La boulimie compulsionnelle revisitée
Pages 43 à 55
Citer cet article
- CÉLÉRIER, Marie-Claire,
- Célérier, Marie-Claire.
- Célérier, M.-C.
https://doi.org/10.3917/cpsy.029.0043
Citer cet article
- Célérier, M.-C.
- Célérier, Marie-Claire.
- CÉLÉRIER, Marie-Claire,
https://doi.org/10.3917/cpsy.029.0043
1En 1977, j’avais écrit pour Topique un article que j’avais intitulé «La boulimie compulsionnelle», frappée par ce symptôme, encore relativement rare, qui touchait trois de mes patientes en analyse ou psychothérapie, chez qui je retrouvais des problématiques personnelles et familiales communes. J’écrivais alors : «la boulimie serait un symptôme carrefour à un double niveau : border-line entre névrose et psychose ; mise en scène corporelle entre le non-sens psychosomatique et le signifiant hystérique.» En 1989, on me demanda une mise au point – jamais publiée – à propos de cet article, où je mettais déjà en cause mon affirmation sur la gravité de la psychopathologie, vu l’extension que prenaient les troubles des comportements alimentaires, pour interroger le versant socio-pathique de sa causalité. Je voudrais ici réinterroger ma thèse de 1977 et étayer mes interprétations socio-psychanalytiques de 1989.
EXTRAITS DE « LA BOULIMIE COMPULSIONNELLE »
2Catherine, 19 ans, étudiante :
« Il me faut manger, manger des choses bien consistantes, du pain, de la purée délayée dans de l’eau, jusqu’à de la farine… avec les doigts pour que ça aille plus vite, …jusqu’à ce que ça me fasse mal. Je suis enflée, gonflée de partout, j’ai un ventre comme une femme enceinte de cinq mois; je ne peux plus marcher parce que ça m’appuie sur le ventre. Quand je me regarde dans une glace, je me dis : ce n’est pas possible, ce n’est pas moi. On m’a changée. Je m’arrête quand vraiment je n’en peux plus. J’ai essayé de vomir, mais je ne peux pas. Je m’allonge sur mon lit, et au bout de quelques minutes je me sens mieux; mais si je me sens bien trop vite, il faut que je recommence. Quand je mange, c’est pour le plaisir, par compensation, pas par besoin.
Je ne suis pas intégrée dans mon corps. On devrait se sentir intégré comme une personne, à plusieurs niveaux, y compris dans son corps. Moi, je ne me sens pas comme ça; quand je me regarde dans une glace, c’est une image que je vois qui ne correspond à rien; je ne sens pas d’unité en moi, je ne sais pas ce que j’aime. Je hais mon corps qui me fait souffrir. Je ne peux enlever mon manteau et que les autres voient mon corps. Manger n’aurait pas d’importance s’il n’y avait les autres qui regardent mon corps… J’ai horreur de mon corps de femme et même j’ai horreur de prononcer à mon sujet le mot femme. Quand je décide de ne pas manger, j’ai l’impression que tout s’éclaire. Parfois je veux tout effacer pour repartir à zéro : je range ma chambre, je prends un bain, j’enlève des armoires mes anciens vêtements, je me coupe un centimètre de cheveux et je prends de bonnes résolutions.
… Je rêve souvent que je réussis mes examens, que je suis mince et que je plais à tout le monde. Quand on a la jeunesse, on a la beauté, la santé, la force. La vie n’est qu’une longue dégénérescence jusqu’à la mort. Je veux avoir un métier qui me permette de ne pas y penser pour pouvoir vivre quand même… Et moi, je suis jeune, mais je mange pour m’empêcher d’avoir la beauté et je travaille tout le temps pour ne pas avoir de jeunesse.
Vous m’avez dit l’autre jour que je me décrivais comme une femme enceinte quand j’avais mes crises. Je ne crois pas que je veuille être enceinte, mais plutôt être moi dans le ventre d’une femme, moi dans le ventre de ma mère. Il me semble qu’à ce moment-là tout était bien, il n’y avait pas de séparation. Même plus tard j’étais toujours avec ma mère; elle m’accompagnait partout, je lui donnais le bras; tout le monde disait « comme elles sont unies cette mère et cette fille ». C’est comme si j’avais voulu continuer le temps d’avant la naissance. Maintenant je ne veux plus. Je veux et je ne veux pas.
