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Retraite féminine et femmes moralistes au siècle des Lumières

Pages 89 à 101

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  • Krief, H.
(2016). Retraite féminine et femmes moralistes au siècle des Lumières. Dix-huitième siècle, 48(1), 89-101. https://doi.org/10.3917/dhs.048.0089.

  • Krief, Huguette.
« Retraite féminine et femmes moralistes au siècle des Lumières ». Dix-huitième siècle, 2016/1 n° 48, 2016. p.89-101. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-dix-huitieme-siecle-2016-1-page-89?lang=fr.

  • KRIEF, Huguette,
2016. Retraite féminine et femmes moralistes au siècle des Lumières. Dix-huitième siècle, 2016/1 n° 48, p.89-101. DOI : 10.3917/dhs.048.0089. URL : https://shs.cairn.info/revue-dix-huitieme-siecle-2016-1-page-89?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/dhs.048.0089


Notes

  • [1]
    Voir Jean Marie Goulemot, « Formes brèves et Philosophie des Lumières », La Licorne, Publications de la Faculté des Lettres de l’Université de Poitiers, 1991/21, p. 255-261, et Jean Deprun « La réception des Maximes dans la France des Lumières », dans Jean Lafond et Jean Mesnard (dir.), Images de La Rochefoucaud, Paris, Presses Universitaires de France, 1984, p. 40-46.
  • [2]
    Louis de Jaucourt, art. Moraliste, dans Diderot et d’Alembert, Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une société de gens de lettre, Paris, Briasson, David, Le Breton et David, 1751, vol. 10, p. 702.
  • [3]
    Selon Jaucourt, la morale, « (Science des mœurs) c’est la science qui nous prescrit une sage conduite, & les moyens d’y conformer nos actions », ibid., p. 699.
  • [4]
    L’expression est de D’Holbach : « Toutes les connaissances humaines se sont plus ou moins éclaircies et perfectionnées. Par quelle fatalité la science de Dieu n’a-t-elle jamais pu s’éclaircir ? » (Le Bon sens puisé dans la nature, ou Idées naturelles opposées aux idées surnaturelles, Londres, 1772, § 19, p. 13).
  • [5]
    Jaucourt, art. Moraliste, ouvr. cité, p. 700.
  • [6]
    Id.
  • [7]
    Voltaire, Alzire ou les Américains, tragédie, Épître à Madame la marquise du Châtelet, dans Théâtre choisi de Voltaire, Paris, Treuttel et Würtz, 1831, t. 2, p. 253.
  • [8]
    Mme de Puisieux, Conseils à une amie, À Londres, 1755, « Discours préliminaire », p. v.
  • [9]
    Pour définir par exemple Constance de Salm, un critique trouve cette formule étonnante : « Femme par la grâce et le style, elle est homme par la pensée », La Bibliothèque universelle des sciences, belles-lettres, et arts : Littérature, Genève, Imprimerie de la bibliothèque universelle et Paris, 1830, t. 44, p. 104.
  • [10]
    Sur ces distinctions, voir Isabelle Brouard-Arends et Huguette Krief, art. Morale, Moraliste, dans Dictionnaire des femmes des Lumières, dir. Huguette Krief et Valérie André, Paris, Champion, 2015, t. 2, p. 854-858.
  • [11]
    L’ouvrage connaît 36 éditions en français de 1682 à 1743, dont 20 pour la période de 1700 à 1743. Il a été traduit en allemand (21 éditions de 1736 à 1894) et en anglais (2 éd. en 1691 et 1698).
  • [12]
    Jean Crasset (dit abbé de T.), Le Chrétien en solitude, Paris, Jean-Baptiste Delespine, 1705, p. 455.
  • [13]
    Voltaire y affirme : « Les raisonneurs de nos jours qui veulent établir la chimère que l’homme était né sans passions, et qu’il n’en a eu que pour avoir désobéi à Dieu, auraient aussi bien fait de dire que l’homme était d’abord une belle statue que Dieu avait formée, et que cette statue fut depuis animée par le diable », (Voltaire, Traité de métaphysique, dans Œuvres complètes de Voltaire, éd. Beuchot, Paris, Lefèvre, Werdet et Lequien, 1829, t. XXXVII, « Mélanges » 1, chap. VII, « De l’homme considéré comme un être sociable », p. 333).
