusement entretenue, m’a procuré ces deux plantes que vous eûtes la bonté de m’envoyer par Mme de Flotte. Le fulgidum et l’odoratissimum qui les accompagnaient étaient morts quand ils me furent remis. Si vous avez des semences de ces deux derniers et de l’inquinans, vous me ferez plaisir de m’en envoyer quelques graines de chacun dans le pli de la première lettre dont vous voudrez bien m’honorer [1].
2 La lettre que Dominique Chaix, curé des Baux, adresse en novembre 1780 au naturaliste nîmois Jean-François Séguier met en lumière un objet de savoir très discret et pourtant omniprésent dans le quotidien des naturalistes du 18e siècle : la semence. Dans le monde des choses travaillées par les savants, celle-ci présente des caractéristiques matérielles particulières. Alors que la plante vivante ne survit pas toujours au déplacement, la compacité et la robustesse de la semence lui permettent de voyager dans l’espace et le temps sans perdre ses propriétés germinatives, ce qui lui a conféré un rôle central dans la première mondialisation botanique et agricole [2]. Glissées dans un pli de lettre ou envoyées par centaines de sachets, les graines accompagnent le développement des correspondances qui maillent l’ensemble de l’Europe savante et ses prolongements coloniaux.
3 Les échanges de graines suivent des circuits propres : leur économie n’est pas tout à fait la même que celle des spécimens vivants ou des plantes séchées qui viennent grossir les herbiers. Elles font l’objet de listes et de catalogues, le plus souvent manuscrits mais parfois imprimés, que les botanistes utilisent pour enrichir mutuellement leurs collections. Les graines suscitent aussi des écritures qui n’ont pas vocation à circuler : les archives des jardins botaniques conservent des journaux de semis, beaucoup plus rares dans les papiers privés [3]. Ceux de Séguier, aujourd’hui conservés à la bibliothèque municipale de Nîmes, en font partie [4]. Leur aspect n’a rien d’extraordinaire. Pendant sa période véronaise (1736-1755), Séguier utilise des bi-feuillets, à raison d’un par an, de format relativement grand (in-8° ou in-4°) et sans régularité de dimensions. Usés et tachés par l’humidité, ce sont des instruments de travail du quotidien, que Séguier portait sur lui en les pliant en deux dans le sens de la hauteur. Cette pliure verticale, très marquée, organise les colonnes d’écriture. De retour à Nîmes (1755-1784), Séguier change de support. Il utilise désormais des cahiers de plus petit format (9 × 14,3 cm), un premier de 6 folios dans les années 1759-1763 et un second, de même format mais deux fois plus épais, pendant les années 1764-1768. Ce second cahier est laissé vierge dans ses dernières pages : singulièrement, c’est en 1769, au moment où Séguier déménage dans le faubourg des Carmes et inaugure le jardin dont il rêvait depuis longtemps, qu’il arrête de tenir le journal de ses semis – ou que celui-ci manque aux archives.
4 Écritures sans qualité, ces journaux accompagnent la gestion matérielle et intellectuelle des centaines de graines que Séguier collecte, reçoit et fait pousser chaque année dans ses jardins. Ils peuvent ainsi être abordés de plusieurs manières. Dans une perspective d’archéologie des jardins, les cahiers permettent d’appréhender l’organisation et la matérialité de ces espaces domestiques qui restent moins bien connus que les institutions botaniques centrales. Mais le journal n’est pas un objet fermé sur lui-même : il s’inscrit dans une chaîne d’écritures qui vise à couturer les semences et leur nom, les mots et les choses. Correspondance, notes d’herborisation, listes et catalogues de graines forment avec lui un écosystème de papiers. Depuis une vingtaine d’années, les historiens des sciences ont mis en évidence la place cruciale de la botanique dans l’émergence d’une nouvelle économie de l’information à l’époque moderne, tiraillée entre le sentiment panique d’un excès de « choses à savoir » et l’élaboration d’outils de plus en plus performants, listes, fiches ou diagrammes, destinés à en maîtriser le flux [5]. Les journaux de semences de Séguier montrent les limites de ces technologies. Loin d’être toujours des petits outils de connaissance efficaces et dociles, les papiers peuvent échouer à contenir le flot des données et même contribuer à alimenter le chaos. On se tromperait sans doute à ne voir dans ces journaux que des instruments d’une logistique des savoirs [6]. Si le jardin est, à l’instar d’autres types de collections, une projection lisible et affective des réseaux invisibles de leur propriétaire, le journal en est la carte sensible [7]. Il participe enfin de ces écritures qui sont aussi des actions [8]. Ouvrir un journal de plantations, c’est s’installer quelque part (à Vérone) ; le refermer, c’est se projeter dans un autre espace (à Nîmes).
