Article de revue

Du difforme au modelage de l'informe :

le travail du contre transfert corporel dans la cure d'un jeune homme « péripsychotique » souffrant d'un handicap somatopsychique

Pages 75 à 88

Citer cet article


  • Boucherat-Hue, V.
(2013). Du difforme au modelage de l'informe : le travail du contre transfert corporel dans la cure d'un jeune homme « péripsychotique » souffrant d'un handicap somatopsychique. Champ psy, 63(1), 75-88. https://doi.org/10.3917/cpsy.063.0075.

  • Boucherat-Hue, Valérie.
« Du difforme au modelage de l'informe : : le travail du contre transfert corporel dans la cure d'un jeune homme “péripsychotique” souffrant d'un handicap somatopsychique ». Champ psy, 2013/1 n° 63, 2013. p.75-88. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-champ-psy-2013-1-page-75?lang=fr.

  • BOUCHERAT-HUE, Valérie,
2013. Du difforme au modelage de l'informe : le travail du contre transfert corporel dans la cure d'un jeune homme « péripsychotique » souffrant d'un handicap somatopsychique. Champ psy, 2013/1 n° 63, p.75-88. DOI : 10.3917/cpsy.063.0075. URL : https://shs.cairn.info/revue-champ-psy-2013-1-page-75?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cpsy.063.0075


INTRODUCTION

1Je vais présenter un fragment de clinique thérapeutique issu de ma pratique ordinaire de psychanalyste auprès de jeunes adultes en grands troubles de symbolisation. Il sera question de Lino, un jeune méditerranéen de 21 ans, aux prises avec une malformation congénitale des bras et dont le développement psychique s’est comme suspendu dans une impasse infantile, ce qui l’a d’abord engagé dans une pseudo latence prolongée, avant qu’une solution délirante de colmatage lui ouvre l’accès à des symptômes plus mentalisés à l’adolescence. La malformation de Lino me touche. Quand je tente de la visualiser pour la décrire, mon souvenir se brouille et devient névrotiquement flou ; d’ailleurs, dès la seconde séance, j’ai refoulé ce handicap dans sa crudité. Chez Lino, le difforme laisse place à l’informe, et la crudité m’apparait davantage à d’autres niveaux, en particulier dans la manière dont cet être en devenir « cherche » à tâtons le corps de l’objet pour se trouver comme sujet, mon corps auquel il s’adosse psychiquement et qui devra endosser cette adhésivité. C’est sur ce matériel d’étayage corporo-psychique dans la cure que je vais m’arrêter, afin de montrer que le somatopsychique partagé est un « médium malléable » (Milner M., 1977 ; Roussillon R., 1991) qui, au cœur de la séance, permet d’aller au plus près du processus identitaire, qui est à reprendre dans la cure.

QUELQUES PRÉALABLES TERMINOLOGIQUES ET MÉTHODOLOGIQUES

2 Dans ces cliniques de « l’informe » (Winnicott D.-W., 1971), qui mobilisent dans le setting analytique le corporel à ses points d’origine comme à ses lieux de « reprise », se fait sentir la nécessité d’aménager le dispositif classique pour mobiliser le processus, sans modifier le cadre (Donnet J.-L., 1995). Une indication de cure psychanalytique à médiation corporopsychique trouve tout son intérêt quand la situation clinique associe un lourd handicap physique, sur lequel je reviendrai, et une configuration psychopathologique spécifique : une problématique identitaire que j’appellerai « péripsychotique », couplant de manière originale des défenses labiles primaires de type hallucinatoire (Duparc F., 2001) et des défenses rigides de nature caractérielle (Marty P., 1980). Ce qui vient d’être souligné appelle quelques précisions.

3 Avec Lino, j’ai donc opté pour une psychothérapie psychanalytique corporelle dite « PPC», inspirée de la méthode de J. de Ajuriaguerra (1960), dans laquelle le patient est allongé mais peut voir l’analyste, ce dernier étant placé devant le divan. Il s’agit d’un travail de liaison psychocorporelle dont les modalités sensorielles et figuratives sont fortement suscitées par le dispositif perceptif qui favorise, dans l’attention conjointe, l’auto-observation des sensations du patient telles qu’elles émergent dans l’hic et nunc de la séance (Dechaud-Ferbus, 2011a).

