L'enfant ancêtre ou l'incroyable légèreté de la filiation
- Par Isabelle Duret
- et Alexia Jacques
Pages 147 à 156
Citer cet article
- DURET, Isabelle
- et JACQUES, Alexia,
- Duret, Isabelle.
- et al.
- Duret, I.
- et Jacques, A.
https://doi.org/10.3917/ctf.035.0147
Citer cet article
- Duret, I.
- et Jacques, A.
- Duret, Isabelle.
- et al.
- DURET, Isabelle
- et JACQUES, Alexia,
https://doi.org/10.3917/ctf.035.0147
Notes
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[*]
Ce texte a été élaboré et présenté à l’occasion du colloque sur l’attachement organisé par le GRFTS Intersection à Tournai en mai 2005.
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[1]
Psychologue, thérapeute familiale, chargée de cours à l’Université Libre de Bruxelles, formatrice à l’approche systémique et à la thérapie familiale à Forestière Asbl, Bruxelles, Belgique.
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[2]
Psychologue, assistante au Service de psychologie clinique et différentielle de l’Université Libre de Bruxelles, Belgique.
-
[3]
Lamine Fall, pédopsychiatre ; Thiané Gueye, éducatrice ; Momar Gueye, psychomotricien ; Thierno Sagna, éducateur ; Jean-Louis Sagna, éducateur ; Oumou Kane, psychologue.
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[4]
Ce qui signifie littéralement en wolof, un enfant « qui n’est pas une bonne personne ».
1 Commençons par une devinette : qu’y a-t-il de commun entre les deux situations qui suivent ? Un homme devenant père, qui est atteint d’une extrême jalousie au point de se mettre à douter de sa paternité, et un enfant sénégalais à l’allure psychotique, qui réincarne l’esprit de son arrière-grand-père sorcier ?
2 Le point commun entre ces situations est une question en apparence absurde : c’est pourtant elle qui va nous occuper.
3 Premier constat : dans ces deux situations, on trouve au niveau des histoires familiales des perturbations des liens d’attachement, des particularités biologiques ou physiques qui s’y greffent ou les précipitent, des blessures ou des traumatismes dont on peut déceler des traces de transmission transgénérationnelle.
4 Deuxième constat : il semble que les récits que la famille et la culture font de ces blessures, manifestations émotionnelles, traits physiques particuliers, soient des facteurs explicatifs et contributifs à l’émergence ou à la maintenance du symptôme. Sans avoir la prétention de vouloir entrer dans le périlleux et complexe domaine du « pourquoi » et des causes, au risque de nous y perdre, nous nous sommes intéressées au « comment » : comment dans un couple, une famille ou un groupe, ces éléments disparates s’organisent-ils et prennent-ils sens ?
5 Dans nos deux illustrations cliniques, des questions se trament aux détours d’une naissance :
« Qui êtes-vous pour prétendre être mes parents ? »
« Qui êtes-vous pour défier la force de l’esprit ancestral ? » semble dire l’enfant ancêtre. « Qui suis-je pour prétendre être son père ? » demande Monsieur Jaloux.
7 On devine que ces interrogations, relatives à la parenté suggèrent une perturbation des mécanismes de la filiation, du moins dans sa dimension imaginaire (Guyotat,1995). Nous avons donc suivi le fil rouge du lien de filiation pour réfléchir, à l’aide de ces deux situations, à la manière dont l’individu se projette, est projeté ou s’inscrit dans sa généalogie. Comment se situe-t-il lui-même et comment est-il situé dans la chaîne des générations par rapport à ses ascendants et descendants ? En lien avec cette dimension généalogique, on questionnera le « comment » un symptôme prend sens, comment est-il conté et contenu par un groupe familial et par une culture ?