L’économie de la semence
5 Surtout connu aujourd’hui pour avoir déchiffré l’inscription disparue du fronton de la Maison Carrée de Nîmes, Jean-François Séguier (1703-1784) était aussi, à son époque, un botaniste reconnu, auteur d’une bibliographie botanique, la Bibliotheca botanica (1740), et d’un ouvrage de référence sur les plantes du Véronais, les Plantae Veronenses (1745) [9]. En plus de ses relations avec les directeurs des principaux jardins botaniques de l’Europe de son temps, surtout en Italie (Carlo Allioni à Turin, Saverio Manetti à Florence, Giuseppe Monti à Bologne, Angelo Tilli à Pise, Giulio Pontedera à Padoue), Séguier correspond avec de très nombreux botanistes amateurs de la France provinciale, surtout méridionale, après son retour de Vérone à Nîmes en 1756.
6 Sa correspondance est un bon observatoire de l’économie ordinaire de la semence au 18e siècle, en même temps qu’un lieu d’expression de ses règles et l’un de ses véhicules. Les savoirs de la graine la transforment en un véritable objet scientifique. Ils sont explicités dès le moment de la récolte, exercice délicat car il faut savoir apprécier la bonne maturité de la graine et devancer les rivaux du botaniste, animaux, petits vers ou troupeaux qui « rongent les montagnes [10] ». Les graines sont triées et rangées pendant la période hivernale ; c’est le moment où les botanistes rédigent les catalogues et listes d’échanges pour leurs amis et correspondants, de manière à pouvoir envoyer les graines désirées à temps pour la semaison, courant mars en Italie et en France méridionale. Certains botanistes conservent leurs semences dans de la terre, « pour les empêcher de se sécher et pour imiter jusqu’à un certain point le procédé de la nature », comme Chrétien-Guillaume Lamoignon de Malesherbes qui par ailleurs fait « fumer au printemps la graine avec la terre », ce qui la rend méconnaissable mais assure sa bonne conservation [11].
7 Lorsqu’elles sont en petit nombre, les graines peuvent être glissées dans la lettre, mais elles sont le plus souvent envoyées par dizaines, en sacs, en paquets ou en boîtes. Contrairement aux autres spécimens naturels, la semence n’est pas acquise pour elle-même, mais comme une plante en devenir. Sa mise en culture suppose l’organisation d’un espace – du simple pot de terre au jardin institutionnel – et la mise en œuvre de compétences, tours de main ou savoirs théorisés. Les correspondants de Séguier donnent en général peu d’indications sur la manière de cultiver les semences envoyées, qui relève des arts de faire partagés par les botanistes. Les exceptions concernent des semences étrangères, comme l’« orge du Pérou » envoyé par George Coltman, les lentilles du Canada que Labarthe recommande de semer « comme les pois » ou les graines de poivrier pour lesquelles Philippe Lieutaud transmet, depuis Cadix, des conseils relatifs au calendrier de la semaison, à l’exposition et à la nature de la terre [12]. Qu’une bonne partie des graines semées ne lèvent pas est considéré avec une sorte de fatalisme par les botanistes. Plus qu’un terrain, un ensoleillement ou un arrosage inadaptés, on accuse le défaut de maturité de la semence, les insectes, les domestiques peu soigneux, le « dérangement des saisons » ou la difficulté intrinsèque d’acclimater les plantes exotiques.