4 À propos du handicap physique de Lino et de ses dimensions subjectales (Cahn R., 2010), je prendrai la liberté de parler de « handicap somatopsychique », ce qui désigne les répercussions invalidantes, sur les fonctionnalités de l’organisation mentale, des atteintes engageant le corps dans ses dimensions psychosomatiques et psychomotrices, et relativise l’acception socio-comportementale du concept de handicap psychique au profit de ses traductions cliniques psychodynamiques (Boucherat-Hue, V., 2012b).

5 Enfin, je relève que le terme « péripsychotique » renvoie chez P.-C. Racamier aux « territoires cliniques auxquels s’étend l’empire de l’incestuel » (1998, p. 44), et qu’il s’inscrit donc en contrepoint de l’incestueux psychotique. Sans développer ici la question du différentiel entre psychotique et péripsychotique, je précise que le délire péripsychotique n’est pas à proprement parler une défense projective organisée, comme dans la psychose, mais un mouvement hallucinatoire tentant d’incorporer un morceau d’identité manquant. Il s’agit d’une défense de type allergo-mental, plus sensori-perceptive que projective. En outre, ce nœud dysidentitaire se différencie de la problématique narcissique primaire prévalant dans l’état-limite, car la problématique péripsychotique renvoie davantage à la perte perceptive de l’objet partiel qu’à la perte affective de l’objet total (Boucherat-Hue V., 2012a).

MÉTAPHORISER POUR MÉTABOLISER LA TERREUR QUI SAISIT LE CORPS

6 C’est tapi derrière la porte, le buste en avant, figé mais prêt à bondir, que Lino me surprend quand je vais le chercher en salle d’attente. J’en ai froid dans le dos et l’inhibition corporelle me saisit d’emblée par une forte tension musculaire de résistance. Son regard à la fois fixe et hagard est en arrière fond terriblement dévitalisé, mais au premier abord il est hyper vigilant comme un roulement à billes. C’est un regard bizarre, lointain mais qui transperce, un regard très cru, composant avec les extrêmes ; il m’évoque une étrangeté mortifiée de nature psychotique alternant avec des signes d’excitation hallucinatoire. Lino a le haut du corps visiblement très abîmé, des atteintes pour lesquelles il a subi de multiples chirurgies réparatrices entre la naissance et la puberté. Mais en début de cure, lorsqu’il est allongé, ses jambes semblent tellement tendues (Reich W., 1933) qu’elles m’évoquent des bouts de bois mort, et quand elles sont posées sur le divan, on dirait que ce sont elles qui sont handicapées, voire paralysées.

7 Quand je viens le chercher, Lino déplie le bas du corps, mais le haut reste un peu voûté sur son bras gauche replié et ramené contre son ventre. Il me fait l’effet sidérant d’un clown-tronc en tissu, monté sur un bâton, une sorte de marionnette sans main qui attendrait, recroquevillée, de s’animer dans la malle d’un grenier abandonné. Sa tête présente une légère torsion permanente qui entraîne tout l’axe du corps, ce qui lui donne un regard de côté un peu effrayant qui met à nu le blanc de l’œil. Il m’évoque Jack Nicolson dans Shining, le film de Stanley Kubrick. Toute la palette de mes éprouvés, traduits par des sensations corporelles, va défiler. J’ai hystérisé les premiers contacts avec Lino, à partir d’une défense phobique primaire. Ce mouvement de dramatisation, qui sitôt se somatise en palpitations et sudations, signale que mon fonctionnement névrotique répond à l’excitation psychique du jeune homme et tente de la métaboliser. Et ce qui est frappant, c’est l’emprise immédiate du transfert infra verbal sur le contre transfert corporel, dans des sensations qui appellent en urgence des figurations pour pré-symboliser l’effroi traumatique, qui s’exhume des abysses où il était encrypté chez Lino et vient m’habiter.