L’homme qui se montrait excessivement jaloux
8 Cela fait plusieurs années que ce couple vit avec son problème lorsqu’il en vient à nous consulter. Depuis cinq ans, Monsieur Jaloux se montre excessivement jaloux. Le problème a commencé exactement à la naissance de leur premier enfant. Avant cela, ce couple a connu douze ans de relation décrite comme fusionnelle, passionnelle, idyllique, parsemée de voyages et de séjours résidentiels à l’étranger pour étudier. Relation agrémentée de séparations forcées et des moments de retrouvaille toujours magiques. Son épouse, Marie, est la seule femme en qui il ait confiance, celle qui le réconcilie avec le monde des femmes, celui des adultes, peut-être même avec l’humanité tout entière. Philippe est l’homme excessif, beau, intransigeant et talentueux, qui jamais ne l’abandonnera et à qui elle sera toujours dévouée. Pour lui, jamais elle ne s’est permise de se maquiller, ce qui n’aurait manqué d’inquiéter Philippe sur ses possibilités d’en séduire d’autres. Pour elle, il ne regardera plus aucune femme et arrêtera de fréquenter ses activités sportives ou de détente, source toujours possible de trahison.
9 Ils sont beaux, jeunes et bardés de diplômes. Madame se lance dans une carrière professionnelle brillante avec une activité scientifique et politique effrénée. Monsieur installe ses bureaux chez lui et entretient peu de contacts avec l’extérieur. Vérité, confiance, transparence, telles sont les mythes fondateurs de ce couple conçu comme pour réparer les trahisons. Abandons et ruptures multiformes ont été vécus par l’un comme par l’autre dans le passé. Or donc, ces deux enfants « adultistes », comme dirait Cyrulnik (2004), se sont trouvés et adorés. Ils se marient et filent le parfait amour… jusqu’au jour où Madame tombe enceinte. Monsieur se prépare à ce qui sera le plus beau cadeau que sa femme puisse lui donner. Et c’est là que le doute va l’assaillir : suis-je réellement le père de cet enfant à naître ? Est-il possible que cet enfant soit le mien ? Puis-je croire que cet enfant est de moi ?
10 Il se met alors à espionner sa femme, éplucher ses factures de téléphone, ses mails, à traquer son portable et est de plus en plus confirmé dans ses soupçons. Tandis qu’elle nie avoir autre chose à se reprocher que de simples relations d’amitié, Madame se sent profondément heurtée par la suspicion d’adultère : elle qui a toujours secouru son mari en lui portant une attention démesurée ! L’enfant va naître, mais son appartenance à une lignée s’est barrée.
11 Madame vit très mal aussi le désintérêt que son mari lui fait sentir. Dès que l’enfant naît, il n’a plus d’yeux que pour lui, il lui est totalement dévoué. Plus un mot sur la question de la paternité. Mais Madame se sent rejetée. Cela éveille en elle des souvenirs anciens durant lesquels elle avait ressenti la même émotion alors qu’elle était âgée de cinq ans. À l’époque, sa mère avait décompensé sur un mode paranoïaque. Elle n’aurait, semble-t-il, plus jamais réellement recouvré la raison. La petite Marie a alors appris à réprimer ses besoins d’attachement à sa mère. Devenue adulte à présent, face à la distance de son mari, elle recourt à sa stratégie d’antan qui l’entraînait à aller tisser des liens à l’extérieur de la famille.
12 Philippe sera, quant à lui, précipité dans l’une de ses préoccupations les plus torturantes : est-il une fois encore victime d’une trahison de la part de la personne qu’il admire le plus ? Est-il une fois de plus grugé ? Quoi qu’il en soit, sa stratégie adaptative à lui a toujours été évitante ; il se coupe de tout contact avec le monde extérieur.
13 Lorsqu’ils consultent en couple, leur fils a 5 ans. Philippe a arrêté de travailler pour se consacrer à son enfant. Et aussi pour « veiller sur » sa femme ou plutôt la surveiller, selon le point de vue et la connotation que l’on souhaite.
