Entre masochisme et sexuation : le parcours de Calimero pour devenir coq
- Par Isabelle Taverna
Pages 23 à 34
Citer cet article
- TAVERNA, Isabelle,
- Taverna, Isabelle.
- Taverna, I.
https://doi.org/10.3917/cpsy.061.0023
Citer cet article
- Taverna, I.
- Taverna, Isabelle.
- TAVERNA, Isabelle,
https://doi.org/10.3917/cpsy.061.0023
Notes
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Dans la première phase de ce fantasme, un enfant est battu, Freud se demande si on n’a pas affaire à des souvenirs perceptifs (« souvenirs se rapprochant de scènes que l’on a vues se dérouler, désirs qui sont apparus à diverses occasions ») encore non organisés dans un fantasme véritable. Il se demande si ce premier état représentatif peut déjà être considéré comme un fantasme constitué, subjectivé dans le psychisme (pp. 225) et parle de cette phase comme une phase préliminaire du fantasme de fustigation ultérieur. La deuxième phase, où « L’enfant est battu par le père » qu’il qualifie de virtuelle n’a jamais existé, elle est une construction de l’analyse, elle n’est en aucun cas remémorée (pp. 225). Freud voit dans le passage à cette position passive, ce retournement sur le corps propre la modalité d’une appropriation subjective. La troisième phase voit l’apparition d’un fantasme sadique dans lequel des garçons étrangers sont battu. Ce temps où le sujet se rend fantasmatiquement sujet de dispositions sadiques a nécessité un préalable de subjectivation masochiste.
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[2]
Souligné par Strykman N., 2009, p. 3
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Souligné par Strykman N., 2009, p. 10
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Souligné par Strykman N., 2009, p. 6
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Héros de dessins animés, qui a les traits d’un petit poussin à qui il arrive toujours malheur et dont la phrase favorite est : « C’est trop injuste ! »
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Je me permets de souligner l’équivoque
1 Dans le « Vocabulaire de la psychanalyse », Laplanche et Pontalis nous disent ceci de la sexualité infantile : « là où Freud la repère, c’est toujours en lien étroit avec le désir : Celui-ci est, à la différence de l’amour, étroitement dépendant d’un support corporel déterminé et à la différence du besoin, il fait dépendre la satisfaction de conditions fantasmatiques qui déterminent strictement le choix de l’objet et l’agencement de l’activité » (Laplanche et Pontalis, 1992, p.447).
2 Nous percevons ici le lien étroit entre sexualité infantile, désir et fantasme. La façon dont l’enfant va conjuguer ces trois données fondamentales à sa construction psychique va dépendre étroitement de sa rencontre avec l’Autre. C’est celui-ci, qui par les soins qu’il prodiguera à l’enfant, va l’ouvrir à l’érogène au travers des différentes zones de son corps qui seront investies. C’est sur celles-ci que va s’étayer la sexualité infantile : dans le battement du principe de plaisir (qui appelle à la satisfaction immédiate) et du principe de réalité, l’enfant va être confronté à l’attente. Dans le creux de celle-ci, le fantasme de séduction va se construire : être tout pour cet Autre, dont il est entièrement dépendant. L’enfant va vouloir être le désir du désir de la mère. Le désir dans sa racine et dans son essence, dira Lacan, c’est le désir de l’Autre (Lacan J., 1991, p. 212).
3 Cette sexualité est voilée par le phallus maternel, par l’idée d’une mère toute pourvue. C’est parce qu’il sera confronté au manque que l’enfant sera introduit à la castration et pourra construire sa névrose infantile qui l’ouvrira à une sexualité adulte.
4 Comme analyste d’enfant, le dispositif de la cure va nous instituer à cette place d’Autre et « reproduire l’aliénation constituante à cet Autre » (Razavet J-C, 2002, p. 224).
5 À ce titre, nous accompagnerons l’enfant non seulement dans une reconstruction mais aussi dans sa construction psychique.
