La couverture des événements ukrainiens de l’hiver-printemps 2014 dans les réseaux sociaux russes
Les « nouveaux » médias au service de la propagande étatique
Pages 169 à 191
Citer cet article
- KONDRATOV, Alexander,
- Kondratov, Alexander.
- Kondratov, A.
https://doi.org/10.3917/csp.017.0169
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- Kondratov, A.
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Notes
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[1]
Habermas, J., 1991 ; Miège, B. 2010 ; Kiriya, I., 2012.
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[2]
Un des cas exemplaires de la couverture des événements ukrainiens par les médias dominants russes, c’est le cas de l’affaire d’Andrei Petkov par les chaînes généralistes télévisées russe. En avril 2014, la chaîne NTV appartenant au géant gazier russe Gazprom, a diffusé un interview de l’hôpital d’une ville ukrainienne de Nikolaïev avec un homme qui s’était présenté comme Andrei Petkov. Cet homme blessé a confié à la chaîne qu’il était « mercenaire allemand », adhérent au nazisme. Petkov a déclaré d’être venu avec la somme de 0,5 millions d’euros pour soutenir la révolution de Maïden et se battre contre la Russie. Plus tard, une chaîne étatique russe « Vesti » a diffusé un autre interview avec la même personne présentée cette fois-ci comme un « combattant pro-russe et anti-ukrainien ». Afin de corriger ce dérapage médiatique, le même soir, la chaîne NTV s’est vu obligé de présenter des témoignages de la famille de Petkov qui l’ont caractérisé comme « un schizophrène ».
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[3]
Cette émission des actualités politiques a été fondée en 1968 pendant l’URSS et a été utilisée comme un relais de l’information officielle pendant la période soviétique. L’émission est apparue de nouveau dans la programmation de La Première chaîne depuis 1995.
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[4]
Ces chaînes accumulent 45 % de l’audience télévisée journalières, selon les études de TNS-Russie.
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[5]
Titouсhky dans les discours propagandistes des médias dominants russes sont les provocateurs, membre de troupes de combats illégaux, habillés en civile, dont l’objectif est d’attaquer et de disperser des manifestations pacifiques pro-russes.
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[6]
Banderovtsi est un terme de la propagande soviétique pour désigner les nationalistes ukrainiens qui collaboraient avec les nazis pendant la Grande Guerre Patriotique.
1 Les événements qui s’étaient déroulés en Ukraine en hiver-printemps 2014 ont reçu une couverture très importante par les médias et ont attiré beaucoup d’attention en Russie. Selon des différents sondages, 65 % des russes ont suivi les événements en Ukraine « avec beaucoup d’intérêt » et 20 % « avec un intérêt modéré » (Centre sociologique Levada, 2014). Les médias dominants russes, notamment, les chaînes télévisées, qui constituent la majeur partie de l’espace public politique officiel [1] ont présenté les mobilisations ukrainiennes comme l’arrivée au pouvoir des forces nationalistes et fascistes antirusses. L’annexion de la Crimée a été traitée comme la restitution de la « justice historique » et « le regroupement des territoires russophones ». Ces interprétations font partie de l’imaginaire collectif et de l’idéologie de la société post-soviétique, partagés par la plupart de la population de la Russie contemporaine (Дубин В., 2011). Malgré plusieurs preuves de détournement des faits par des médias et des reportages falsifiés [2], l’audience russe a très vite adhéré à l’interprétation officielle des événements 70 % des russes considèrent que les médias officiels donnent une représentation objective des événements en Ukraine. Malgré la propagande diffusée par les pouvoirs pendant les événements ukrainiens, l’audience russe avait néanmoins accès aux sources « alternatives » de l’information. En mai 2014, selon TNS Russie, 56 millions des russes ont déclaré d’utiliser Internet tous les jours, 80 d’entre eux ont un profil dans les réseaux sociaux.
2 Ces pratiques d’usage des dispositifs numériques devaient permettre l’accès aux autres couvertures des événements grâce aux « nouveaux » médias numériques libres du contrôle étatique, comme des sites d’information, des blogs, des réseaux sociaux. En même temps, les versions numériques des médias dominants officiels post-soviétiques sont devenues sources d’information les plus citées par les internautes dans les réseaux sociaux. En août 2014, le site russian.rt.com de la chaîne internationale russe étatique « Russia Today » a été la source d’information la plus citée dans les réseaux sociaux russes (cité 758 000 fois, selon les statistiques de l’agence « Brand Analytics »). Agence d’information étatique « Ria Novosti » a occupé la deuxième place et a été cité 390 000 fois au cours de mois d’août 2014. L’objectif de notre recherche est de comprendre pourquoi ces nouveaux médias n’ont pas contribué à la couverture alternative des événements en Ukraine voire ont servi de relais pour la propagande étatique. En effet, dans les conditions de développement rapide des outils alternatifs de production de l’information, les citoyens russes ont adapté facilement et rapidement le point de vue officiel et propagandiste et la représentation unique des événements.
Concept de l’espace public pour théoriser les particularités des sociétés post-soviétiques
3 Afin de définir le cadre théorique pour étudier notre cas empirique, nous nous adressons au concept de l’espace public. Ce concept a été proposé par le philosophe allemand J. Habermas, suite à ses réflexions sur le modèle de la démocratie des normes délibératives. Il s’interrogeait sur la dimension participative et des formes de l’échange argumentaire (Habermas, J., 1997). Habermas décrit l’espace public comme un espace social de médiation entre l’État et la société où l’opinion public se forme grâce au principe de la Publicité (« Öffentlichkeit » en Allemagne), qui est l’acte de rendre public (Habermas, J., 1978). Le modèle-type de cet espace, selon Habermas était propre à la société anglaise du xix e siècle. La société civile bourgeoise négociait ses intérêts avec le pouvoir royal grâce à la médiation des clubs, des salons et des publications littéraires (Habermas, J., 1991). Dans ces lieux, des individus privés usant de leur propre raison critique se transforment en un public.