Organiser son jardin
8 Lorsqu’il arrive à Vérone chez le marquis Maffei, en 1736, Séguier est déjà un bon connaisseur des jardins botaniques européens. Durant ses études de droit à Montpellier, il en a fréquenté le jardin et suivi les cours de François Chicoyneau. À Paris, il assiste aux démonstrations d’Antoine de Jussieu. Dans la suite de son Grand Tour, il visite les jardins de Londres et d’Oxford, de Leyde et d’Amsterdam, et pendant ses années véronaises, fréquente ceux de Bologne, de Florence, de Pise et surtout de la proche Padoue. Son installation à Vérone lui permet de réaliser une aspiration récurrente tout au long de sa vie, celle d’avoir un « jardin à soi ». Peu après son installation au palais Maffei, il écrit à son ami nîmois Pierre Baux, le 1er avril 1737 : « J’ai ici un petit jardin. » On ignore où il se situe exactement, peut-être dans la cour intérieure du vaste palais, en tout cas dans un espace généreux : en 1750, Séguier se vante d’avoir « plus de 500 plantes botaniques dans son petit jardin [13] ».
9 À défaut de restituer précisément la configuration des lieux, le journal de semis permet d’en dégager l’organisation générale. L’unité de plantation est la caisse. La première année, en 1739, le jardin en compte quinze, dont les désignations obéissent à plusieurs logiques : certaines sont numérotées (caisses 1 à 4), d’autres sont désignées par leurs caractéristiques physiques, taille ou emplacement (« caisse plus grande », « petite caisse », « plus petite caisse », mais aussi « caisse voisine », « petite caisse entre deux » et « dernière caisse ») ; un troisième ensemble est désigné par des symboles (A renversé, N, Delta, esperluette) probablement inscrits sur les caisses. Séguier utilise aussi des vases, récipients assez vastes pour contenir une dizaine de semences. En 1740, il rationalise un peu son organisation : les caisses plantées à partir du 26 mars sont numérotées de 1 à 7, auxquelles s’ajoute une « grande caisse du 1er avril » qui contient trente semences venues de Bologne. Dans les années qui suivent, la topographie se brouille : les numéros de caisse disparaissent tandis que se multiplient les dénominations topographiques (« cassette vis-à-vis de l’ail », « caisse vis-à-vis de l’yuca »). Les mentions qui semblent désigner des mises en terre (« près du Laburnum », « près des lys », « près de la bruyère »…) témoignent de l’expansion des plantations dans un espace contraint et des manières de les repérer dans l’espace, par leur voisinage. Le journal de 1747 mentionne une « caisse près de la serre » et un « vase près de la serre », suggérant l’existence d’une installation pour l’adaptation de plantes aux besoins particuliers. En 1748, le paysage devient à nouveau plus lisible, avec neuf vases topiques (désignés par le nom de leur principal occupant) et onze vases numérotés. Il semble qu’un certain nombre de plants aient été repiqués en pleine terre – littéralement « enterrés », écrit Séguier. Le cycle de vie des plantes reste pourtant difficile à suivre. Séguier ne tient pas de journal du développement des plantes semées, comme on peut en trouver à la même époque au Jardin du roi à Paris [14]. La rotation des contenants suggère toutefois que les plantes étaient laissées plus d’un an, même si certaines caisses sont rapidement réutilisées comme, dès 1741, la caisse « où étaient les semences de Boulogne ».
10 La difficulté qu’a l’historien à se repérer dans ce jardin de papier suggère plusieurs remarques. Il est difficile de savoir si Séguier s’est inspiré d’autres modèles au moment d’ouvrir son journal de semis. Les archives des jardins botaniques témoignent d’une grande diversité de supports et de pratiques, y compris à l’intérieur d’une même institution. À Paris, dans les années 1730, Bernard de Jussieu dresse chaque année de longues listes numérotées de plantes semées « sur couche » et dans des « terrines », qui ne laissent pas percevoir grand-chose de l’organisation matérielle du jardin [15]. Le jardin botanique de Pise, l’un de ceux que visite Séguier au milieu des années 1730, conserve aussi différents cahiers de l’époque de son directeur Pietro Antonio Micheli (1679-1737), dont des listes de plants qui mentionnent leur emplacement dans le jardin et d’autres organisées, comme le journal de Séguier, selon une logique topographique [16]. Même si la rationalité des écritures institutionnelles ne doit pas être surestimée, la dimension domestique et personnelle des cahiers de Séguier autorise à l’évidence des notations plus légères, sur le mode de l’aide-mémoire.