8 Lino mime devant sa glace le salut mussolinien pour colmater son flottement identitaire, à la faveur d’un délire centré sur l’origine des différences morphologiques entre les races, plutôt que sur la genèse des handicaps. Mais je me méfie de mon association immédiate, et facile, sur l’hypothèse d’un trou de symbolisation de ses origines lié à un achoppement de l’inscription psychique de son handicap physique. Je m’interroge plutôt, au contact des formations réactionnelles qui m’assaillent, sur les formes qu’a revêtu l’investissement maternel précoce de cet ex-bébé né abîmé…

LA CHAIR DES MOTS SIGNALE QUE LES CORPS SONT AU TRAVAIL

9 Si le clivage est central, l’affect est bien présent dans les questionnements sur ce qui lie ce jeune homme à sa famille : « Je me demande si j’les aime ». « Et qu’est-ce que vous éprouvez quand vous me dites ça ? ». « Je me demande comment je suis (…)». « Comment vous êtes ? Ça se traduit comment dans votre corps cette question ? ». «(…) Non, dans mon corps je sens rien (…) non rien de particulier ». « Comment » il est, plutôt que « qui » il est : cette formulation de la problématique identitaire me met sur la voie d’un surinvestissement perceptif, d’ordre visuel. Lino cherche, par une projection à valeur introjective, une première forme d’identification à l’autre pour s’identifier lui-même (Freud S., 1921), tentant ainsi de « se mettre » dans le regard de l’objet pour « se voir » comme sujet. S’il a besoin de voir pour être (Freud S., 1926), pour ma part, j’arrive mieux à penser le matériel en dehors de l’espace des corps en présence, car en début de cure, la déliaison de Lino suscite en moi toute une énergie de contre-investissement par des crispations corporelles des membres. Je m’immobilise physiquement pour tenir et le tenir. Peut-être en miroir de la résistance caractérielle qui l’a tenu toute son enfance, un parcours d’endurance (Rosé D., 1997 ;Dechaud-Ferbus M., 2012) auquel il tient et se tient encore, viscéralement…

10 À l’abri d’un déni partiel et de la disjonction somatopsychique des sensations, les images verbales de Lino ne font pas lien avec ce qu’il perçoit dans son corps, alors que le mien est au travail, comme en témoigne la chair de mes mots, leur « texture », dès la première séance avec le divan : « Que ressentez-vous là sur ce divan ? ». « Je suis très tendu, mais je ne ressens rien de particulier ». « Vous ressentez quand même que vous être très tendu (…). Très tendu d’où ? ». « De partout pareil, surtout les jambes, mais partout c’est pareil ». J’accoste le dispositif en « présentifiant » entre Lino et moi le divan comme médiateur concret, comme object presenting (Winnicott D.-W., 1956-1966) susceptible de me (re)présenter dans mes fonctions d’objet « secours », telles que je les délègue au divan en disant : « sur ce divan ». De la même manière, je signifie aussi l’objet réel en désignant par l’espace le temps thérapeutique hic et nunc : je dis là, c’est-à-dire maintenant. En contrepartie, pour aborder le corps, j’ai pris un léger détour : « tendu d’où» et non pas tendu « où», afin d’introduire un écart entre le verbe et la chair, le perçu du corps par l’objet et son vécu par le sujet. Dans ce « d’où», qui marque aussi la question de l’origine corporelle de la sensation et de la pensée sur le corps, c’est également une invite à la suspension, au « détour » (Freud, 1911) par le corps qui, formulé dès la consigne, viendra prendre fait et cause dans le processus.