6 Le parcours de Benny est pour moi, l’occasion de témoigner de ce que la cure analytique peut proposer d’une rencontre d’un Autre qui, ici, offrira la possibilité d’un étayage psychique et une confrontation avec le manque.
7 Fort de cet étayage et de cette rencontre avec le manque, les oscillations que le transfert permet, lui donneront l’occasion de s’affranchir de cet Autre. C’est dans le creux de ce manque qui se fera jour, que Benny ira à la rencontre de son désir et laissera la trace de sa construction fantasmatique.
TÊTE DE TURC…
8 Quand je rencontre Benny pour la première fois, il vient d’avoir 5 ans. Nous nous rencontrerons pendant 3 ans. Á cette époque, Benny est placé en pouponnière depuis un an et demi. D’origine congolaise, il a plusieurs frères et sœurs qui ont été placé également, suite à la violence qui avait lieu entre les parents et à laquelle ils assistaient régulièrement. Par ailleurs, les enfants étaient souvent livrés à eux-mêmes. Au cours du suivi et dans le cadre du placement, Benny continuait à voir ses parents plus ou moins régulièrement. L’un de ses frères était placé avec lui.
9 Les puéricultrices et éducateurs me disent de Benny qu’il est un enfant qui « prend beaucoup sur lui », il ne se défend pas, il est un peu la tête de Turc des autres, « on » profite de sa gentillesse. C’est un enfant dont « on » ne se plaint pas et qui ne se plaint pas. Il lui arrive de pleurer, mais « on » ne sait pas pourquoi.
10 Son éducatrice référente me dira que l’équipe a l’im - pression que l’« on » n’a pas été attentif à lui, que Benny a vécu des « choses » tristes et que ce serait bien qu’il puisse arriver à en parler.
11 En séances, il dessine beaucoup et me raconte ses dessins dans lesquels il est souvent question de Saint Nicolas, de père Noël, mais aussi de Jésus et de Dieu, tous invincibles, tout-puissants. En filigrane apparaissent des questions quant à l’origine : comment Dieu a fait pour nous construire ? La vie, la mort : on va au ciel quand on est mort ? Ça existe des « Saint Nicolas » mort ? Ses personnages ne sont pas sexués et tout-puissants. Il n’est pas question d’un rapport sexué où s’originerait la vie, c’est Dieu qui « construit » les hommes.
12 Benny me parlera peu de sa vie à l’institution et de ses rapports aux autres, de ses retours en famille. Il lui arrivera de me dire qu’on se moque de lui, que les autres sont méchants et parfois le frappent, mais qu’il ne pleure pas.
13 Cette position subjective qui apparaît en filigrane (Tête de Turc, être malmené par les autres, l’autodépréciation), n’est pas sans m’évoquer la structure fantasmatique théorisée par Freud dans son article « Un enfant est battu » (1919). Il y évoque les modalités de subjectivation du fantasme qui s’effectue au travers d’un retournement positionnel [1]. Freud suggère que le sadisme subjectivé résulte d’une position masochiste vécue en fantasme puis secondairement projetée sur autrui.
14 Le fantasme « Un enfant est battu » est un fantasme originaire non pas pour la structure d’un sujet, mais pour l’origine de la sexualité [2], dans la mesure où il est de manière déguisée une expression de séduction dans laquelle Freud voit un désir d’être aimé par le père, et par la mère dira Lacan (Lacan J., 1998, p. 247)
15 C’est plus particulièrement la deuxième phase de la construction du fantasme, celle de la passivation et du masochisme qui retient mon attention.
16 Cette phase, où l’enfant est battu par le père pose la question du masochisme. L’enfant passe ainsi de ne pas exister pour le père, dans la première phase, à exister pour ce dernier et même être aimé par lui. Dans un autre de ses textes [3], Freud avancera que l’enfant battu est de ce fait apprécié, « Qui aime bien châtie bien » ! C’est par cette dimension masochiste que l’enfant va accéder à l’univers du désir : désir d’être aimé, reconnu par l’Autre.