  • [14]
    Mme de Benouville, Pensées errantes avec quelques lettres d’un Indien, éd. Huguette Krief, Paris, Garnier, 2014, Pensée Z3, p. 138.
  • [15]
    Ibid., Pensée T3, p. 134.
  • [16]
    Id.
  • [17]
    Ibid., Pensée C, p. 82.
  • [18]
    Mme de Lambert, Avis d’une mère à sa fille, dans Œuvres complètes de Madame la Marquise de Lambert suivies de ses lettres à plusieurs personnages célèbres, Paris, chez Léopold Collin, 1808, p. 164.
  • [19]
    Ibid., p. 79 et p. 80.
  • [20]
    Mme Gacon-Dufour, Mémoire pour le sexe féminin contre le sexe masculin, À Londres et se trouve à Paris, chez Royer, 1787, p. 17.
  • [21]
    Ibid. p. 40.
  • [22]
    Mme Thiroux d’Arconville, Pensées et réflexions morales sur divers sujets, Avignon, s. n. éd., 1760, p. 86.
  • [23]
    Mme de Lambert, Avis d’une mère à sa fille, ouvr. cité, p. 81.
  • [24]
    Voir Paule Constant, « L’exil des éducatrices », Papers on French Seventeenth-Century Literature, Tübingen, Germany, L’Exil au 17e siècle, 1994, vol. XXI, n° 41, p. 373-379.
  • [25]
    Mme Campan, De l’éducation […] : suivi des Conseils aux jeunes filles, d’un théâtre pour les jeunes personnes et de quelques essais de morale, Paris, Baudouin frères, 1824, t. 2, p. 182.
  • [26]
    Voir Pierre Naudin, L’Expérience et le sentiment de la solitude, de l’aube des Lumières à la Révolution, Paris, Klincksieck, 1995, p. 239. Voir la reproduction du tableau de Chardin dans le cahier couleur.
  • [27]
    Mme de Lambert, Traité sur la vieillesse, éd. cit. p. 153.
  • [28]
    Ibid. p. 139.
  • [29]
    Ibid. p. 141.
  • [30]
    Ibid.
  • [31]
    Ibid.
  • [32]
    Mme de Lambert, Réflexions nouvelles sur les Femmes, dans éd. cit., p. 163.
  • [33]
    Id.
  • [34]
    Voir Roger Marchal, Madame de Lambert et son milieu, Oxford, Voltaire Foundation, 1991, p. 528 et sv.
  • [35]
    Mme de Benouville, Pensées errantes, ouvr. cité, Pensée D, p. 83.
  • [36]
    Ibid., Pensée T3, p. 175.
  • [37]
    Ibid., Pensée F2, p. 78.
  • [38]
    Mme du Châtelet, Lettre à M. de Maupertuis, Cirey, 10 déc. 1735, dans Lettres de la marquise du Châtelet, éd. Eugène Asse, Paris, G. Charpentier, 1878, n° 44, p. 74.
  • [39]
    Ibid., Lettre à M. le comte Algoretti, Cirey, 2 fév. 1738, n° 82, p. 188.
  • [40]
    Mme du Châtelet, Discours sur le bonheur, éd. Robert Mauzi, Paris, Les Belles Lettres, 1961, p. 21.
  • [41]
    Mme de Staël, De la littérature, dans Œuvres complètes, Paris, Firmin Didot frères & Treuttel et Würtz, 1838, p. 303.
  • [42]
    Id.
  • [43]
    L’expression paradoxale de « retraite à la mode » se trouvait déjà sous la plume de Mme de Sévigné (30 août 1675). Elle impliquait l’idée d’une incompatibilité entre la retraite et la femme, comme l’analyse Bernard Beugnot, « Y-a-t-il une problématique féminine de la retraite ? », dans Onze études sur l’image de la femme dans la littérature française du 17e siècle, dir. Wolfgang Leiner, Tübingen, Verlag, Gunter Narr, 1978, p. 45.
  • [44]
    Mme de Staël, De la littérature, ouvr. cité, p. 303.
  • [45]
    Mme de Salm, Pensées, Paris, Firmin Didot, 1836, p. 48.
  • [46]
    Id.
  • [47]
    Ibid., p. 129-130 ; tous les extraits du paragraphe s’y réfèrent.
  • [48]
    Mme Thiroux d’Arconville, Traité des Passions, par l’auteur du Traité de l’Amitié, à Londres, 1764, p. 38.
  • [49]
    Mme de Staël, De l’influence des passions.., dans éd. cit., p. 163.
  • [50]
    Mme de Benouville, Pensées errantes, ouvr. cité, Pensée O3, p. 131.
  • [51]
    On compte trente-sept éditions d’Épictète, à travers l’Europe (1739-1741) et à Saint-Pétersbourg (1759), selon Alessandro Zanconato, La Dispute du fatalisme en France : 1730-1760, Paris, PUPS, 2004, p. 90, note 114.