4 Néanmoins, selon de différentes critiques, ce modèle de l’espace public reste normatif et ne prends pas en compte les particularités et complexités des sociétés différentes, ni des contextes sociaux. Comme le chercheur danois P. Dahlgren indique, « il a existé d’autres forums qui ont façonné la conscience politique des individus, servi de réseaux d’échanges de l’information et fourni un cadre d’expression » (Dahlgren, P., 1994, p. 247). Plusieurs chercheurs ont complété l’approche d’Habermas pour étudier d’autres formes de l’espace public dans les contextes nationaux en prenant en compte les transformations sociétales. Par exemple, nous pouvons nommer les modèles de l’espace public « oppositionnel » (Negt, O., 2007), les « espaces publics illégitimes » (Benrahhal & Matuszak, 2009])et « micro espaces publics » (Dacheux, E., 2009). Dans l’étude de notre cas empirique, l’espace post-soviétique russe et ukrainien, la question se pose essentiellement sur la possibilité de l’existence de l’espace public dans la société où les répressions par l’État étaient totales et systématiques. Cet espace, existait-il aux cours de xix e et xx e siècles en Russie et URSS ? Si oui, quelles étaient ses modalités et ses formes ? Quelle configuration prend-il en Russie contemporaine ? J. Habermas supposait que l’espace publique aurait pu également exister non seulement dans les sociétés démocratiques, mais aussi dans les conditions de la « participation limitée ». Cela permet au chercheur grenoblois B. Miège de montrer que certaines formes de l’espace public peuvent exister même dans des régimes non-démocratiques et semi-démocratiques (Miège, B., 2010, p. 36).
5 Dans son ouvrage « Russian Conservatisme and its critics: a study in political culture », l’historien américain, spécialiste de la Russie et de l’URSS R. Pipes, explique les raisons de la non-apparition de l’espace public en Russie pré-soviétique. Pipes considère qu’au cours des siècles, les citoyens russes se refusaient des libertés civiles et des droits civiles en échange de l’ordre et de la stabilité. Quant à la noblesse russe, elle refusait la participation politique en échange des privilèges. (Pipes, R., 2008, p. 12). Ces conditions rendaient impossible toute critique de l’ordre politique et social existant. À la différence des pays occidentaux, les institutions de représentation politique comme Douma de boyards, à partir de xvii e siècle ne limitaient pas le pouvoir absolu de la monarchie et ne représentaient pas les gouvernés. Ils servaient plutôt d’instrument de la volonté monarchique. L’église a été instrumentalisée par l’État au xvii e siècle et est devenue partie de l’administration étatique. En 1716, P. Le Grand a défini pour la première fois, l’absolu du pouvoir souverain qui existait au dessus de toutes critiques (Pipes, R., Ibid., p. 77). Les recherches menées sur des formes possibles de l’existence d’espace public dans le contexte socio-politique de type soviétique menées par V. Voronkov, G. Rittersporn et T. Mattelart, décrivent l’espace public « soviétique » comme une forme particulière qu’ils nomment la sphère publique « officielle » dominante. G. Rittersporn appelle l’espace public de la société de type soviétique comme « official public sphere », espace public officiel (Rittersporn, G., 2003, p. 348).
6 Cet espace constitué et dominé par l’État-parti est décrit par Rittersporn comme la sphère instituée, non-critique, fermée et restreinte. Cet espace social officiel, confisqué, instrumentalisé et dominé par l’État-parti, représentait le projet et l’enjeu principal de l’État-parti. Ce dernier se manifestait au sein de cet espace comme un seul acteur et sujet possible. Dans ses travaux sur les médias transfrontaliers, T. Mattelart suppose la formation en Russie et Ukraine soviétiques aux années 1970–1980 de ce qu’il appelle « un espace public parallèle ». Cet espace échappait au contrôle d’État et ouvrait une brèche dans la continuité de l’espace public officiel. Les radios et télévisions de l’Ouest diffusées clandestinement en l’URSS, ont contribué au renforcement de la sphère publique autonome. Les médias transnationaux nourrissaient de l’extérieure les pratiques internes d’auto-information et diffusaient des représentations du monde différentes, notamment via l’Entertainment (Mattelart, T., 1995, p. 189). Cet espace pouvait être considéré comme « parallèle » et non « oppositionnel » (Negt, O., 2007) car son existence n’est pas reconnue par les acteurs de l’espace public dominant « officiel ». Ce modèle de double système des espaces publics s’éclate vers la fin des 1980 avec la fin du régime soviétique. Les opinions privées clandestins qui avaient circulé dans l’espace « parallèles » de communication, se déversaient massivement dans l’espace public officiel.
7 La période de la libéralisation des médias du contrôle étatique et la formation de l’embryon de la société civile en Russie était relativement courte. Aux années 1990, les médias russes, surtout les chaînes télévisées, passent sous contrôle des groupes oligarchiques et sont instrumentalisés comme des outils de guerre « médiatique ». La nomination de V. Poutine à la tête du gouvernement russe en 1999 marque le tournant de la centralisation et le renforcement du rôle de l’État post-soviétique. Les médias dominants sont repris par l’État et sont mobilisés comme des relais de la communication politique, voire de la propagande (Daucé, F., 2008). Dans ce contexte, nous pouvons constater la reprise et l’instrumentalisation de l’espace public par l’État.