DU RISQUE DE CONFUSION DE LANGUES AU PASSAGE PAR L’ACTE HÉTÉRO-CALMANT

11 La traversée de la préoccupation primaire (Winnicott, 1956) dans le contre transfert maternel va être éprouvante. Alors que Lino revient de grandes vacances dans sa famille et s’endort dans un mouvement assez mortifère, j’arrête la régression corporelle en l’amenant vers le travail de pensée : « Et alors, maintenant, on sait quelque chose de cette couveuse à votre naissance et pourquoi vous étiez en danger ? ». Il s’agrippe à mon regard, dans un mouvement d’absorption : « Ah oui, au fait, pas de couveuse, juste « un letto caldo » (…). Un lit chaud quoi ! ». Je ne reprendrai pas le signifiant dans le transfert pour le moment, car ce serait trop érotisant à cette période inaugurale de la cure où l’appareil psychique est encore exsangue dans ses pare-excitations. Mais malgré tout, la libido sous-jacente à mes questions, en lien avec mes propres fantasmes originaires, va le déborder. En quelque sorte, un partage de confusion de langues. En effet, Lino se sentant en confiance va « incarner » la relation avec sa mère excitante dans un mouvement de séduction générant un brouillage des distances corporo psychiques : « Je suis détendu mais dans mon ventre (…) mais je le sens (…) tout mon corps sauf là (il montre son flanc) c’est à droite que je ne le sens pas (…). Il me montre, en s’asseyant sur le divan, puis se lève pour me montrer davantage : « Pourquoi je ne ressens pas du côté droit du dos ? ». Alors lui dis : « Et parfois, c’est votre bras gauche que vous ne ressentez pas ». « À gauche, mon bras est osseux, abîmé, en avant, vous voyez ? » Il me tend son épaule déformée en se rasseyant.

12 Je vais décider à brûle-pourpoint d’un contre acting pour calmer l’excitation du mouvement transférentiel que les mots ne suffisent pas à contenir dans cette séquence traumatique de la cure. Je touche son épaule, pour lui servir d’appui concret et partager sa perception d’un réel qui le constitue et le fait souffrir, en lui disant « Oui, en effet, je sens votre os en avant, vous pouvez maintenant vous rallonger et tendre tout votre corps pour vous reprendre et revenir au calme ». Dans ce contexte singulier, le toucher, loin d’être incestueux, sert de point de butée coporopsychique et vient, paradoxalement, détoxifier le lien mère-bébé de ses résonances énigmatiques. Après un temps de respiration lente, Lino est en post-crise et sourit : « Je me sens tout mou, mais je sens ça partout (…) ça me fait du bien que vous sachiez comment je suis maintenant (…) Ça va m’aider à tenir mes pensées folles éloignées ». Il s’endort très tranquillement. Nous sommes en co-pensée (Widlöcher, 1996), à un niveau sensoriel primitif, et je suis prise d’un flash hallucinatoire d’ordre visuel : ma vision se brouille et je le perçois comme une poupée de chiffon, ce qui me fait sentir le contre transfert maternel de désemprise que j’ai assumé avec Lino dans cette séance.