1Malgré la fortune littéraire des Maximes de La Rochefoucauld et des Caractères de La Bruyère dans la France des Lumières et des anti-Lumières [1], l’article Moraliste que rédige le chevalier de Jaucourt dans l’Encyclopédie invite à se défier d’une littérature aphoristique où s’illustrent des pédants qui prétendent « être des gens d’esprit » et songent « moins à éclairer qu’à éblouir [2] ». Dire et ne pas prouver ; proférer des vérités indiscutables qui ne souffrent ni l’argumentation, ni l’explication ; autant de procédés qu’il dénonce en contempteur de l’aphorisme mondain. « La science des mœurs [3] » qu’est la morale mérite un autre traitement : elle est l’une des conquêtes de la raison. Si la théologie, science de Dieu, prétend raisonner, elle le fait à partir de vérités révélées ; elle n’est donc pas apte à « s’éclaircir [4] ». Seule, la morale se fonde sur l’expérience, ce qui la rend susceptible de perfectionnement. Ne trichant pas avec ses convictions, Jaucourt dissocie la foi de la morale : « Dans tous les tems, ce sont les laïques philosophes qui ont fait le meilleur accueil à la Morale [5]. » S’interroge-t-il sur l’histoire des théories morales ? Il dresse un bilan où figurent Socrate, Platon, Aristote et leurs successeurs ; il y joint des génies modernes, « Grotius, Puffendorf, Barbeyrac, Tillolton, Wolaston, Cumberland, Nicole & la Placette, qui [ont] traité cette science d’après des principes lumineux [6] ».

2La droite raison semble s’imposer : « Nous sommes au temps, j’ose le dire, où il faut qu’un poète soit philosophe, et où une femme peut l’être hardiment [7] », assure Voltaire dans l’épître dédicatoire d’Alzire (1736) à Madame du Châtelet. Il est vrai que des femmes osent penser et participer aux débats du siècle. Preuve de leur extrême audace ! Elles abordent des questions de morale, en ne se donnant pour guides que la raison et l’expérience. Madeleine de Puisieux s’inquiète à plus d’un titre dans la préface des Conseils à une amie (1751) : « J’ajoutai que j’allai passer à vingt-six ans pour une vieille folle ; que l’on ne s’imaginerait pas qu’une femme pût moraliser si sérieusement à mon âge & que je ne reviendrais pas du tort que cela ferait à ma figure [8]. » Malgré les préjugés qui considèrent la nature féminine, fragile et vaporeuse, comme contraire au raisonnement abstrait et à l’érudition [9], des femmes de lettres, connues pour leur engagement dans les débats du siècle (Anne-Thérèse de Lambert, Madeleine de Puisieux, Germaine de Staël, Constance de Salm), et des femmes de sciences (Émilie du Châtelet, Geneviève Thiroux d’Arconville, Marie-Armande Gacon-Dufour) se risquent à livrer leurs pensées sous forme de maximes, d’avis, de conseils ou de réflexions. Que la visée soit moraliste, c’est-à-dire centrée sur la description (Madame de Salm, Les Pensées), ou moralisatrice, à savoir prescriptive (Mme de Lambert, Avis d’une mère à sa fille), que le regard soit surplombant (Mme de Puisieux, Des Passions) ou que la parole s’individualise et se mette en scène (Mme de Benouville, Les Pensées errantes) [10], le thème de la solitude des femmes est l’un des plus féconds dans des discours qui s’interrogent sur le mouvement des progrès et esquissent une définition du bonheur au féminin.