17 Lacan, dans le séminaire Les formations de l’inconscient, dira du fantasme de fustigation qu’il est une solution réussie [4]. Je le cite : « Il y a toujours dans le fantasme masochiste un côté dégradant et profanatoire, qui indique en même temps la dimension de la reconnaissance et le mode de relation interdit du sujet avec le sujet paternel » (Lacan J., 1998, p. 247.) Plus loin, il poursuit : « … Le fantasme dans sa signification – Je veux dire le fantasme où le sujet figure en tant qu’enfant battu– devient la relation avec l’Autre dont il s’agit d’être aimé, en tant que lui-même n’est pas reconnu comme tel. Ce fantasme se situe alors quelque part dans la dimension symbolique entre le père et la mère, entre lesquels il oscille effectivement. » (Lacan, Ibid). Plus loin dans ce même séminaire, il soulignera que l’acte d’être battu par le père élève le sujet lui-même à la dignité de sujet signifiant et qu’il l’institue comme un sujet avec lequel il peut être question d’amour (Lacan, Ibid. p 345).
18 La dimension masochiste ouvre donc à la fois à la dimension du désir de l’Autre et au désir d’exister pour cet Autre, d’être aimé par lui. Le fantasme de séduction est ici à l’œuvre : il s’agit bien d’être tout pour l’Autre, le centre de son désir.
19 Lorsque j’ai rencontré Benny, c’est à cette position subjective (être battu par un autre) qu’il semblait assigné. Victime de ses parents, victime de ses pairs, petit oiseau tombé du nid.
20 Comment tout cela s’est-il joué dans le transfert ?
LA DIMENSION MASOCHISTE AU JEU DU TRANSFERT
21 Souvent, Benny se déprécie, il dit qu’il ne sait pas dessiner, qu’il n’y arrive pas et il me demande mon aide… Ce à quoi je me laisse prendre dans un premier temps… Il a ce côté, Caliméro [5], et « petit bonhomme » très touchant. Il n’est d’ailleurs pas rare que, lorsque j’arpente le couloir avec lui, de la salle d’attente au bureau, je croise l’un ou l’autre collègue qui nous lance un regard attendri voire éploré.
22 Au fil des séances Benny se mettra à avoir des mou - vements d’humeur vis-à-vis de lui, mais aussi vis-à-vis de moi, lorsqu’une fois, notamment, je ne lui fais pas la crinière qu’il attendait pour son lion. Quelque chose du manque et d’une insatisfaction pointent…
23 Dans le même temps j’en viens à me demander pourquoi, avec lui, je suis si prompte à répondre à ce qu’il demande, là où avec d’autres enfants, je mettrai les choses au travail autrement en me gardant bien de répondre à leur demande…
24 Que ce soit dans les cures d’adultes ou d’enfants, la question de la demande est fondamentale dans notre travail d’analyste. Il n’est pas rare d’entendre qu’il nous faut, surtout, nous garder d’y répondre… À y regarder de plus près, la réalité du travail est plus complexe…
25 Mon travail avec Benny m’a fait me poser, avec une acuité particulière, cette question de la demande.
26 L’inconditionnel de la demande maintient le sujet dans un état de sujétion, de dépendance à l’Autre. Son désir est une inconnue pour le sujet et il demande à l’Autre d’y répondre au travers de ses demandes et questions. C’est ce qui se rejoue sur la scène du transfert avec l’analyste.