LA « REMONTÉE» DU TRAUMA DANS LE GIRON CORPOROPSYCHIQUE DE LA CURE

13 Ce passage par un maternel fusionnel toléré va déboucher sur l’avancée du processus : Lino se dégage de ses pensées délirantes : il comprend qu’il investit des cameras imaginaires qui le pourchassent parce qu’il a besoin de roues de secours quand il se sent seul. Puis c’est la construction d’un souvenir traumatique qui vient faire sens avec le passé : « Vers 15 ans il y’a eu quelque chose quand même, j’y ai repensé. Ma grand-mère et mon père ont tenu des propos racistes ». Il se tortille sur le divan et grimace ostensiblement. « Que se passe-t-il en vous ? ». « Un malaise, je trouve pas ma place ». « Pas votre place dans l’étrange discours de votre famille ? ». « Après, le lendemain, j’ai interrogé mon père qui a plutôt fait comme s’il ne s’était rien passé ». « Alors que pensez vous ? ». « Que je ne sais pas quoi penser ». « Oui ! ». « C’est quelques jours après ça que mes pensées folles sont arrivées ». Je lui interprète : « Du coup, plus de conflit de loyauté avec votre père : avec ces pensées de secours vous êtes resté fidèle à votre famille ». C’est alors que je suis prise d’un puissant mouvement de vertige, avec la tête qui tourne, à l’image du malaise corporel de Lino. En le voyant trembler des bras sur le divan, je comprends que j’endosse avec lui sa terreur d’enfant entendant sa famille, un effroi dont le corps garde la trace mnémonique (Dechaud-Ferbus, 2012), une mémoire sans souvenir, et qu’il me le fait vivre en identification projective. Alors je vais l’inviter à replier sa libido sur son corps, en la fixant sur ses tremblements pour l’aider à s’extraire de ce déni des sensations du trauma que réalise l’identification à l’agresseur : « Vous tremblez en relatant ce souvenir comme si vous aviez été en détresse dans votre famille à ce moment là ». Il est étonné : « Je ne le sens pas », et se met à trembler de plus belle ; « Je le vois pour mes bras, mais je ne le sens pas ! ». Je le guide, dans cette abréaction des affects du trauma : « Mettez vos bras bien à plat en appui sur le divan, et essayez de vous concentrer sur cette partie de votre corps en prenant votre temps ». Il se calme, se rassemble : « je sens que j’ai tremblé maintenant parce que ça fait comme de la pression dedans, des fourmillements dans les bras ». Je lui traduis : « Vous avez tremblé sans le sentir sur le moment comme vous avez dû avoir peur enfant sans le percevoir avec votre famille quand vous ne les compreniez plus, et vous avez dû vous sentir drôlement seul (…). Peut-être aussi avant, bébé, il y avait des choses que vous ne compreniez pas chez votre mère ». « Oui, quand j’fais ça devant la glace (…) quand je parle fasciste (…) j’me comprends pas (…) Et, c’est bizarre, ma mère dit rien ! ». « Avec ce rituel, vous tentez peut-être d’apprivoiser vos peurs de la perdre ».

UNE « CENSURE DE L’AMANTE» QUE JE VAIS SENTIR PASSER AVANT DE LA TRADUIRE

14 Quelques mois plus tard, je suis très déroutée par la puissance de mon contre transfert corporel : je (re)trouve Lino « monstrueux » à entendre et à voir. Ce que j’avais éprouvé au premier contact visuel fait retour, comme une montée de surexcitation que je vais contre investir par une sensation de dégoût. Son visage bouffi, son regard psychotisé, son tronc raide et décalé, etc., tout me donne un sentiment d’étrangeté corporelle. Mais lui se pose sur le divan avec grand soulagement, se vautre presque. Il entre dans des états que je ne lui connais pas, sans doute ce que j’ai (a)perçu avant de pouvoir me le représenter : le souffle profond, végétatif mais avec les yeux et la bouche entrouverts, me fixant. Il fait des étirements avec ses jambes et il met ses bras loin du corps. On dirait une araignée sur le dos. Dans cette image, je le passive, car je suis gênée par l’exhibition de son corps en mouvement, qui malmène mes refoulements. Je vais tenter de métaphoriser mes sensations de malaise qui vont peu à peu se commuer en douleurs dans les bras, les bras qui justement manquent en partie à Lino... Mon contre transfert corporel tente de donner forme à l’informe. Lino s’endort, longtemps, entre agonie mortifère et repos restaurateur, avec un ventre qui gargouille.

15 J’attrape ce mot, je m’y arrime psychiquement : dans mon association, la gargouille c’est Lino sur ses deux versants : la pierre inerte quand il se fossilise dans sa descente corporopsychique, mais aussi l’être vivant qui me fait penser au Quasimodo de Notre-Dame de Paris, un handicapé avec un cœur et des émois de jeune homme… Puis, quand, en formation réactionnelle, je le vois repoussant comme un têtard, j’entre dans roman de Patrick Süskind, « Le parfum », car de la gargouille-têtard à Jean Baptiste Grenouille, le personnage, il n’y a qu’un pas imaginaire. Mon mouvement sensori-psychique s’exile vers l’analité : les odeurs qui sont au cœur du roman me renvoient au rhinencéphale, qui dans le délire de Lino est ce « cerveau inférieur » des hommes préhistoriques qui le fascinent. Tout cela parle, aux niveaux les plus régressifs de la liaison affect/représentation, de préhistoire somatopsychique à laquelle la cure de psychothérapie psychanalytique corporelle conduit, aux confins de l’identité et de la naissance de la psyché. Et c’est bien vers le sensoriel primitif que mon contre transfert réagit pour métaboliser ce que W.-R. Bion (1962) nomme éléments bêta. J’ai suivi Lino dans sa couveuse, puis je lui ai servi d’incubateur. S’il m’apparaît maintenant de nouveau étranger, c’est parce que dans mon contre transfert j’engage une sortie de la fusion, et que l’étranger en moi, le tiers originaire me pousse à opérer avec Lino « la censure de l’amante » (Fain M., 1970), et à ce moment là, j’ai des haut-le-cœur en séance…