14 Nous apprenons que Philippe devait avoir cinq ans à peine lui aussi quand son père est mort dans un tragique accident d’avion. Sa mère qui ne s’est jamais préoccupée de lui et qu’il admirait tant, dépensait l’argent de son mari volage pendant qu’il voyageait avec ses maîtresses. Cette mère qu’il eut préférée ne pas être la sienne, prend le large à tout jamais après le décès du père. Lui aussi apprend à l’époque à réprimer ses besoins d’attachement et se met émotionnellement en veilleuse. Les oncles paternels chargés de prendre soin du petit Philippe et de ses sœurs en attendant qu’ils soient en âge de gérer la fortune du père, la détournent à leur profit. Ils ne laissent rien ou presque de l’héritage destiné aux enfants.
15 Philippe se souvient que petit, il voyait tout, sentait tout ce qu’il se passait. Aussi petit qu’il était, il s’était juré qu’une fois devenu grand, plus jamais il ne se laisserait trahir et qu’il serait un bon père, toujours présent pour ses enfants.
16 Plus il voit que Marie noue des relations à l’extérieur, plus il se méfie et se sent possédé.
17 Plus il se méfie d’elle et se montre distant, plus elle va trouver des compensations extérieures…
18 Deux stratégies adaptatives à des ruptures de lien qui s’imbriquent et s’opposent mais qui, par le passé, ont magistralement servi de stratégies résilientes à ces deux âmes blessées.
19 Lu sous un angle circulaire, il suffirait de rompre le cercle pour les aider. Il n’est pas si simple cependant de rompre avec son passé et ses loyautés.
20 Si l’on s’attache à la fonction des scènes de jalousie, on découvre un véritable rituel scandant une fois par semaine la vie de ce couple. En effet, chaque fois que Philippe déclenche une crise, il surveille Marie, la suit et fait irruption dans sa vie professionnelle.
21 Chaque fois, Marie est obligée de s’interrompre, de justifier l’arrivée de son mari, de sortir et d’avoir un tête-à-tête avec lui. Ensuite ils se disputent et chacun reste campé sur sa position. Chaque fois cependant, ce scénario cimente un peu plus leur couple.
22 Son amour pour elle n’est jamais mis en défaut.
23 Son amour pour lui est chaque fois mis à l’épreuve.
24 La jalousie ainsi ritualisée constitue un plaidoyer pour la sauvegarde de ce couple indéfectible, indétachable, indélébile. Lui, toujours sur ses gardes. Elle toujours suspectée, jamais prise en faute.
25 À deux, ils mettent hors d’eux l’ombre que leur âme blessée porte en eux. Comme le dit Miljkovitch (2001), ils projettent sur une scène une délégation des représentants de leur for intérieur généalogique. En même temps, la mise en scène ritualisée de ce qu’ils redoutent le plus les relie et témoigne d’une hyper-activation très romantique de leur système d’attachement.
Ibrahima, l’enfant magnifique
26 Ibrahima, aussi appelé Ibou, est un enfant wolof sénégalais qui, dès sa naissance, étonne par son côté étrange, mystérieux, bizarre, venu d’ailleurs. À 9 ans, cet enfant réside au centre de jour de l’hôpital de Fann à Dakar. Il est encadré par plusieurs soignants [3] appartenant presque tous à l’équipe systémique dirigée par le professeur Omar Sylla et avec laquelle de nombreux collègues belges et nous-mêmes avons le plaisir de travailler.
27 Ibou étonne l’équipe par les innombrables paradoxes de sa personnalité. Malgré son absence de contact, son air angoissé, ses troubles moteurs, il est attentif à tout ce qui se passe, observe la moindre chose, capte tout. Malgré son immaturité dans certains domaines, par de nombreuses attitudes, il ne ressemble pas tout à fait à un enfant. Il est reconnu par les soignants comme ayant de la puissance et de la connaissance. Certains membres de l’équipe l’ont d’ailleurs surnommé : « l’éducateur adjoint ». D’autres disent comme son père : « c’est un enfant magnifique ».