27 Safouan, me semble éclairant à ce niveau, je le paraphrase : « C’est grâce à la loi (pour autant qu’elle opère chez la mère en tant qu’elle a précédé l’enfant sur le chemin de l’intégration symbolique) que se dessine le cadre de l’insu, de l’au-delà de la demande, autrement, la mère apparaîtrait comme omnipotence non marquée d’un manque. » (Safouan M., 2001, p. 239). Lacan nous dit ceci : « ... L’existence de l’angoisse est liée à ceci, que toute demande, fût-ce la plus archaïque a toujours quelque chose de leurrant par rapport à ce qui préserve la place du désir. C’est aussi ce qui explique le côté angoissant de ce qui, à cette fausse demande, donne une réponse comblante. (…) Si la demande est bien structurée par le signifiant, elle n’est pas à prendre au pied de la lettre. Ce que l’enfant demande à sa mère est destiné à structurer pour lui la relation présence-absence que démontre le jeu originel du For-Da. Il y a toujours un certain vide à préserver, qui n’a rien à faire avec le contenu, ni positif, ni négatif de la demande. » (Lacan J., 2004, p.79).
28 En répondant aux demandes de Benny, en l’aidant dans ses dessins, sans doute me faisais-je complice d’une illusion de toute puissance : la sienne et la mienne. Tout comme les intervenants autour de lui, d’ailleurs… Mais, cette illusion a été, à mon sens, nécessaire à l’installation du transfert et aussi la garantie d’une présence. Présence qui lui a probablement fait défaut dans sa prime enfance, ce à quoi la puéricultrice faisait probablement référence lorsqu’elle me disait penser que « l’on n’avait pas été attentif à lui ».
29 Comme le souligne Lacan, la demande a notamment pour vocation de structurer ce mouvement de présence-absence. Mais, n’est-ce pas sur fond de présence que l’absence peut s’inscrire et donner un accès au manque ? Jusqu’alors chaque intervenant s’était attelé à incarner pour Benny, cette présence bienveillante, cet Autre secourable, « Nebenmench » (Freud S., 1887-1904), sensible à la détresse de l’enfant. C’est comme petite victime, dont il fallait prendre soin, que Benny existait au regard de ses Autres.
30 Au travers de sa position masochiste avec les autres, Benny essayait sans doute d’accrocher la reconnaissance de l’Autre, « Nebenmench », qui lui a probablement fait défaut dans sa prime enfance.
31 À ce moment et après un an et demi, cette configuration incarnait la pierre d’achoppement du travail avec Benny. C’est un « au-delà de la demande » qu’il s’agissait alors de faire émerger en ne la prenant plus au pied de la lettre.
32 Néanmoins, occuper cette place d’Autre secourable, incarner cette présence dans le transfert me semble avoir été nécessaire au travail avec Benny. Ceci m’évoque ce que souligne Razavet (2002, p 212), il cite Winnicott : « l’enfant ne perçoit le sein que pour autant qu’un sein ait pu être créé ici et maintenant ». Tout l’art de la mère suffisamment bonne étant de placer le sein là où l’enfant est prêt à le créer, de maintenir l’écart entre le besoin et la demande. Il s’agit de donner au bébé l’illusion qu’une réalité extérieure existe, qui corresponde à sa propre capacité de créer. N’est-ce pas précisément cela qui s’est joué dans cette partie de la cure avec Benny ? Ne peut-on pas voir là une fonction d’étayage psychique ? Le lieu du transfert permettant la création d’un espace de rencontre avec la parole de l’Autre, un espace où les représentations vont pouvoir s’ancrer.
33 Comme le souligne Eva-Marie Golder : « … Les patients arrivent avec une demande figée, ignorant eux-mêmes que ce qu’ils demandent, au fond, c’est qu’on leur donne le temps et l’espace pour écrire leur propre histoire et habiter leurs propres représentations. Accepter qu’ils déposent en nous leur vérité revient alors à accepter ce travail si particulier sur la temporalité. C’est peut-être le seul moyen dont nous disposons pour donner lieu au Sujet. » (2009, p. 124). C’est sans doute de cela dont il a été question avec Benny dans cette première phase du travail.