TRANSFERT PATERNEL ET FANTASME ORIGINAIRE EN LIEU ET PLACE DU DÉLIRE

16 Au fil de ces séances mutatives, Lino est agité de mouvements de détente et gesticule ; il rampe presque sur le divan, se frottant le dos au tissu, expérimentant ses sensations tactiles. Il se tait et observe. Il a un tic : il passe inlassablement sa langue sur ses lèvres légèrement entr’ouvertes ; ses yeux aussi sont mi clos, fixés sur moi. Son œil est reptilien. Il développe cet auto-érotisme sous mon regard, il expérimente sa sensorialité librement. Je suis prise d’une hallucination cénesthésique : en le voyant comme un tout petit bébé qui vient de naître, j’ai des frissons. C’est l’image de l’iguane derrière une vitre dans une petite alcôve sombre, éclairée électriquement par des spots, une antre chaude d’humidité tropicale qui me vient. C’est un premier fantasme co-associatif de gestation. Le mot « iguane » me viendra en après-coup, parce que dans mon contre transfert profondément régressif, je n’ai plus les représentations de mots, mais une représentation de chose : la mise en forme visuo-psychique d’un bébé prématuré, mal formé, en couveuse… C’est presque à un embryon humain que j’associe Lino, un être « pas fini », comme son bras… Ma sensation est la gêne : je résonne à ce qui s’exhibe de son intimité sensorielle par un mouvement de rejet qui vient me faire éprouver la barrière de l’inceste.

17 Et c’est maintenant en position tierce que je peux entendre Lino quand il vient me parler en transfert paternel : « Mes parents sont venus le dernier jour (…) Il y a encore des problèmes avec ma sœur ». Il se tend et croise les jambes en serrant les dents. Le malaise s’installe. « Alors comme ça, encore votre sœur au centre de l’attention familiale ? » dis-je avec tonicité pour libérer la conflictualité dans l’espace thérapeutique. Il souffle de soulagement et se détend : « Ça m’a agacé, c’est vrai, y’en a qu’pour elle (…) Remarquez, comme ça, j’parle pas de mes histoires, sinon, on va m’écouter alors que c’est personnel ». Ses hallucinations ne l’habitent plus quand le lien affectif vient à s’incarner. « Vous vous sentez comment là ? » « Je me sens bien partout, je me sens partout, tout mon corps (…) Je repense à ma nourrice, que j’ai laissée là-bas, en Sicile ». Quand l’inceste est barré, le fantasme originaire pointe son nez. Comme le soulignent E. & J. Kestemberg ainsi que S. Decobert (1972), c’est peut être bien cette présence du corps de l’analyste recevant les projections qui, servant de fil rouge dans la cure, favorisera chez les patients très régressés comme Lino « un étayage sur le fantasme de leur corps propre (…) nécessaire à l’instauration progressive des identifications œdipiennes à travers la perception des corps dissemblables ».