8 Cette sphère redevient la sphère officielle de « façade », l’espace de reproduction des normes dominantes. Nous observons dans les années 2000, la généralisation rapide des pratiques liées à l’Internet et les réseaux sociaux qui sont très vite appropriées par les acteurs politiques et sociaux. Ces nouveaux lieux numériques contribuent à l’apparition de nouveaux espaces d’expression et nouvelles pratiques médiatiques. Cela a permis à I. Kiriya d’affirmer qu’actuellement en Russie contemporaine, nous observons l’éclatement de l’espace public unique et le retour au modèle du double espace public officiel « dominat » constitué par la plupart des médias dominants et l’espace « parallèle » constitué principalement des « nouveaux » médias numériques (Kiriya, I., 2012, 204). Nous pouvons présenter le schéma suivant des espaces sociaux post-soviétique et des relations entre eux au moment des événements ukrainiens.
Principes de relations entre les espaces publics en Russie post-soviétique
Principes de relations entre les espaces publics en Russie post-soviétique
9 Quel est donc le rôle des réseaux socio-numériques et de l’Internet au sein de ce modèle du double espace ? Les recherches contemporaines sur l’usage politique des réseaux numériques ont tendance à présenter ces dispositifs comme les canalisateurs des mouvements de contestation. Plusieurs discours journalistiques et savants expliquent que ces contestations sont apparues principalement ou exclusivement grâce aux dispositifs socio-numériques et Internet. D’après ces discours, ces outils joueraient le rôle libérateur et organisationnel et répareraient les dis-fonctionnements de la société russe. Dans ce contexte, les dispositifs numériques de communication sont présentés comme d’efficaces outils d’émancipation individuelle et collective et de réels catalyseurs de développement et de changements sociaux. Ainsi, l’Internet et les réseaux numériques sont présentés comme un lieu de médiation, de création des liens de sociabilité, lieu de débats qui a le potentiel de construire un nouveau type d’espace public. Ce point de vue s’inscrit dans le courant des scientifiques occidentaux qui partagent la vision positiviste des technologies de la communication et insistent sur leur cause exclusive dans les changements sociaux (Shirky, 2011). Ces auteurs annoncent même l’émergence d’un nouveau système de communication basé sur ces outils et qui « modifie profondément les relations de pouvoir ». D’après M. Castells, les médias en réseaux activent les réseaux militants et témoignent la naissance d’« espace numérique » de contestation ou espace public alternatif (Castells, M., 2011). Depuis les années 1970 et le déploiement des Tic, l’idéologie du Web collaboratif est née avec la notion de self médias. T. O’Reilly et H. Jenkins ont décrit dans leurs travaux comment la convergence médiatique génère une nouvelle culture populaire des amateurs. Ces amateurs se retrouvent au cœur des dispositifs et deviennent acteurs de la production du contenu informationnel (O’Reilly , T. & Jenkins, H). Ces acteurs renversent les rapports de forces et contestent le pouvoir des médias dominants et se transforment en « médiasctivistes » selon le néologisme forgé par F. Granjon et D. Cardon en 2010. Nous nous positionnons loin de ces discours d’optimisme techno-centriste où la métaphore des réseaux « est devenu l’une des clés majeurs d’explication de nos sociétés complexes » (Musso, P., 2012). Ces acteurs reprennent des appellations mobilisées ailleurs pour inscrire les mouvements de contestation, y compris, les mobilisations dans l’espace post-soviétique, dans la continuité des mouvements de contestation dans les pays de Sud connus comme le « printemps arabe ». Ces acteurs trouvent facilement des ressemblances entre le contexte autoritaire des pays arabes et la situation en Russie. Dans ces discours, l’Internet « a été immédiatement qualifié de vecteur de la révolution » (Cabedoche, B., 2013).
10 En même temps, un autre courant de recherche montre que les modes d’appropriation des réseaux numériques doivent être étudiés dans le contexte des facteurs historique et des stratégies des acteurs sociaux (Miège, 2007). Sur l’exemple de l’usage politique de l’Internet en Belarusse et Russie post-soviétiques, E. Morozov montre comment le net ayant un fort potentiel libérateur, permet aux dictatures et aux régimes autoritaires d’exercer un contrôle sans précédent sur leurs citoyens pour la surveillance et manipulation (Morozov, E., 2010). P. Boquillon, à son tour, dé-construit l’idéologie collaborative de Web 2.0 et la présente comme un discours managérial. L’enjeu de ce discours est de réanimer l’utopie d’Internet qui se dégrade depuis l’éclatement de la bulle Internet en 2000 (Boquillon, P., 2010). Après avoir étudié des plusieurs exemples de mobilisation sur Web en Russie post-soviétique, F. Fossato explique que l’échec de ces mobilisations est dû à l’absence de culture de discussion, de compromis et de consensus dans la société russe. Une autre raison, c’est la méfiance des citoyens post-soviétiques aux institutions politiques et leur passivité et non-engagement (Fossato, F., 2008). I. Kiriya, à travers l’analyse de l’usage des réseaux sociaux par les acteurs de l’espace public post-soviétique, explique que ces réseaux non seulement reproduisent la fracture sociale entre les différents espaces sociaux, mais également, renforcent cette fracture en enferment les acteurs de l’opposition politique dans les « ghetto informationnels ».