3Dira-t-on que, sous l’influence de Madame de Maintenon, les pieuses injonctions à se retirer du théâtre du monde pour rencontrer Dieu trouvent grâce auprès des femmes moralistes du siècle ? La solitude chrétienne, à l’image des retraites du Christ, offre une voie pour contempler Dieu : le prix en est une sagesse austère, faite de combats intérieurs et de pénitences, destinés à assurer le salut de l’âme et à éviter de se souiller au contact du monde. Le traité de spiritualité Le Chrétien en solitude (1682) du R. P. jésuite Jean Crasset, régulièrement réédité jusqu’en 1743 [11], propose le tableau d’une dévotion solitaire qui se nourrit des rigueurs de l’ascétisme : « Tous les mouvemens empressés de l’esprit s’arrêtent aussitôt que l’âme a trouvé Dieu. […] Pour entrer dans cette solitude, il faut laisser son manteau aux portes de la ville, et s’en aller dénué de tout dans le fond du désert [12]. » Néanmoins, pour suggérer de fuir le monde, faut-il trouver dans les réalités du temps les raisons de croire à la culpabilité originelle des créatures humaines, en proie aux illusions et à des passions contraires.

4Le sombre diagnostic auquel Mme de Benouville consacre plusieurs de ses Pensées errantes (1758) confirme la misère de l’espèce humaine, vouée par nature à la mort. Or, comme Voltaire dans le Traité de métaphysique (1734-1736) [13], la moraliste résiste à l’idée chrétienne selon laquelle l’homme n’aurait eu de passions dépravées que pour avoir désobéi à Dieu : « Réellement personne n’est heureux ; car il faut combattre les passions, ou s’y livrer et, dans l’un et l’autre cas on est fort misérable. Il y aurait un troisième parti, qui serait bien le meilleur s’il dépendait de nous, ce serait de ne point en avoir [14]. » Révoquer l’hypothèse du péché originel fait retomber la responsabilité de l’humaine condition sur Dieu et non sur l’homme. Le problème se pose alors à Mme de Benouville de savoir à quel titre accepter une purgation des passions, des retraites chrétiennes et autres pratiques de contrition pour lesquelles elle n’a aucun penchant : « Je sais qu’il faut aimer les croix et les tribulations, mais par malheur le Ciel ne m’a pas encore donné ce goûtlà [15]. » L’impuissance de Dieu à conjurer la nature de créatures qu’il dit aimer la laisse sceptique et semble interdire par avance toute perspective de salut : « Je sais qu’il [Dieu] peut tout ce qu’il veut, & il ne veut pas ce que je désire ; cette réflexion gâte tout, & me rend tiède pour le moins [16]. » Dès lors, quel que soit le catalogue des pieuses recommandations, le projet chrétien visant à se délester des passions est un programme de sagesse impossible à tenir (« Pour ce qui est de fuir les passions, heureux qui le peut, cela est bien aisé à dire [17] »).

5Au 18e siècle, le bonheur au-delà de la mort ne fait plus recette et les traités féminins de morale font de l’art de vivre leur principale préoccupation. Pour aboutir à un modèle de bonheur au féminin et s’assurer qu’il soit juste et immuable, il paraît nécessaire d’en déduire les principes de la nature même des femmes. Ainsi les Réflexions nouvelles sur les femmes, ou Métaphysique d’amour (1727) de Mme de Lambert et le Mémoire pour le sexe féminin contre le sexe masculin (1787) par Mme Gacon-Dufour se donnent-ils pour tâche d’identifier les qualités naturelles de la femme. Pour faciliter la compréhension de l’état actuel des choses, leurs analyses reviennent aux origines, c’est-à-dire au point de départ du processus social qui engendre la corruption féminine. De là, chacun des essais envisage les moyens de surmonter cette crise morale par un retour à certaines dispositions naturelles ou par une modification du milieu environnant. Dans l’Avis d’une mère à sa fille (1728), Madame de Lambert précise que les femmes doivent s’isoler pour trouver leur vérité : « Le divorce que nous faisons avec nous-mêmes est la source de nos égarements. […] C’est dans la solitude que la Vérité donne ses leçons [18]. » Chaque femme est appelée à effectuer ce « retour à soi-même » : « Apprenez que la plus grande science est de savoir être en soi […]. Assurez-vous un asile, une retraite en vous-mêmes [19]. » La marquise conseille de trouver en soi ce qui est authentique, c’est-à-dire ce qui n’a pas été altéré par la domination masculine. Ce recouvrement d’une identité, perdue par les artifices mondains, coïncide avec la recherche des origines qu’entreprend, quelques décennies plus tard, Madame Gacon-Dufour. En fervente disciple de Rousseau, elle suggère à toute femme de pénétrer à l’intérieur d’elle-même, pour y découvrir que la pudeur est une qualité féminine, naturelle et originelle. Ce sentiment intime, qui entre en résonance avec la voix pure de la nature, naît vers sept ou huit ans et se fortifie avec l’adolescence : « c’est un rempart presqu’invincible, que la nature nous a donné pour nous défendre [20] ». Or, la femme devient l’objet d’une dénaturation au moment même où elle entre dans la société. Si le processus de socialisation aboutit à la corruption féminine, la responsabilité en incombe aux hommes : « Si nous sommes séduites, c’est la faute de ces hommes qui nous attaquent ; c’est la faute de nos maris, qui ne sont plus les mêmes à notre égard, qui nous abandonnent […] ; la corruption de nos mœurs est donc la seule faute des hommes [21]. » Pour éviter pareille chute morale, Mme de Lambert conseille aux femmes de se retirer du mécanisme des rapports mondains et des passions qu’ils font naître. Mme Thiroux d’Arconville va jusqu’à suggérer dans ses Pensées et réflexions morales sur divers sujets (1760) que les femmes « nées avec un cœur tendre » évitent jusqu’au commerce des hommes qui leur sont les plus indifférents, « car tout est un danger pour elles [22] ».