11 De retour à Nîmes après la mort de Maffei, Séguier installe tant bien que mal ses plantations dans l’appartement de l’hôtel qu’il occupe dans la Grand-Rue. Le journal tenu à partir de mars 1759 témoigne d’un espace horticole aménagé en intérieur. Les plantes sont semées « au vase de la fenêtre de ma chambre », « au vase vert de mon cabinet » et « dans la caisse de ma fenêtre ». Qualifiée en 1763 de « longue », cette dernière caisse paraît être, sur toute la période, le principal espace de plantation de la demeure urbaine.
12 Faute d’espace extérieur assez large, Séguier investit aussi les jardins de ses connaissances : en 1762 et en 1763, il s’en va semer « chez M. Baux » et « chez M. Boudon » qui accueillent de longues files de semences. Chez le second en particulier, les contenants prolifèrent. Il y a de petites caisses, dont une « vieille petite caisse où est l’anthyllis », différents vases, une platebande, des semences « en terre » et une « grande caisse » capable de contenir quatre rayons de 7 à 9 semences chacun. Comme dans le journal de Vérone, la familiarité avec ce territoire horticole conduit à des notations brèves, qui rendent les configurations difficiles à saisir. Après une année vide en 1765, le journal reprend en 1766. Les emplacements ont un peu changé et ils se sont surtout multipliés, ce qui témoigne de la pénétration progressive des espaces de travail par les semences en tout genre, alors que Séguier ne semble plus utiliser les jardins de ses amis. Pas moins de six contenants reçoivent plusieurs dizaines de semences. En 1766, le grand vase de la chambre accueille des héliotropes du Pérou et des semences du « fruit à odeur de girofle ». Un petit vase « où est la plante de Pignol » reçoit du « coton de la Martinique ». Dans le cabinet, une grande caisse, une petite caisse, un « plus petit vase » avec des pois rouges et noirs, un « vase vernissé de vert » avec de l’indigo et des « grosses papayes ». En 1767, la caisse de la fenêtre reste le principal espace de plantation, avec dix-huit semences, mais s’y ajoutent encore cinq vases, dont le vase vert, un « vase cassé » avec une douzaine de plants, un « vase où était la pervenche » et un « vase vert à fleur de lys ». En 1768, comme on l’avait déjà vu en 1748, le paysage se structure en deux séries de vases, la première portant des noms topiques (« le vase du Geranium odoratissimum », « le vase de l’héliotrope » et « le vase vert où est l’Astragalus stella »), la seconde une numérotation continue. Cette année-là, Séguier a de nouveau investi un autre territoire, celui de son oncle chez qui il occupe une caisse. Le désir d’étendre ses plantations est un moteur de l’acquisition foncière qu’il fait alors, en dehors des remparts de la vieille ville, dans le faubourg des Carmes. De fait, c’est le jardin qui précède la maison, comme il l’explique en septembre 1768 à Jules Fauris de Saint-Vincens : « Je viens de construire un jardin [17]. »
Le jardin des relations
13 Lorsque Séguier entre en possession des graines, elles sont en général associées à un nom, inscrit dans la lettre ou sur le paquet qui les enveloppe. L’information est reportée sur le journal, avec le degré de précision variable qu’elle avait à son arrivée. Les plantes envoyées de Pise par Angelo Attilio Tilli sont très précisément désignées par leur nom et l’ouvrage dans lequel elles sont référencées, de sorte que le journal de semis renvoie aussi vers une bibliothèque sans murs, riche d’une vingtaine d’ouvrages, des grands classiques (Bauhin, Tournefort, Vaillant) à des ouvrages plus récents comme l’Hortus Elthamensis de J. J. Dillen (1732), l’Hortus Cliffortianus de Linné (1737) ou la Flora Virginica de J. F. Gronovius (1743) [18]. Pour d’autres, la dénomination est plus sommaire, comme un « cistus près de Pesara », voire inexistante, comme un « arbre du jardin de Florence », une « plante du jardin de Florence », ou même indiquée par des points de suspension. Cette incertitude peut résulter d’un envoi de graines en vrac, mais il y a aussi une dimension ludique à cette imprécision. À son ami Pierre Baux, en novembre 1747, Séguier demande des graines de sa province natale : « Mandez à la campagne une personne qui ramasse toutes les semences de toutes les plantes qu’il trouvera, qu’il mêle et confonde tout ensemble, et envoyez-moi ce mélange sans vous donner d’autres soins. Ce sera à moi à deviner ce que c’est, et à les connaître [19] ». Ces plantes mystère peuvent être associées à des indices : l’une est indiquée « b[onne] odeur ».