11 Dans ces réserves, les acteurs sociaux et politiques, profitant d’une certaine autonomie, sont privés de visibilité et de participation politique. Ceci est profitable pour les pouvoirs russes actuels (Kiriya, I., 2013). Dans notre analyse de la construction de l’espace cyrillique sur Internet entre 2008 et 2010, nous avons déjà montré comment l’État post-soviétique cherche à reprendre le contrôle sur cet espace et à l’isoler des flux mondiaux de circulation de l’information (Kondratov, A., 2011). Ainsi, les réseaux numériques de communication deviennent les lieux des luttes, de domination, de confrontation et, en même temps, les outils de l’exclusion des acteurs. L’Internet dans ce contexte renforce le pouvoir de censure de l’État, permet de réaliser des cyber-attaques ou de diffuser le contenu de la propagande par le biais des activistes militants pro-pouvoir. L’Internet institutionnel construit un espace public officiel et permet à l’État de faire l’emprise sur les lieux des débats et des expressions autonomes. Comment évaluer l’articulation existante entre les échanges circulant sur le net et leur traduction sur la scène politique en actions concrètes (Suraud, M-G., 2007, p. 40). De notre point de vue, il est nécessaire de prendre en compte les processus, les modalités spécifiques d’introduction et de développement du net dans les formes historiquement préexistantes et de saisir ces contraintes qui formatent les conditions de son utilisation (Granjon, F., 2002). Nous pouvons dégager quelques caractéristiques principales de l’appropriation des médias traditionnels et numériques en Russie post-soviétique.
12 Premièrement, la télévision s’est affirmée en tant que média principal et dominant. Comme le sociologue post-soviétique B. Doubine indique, les années 1990 et 2000 sont marqués par l’affaiblissement du rôle de la presse écrite et des magazines où la télévision s’affirme en tant que média dominant (Дубин Б., 2004, p. 176). Selon de différents sondages et recherches effectués aux années 2010, 80-90 % de la population russe regardent la télévision quotidiennement, tandis seulement 25 % d’entre eux lisent les journaux ou magazines chaque jour. Ainsi, depuis la fin des années 1990, c’est la télévision qui construit le système des représentations du monde et des événements et le système des valeurs. Les études de l’usage de la télévision par le Centre sociologique Levada montrent que pour 55 % des interrogés, la télévision représente la source unique d’information sur les événements nationales et internationales. Ce groupe est constitué des habitants de petites villes provinciales aux revenus modestes. Ces gens n’utilisent pas l’Internet ou l’utilisent pour le divertissement ou pour la communication privée avec les proches et les amis. Ils constituent le noyau de l’espace public officiel. D’après le sondage fait en novembre 2011 par la fondation russe « Opinion Public », 55 % des adultes russes n’utilisent pas l’Internet. Parmi ces gens 10 % n’utilise pas l’Internet pour la raison de l’inaccessibilité de l’infrastructure et 45 % (46 millions personnes) perçoivent l’Internet comme un dispositif inutile et étranger à leur culture.
13 Deuxièmement, un groupe minoritaire de la population post-soviétique, entre 5 et 7 % selon de différents sondages, utilisent plusieurs sources d’information. Il s’agit de la population des grandes villes, surtout, de Moscou et Saint-Pétersbourg, des gens éduqués qui travaillent dans le secteur non-industriel. Ils utilisent l’Internet chaque jour et possèdent un profil dans un réseau social occidental, Facebook, LiveJournal ou Tweeter. Par ailleurs, seulement 1 % d’entre eux lisent les sites des médias occidentaux comme « Economist », « New York Times ». Ces chiffres montrent qu’en Russie post-soviétique, l’influence d’Internet en tant que source d’information alternative à l’officiel est insignifiante. Ces gens utilisent l’Internet et d’autres outils numériques pour construire et diffuser des représentations alternatives, organiser les débats et médiatiser les résultats de ces débats. Cette partie de la population constitue l’espace public parallèle.
14 Troisièmement, le paradoxe important que nous observons est que les citoyens russes qui se méfient des médias officiels en tant qu’institution, considèrent que les messages diffusés par ces médias, sont crédibles (Mickiewicz, E., 2011). L’apparition des sources alternatives de l’information, la modernisation de l’équipement de réception n’ont pas changé les modes d’appropriation des médias. La majorité de la population post-soviétique utilise les médias pour confirmer leurs stéréotypes. Ils ne font pas confiance aux autres dispositifs de la production de l’information. En juin 2012, un groupe de chercheurs du Haut collège de l’économie de Moscou a fait une étude sur la réception des médias de masse dans les milieux ruraux post-soviétiques. Dix villages avec une population de 500 habitants ont été examinés. Des chercheurs ont conclu que la multiplication d’accès à différentes sources de l’information ne change pas les pratiques de réception de ces médias. Les modes de réception de la télévision post-soviétique avec de nouveaux moyens de la réception n’ont pas engendré de nouvelles pratiques sociales. La plupart des enquêtés n’étaient pas intéressés par les actualités politiques, ils regardaient la télévision pour se divertir. Les interrogés regardaient davantage les chaînes étatiques généralistes « La Première chaîne », « Rossiia 1 » et la chaîne patriotique « Zvezda ». Le concept de « la consommation dépressive des médias » a été proposé comme résultat de ces recherches. Les citoyens post-soviétiques maintiennent l’état de passivité politique, la dépression sociale et non-engagement dans la vie politique. Dans les ménages étudiés, les gens regardent la télévision pour confirmer leurs préjugés, se divertir, adopter l’interprétation unique des faits. Le choix des chaînes et des émissions est subordonné à l’image pré-construite du monde et les représentations individuelles (Кирия И., Новикова, А., 2013). Ainsi, les citoyens post-soviétiques n’ont pas une réception critique des messages médiatiques. Ils ont adopté deux usages principaux. Ils les utilisent pour la critique passive des pouvoirs post-soviétiques ou bien y cherchent l’explication simplifiée aux événements complexes au moment de crise, comme le conflit avec l’Ukraine, par exemple.