6Une solitude, librement consentie, est in fine le moyen de jouir de la tranquillité à laquelle aspirent les femmes, à tous les âges de leur vie :

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La solitude aussi assure la tranquillité, et est amie de la Sagesse. […] Fuyez le grand Monde, il n’y a point de sûreté : il y a toujours quelque sentiment qu’on avait affaibli, qui se réveille : on ne trouve que trop de gens qui favorisent le dérèglement. Plus il y a de monde, & plus les passions acquièrent d’autorité. […] Le monde communique son venin aux âmes tendres [23].

8Vanté sur tous les tons, ce bonheur conçu pour rassurer les femmes repose sur un monde de féminité et de repos affectif. Ainsi aménage-t-on des châteaux retirés [24] pour protéger l’innocence des petites filles, leur assurant une éducation selon les vues de Madame de Genlis et Mme Leprince de Beaumont ; les ouvrages de Madame Campan, Traité de l’éducation des femmes (1823) et Conseils aux jeunes filles (1830), préconisent une relative solitude pour les adolescentes (« N’exposez pas cette jeune et modeste fleur aux regards des assemblées nombreuses [25] ») ; des lieux intimes et familiers accueillent les douces occupations féminines, que peint sur toile Jean Baptiste Chardin (Les Amusements de la vie privée, 1746 [26]) ; le spectacle édifiant d’une mère qui allaite son nouveau-né se tient dans la solitude et le silence d’une chambre ; le Traité de la vieillesse (1727) par Madame de Lambert affirme que « rien n’est plus glorieux que de faire une honorable retraite et de mettre un espace entre la vie et la mort [27] ». La sagesse voudrait que la femme accordât ses désirs à son présent. Or, dans la vieillesse, que reste-t-il à une femme ? Une beauté flétrie, une âme en proie aux regrets (« Chez vous, vous ne trouvez plus qu’infirmité dans votre corps, que réflexions tristes dans l’esprit, que dégoûts [28] ») ! Conçoit-on condition physique et morale plus dégradée ? Le fait capital est cette prise de conscience. Dès lors, s’accordant aux bienséances du monde, une femme sensée renonce à fréquenter les lieux publics, vu qu’il n’y a « rien de moins décent que de montrer un visage sans grâce ; dès qu’on ne peut plus parer ces lieux-là, il faut les abandonner [29] » ; elle évite les salons, puisque « les avantages de l’esprit se soutiennent mal au milieu d’une jeunesse brillante [30] ». La retraite est « honorable », lorsque la femme âgée échappe au ridicule de se montrer au public. Le constat est sans appel : « rien ne convient mieux que de rester chez soi ; l’amour-propre y souffre moins qu’ailleurs [31]. »