… Je ne voudrais pas vivre à la maison pour m’occuper de mes enfants, papoter avec mes amies le lundi, ne pas savoir plaisanter, ne pas avoir de conversation, comme les femmes… ma mère elle est un peu bornée, elle interprète tout à sa manière, elle est comme un papillon. Mon père rit gentiment et elle ne se vexe pas.
… Moi je voudrais ne pas vivre comme ma mère, plutôt comme mon père, avec un métier passionnant. Quand j’aurai un enfant, comme ça, je ne vivrai pas pour lui et je crois que ce sera mieux.
Mon père est très brillant, très intelligent. Maman et les parents de mon père sont pleins d’admiration pour lui. C’est le « monstre sacré ». Depuis tout petits, on nous a toujours montré qu’on ne pourrait jamais l’atteindre quoi qu’on fasse. Mon frère, ça l’a gêné; il a fait une très bonne école d’ingénieurs, mais il se considère comme un ingénieur de second ordre. Je crois que ce n’est pas vrai. Moi je voulais imiter mon père, mais je voyais que je ne pouvais pas. Quand j’ai redoublé ma quatrième, je me suis dit que j’étais la ratée de la famille. Et quand je craignais de rater mon bac, c’était par rapport à mon père, de voir que j’étais si loin. Encore maintenant quand j’ai peur de ne pas réussir mes concours de médecine, c’est cet échec en quatrième qui revient.
Je voudrais avoir des connaissances, en parler à mon père et aux autres. Il me semble que je veux en montrer plus que j’en ai. J’ai un corps de femme et un esprit qui ne va pas avec, comme si mon corps avait grandi plus vite que je ne voulais. … J’ai rêvé que j’insultais mon père avec des mots que je n’oserais pas employer. Je lui disais qu’il voulait imposer sa volonté à tout le monde. C’était comme si je voulais défendre toute la famille, mais c’est moi que je défendais. Ma mère, elle, ne se défend pas.
Il me traverse l’esprit que je craignais que mon père ne soit amoureux de moi. Pourtant il n’a jamais rien fait qui le laisse penser. Mais maintenant il me semble que cette idée a pu me gêner vis-à-vis de lui. »
LA PROBLÉMATIQUE FAMILIALE
3La boulimie se présente sous la forme de crises stéréotypées de caractère compulsionnel, disais-je, s’imposant au sujet à l’encontre de son propre désir, tandis que le désir conscient, affirmé, est au contraire celui de ne plus manger pour rester mince. Mes trois patientes ont atteint à certaines périodes de leur vie ce but, sans jamais basculer totalement dans l’anorexie mentale.
4La relation des patientes avec leur mère est marquée par son extrême ambivalence. Les filles parlent alternativement de leur mère pour se plaindre d’être envahies par leurs exigences, leurs interventions incessantes sur la nourriture ou leur vie privée qu’elles aimeraient contrôler complètement, puis pour se plaindre de leur incompréhension. Aux yeux des mères et des filles, la féminité apparaît comme un certain idéal à atteindre, un objet phallique à posséder et à montrer. Dans un discours premier la fille se veut telle et lorsqu’elle se soumet à ses pulsions boulimiques, elle rompt avec l’idéal et n’a de cesse d’avoir repris la maîtrise de ses pulsions qui la rendra à nouveau conforme. Dans un discours second, il apparaît qu’en se conformant à l’image elle se confond avec l’objet du désir de sa mère et se trouve ainsi détruite en tant que sujet de son propre désir. Mais si elle s’écarte de l’idéal, elle devient destructrice de sa mère dont la propre complétude narcissique ne peut être assurée que grâce à la possession de la fille idéale. Dans le couple mère-fille il ne peut exister qu’un seul sujet, un seul désir, celui de la mère ou celui de la fille, l’autre ne pouvant que disparaître. (…) Un désir qui est propre à la fille est source permanente de culpabilité dans la mesure où il constitue une blessure narcissique pour sa mère. Et, dans l’alternative qui lui est proposée il lui est moins dangereux de renoncer à son propre désir pour garder l’amour de sa mère que de courir le risque de le perdre.