34 « Le désir s’ébauche dans la marge où la demande se déchire du besoin » (Lacan J., 1966, p. 814)
35 Dans son ouvrage, Un trauma bénéfique : La névrose infantile, Martine Menés évoque de la double face du transfert.
36 La première, face Virtuelle, est un déplacement de mots, d’affects où la répétition se substitue au souvenir. L’enfant reproduit son mode de relation à l’Autre, il reproduit la façon dont il a établi ses premières expériences de jouissance et il aura une tendance à attribuer à l’analyste la réponse rencontrée. Dans ce premier temps, l’analyste est supposé savoir et avoir. Si cet aspect signe l’entrée dans l’analyse, indique où l’enfant tente de se voir aimable et sa place d’objet dans le désir de l’Autre, il constitue aussi la résistance dans le transfert.
37 Pour qu’un travail d’élaboration soit possible, l’analyste va devoir occuper la place de « cause » du désir, afin de permettre à l’enfant de repérer son désir et de s’affranchir du désir de l’Autre. Il s’agit là de l’autre « face » du transfert.
38 C’est à cette charnière que se situait alors mon travail avec Benny.
39 Un changement de position de ma part va permettre l’amorce de La face réelle du transfert. Face où le patient, parce que l’analyste est en place de cause, de celui qui fait causer, met en acte ce qu’il ne sait pas. Le transfert devient alors une machine à produire des signifiants inconscients, il ouvre à la nouveauté, il n’est plus seulement répétition d’expériences passées. Dans ce temps, il ne s’agit plus d’obtenir un savoir de l’Autre, mais de produire un savoir, jusqu’à là, inarticulé. Le travail analytique devient alors construction d’une théorie personnelle consacrée à l’élaboration du fantasme.
40 Comme le souligne Eva-Marie Golder (2009, p. 115), représentation et temps sont étroitement liés. Plus le temps entre la demande et la réponse est réduit, moins l’élaboration de la pensée est soutenue et l’objet perd son caractère d’objet représenté. Mais comme je l’écrivais plus haut, il faut d’abord que l’objet ait été présenté à l’enfant là où il peut le créer. C’est ce qui avait probablement fait défaut à Benny.
41 Le processus analytique reproduit l’aliénation signifiante du Sujet à l’Autre et lui permet d’articuler ses demandes et sa pensée. La non-réponse à ses demandes va provoquer la frustration qui engendrera rage, agressivité, colère. Après le temps de l’aliénation, vient celui de la séparation qui, ici, pourra s’éprouver dans l’espace introduit par la non-réponse, un espace à penser.
42 Dans le séminaire X (2004, p.65-66), Lacan parle de la dialectique frustration-agression-régression lorsque l’analyste ne répond pas à la demande. Il dit ceci : « … la dimension de l’agressivité entre en jeu pour remettre en question ce qu’elle vise, à savoir, la relation à l’image spéculaire. C’est dans la mesure où le sujet épuise contre cette image toutes ses rages, que se produit cette succession des demandes qui va à une demande toujours plus originelle, historiquement parlant, et que se module la régression comme telle. (…) C’est dans la mesure où sont épuisées jusqu’à leur terme jusqu’au fond du bol, toutes les demandes, jusqu’à la demande zéro que nous voyons apparaître au fond, la relation de castration. La castration se trouve inscrite comme rapport à la limite du cycle régressif de la demande. »
43 Vient une séance où Benny veut dessiner un coq… N’y arrivant pas, selon ses critères, il me demande de le lui dessiner.
44 Je refuse. Je lui signifie que je pense qu’il peut tout à fait y arriver seul.
45 Il se met à gémir et à me redire qu’il ne sait pas le faire…
46 Je tiens bon en disant qu’il peut essayer.
47 Il me tourne le dos. Je l’entends pleurer
48 Benny : « C’est de ta faute, tu m’obliges à dessiner un coq. Tu ne sais même pas faire un coq ».
49 Je ne sais pas faire le coq [6] et lui non plus… Nous voilà tout deux manquant à cet endroit. Le phallus nous ne l’avons, ni lui, ni moi…!