15 De manière générale, les « nouveaux médias » post-soviétiques n’ont pas réussi à construire un contre-pouvoir aux médias dominants post-soviétiques. Tandis que la première chaîne télévisuelle dont 51 % des actions appartiennent à l’État accumule l’audience quotidienne de 18,2 millions de spectateurs en 2012, la chaîne câblée indépendante de l’information politique Dojd TV (« Pluie TV ») a accumulé seulement 2,8 millions de spectateurs par mois en 2012. Si les revenus publicitaires étaient de 28,4 milliards de roubles (0,5 milliards d’euros) en 2012, les pertes de Dojd TV en 2012 ont été évaluées de 124,4 millions de roubles. En même temps, les sites Web des médias officiels dominants appartenant au Web institutionnel de l’espace public dominant, accumulent l’audience très importante et s’imposent comme leaders. Par exemple, le portail d’information Vesti.ru du groupe étatique de médias (7 chaînes généralistes et 5 stations radios) accumule 10 millions de visites par mois, le site kp.ru du journal pro-pouvoir Komsomolskaiia Pravda (« La vérité de Komsomol ») accumule 8,9 millions de visiteurs uniques par mois. En 2012, pour la première fois, le système automatique de traitement des actualités sur Internet, yandex.news a dépassé la chaîne télévisée par son audience journalière. Par ailleurs, c’est le seul critère où ce dispositif numérique peut concurrencer avec les médias dominants officiels, comme nous le montre le tableau suivant.
Comparaison des caractéristiques de l’audience et des revenus de La Première chaîne étatique de la télévision russe Pervyi Kanal et du moteur de recherche d’actualités news.yandex.ru en 2012, selon TNS Russie
Comparaison des caractéristiques de l’audience et des revenus de La Première chaîne étatique de la télévision russe Pervyi Kanal et du moteur de recherche d’actualités news.yandex.ru en 2012, selon TNS Russie
16 Pour résumer, les médias dominants constituent une partie majeure de l’espace public dominant post-soviétique. Ces médias organisent et dirigent le spectacle de pouvoirs, construisent la scène politique et gèrent le corps social post-soviétique par l’appel aux émotions, la confirmation des stéréotypes et la violence symboliques (Дубин, В., 2004).
Les réseaux socio-numériques comme outils de renforcement de la fracture sociale post-soviétique
17 Comme nous avons déjà indiqué, au début des années 2010, la moitié de la population russe utilise l’Internet au moins une fois par semaine. 70 % de ces usagers possèdent un profil dans un des réseaux sociaux où ils passent en moyenne 50 minutes par jour. Cela fait des usagers post-soviétiques des usagers des plus actives des réseaux sociaux dans le monde au moment de la crise Ukrainienne. Nous considérons que le succès relatif de ces dispositifs de communication peut être expliqué par le sous-développement des structures associatives et l’auto-nomisation de la société post-soviétique. Ainsi, ces réseaux permettent aux citoyens de s’auto-identifier et s’associer à tel ou tel groupe selon les intérêts et le profil social.
18 Nous estimons que les réseaux sociaux en Russie post-soviétique sont utilisés par les différents groupes de la population selon leurs intérêts et servent comme outils de la stratification sociale. Selon les recherches, le réseau social V Kontacte (« En contacte ») accumule 23 millions de l’audience quotidienne. Le noyau d’audience le plus actif ce sont des jeunes entre 12 et 24 ans (60 %). Ils sont répandus d’une façon homogène dans les grandes villes russes. Leur activité principale est le visionnage de contenus piratés des films occidentaux et des visites des profils de leurs amis. Ils ne s’intéressent pas à la politique. Pour comparaison, le réseau Facebook accumule seulement 3,8 millions d’usagers russes par jour. Son noyau est concentré à Moscou (36 %) avec l’âge moyen entre 24 et 34 ans. Ces usagers sont plus ouverts au contenu et au mode de vie à l’occidentale avec la politisation importante de contenu et un grand nombre de groupes et de pages de mobilisation et de contestation. À notre avis, le noyau de Facebook avec la plateforme de blogs LiveJournal (audience quotidien de 2,4 millions) et des micro-blogs Tweeter (1,5 millions) appartient à l’espace public parallèle tandis que l’audience de V Kontacte appartient à l’espace public dominant. Le schéma suivant nous montre comment la fracture entre les audiences des réseaux sociaux reproduit le modèle de deux espaces publics en Russie post-soviétique. L’audience des réseaux sociaux appartenant à l’espace public dominant russe habite dans des petites villes et utilise ces réseaux pour montrer les photos (87 %), regarder les vidéos (82 %) écouter de la musique (78 %) et jouer en ligne (57 %). Ainsi, les réseaux constituent une partie de l’espace privé des usagers. Ces utilisateurs utilisent la télévision comme une source unique de l’information. Par comparaison, l’audience des réseaux appartenant à l’espace public parallèle est concentré dans les grandes villes. Ces usagers n’utilisent pas seulement ces réseaux comme une source de divertissement, mais aussi comme une source de l’information alternative par rapport à l’officielle.
La fracture des noyaux d’audience des réseaux socio-numériques post-soviétiques reproduit la fracture de l’espace public post-soviétique, selon les sources de TNS Index, Google research, ComScore, Yandex research, printemps, 2014
La fracture des noyaux d’audience des réseaux socio-numériques post-soviétiques reproduit la fracture de l’espace public post-soviétique, selon les sources de TNS Index, Google research, ComScore, Yandex research, printemps, 2014
19 Du point de vue méthodologique, notre approche s’inscrit dans les observations participatives en ligne. Comme J. Jouet indique, c’est une méthode efficace d’analyse et d’observation du Web en SHS (Jouët, J., 2013, p. 148). Nous considérons que, l’observation participante est une méthode adaptée à notre terrain. Elle permet l’observation au cœur des actions menées par les acteurs. L’observation participante permet au chercheur d’avoir accès à l’ensemble des matériaux, de degré de confidentialité divers. Pendant trois mois, entre mars et avril 2014, nous avons mené des observations participatives de la couverture des événements en Ukraine au sein du réseau social Odnoklassniki (« Camarades de classe » en russe). Nous nous sommes intéressés aux différents types de contenus (textes, images, vidéos, fils de discussion) diffusés dans le réseau social et relatifs aux événements en Ukraine. Nous nous sommes inscrits dans des groupes thématiques relatifs à ces événements.