28 Soulignons ici deux points : primo, les difficultés identitaires avec lesquelles il semble aux prises et secundo, l’impossibilité de faire un travail avec la famille ou, en tout cas, de mobiliser les parents. Ceux-ci, curieusement, se comportent comme s’ils n’avaient pas investi affectivement cet enfant. Il est le dernier-né d’une fratrie de 9 enfants et ses grandes sœurs se relaient l’une après l’autre pour l’élever. Lors d’une intervision à Dakar à propos de l’enfant, l’équipe vient à se poser comme question : « Qui sont les parents d’Ibou ? ».
29 Voici un résumé de ce que nous avons pu découvrir ensemble :
30 Ibou a reçu peu après sa naissance le prénom de son grand-père paternel, Ibrahima, récemment décédé. Les différents éléments que nous livrons ici sont racontés par une des sœurs, Fatou. Physiquement, Ibou n’est pas comme les autres bébés, il ne ressemble pas à un bébé. Tout petit déjà, il montre un caractère réservé, une sensibilité particulière voire extrême dans certaine situation, et très vite, sa mère pense qu’il ne l’aime pas. À deux mois, il refuse de téter et hurle quand on le place dans la chambre de ses parents. À la fois admiré et craint, il est tantôt vu comme un étranger, tantôt comme un ancêtre de retour dans la famille. Contrairement à ses frères et sœurs, jamais il n’a appelé son père et sa mère « papa » ou « maman » Il est décrit comme asocial, très différent des autres enfants. Sa sœur explique que depuis sa naissance, l’enfant a des visions. Comme d’autres personnages de sa lignée paternelle, il a des pouvoirs magiques et est capable de prédire l’avenir. On lui attribue ainsi une appartenance forte à la branche paternelle.
31 Le discours mythique familial relayé par la sœur nous apprend qu’il occupe dès sa naissance une position hors du commun qui fait de lui un être exceptionnel. Il serait davantage lié à son grand-père et son arrière-grand-père paternels avec qui il partagerait certains pouvoirs, qu’à son père. La transmission magique qui caractérise la lignée est décrite comme ayant sauté une génération.
32 Dans la culture sénégalaise, ce genre d’enfant est bien connu sous l’appellation « enfant ancêtre » ou enfant « Nit Ku Bon » [4]. Repéré précocement, dès le sevrage, il s’agit d’un enfant fragile physiquement. Comme l’indique Nathan (1983 ; 1994), cette désignation est un jugement de groupe qui situe l’enfant comme marginal. Chose étonnante, il s’agit d’un enfant qui est regardé comme s’il n’avait pas de parenté ! L’anthropologue Zempleni (1985) a étudié à propos de l’enfant Nit Ku Bon du Sénégal, comment une culture peut construire, décrire, utiliser et expliquer une entité pathologique au moyen de ses propres signifiants.
33 Ibou semble ne pas avoir pu tisser de liens d’attachement avec son père ou avec sa mère.
34 Or, la question que les Wolofs se posent au sujet de l’enfant Nit Ku Bon est avant tout celle de son identité, plus précisément l’impossibilité de l’identifier. La perception des difficultés relationnelles et communicationnelles entre l’enfant et ses proches poussera peu à peu la famille à émettre des hypothèses sur son origine : d’où vient-il ? Qui est-il ?
35 Les croyances culturelles viennent répondre à ces questions en donnant un sens à l’enfant non identifié. Jamais cependant, nous ne trouverons de preuves à cette interprétation de la symptomatologie de l’enfant. Une fois ces hypothèses devenues des affirmations, nous constatons que l’entourage de l’enfant agit et se comporte en fonction de celles-ci.
36 Il est regardé comme un enfant différent, n’ayant pas de parenté, n’étant pas vraiment identifiable dans la société humaine. Par là même, on lui attribue par hypothèse, en terme inversé, une identité à un autre niveau de la culture : il est un esprit ancestral, un ancêtre.