14 La mention des provenances est récurrente dans le journal. Comme le reste des collections naturelles de Séguier, le jardin botanique est une projection sensible des réseaux intellectuels et épistolaires du savant. D’un côté, il reproduit les voyages faits dans la péninsule en compagnie de Maffei. Fruits du périple des deux hommes sur la côte adriatique et en Toscane à l’automne 1738, les semis de mars 1739 proviennent d’Argenta (près de Ferrare), Sant’Alberto (près de Ravenne), Rimini, Pesaro, Pérouse, Lucques, Pise et Florence. Les dernières caisses de 1739 renvoient à des lieux plus proches, comme le jardin de la villa de Grezzana ou le jardin des pharmaciens véronais Cavazzani. En 1740 sont plantées les semences rapportées du voyage à Rome : la troisième semence de la caisse 5 a même été ramassée « à Rome dans l’amphith[éâtre] ». En 1752, des graines sont rapportées des jardins de Venise et du littoral adriatique.
15 D’un autre côté, les graines reflètent l’inscription progressive de Séguier dans les réseaux de la République des botanistes. En 1740, une grande caisse est réservée aux semences adressées par Giuseppe Monti, directeur du jardin botanique de Bologne. En 1741, une caisse reçoit les semences de Virginie envoyées par Johannes Fredericus Gronovius [20]. Ces compartiments dédiés donnent aux envois une visibilité particulière, probablement relevée par les visiteurs du palais et de son jardin. Il en va de même après le retour à Nîmes. En 1763, Séguier aménage un rayon dans sa caisse longue pour les semences reçues de Nikolaus Joseph von Jacquin. Séguier a fait la connaissance du botaniste viennois lors de son passage à Nîmes, au retour de l’expédition en Amérique qui l’a rendu célèbre, et il lui a écrit en 1761 en demandant des semences de ces terres lointaines [21]. Les espèces envoyées (l’œillet des sables, l’arctium personata et le millefeuille noir) appartiennent à la flore alpine et non américaine, mais le nom de Jacquin est suffisamment célèbre pour mériter une inscription dans le carnet, et être signalé à ses visiteurs.
16 Le jardin n’est pas uniquement une démonstration de la puissance des réseaux : c’est aussi une géographie affective. Comme le rappelle l’ami bolonais Ferdinando Bassi, à chaque fois qu’il voit la belle ortie à feuilles de chanvre (urtica cannabina) de son petit jardin, il pense à l’ami de Vérone qui lui en a envoyé les graines trois ans plus tôt [22]. En 1775, Séguier adresse encore à son ami de vingt-cinq ans, le botaniste turinois Carlo Allioni, des graines de son petit jardin « en signe de leur amitié [23] ».