9À ne retenir que la tyrannie de l’amour-propre chez Mme de Lambert, nous perdrions de vue la tendance profonde de ces démarches, considérant à tort la solitude comme une relégation et la femme comme un être passif, réductible à l’ensemble de ses rôles de fille, d’épouse et de mère. La « métaphysique de l’amour » qu’établit Madame de Lambert dans ses Réflexions nouvelles sur les femmes est l’expression de la liberté féminine et d’un nouveau rapport de force entre les sexes. C’est pourquoi, bien que cela semble paradoxal, la thèse de la solitude est inséparable de la séduction ; c’est là une manière délicate d’augmenter les charmes féminins en les cachant : « Ce qu’elles dérobent aux yeux, leur est rendu par la libéralité de l’imagination [32]. » La marquise fait sienne la remarque de Plutarque sur la Vénus voilée : « On ne saurait, dit-il, entourer cette Déesse de trop d’ombres, d’obscurité, & de mystères [33]. » Le mystère et la distance mettent du prix à la moindre faveur d’une femme et donnent du goût à l’amour. Ce modèle réalise les deux impératifs que sont le charme (« aiguillon des désirs ») et la vertu (« sûreté des mœurs »). L’essai propose une utopie de l’avenir, propre à la seconde préciosité [34], où l’existence féminine est décrite comme une plénitude.

10Le sentiment de retrouver son identité n’exclut pas la possibilité de l’enrichir. Or, cet enrichissement ne passe pas par l’extériorité : l’expérience vécue de leur propre siècle, jugé comme hostile à l’émancipation féminine, sert de point de départ, chez Mesdames de Lambert, Benouville et du Châtelet, à la conception d’un bonheur fondé sur l’intensification de la vie intérieure. La solitude en soi n’implique pas forcément un retrait total du monde. Dans une immobilité heureuse, la femme retrouve un temps de liberté pour se consacrer à l’étude, à la philosophie ou aux rêveries mélancoliques. Malgré son envie de déserter l’univers des salons (« j’ai peu vu le monde, mais le peu que j’en ai vu me donne plus envie de le fuir que de le chercher [35] »), Madame de Benouville y reste et trouve en elle les moyens de s’en abstraire ; elle s’abîme dans ses pensées : « Cela m’arrive encore, je suis quelquefois une heure ou deux immobile comme une statue, les yeux ouverts & fixés sans rien voir : on va, on vient, on parle ; c’est tout comme rien pour moi ; je suis entièrement livrée à mes réflexions [36]. » Ce voyage intérieur a une intensité particulière ; les idées lui « viennent en foule successivement & rapidement : c’est comme le cours d’un grand fleuve que rien ne peut arrêter, & qui fait toujours du dégât par où il passe [37]. » La métaphore des flots puissants en mouvement décrit ici l’exercice d’une liberté et un éveil aux lumières du siècle. Ouvrages d’histoire, de morale, de théologie, de physique… et « tous les raisonnements qui tournent au profit de l’esprit et du cœur » : voilà qui satisfait sa curiosité intellectuelle ! Elle y trouve l’occasion de penser librement, de se défaire des préjugés de la religion et de participer au mouvement des idées nouvelles.

11Le Discours sur le Bonheur (1779) de Madame du Châtelet dispense la même doctrine morale. Cet ouvrage est écrit à Cirey où la marquise goûte les plaisirs de la retraite et des tête-à-tête avec Voltaire : « Mon goût pour la solitude en bonne compagnie ne fait que croître et embellir [38]. » Ce retrait lui donne le loisir de mener en toute liberté ses recherches philosophiques et scientifiques, d’entreprendre les traductions d’ouvrages qu’elle juge nécessaires au progrès des Lumières. « Vous me demandez si j’habite encore à Cirey ; […] je ne veux en sortir que pour aller dans le pays de la philosophie et de la raison [39] », écrit-elle à Algarotti le 2 février 1738. Or, c’est à ce moment-là que s’impose à elle, comme une question particulièrement vitale, l’étude comme seule passion, comme seul bonheur, dans un siècle où les rapports entre les sexes sont figés dans les routines traditionnelles. Émilie sait que ses ambitions féminines n’ont aucune chance d’aboutir :

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L’amour de l’étude est de toutes les passions celle qui contribue le plus à notre bonheur. Dans l’amour de l’étude se trouve enfermée une passion dont une âme élevée n’est jamais entièrement exempte, celle de la gloire. […] Mais les femmes sont exclues par leur état de toute espèce de gloire ; et quand par hasard il s’en trouve quelqu’une née avec une âme assez élevée, il ne lui reste que l’étude pour la consoler de toutes les exclusions et de toutes les dépendances auxquelles elle se trouve condamnée par état [40].

13Reste la solitude pour étudier, pour exister enfin.