37 Ce procédé d’inversion généalogique aurait pour contexte historique, une longue expérience de mortalité infantile. Sa fonction est probablement de prémunir la société contre une mort non médiatisée, brutale et redoutée.
38 On raconte aussi, chez les Wolofs, que ce type d’enfant apparaît parfois dans une famille pour sanctionner la mauvaise conduite d’un père à l’égard d’un grand-père.
39 Cet enfant magnifique que notre culture aurait probablement qualifié de psychotique ou d’enfant dysharmonique est, dans son pays, un être magique.
40 Cet être magique a de la puissance et de la connaissance. En premier lieu, il possède la connaissance des connaissances : celle de la mort. C’est ainsi qu’Ibou a prédit la mort de ses deux grands-pères. Mais il a aussi le pouvoir de décider de sa propre mort. S’il veut mourir, il meurt, s’il veut rester, il reste : dès sa naissance, il est maître de sa destinée.
41 En tant qu’ancêtre réincarné, on lui accorde explicitement une double intelligence : celle de l’ancêtre et la sienne propre. Il a la connaissance de deux âges, de deux générations : celle de l’ancienne et de la nouvelle. Un dicton peul montre cela : « Samba est plus long que Samba, mais il est dominé par Samba ». À quoi il faut répondre : « la route est plus longue que l’arbre, mais elle se trouve sous l’arbre », ce qui veut dire : « sa première vie a été plus longue que la deuxième mais aujourd’hui, bien qu’il soit enfant, c’est la deuxième vie qui domine parce qu’elle est plus récente. Elle renferme la première et la deuxième. »
42 On dit de l’enfant ancêtre qu’il peut décider de mourir parce qu’il se voit traité comme un enfant alors qu’il est plus savant qu’un vieillard. Ouvrons ici une petite parenthèse. N’est-ce pas aussi ce qu’on entend parfois dire chez nous à propos d’enfants surdoués appelés actuellement « à haut potentiel » : « Il est malheureux parce qu’on le traite comme un enfant alors qu’il réfléchit et se vit comme un adulte ». Il serait peut-être intéressant de voir si cette nouvelle « symptomatologie » de l’enfant hautement doué, très présente dans nos écoles comme dans nos consultations, ne serait pas une forme moderne et occidentalisée de l’enfant magnifique, nouveau maître de sa destinée, comme celui dont il est question ici.
43 Quoi qu’il en soit, l’enfant sur qui l’on projette une toute puissance, qu’elle soit divine, magique, ancestrale ou intellectuelle, bouleverse la chaîne traditionnelle des générations en modifiant le rapport au temps, en inversant sa position vis-à-vis de ses ascendants.
44 Nous formulons l’hypothèse que ces enfants qui, comme Ibou, provoquent des « courts-circuits » dans leur lignée, sont chargés dans nos représentations culturelles et familiales d’« hommes occidentaux » d’un haut potentiel résilient.
Conclusion
45 De ces deux histoires, que retenir de commun ?
46 1. Qu’un rattachement à la filiation pose question.
47 2. Qu’une représentation du problème prend sens dans une histoire familiale singulière qui est aussi à rattacher à une culture et aux récits que la culture en fera.
48 3. Qu’un comportement symptomatique attaque, ou provoque la légitimité de la filiation instituée.
49 4. Que ce symptôme peut être lu comme une auto-solution ingénieuse pour relier un être à une lignée d’exception, là où une rupture risquait inéluctablement d’advenir.
50 En effet, en dépit de ce qui pourrait faire ombre ou tache au niveau des origines, il y a dans le sens attribué au symptôme par le groupe, une garantie d’une inscription indélébile et verticale.
51 Qu’il s’agisse d’un passé traumatique jalonné de ruptures, de pertes, d’abandons, de séparations précoces repérables dans l’histoire du groupe, des caractéristiques physiques et biologiques de l’enfant ou encore d’événements pénibles, ayant précédé ou entouré la naissance, il est souvent intéressant d’interroger la filiation (Duret & Lefebvre,1999 ; Duret, 2000).