50 Moi : « Je suis là pour t’écouter, pour écouter tes dessins, pour parler, mais pas pour dessiner à ta place »
51 Benny : « Tu ne sers à rien, alors »
52 Il pleure…
53 Moi : « C’est difficile aujourd’hui »
54 Benny : « Je ne t’écoute plus, de toute façon, tous mes problèmes, c’est à cause de toi »
55 Benny continue à pleurer à chaudes larmes, en me faisant face cette fois.
56 Je lui dis que c’est vrai qu’il a vécu des choses difficiles dans sa vie, nous le savons tous les deux. Aujourd’hui, c’est un moment difficile pour lui, je ne suis pas comme il voudrait et il a l’impression que tout est de ma faute… Je lui tends la boîte de mouchoirs.
57 C’est la fin de notre séance et il s’inquiète de ce que je vais dire à son éducatrice. Je le reconduis à la salle d’attente et lui dis que je l’attends la semaine prochaine.
58 Je cite encore une fois Eva-Marie Golder (2009, p. 115) : « Supporter que l’enfant proteste violemment de ce que l’objet lui échappe, permet à ce dernier de lui donner sa place comme élément de son fantasme, comme représentation. (…) Le temps d’attente est aussi le temps de la construction du fantasme. ».
59 Je pense que c’est précisément à cet endroit qu’intervient cette séance qui va faire basculer le travail.
60 La séance suivante, Benny dessine un coq et une poule…!
61 Il dit : « À côté, je vais faire des œufs, ce sont des bébés. » « Elle a fait un petit tour avec le papa et puis, elle a fait des œufs. Elle a fait un petit tour et puis, elle avait des bébés qui sortaient »
62 Pour la première fois, Benny me parle de personnages sexués, de ce qui se passe entre eux et de bébés. Plus de personnages tout-puissants, immortels, qui auto-engendrent. Une théorie sexuelle qui instaure un rapport sexué et différencié est en train de se construire. Cette séance marque le début de récits autres où il s’agit de rapport entre animaux de sexes différents et de générations différentes. Les séances suivantes, les personnages s’humaniseront, se sexualiseront et la question de la rivalité « entre hommes » apparaîtra. Benny mettra en scène, dans ses dessins des courses de motos où le vainqueur gagne une femme ! Ou encore, il se mettra à dessiner des personnages masculins musclés, dépeignant avec moult détails les muscles des abdominaux. Dans cette phase du travail, je me contenterai de soutenir son élaboration en lui témoignant mon attention à certains détails. Par exemple, je lui demande ce qu’il dessine, en pointant le ventre d’un personnage masculin, ce à quoi il me répond : « Ce sont ses muscles, moi je préfère un Monsieur musclé. Moi, quand je me regarde « au » miroir, je suis super-musclé. » Une autre fois encore, il dessine « Batman », là encore je m’intéresse à certains détails que je lui pointe. Il me parlera ainsi du « slip » de Batman : « Ça, c’est son slip, les super-héros mettent toujours leur slip comme ça (…) Ça, c’est ses muscles, tellement il est musclé, ses muscles dépassent. Tout le monde aime Batman, parce qu’il sauve les gens. Il adore être un super héros. Ici c’est sa femme, elle est trop belle ». Benny se mettra aussi à dessiner des catcheurs : « Les catcheurs, on dit qu’ils font le malin, parce qu’ils ont plein de muscles. Moi j’aime bien. ». Ses personnages s’affrontent lors de combats de catch où il s’agit d’être le plus musclé, le plus fort et de gagner une ceinture, label de puissance qui est mise en jeu par un des deux combattants. Lors de ces différentes séances, je continuerai à ponctuer ses récits et ses dessins de questions qui le soutiennent dans sa conceptualisation de la sexuation, du rapport entre les sexes et de la rivalité masculine.