DES EFFETS DE CORPS EN SÉANCE AU TRAVAIL DE LA PSYCHÉ

18 Ainsi, au bout d’un an, Lino parvient davantage à repérer et à lier corps et psyché dans le travail de squiggle figuratif fait en commun à partir des transferts parentaux primaires. Ses sensations corporelles s’unifient sur le divan, permettant l’expression plus aisée des éprouvés et leur représentation progressive en séance. Le lien transféro-contre transférentiel a fortement engagé mon corps d’analyste, en passant par des formes hallucinatoires psychiques, sensorielles et cénesthésiques partagées. Et « l’hallucinatoire » ne se limite pas à la figuration car il englobe aussi « des répétitions purement motrices ou comportementales de traces traumatiques, des procédés autocalmants (…). Quand (…) la carence (…) d’une expérience intégratrice avec un objet (…) laisse un « trou dans le psychisme » (…) (celui-ci) se réduit alors à la production compulsive d’une forme motrice hallucinatoire plus ou moins bruyante sur le plan symptomatique (…)» (Duparc F., Op. Cit., p. 1391), comme l’agir du délire de Lino.

19 Ce jeune homme a déposé dans l’espace corporopsychique des séances son handicap, ses langues et ses pensées délirantes, sans risque réel de collapsus identitaire. Chemin faisant, il m’a fallu tolérer l’expression régressive du processus primaire dans mon propre corps, accepter de recevoir « l’informe », c’est-à-dire l’envers des traces douloureuses dont seul le mouvement était le témoin mobilisable (Reynier, 2010), une forme d’hallucination négative partageable (Green A. & coll., 1995) rappelant les phénomènes primitifs d’écholocation (Boucherat-Hue V. & coll., 2012). Chez P. Fédida (2000), l’informe apparaît justement comme ce qui est autant trouvé que construit par le travail de régression dans l’écoute de l’analyste, et il se situe, dans cette perspective, en-deçà de l’archaïque (Mijolla-Mellor S., 2005). Chez Lino, la terreur du trauma a pu être littéralement « ré-incarnée » et devenir par conséquent figurable, mais pour cela, il a fallu travailler avec « l’inutilisable » : « c’est à dire la myriade d’évènements psychiques et sensoriel qui se présentent dans la séance, qui s’incarnent dans le transfert, qui sont présents sans pouvoir être représentés » (Gòmez Mango E., 2001, p. 1088). Développant ses auto-érotismes, Lino a retrouvé une consistance psychique et une densité corporelle en séance, mais aussi en dehors, dans sa vie courante, reprenant le fil d’une adolescence qui s’était arrêtée dans son développement et se trouvait embolisée par un processus péripsychotique servant à court-circuiter la confrontation à la perte perceptivo-sensorielle de l’objet d’amour infantile.

CONCLUSION

20 La psychothérapie psychanalytique corporelle a favorisé chez Lino la prise en charge psychique des excitations corporelles : Son dispositif ultra-régressif a facilité mon engagement en personne dans l’espace symbolisant des corps en présence (Dechaud-Ferbus, 2011b). La double contention du patient, par le contact œil-à-œil et le divan comme support, a permis le contrôle strict du processus de régression, sécurisant par là-même le contre-transfert dans ses modalités primitives. Dans l’intensité de cet investissement à deux, il est apparu que si Lino était « né abîmé » par son handicap, il se trouvait surtout nié dans son identité parce que « mis en abîme » dans un giron maternel désavouant l’altérité. Or, comme le souligne S. Korff-Sausse, (2001, p. 35), en mobilisant toujours des questions de procréation et de filiation, le handicap vient justement interroger l’humain au point de rencontre et de disjonction entre identité et altérité. A. Notomb (2010) métaphorise avec élégance et animisme ce processus qui fait naître le sujet psychique du lien sensoriel à l’objet à la fois « secourable » (Freud, 1895) et « identifiant » : « On existe d’autant plus fort que l’autre le constate et on éprouve un déferlement d’enthousiasme pour cet individu providentiel qui vous donne la réplique (…) L’alternance entre l’identité et l’altérité (…) plonge dans l’hébétude, le ravissement d’enfant. On est tellement enivré qu’on ne voit pas venir le danger. Et soudain, l’autre est là, devant la porte ».

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Mots-clés éditeurs : contre-transfert, Corps, Handicap physique, Péripsychotique, Somatopsychique

Date de mise en ligne : 26/07/2013

https://doi.org/10.3917/cpsy.063.0075