20 Le réseau Odnoklassniki, créé en 2006, permet à ses utilisateurs de retrouver d’anciens camarades de classe en Russie et aux anciennes républiques socialistes soviétiques. D’après les statistiques du service LivInternet, Odnoklassniki, est un des réseaux sociaux les plus populaires en Russie avec 16,5 millions d’usagers actifs en mars 2014. Ce site entre également dans le classement des sites les plus populaires dans les anciennes républiques de l’URSS. Par exemple, en mars 2014, Odnoklassniki était le 8e site Web le plus populaire en Ukraine, d’où proviennent 7,9 % des usagers.
Les réseaux socio-numériques comme relais et vecteurs de la propagande étatique
21 Les pouvoirs russes post-soviétiques ont profité de la situation en Ukraine afin de lancer une campagne propagandiste sans précédent. A. Borodina, l’analyste du discours des chaînes télévisées russes post-soviétiques, explique que depuis mars 2014, l’émission d’actualité de soir Vremia [3] (« Le Temps ») sur la première chaîne est devenue l’émission la plus regardée parmi les émissions de cette chaîne en dépassant les émissions de divertissement (Бородина, А., 2014). Les trois premières chaînes dominantes, Perviy Kanal, Rossiia 1 et NTV, contrôlées directement ou indirectement par les structures étatiques [4], ont augmenté de deux fois la longueur de leurs journaux télévisés et ont consacré la majorité absolue de leurs sujets d’information à la situation en Ukraine. Tous les autres sujets liés à la vie sociale et politique ont quasiment disparus du contenu de ces chaînes. Même l’anniversaire de la prise d’otages de Beslan en 2004, un événement qui avait particulièrement marqué la période post-soviétique, était à peine couvert par les chaînes dominantes. Selon nos observations, le 1er septembre 2014, ce sujet est apparu en 10e place dans le journal télévisé du soir de P. Kanal et a duré 1 minute et 15 secondes. La chaîne étatique Rossiia 1 a consacré à ce sujet 31 secondes à la 48e minute de son journal du soir. Pendant plusieurs mois, la propagande sur les chaînes principales dominantes, cherchaient à présenter les événements en Ukraine comme l’arrivée au pouvoir des forces nationalistes antirusses voire fascistes soutenu par le pouvoir américain. Selon le sociologue V. Doubine, cette propagande visait la mobilisation négative patriotique afin de consolider la société russe post-soviétique. Les résultats de cette campagne étant impressionnants, 85 % de la population soutiennent les actions des pouvoirs russes dans l’affaire de l’annexion de la Crimée (Doubine, Goudkov, 2014).
Quel est le rôle des réseaux socio-numériques dans ce succès propagandiste des médias dominants officiel ? Comment les pouvoirs publics réussissent-ils à insérer ce type de contenu dans les réseaux sociaux ?
22 Selon l’hypothèse que nous développons dans cet article, les événements de 2014 en Ukraine représentent pour le public russe le moment de tension d’agenda médiatique comme une éventualité de la guerre. Ces moments de crise activent des mythes et des schémas de lecture des événements enracinés dans la société post-soviétique. Cette audience adhère facilement aux représentations stéréotypes qui correspondent le mieux à leurs attentes. Dans ce contexte, les « nouveaux » médias représentent des outils complémentaires « horizontaux » de la propagande « verticale » des médias officiels en fournissant des productions médiatiques « amatrices » comme les images détournées, faux témoignages etc. L’espace numérique des réseaux sociaux devient telle une prolongation de l’espace public officiel de domination tout en assurant l’appropriation des discours étatiques propagandistes et leur pénétration dans l’espace privé et la sphère publique parallèle.
23 Les réseaux numériques de communication ont été déjà utilisés dans les conflits militaires et diplomatiques entre les anciens pays de l’URSS. En 2007, à Tallinn (l’Estonie), suite au déplacement du monument soviétique de soldat de bronze du centre-ville au Cimetière des Forces de Défense, des émeutes de la minorité russe se sont déclenchées. Quelques jours plus tard, les cybers-attaques ont été lancés contre l’infrastructure numérique gouvernementale de l’Estonie. Ces attaques ont sérieusement endommagé ou paralysé le fonctionnement des réseaux des instances administratives. Un autre exemple, en 2008, lors du conflit militaire entre la Russie et la Géorgie sur le territoire d’Ossétie du Sud, de nombreux sites officiels du gouvernement géorgien ont été attaqués. Le portrait officiel du président M. Saakachvili sur ces sites a été remplacé par celui d’A. Hitler. Notre recherche sur l’usage de la plateforme de blogs lors de ce conflit a montré comment l’Internet et des plateformes de blogs sont devenus le lieu d’affrontement entre les Web activistes pro-russes et pro-ossètes, d’une part, et des Web activistes pro-géorgiens, d’autre part. Ces plateformes des blogs et des réseaux numériques ont été instrumentalisés par ces militants et se sont transformés en vecteurs de diffusion du discours de la propagande étatique (Kondratov, A, 2008).
24 Ce conflit militaire a donné naissance à l’apparition des groupes organisés des Web activistes fidèles au pouvoir. L’existence de ces groupes militants organisés a été confirmée, pour la première fois, en février 2012. Les boites mails de K. Potupchik, attaché de presse du mouvement pro-pouvoirs des jeunes Nashi (« Les nôtres ») et du chef de Ministère des jeunes, Roskomolodezh, V. Jakovenko ont été piratées par des hackers anonymes. Le contenu de ces e-mails montre l’organisation du système de travail des réseaux des blogueurs pro-gouvernementaux. Entre les années 2008 et 2012 des associations et des ONGs montées par le mouvement patriotique Nashi ont reçu plusieurs financements et allocations versés par le Ministère de la jeunesse. Ces paiements ont été présentés comme les résultats d’obtention des subventions dans « l’éducation patriotique de la jeunesse » y compris dans les réseaux sociaux.