14Lorsque la réflexion sur la solitude féminine croise l’idée de bonheur, il faut voir qu’en filigrane s’y joue la question du rapport à autrui. Posé le postulat selon lequel le bonheur se définit par la perception d’une présence à soi, il s’ensuit un décalage entre cet état intérieur et ce qu’impose la vie en société : autrui ne serait finalement qu’une sorte d’obstacle au bonheur, un empêchement de jouir de soi et de sa quiétude.

15Avec l’intention d’affranchir la pensée morale de ce qu’elle considère comme un faux problème, Madame de Staël se débarrasse de la question de la solitude féminine, de manière décisive, dans De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800). Serait-il raisonnable de suggérer la retraite et l’obscurité à toute femme, parce que les Anglaises en ont le goût ? Le serait-il de subordonner les mœurs françaises aux opinions d’un Anglais ? Si l’on soumet chaque système moral à l’épreuve de l’universel, alors les principes ne résistent pas à l’enquête. En matière de mœurs, l’on doit se féliciter du caractère brillant des Françaises, de leurs réseaux de sociabilité, de leur « utile ascendant sur l’opinion » pour tout ce qui tient « à l’humanité, à la générosité, à la délicatesse [41] ». Ce modèle d’équilibre périrait si les femmes adoptaient des mœurs retirées ; le risque encouru serait de voir les femmes tomber dans l’irresponsabilité, l’incapacité d’assurer l’éducation des enfants et l’ignorance enfin (« Tout ce qu’ils [les hommes] pourraient obtenir de leurs femmes ce serait de ne rien lire, de ne rien savoir, de n’avoir jamais dans la conversation ni une idée intéressante, ni un langage relevé [42]. ») Madame de Staël soupçonne, dans l’exercice de la retraite, l’effet d’une mode [43] et devine l’artifice chez ses contemporains qui louent ce comportement féminin. Elle en arrive à la conclusion que la solitude féminine est une aberration, car elle n’est d’aucun profit pour la société : « S’il n’existait plus en France de femmes assez éclairées pour que leur jugement pût compter, assez nobles dans leurs manières pour inspirer un respect véritable, l’opinion n’aurait plus aucun pouvoir sur les actions des hommes [44]. »

16Comme Mme de Staël, Madame de Salm se félicite d’appartenir à son temps et croit en l’efficacité de l’action des femmes dans la cité. Dans ses Pensées (1829), elle insiste pour dire que l’être humain a pour vocation de vivre en société :

17

On ne peut douter que l’homme ne soit né pour vivre en société, puisque partout il vit en société. L’habitant des bois, des champs, le sauvage même, a aussi, à sa manière, une existence sociale, et, quelque restreinte qu’elle soit, on y retrouve, sous des formes âpres et grossières, toutes les passions qui nous agitent [45].

18Mais elle ne reprend ce credo des Lumières que pour le lier à la thèse de l’instinct et établir un lien entre l’animal, le sauvage et l’homme civilisé. La sociabilité ainsi perçue procèderait d’un mécanisme déterminé, analogue à celui qui fixe la vie des espèces : « La nature, en assignant à chaque être, à chaque espèce, sa place dans le grand enchaînement des choses, leur a aussi assigné les penchants qui leur sont propres et la route qu’ils doivent suivre, et il ne serait pas plus possible à l’homme de s’en écarter qu’à tout ce qui existe sur la terre [46]. » L’idée de sociabilité instinctive lui permet de considérer le goût de la solitude, non pas comme un besoin naturel, mais une perversion de la nature.

19À qui veut, comme Madame de Salm, observer et raisonner, il apparaît que des forces destructrices sont à l’œuvre dans la solitude et qu’elles dépossèdent progressivement le moi de tout pouvoir. La pensée CXLII [47] en propose une figuration presque clinique : la solitude mène de la complaisance envers soi-même (« l’habitude de se plaire avec ses pensées, de caresser les chimères de son imagination ») à l’égoïsme, à l’impossibilité de composer avec les autres (« n’avoir aucun devoir à rendre, aucun frais de politesse ») ; l’état solitaire réduit le champ des possibles (« le cercle des idées, des vues, des connaissances se rétrécit ») ; la mélancolie s’installe, provoquant la dénaturation de l’âme et du corps (« L’isolement et la solitude portent dans l’âme une langueur qui mine et qui semble nous dire que c’est comme cela que nous cessons d’exister »). Le repos dans la solitude n’est qu’une illusion, car l’état solitaire dépouille l’être de sa force d’âme.