52 Nous sommes tentées de voir le symptôme et sa représentation – au sens théâtral du mot – comme une stratégie d’attachement à une lignée, dans un contexte où soit un groupe, soit un individu se sent attaqué dans sa dignité d’appartenance.
53 Dans ces deux situations, il y a comme un délire à bas bruit sur les liens de parenté. En effet, sans qu’il s’agisse du délire de filiation au sens où l’entend Guyotat (1980), c’est-à-dire une méconnaissance des parents réels qui s’accompagne d’une construction imaginaire sur l’appartenance à une lignée illustre, il y a toutefois un processus qui s’en approche, une forme de construction imaginaire « attachante ». Celle-ci, tout en provoquant de manière magistrale l’appartenance par filiation, garantit le rattachement à une généalogie familiale avec laquelle les liens sont parfois ténus, rompus ou niés.
54 Qu’elles servent à lutter contre la fatalité d’une destinée malheureuse comme c’est le cas pour le couple de Monsieur Jaloux, ou qu’elles ancrent dans sa filiation magique le petit Ibou et son père, ces stratégies peuvent être entendues comme adaptatives en ce sens qu’elles activent un système d’attachement.
55 Ces représentations métaphoriques, qu’on nomme aussi symptômes, rappellent l’histoire du groupe dans sa verticalité. En cela, les symptômes confirment l’inscription transgenérationnelle à un lignage et induisent des interactions originales, à plus d’un titre.
56 On peut les voir comme des solutions imaginées par certains groupes pour se dégager d’un passé-pas-si-simple et tenter de conjuguer des liens résilients au présent.
Références
- AGOSSOU Th. (1980) : La mort, la naissance, la filiation : un itinéraire nécessaire et structurant. L’exemple des cultures africaines. In GUYOTAT J. : Mort/naissance et filiation. Etudes de psychopathologie sur le lien de filiation, pp. 105-115, Masson, Paris.
- BARUDY J. (1997) : La douleur invisible de l’enfant, approche éco-systémique de la maltraitance. Erès, France.
- CYRULNIK B. (2003) : Le murmure des fantômes. Odile Jacob, Paris.
- CYRULNIK B. (2004) : Parler d’amour au bord du gouffre. Odile Jacob, Paris.
- DURET I. & LEFEBVRE A. (1999) : Cherche vraie famille à tout prix, histoire d’une filiation honteuse. Cahiers de Psychologie Clinique 9 : 55-69.
- DURET I. (2000) : L’auto-engendrement, une solution pour échapper au destin familial ? Thérapie familiale 21(2)129-140, Genève.
- GUYOTAT J. (1980) : Mort/naissance et filiation. Études de psychopathologie sur le lien de filiation. Masson, Paris.
- GUYOTAT J. (1995) : Filiation et puerpéralité. Logiques du lien, entre psychanalyse et bio médecine. PUF, Paris.
- MILJKOVITCH R. (2001) : L’attachement au cours de la vie. PUF, Paris.
- NATHAN T. (1983) : Apports de l’Ethnopsychiatrie à la théorie et à la pratique de la clinique psychanalytique, Thèse pour le doctorat ès lettres et sciences humaines, Université, Paris X, 2 vol.
- NATHAN T. (1994) : L’influence qui guérit. Odile Jacob, Paris.
- NEUBURGER R. (1995) : Le mythe familial. ESF, Paris.
- ZEMPLENI A. (1985) : L’enfant Nit Ku Bon. Un tableau psychopathologique traditionnel chez les Wolofs et les Lebou du Sénégal. Nouvelle Revue d’Ethnopsychiatrie, L’enfant Ancêtre 4 : 9-42.
Mots-clés éditeurs : filiation, résilience, stratégies d'attachement, transmission, traumatisme
Date de mise en ligne : 01/01/2006
https://doi.org/10.3917/ctf.035.0147