25 Les activités des blogueurs de Nashi à Moscou et d’autres villes étaient organisées autours de trois pôles. En premier lieu, les activistes devaient créer de nombreux faux profils dans les réseaux sociaux et des plateformes de blogs. Ces profils devaient servir plus tard pour déposer le contenu propagandiste et laisser des commentaires offensifs dans les fils de discussion des blogs d’opposition. En deuxième lieu, ils devaient suivre les tops blogueurs anti-gouvernementaux ou les profils des opposants politiques. L’objectif était de laisser le nombre le plus grand possible des commentaires insultants ces blogueurs, de diffuser les images propagandistes ou de promouvoir des textes pro-pouvoir. Une autre activité importante était de racheter des espaces dans les blogs les plus populaires en proposant de l’argent contre les publications des entrées pro-Poutine ou pro-pouvoirs. Les tarifs étaient entre 4 000 et 30 000 roubles (100-450 euros) pour un poste et dépendaient de la popularité d’un blogueur. Les tarifs pouvaient monter jusqu’à 500 euros comme pour le top blogueur zyalt (photo-journaliste I. Varlamov). Le financement annuel des blogueurs de la république de Tchétchénie, par exemple, a été estimé à 18 millions de roubles (environ 400 000 euros). En outre, les hackers appartenant au mouvement Nashi organisaient plusieurs attaques sur Internet afin de déstabiliser le travail des sites des médias d’opposition politiques, comme le journal quotidien national Kommersant en 2008, par exemple. En troisième lieu, l’activité de ces militants était de promouvoir les blogs pro-pouvoir, s’abonner aux blogs ou profils des hommes politiques aux pouvoirs ou partager leur contenu pour monter dans le classement des blogs. Les échanges des mails dévoilés décrivent des pratiques standardisées d’insertion de contenu propagandiste dans les blogs et les réseaux sociaux. Notamment, les Web activistes pro-pouvoir avaient des limites de nombre de commentaires laissés et des discussions lancées à 60 commentaires par jour et 6 discussions par semaine. Un commentaire a été récompensé de 85 roubles (2 euros environ) et une discussion de 200 roubles (5 euros).
26 L’étude de notre terrain découvre plusieurs traces sémiotiques discursives et visuelles laissées par ces médias activistes. Nous avons observé, notamment, la création des communautés qui accumulaient le contenu anti-ukrainien. Les profils des militants pro-pouvoirs pouvaient être identifiés par l’absence des photos et des informations personnelles. Très souvent, les photos de ces profils représentaient les images des anciens combattants de la Grande Guerre Patriotique ou les symboles de cette guerre (des drapeaux militaires, des médailles, des armes). L’étude d’une des communautés thématiques les plus populaires « Anti-Maïdan » avait une audience déclarée de 779 000 abonnés au moment de notre travail, révèle de différents types de contenu « amateur » fabriqués par des militants pro-pouvoir. Il s’agit de Demotivateur, média social d’information avec des caricatures, anecdotes, chansons, tableaux, et poèmes. Ce contenu « populaire » fait appel aux émotions et reproduit les concepts essentiels de la propagande étatique officielle. Nous avons également trouvé plusieurs « témoignages » personnels des événements dont la véracité n’est jamais confirmée. Nous avons également retrouvé de nombreux liens sur des médias dominants, des chaînes télévisées et des agences d’informations.
27 Suite à notre travail d’analyse de contenu des profils des Web-militants pro-pouvoir et des communautés thématiques, nous identifions deux rôles principaux des réseaux socio-numériques dans la couverture de ce conflit. Ces deux stratégies visent à renforcer la mobilisation au sein de la société russe post-soviétique autours de la figure symbolique du leader (Président) et les valeurs traditionnelles de conservatisme protecteur. Suivant Doubine et Gudkov, nous caractérisons cette mobilisation comme négative car elle cherche à s’opposer aux identités et valeurs culturelles « autres » que celles traditionnelles russes.
28 Premièrement, le travail symbolique des réseaux socio-numériques c’est la création de l’image de l’ennemi, « l’autre ». Comme P. Chareaudeau note, dans La présentation des événements de la guerre, les médias confrontent le problème général de l’altérité. La perception des différences et des ruptures dans la représentation de l’Autre conduisant tout d’abord à sa diabolisation, puis à la justification morale du devoir d’intervention militaire. Chareaudeau indique que, dans les situations de guerre, les médias favorisent une approche simplifiée et font des choix culturels spécifiques selon les pays. Les figures médiatiques de l’« autre » construites par les médias, diabolisées, empêchent toute approche raisonnée et critique sur les origines des conflits (Charaudeau, P., 2001). De ce point de vue, les réseaux sociaux numériques incorporés dans l’espace public officiel post-soviétique favorisent la circulation des figures stéréotypées des ennemis, de l’autre étranger. Comme L. Goudkov indique, la création de l’ennemi, l’étranger menaçant accompagne toute l’histoire soviétique et post-soviétique (Гудков, 2004, p. 552). De ce point, les réseaux socio-numériques représentent des lieux favorisant le remplacement dans l’imaginaire de l’audience russe des identités du « peuple frère slave ukrainien » par les identités étrangers de « nationalistes », « radicaux », « terroristes », « titouсhky » [5] ou « banderovtsi » [6]. Des vidéos et des photos détournées, falsifiées et diffusées dans les réseaux sociaux cherchent à montrer des « férocités » des « nationalistes ukrainiens » ou des victimes, principalement des femmes et des enfants, torturés et tués.