20Du thème de la dépossession du moi, on glisse aux rapports de la solitude et de l’amour-passion. On imagine l’efficacité que les femmes moralistes tirent de l’image de la folie amoureuse. Madame Thiroux d’Arconville et Madame de Staël se déclarent frappées par la brutalité des effets de l’amour-passion, attisés par la solitude. La femme passionnée se place dans la dépendance absolue de son amant, selon Mme Thiroux d’Arconville (Traité des Passions, 1764) ; la retraite et le silence favorisent son amour naissant : « Elle cherche au plus tôt la solitude pour ne rien perdre de l’impression pleine de charmes qu’elle vient de recevoir. Elle s’y complaît, elle se recueille, elle se rappelle chaque mot qu’il a prononcé […] Tout a porté dans ses veines le feu de l’amour [48]. » L’amour agit sur l’imaginaire et la solitude amplifie les chimères, c’est-à-dire qu’elle contribue à ce que rien ne puisse délimiter les désirs. Dans De l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nations (1796), Madame de Staël constate que le fantasme d’amour, nourri par la solitude, procure une sorte de délectation, la seule qui soit à la portée de l’âme passionnée : « Les caractères passionnés loin de redouter la solitude, la désirent ; mais cela même est une preuve qu’elle nourrit leur passion, loin de la détruire [49]. » L’identité à soi se disperse, le temps est à l’errance de la passion. Face aux dangers de l’état solitaire, ces différents discours ébauchent une morale de la sociabilité, qui ancre la construction morale féminine dans l’univers social.

21L’idée de solitude féminine va de pair avec un système de valeurs et une manière d’appréhender la réalité. D’emblée, les femmes moralistes qui s’emparent de la question invitent à y chercher la source du vrai bonheur féminin. Pour bien en juger, elles interprètent les modes de vie des autres peuples. Madame de Staël précise ses vues sur le goût de la solitude et les « mœurs retirées » des Anglaises, tandis que Madame de Benouville compare, non sans humour, les mœurs de France aux traditions turques :

22

Je conclus encore que j’aurais été une fort mauvaise Turque ; et je bénis le Ciel de m’avoir fait naître dans un climat où l’on est très persuadé que mon âme n’est pas d’une autre espèce que celle des hommes et où ma vertu m’appartient toute entière, sans que l’on puisse l’attribuer à la vigilance d’un misérable esclave. C’est à mon avis une sotte pensée que de dégrader l’âme des femmes pour en prendre droit de les mépriser et de les tyranniser [50].

23Leur constat conduit à ne pas prendre les coutumes pour des vérités de nature.

24Comme le stoïcien Épictète [51] dont le Manuel distinguait ce qui dépend de l’homme et ce qui n’en dépend pas, les femmes moralistes fixent les contingences concrètes qui déterminent la conduite de la femme. Parmi celles-ci, les mondanités représentent de multiples occasions d’aliéner son être véritable. La solution n’est-elle pas d’isoler les filles et les femmes, loin des séducteurs et des lieux de corruption ? Leur tranquillité, leur vertu n’en dépendent-elles pas ? Sans cacher la gravité du problème, ces moralistes conviennent que la femme ne peut se construire moralement dans la réclusion absolue.

25Ce qui doit retenir notre attention dans leurs réflexions, c’est la vigueur qu’elles mettent à proclamer la valeur des savoirs féminins. Loin de l’ignorance modeste et raisonnable que souhaite Rousseau pour les femmes, elles présentent les Lumières comme des conquêtes à venir : « la solitude en soi » ou la retraite en administrent la preuve, à travers les expériences et les traités de Mesdames de Benouville et du Châtelet. D’un bout à l’autre du 18e siècle, les femmes moralistes se rejoignent pour souhaiter que la femme maîtrise son destin : depuis l’éthique précieuse de Madame de Lambert, où la retraite, habilement maîtrisée par la femme, et l’attention à soi-même établissent des rapports apaisés et galants dans la société, jusqu’à la morale révolutionnaire de Madame de Salm, qui définit le bonheur féminin par la solidarité active à laquelle la citoyenne participe et que développe l’histoire sociale des progrès.


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Date de mise en ligne : 22/09/2016

https://doi.org/10.3917/dhs.048.0089