63 Nous sommes loin des Saint Nicolas ou autre Père Noël des débuts…
64 Enfin, dans le même temps, Benny commencera à me parler de son père, de sa famille, de ses origines congolaises ainsi que de ses amis et de ses jeux avec eux.
65 Ainsi, alors que les caractères sexuels apparaissent clairement, se « dessinent » (les muscles, la force pour les hommes, la beauté pour la femme) tout comme la rivalité et le combat entre « hommes » pour attester sa puissance ; le roman, le mythe familial se construisent et le lien social se met en place. Comme le souligne Lacan, le phallus est le leurre commun qui permet le lien social pour qui accepte d’en être dupe… Le basculement de position me semble clair : alors que dans un premier temps, Benny se présente à moi comme un objet de soins, comme devant être protégé, dans un second temps, il se présente comme un « petit homme » fort et musclé. Non seulement, il ne doit plus être sauvé, mais il est celui qui sauve, comme un super-héros, super-catcheur. Le phallus a pris son habillage imaginaire et se met à circuler, notamment sous la forme de la ceinture, des muscles qui débordent ou encore, oserai-je, sous le « slip » des super-héros…
POUR CONCLURE
66 Le recul me permet de me dire qu’à l’occurrence de cette séance, un virage s’est amorcé dans le travail avec Benny, dans sa subjectivation et sa construction fantasmatique.
67 Dans un premier temps, il maintenait en quelque sorte une illusion de satisfaction toujours possible au travers de personnages « tout-pourvus » tel que Saint Nicolas ou père Noël qui peuvent exhausser tous les souhaits, de manière indéfectible…. Ma position dans le transfert a, dans un premier temps, permis que cette illusion se donne à voir, se représente, s’articule et se maintienne jusqu’à faire résistance. Par elle, Benny témoignait de sa façon d’être au monde entre toute-puissance et maltraitance si le manque devait surgir. Sans doute avait-il rencontré dans sa vie de tout-petit le manque d’une manière tellement accrue qu’il ne lui était, jusqu’à là, pas possible de le vivre d’une façon constructive pour lui. Il lui fallait pour cela pouvoir prendre appui sur une relation qu’il avait d’abord expérimentée comme satisfaisante, sécurisante et fiable. C’est ce que le transfert a permis. Il lui a alors fallu pouvoir rencontrer dans cette relation un Autre qui, bien que sûr, puisse également s’avouer manquant et le laisser aussi manquant, mais Sujet de son désir.
68 Il aura fallu que je puisse supporter d’être celle qui ne répond pas comme il l’attendait, que je puisse m’avouer manquante, castrée et supporter ce que cela lui faisait vivre pour qu’il puisse se risquer à faire le pas de s’affranchir d’un Autre tout-puissant qui pouvait tout pour lui et qui le maintenait dans cette position d’oisillon tombé du nid…
69 Ce temps a été, pour lui, un temps d’appropriation et de construction autour d’un manque qui l’a ouvert à la question du désir, de la castration et de la sexuation. Le temps pour Calimero de devenir coq…
BIBLIOGRAPHIE
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- LACAN J., « Subversion du sujet et dialectique du désir », Écrits, Paris, Seuil, 1966.
- LACAN J., Le séminaire le livre VIII, le transfert, Paris, Éd. du seuil, 1991.
- LACAN J., Le séminaire, le livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Éd du Seuil, 1998.
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- RAVAZET J-C, De Freud à Lacan, de Boeck, 2002.
- SAFOUAN M., Lacaniana, Paris, Éd Fayard, 2001.
- STRYKMAN N., document interne au groupe de travail d’Espace Analytique de Belgique, Freud, Lacan, notre clinique, séance du 20/10/2009
Mots-clés éditeurs : Demande, Désir, Fantasme, Masochisme, Sexuation, Transfert
Date de mise en ligne : 19/07/2012
https://doi.org/10.3917/cpsy.061.0023