Se repérer dans les caisses
17 Reconnaître ses caisses d’un coup d’œil, par leur emplacement dans la cour ou les marques qu’elles portent au flanc, est une chose. Se repérer à l’intérieur des contenants en est une autre, alors que c’est de cette opération que dépendent la correcte détermination des plantes et la crédibilité de la correspondance savante. Tout au long de la période, Séguier met en œuvre différents moyens pour maintenir le lien entre les mots et les choses. Lors de la première campagne de plantation, les caisses sont divisées en compartiments numérotés (chaque caisse en compte 2 à 7, le plus souvent 3 ou 4), à l’intérieur desquels les plants sont à leur tour numérotés. La caisse no 1 compte ainsi trois compartiments accueillant cinq plants chacun, la seconde, trois compartiments de six plants, etc., soit de six à trente-deux plants par caisse en fonction de leur taille. L’année suivante, Séguier abandonne cette organisation et numérote les plants en continu dans chaque caisse. Chaque année voit son innovation : en 1742, il adopte brièvement un système de clous numérotés qui lui permettent de distinguer les compartiments, mais d’autres caisses sont organisées selon le principe de la « file double », les plants étant appariés deux par deux. On retrouve ce système à Nîmes : en 1763, les semences sont disposées en deux « rayons » dans la caisse longue. Mais dès l’année suivante, Séguier supprime les noms de cette caisse au profit d’un lapidaire « toutes les semences dont les nos sont enfilés ». La mention (assez obscure) renvoie peut-être à un dispositif plus technique : on pense à une aiguille sur laquelle seraient enfilées des étiquettes numérotées, utilisées en parallèle d’une liste papier. Isolée, la mention disparaît aussi rapidement que les autres. En 1767, Séguier introduit des précisions d’ordre topographique : pour une petite caisse, il précise que le catalogue des semis est établi « à commencer vers l’escalier », tandis que dans le vase du géranium, la liste doit se comprendre « à commencer de la petite plante du [géranium] et rétrocédant ».
18 L’univers domestique facilite sans doute l’innovation, les tâtonnements et les remords, une grande souplesse d’adaptation, des phases d’expansion et de repli du jardin, sous toutes ses formes. Pourtant, malgré la diversité des solutions mises en œuvre, il n’est pas du tout évident que Séguier ait réussi à se repérer correctement parmi ses plantations. Dès le début de sa carrière savante, il est confronté à ce qu’il nomme le « chaos de ses papiers », dans lequel il peine parfois à retrouver ce qu’on lui demande. Le jardin se trouve probablement dans une situation similaire. Au printemps 1751, alors qu’il fait remarquer à Ferdinando Bassi que les semences qu’il lui a envoyées n’ont pas germé, le botaniste bolonais pose la question que se pose aussi l’historien : « Vous m’écrivez qu’elles ont été semées tout à côté d’autres semences que vous avez eues d’ailleurs, et que toutes sont déjà nées, mais si elles étaient mélangées, comment pouvez-vous savoir que les miennes sont infructueuses, et que les autres ont germé [24] ? » Quelques mois plus tard, Séguier fait remarquer à Carlo Allione que les plantes nées des graines qu’il lui a envoyées ne sont pas celles des « noms portés sur les billets [25] ». Là encore, on ne peut écarter l’hypothèse que le savant soit lui-même à l’origine de ce brouillis des mots et des choses, d’autant qu’on n’a pas conservé de journaux de plantation pour cette époque.
19 Cultiver son « jardin à soi » suppose une certaine organisation, un ensemble de gestes (collecter, recevoir, agencer, planter, récolter) articulé à un ensemble d’écritures (correspondance, journal de semis), en lien avec d’autres objets de papier (bibliothèque, herbier). Alors que les institutions des Lumières inventent des instruments logistiques assez robustes pour affronter l’explosion du nombre de semences en circulation, les individus bricolent. La manière dont ils ont géré leur jardin est souvent une zone d’ombre, à mi-chemin entre les récits d’herborisation déployés par les correspondances et les vestiges des herbiers anciens. Fragmentaires et rudimentaires, les journaux de plantation de Séguier ouvrent une fenêtre sur ces arts de faire. Autant que des hésitations du botaniste, qui change chaque année son matériel de plantation, sa façon d’organiser les semences dans les pots et d’en décrire l’organisation, les journaux témoignent de la latitude qu’ont les individus d’adapter leurs pratiques aux modèles qui leur semblent les plus pertinents et de projeter sur le jardin des cartographies sensibles.
Mots-clés éditeurs : Botanique, Écritures pratiques, Jardins, Semences
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Date de mise en ligne : 17/06/2024
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