Communauté de mobilisation anti-ukrainienne avec un faux profil de militant sur RS « Odnoklassniki »
Communauté de mobilisation anti-ukrainienne avec un faux profil de militant sur RS « Odnoklassniki »
29 Le chercheur français P. Musso, considérait la « création de l’ennemi » comme une partie des stratégies de management politique, propre au système politique où la gouvernance se réalise par la gestion des symboles. Dans ce contexte, les RSN représentent des outils efficaces de l’adaptation et de la personnalisation du message propagandiste. La propagande devient « horizontale » et elle ne provient pas des instances médiatiques mais des profils des amis personnels qui partagent le contenu avec d’autres usagers. Le recours aux technologies de marketing assure l’atmosphère de peur, d’angoisse et d’insécurité. L’objectif principal de cette stratégie est de créer un moment de mobilisation, un barrage contre l’ennemi externe, mobiliser la rhétorique militaire et patriotique et renforcer l’ordre social existant. Dans le groupe anti-Maïdan, plusieurs annonces ont été diffusées que le groupe a été piraté par des hackers ukrainiens au service des État-Unis. Des alertes sur l’existence de faux groupes et profils sur les réseaux sociaux collectant l’aide pour l’armée ukrainienne sous prétexte d’aide aux enfants malades ont été dévoilées.
30 En même temps, les réseaux permettent la diffusion du contenu médiatique totalement falsifié. Par exemple, notre analyse des photos propagandistes diffusées dans les réseaux avec les images des victimes, les armes utilisées contre la « population pacifique » montre que ces images de guerre ont été prises à d’autres périodes et dans d’autres pays, notamment pendant la guerre en Lybie en 2011. Ces images et photos répondent aux stéréotypes de la société post-soviétique et font appel aux émotions, non au raisonnement. Le sociologue russe B. Doubine considérait la rhétorique de mobilisation et de tension comme cherchant à affaiblir les mécanismes de réflexions critiques sur le contenu des messages diffusés. Les citoyens post-soviétiques qui gardent toujours la mémoire des mobilisations militaires soviétiques, cherchent la protection contre les « ennemis » à côté des médias dominants ou le leader national. Ainsi, dans l’imaginaire post-soviétique, l’Ukraine devient le lieu de confrontation de l’Est et l’Ouest, de la Russie et de l’Occident. La consolidation de la société post-soviétique se passe par des mécanismes et des clichés soviétiques (Дубин Б., 2011).
31 Deuxièmement, les RSN participent dans le travail symbolique de l’appel au passé glorieux soviétique. Des mois de propagande intense anti-ukrainienne ont réactivé des stéréotypes et des mythes enracinés dans la société russe. Comme B. Doubine l’indique la victoire dans la Grande Guerre Patriotique reste toujours un grand mythe constituant l’identité post-soviétique. Dans les conditions de la décomposition de l’ordre soviétique toujours inachevée, l’audience russe s’adresse constamment aux symboles du passé héroïque soviétique. Ainsi, le discours héroïque et patriotique de la lutte contre le « fascisme » revient constamment dans les réseaux sociaux. Dans l’imaginaire russe post-soviétique (monde slave, monde russophone, et URSS), l’Ukraine reste toujours une partie de l’unité imaginaire. Comme M. Halbwachs explique l’interprétation des événements se passe souvent dans le cadre social des mémoires (Halbwachs, M. 1994). Pour la société post-soviétique, la Guerre Patriotique reste toujours la grille de l’interprétation des événements, la base de la société, un moment de l’identification et la mobilisation collective. Nos observations des profils des réseaux sociaux montrent une forte présence des symboles du passé comme « Staline », « Hitler », « Guerre Patriotique », « nazisme » etc. De ce point de vue, la participation dans la promotion des discours et des symboles patriotiques est considérée par les usagers comme une forme d’engagement patriotique. Cette propagande personnalisée agit au niveau des symboles et des mythes, des mémoires historiques. Les réseaux socio-numériques et les médias dominants ne cherchent pas à donner une couverture des événements ukrainiens comme ils étaient en réalité mais à les simplifier et à les réduire à l’opposition simple et compréhensible.
32 Les événements en Ukraine en 2014 représentent pour le public russe le moment de tension d’agenda médiatique comme une éventualité de la guerre. Dans ce contexte, l’audience post-soviétique choisit les médias et les représentations des événements qui correspondent le mieux à ses stéréotypes. L’interprétation des événements médiatiques dans la société russe post-soviétique est marquée par l’absence de réflexions critiques sur les actualités diffusées par les médias dominants. Cela manifeste la présence et la persistance des modèles et des schémas soviétiques de la représentation des événements. Dans ce cadre, les « nouveaux » médias numérisés servent d’outils complémentaires de la propagande « horizontale » en fournissant des productions médiatiques « amatrices » comme les images détournées, faux témoignages, etc. Ainsi, l’espace numérique devient telle une prolongation de l’espace public officiel de domination tout en assurant l’appropriation des discours étatiques propagandistes et leur pénétration dans l’espace privé. Dans ces conditions, l’appropriation des outils numériques de communication doit être étudiée dans le contexte national. Ces réseaux socio-numériques faisant partie de l’espace public officiel ne représentent pas un lieu des débats, des échanges et de prise de position, mais un espace conflictuel de confrontation, diffusion des symboles, stigmatisation et exclusion des opinions optionnelles et de violence symbolique.
Références
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Mots-clés éditeurs : espace public post-soviétique, Internet, marketing politique, propagande étatique, réseaux socio-numériques, Russie post-soviétique, Ukraine post-soviétique
Date de mise en ligne : 07/10/2015
https://doi.org/10.3917/csp.017.0169