5Pour ces trois patientes, les pères jouent un rôle non moins important. La mère n’a pas de vie propre, de désir propre endehors de ceux qui concernent son mari et ses enfants. Le père est celui qui pense et domine par son intelligence. Celle-ci lui permet d’avoir une réussite sociale importante. Même si les mères se rapprochent de leur idéal narcissique, elles ne seront jamais pour les pères autre chose qu’un objet narcissisant, la jolie femme qu’il leur faut posséder. Mais ces mères n’apparaissent pas, du moins aux yeux de leur fille, désirée par le père en tant que sujet féminin. Les investissements du père restent essentiellement narcissiques, liés à leur vie professionnelle, aux relations d’homosexualité latente qu’ils peuvent nouer avec leurs collègues de travail ou des hommes qui partagent leurs intérêts artistiques et intellectuels, intérêts dont leur femme se trouve plus ou moins exclue. Les trois filles se reconnaissent une place privilégiée auprès du père, mais leur problématique œdipienne ne peut être d’entrer en rivalité avec leur mère dans le désir de leur père; elles tentent plutôt de s’identifier à lui, de masquer leurs qualités féminines corporelles et de valoriser les activités intellectuelles qui dans ces familles sont le propre de l’homme. Mal différenciées des mères qu’elles perçoivent comme objet non désirable pour le père, elles tentent de refuser l’identification féminine pour rester ce qu’elles croient être objet de désir du père.
6Si la relation dyadique ambivalente mère-fille ne favorise pas la rivalité œdipienne, la structure narcissique du père et ses investissements extra-familiaux tendent à renforcer la dyade; la mère ne peut rechercher qu’auprès de ses enfants la réassurance narcissique qu’elle ne peut trouver auprès de lui. Mais la valorisation du père dans le milieu familial est maintenue, son désir reste l’objet inaccessible du désir de la mère, et ceci assure la permanence d’une relation triangulée.
7Ce que nous pouvons saisir du défaut de la relation parentale à travers ce qu’en dit Catherine, serait de l’ordre d’une dénégation de la castration tant du côté de la mère que du côté du père : il peut exister des hommes qui n’ont pas besoin du désir d’une femme; il peut exister des femmes qui, nanties de leurs enfants, peuvent se passer du désir d’un homme. C’est dans cette réalité-là que se développe le fantasme des filles, leur interdisant l’identification féminine, la reconnaissance de la castration, la permanence du manque.
8Pendant près de vingt ans, l’image tient. Tout le monde a besoin de croire au couple modèle, à l’enfant modèle; le narcissisme de chacun y trouve son compte, étouffant les forces pulsionnelles contraires pour préserver le fantasme de « famille idéale ». La problématique reste « je suis comme mon père » aussi bien que « je suis comme ma mère » pour ces filles qui perçoivent que chacun de leurs parents les désire identiques à eux-mêmes ou du moins à leur propre Idéal du Moi.
9L’équilibre est rompu à partir du moment où, à la puberté, la féminité ne peut être déniée sans tomber dans une dénégation absolue que préfèrent celles qui choisissent l’anorexie mentale à l’équilibre instable et inconfortable de nos patientes. (…) A noter, la transposition d’un désir génital en désir oral n’appartient pas qu’à la fille; pour la mère aussi un laisser-aller sur la nourriture laisse entendre un laisser-aller sur le plan génital; et telle mère qui ferme à clef la cuisine sur la demande de sa fille, la traite de putain lorsqu’elle ne peut empêcher de la même façon des rencontres bien innocentes avec des garçons. A partir de la puberté se pose à la fille de façon plus aiguë son problème identificatoire à la mère; elle ne peut se sentir sujet de son désir de femme tout en restant objet du désir de la mère. La crise de boulimie apparaît comme une tentative d’échapper au système pour une existence propre. La boulimique oscillera alors dans une position identificatoire incertaine à la recherche d’un support narcissique qui lui permette de se reconnaître comme sujet sexué.
MA CONCLUSION D’ALORS SE RÉSUMAIT AINSI :
10Dans ces cas, il m’a semblé que les mécanismes de défense d’ordre névrotique étaient insuffisants à assurer la cohérence de la personnalité et que, à des moments fugitifs ou de façon presque permanente, le manque de cohérence devait les situer au moins parmi les border-line, comme si l’utilisation d’un mode de réaction aussi archaïque que la boulimie compulsionnelle, à la fois comme expression et répression du désir, n’était pas compatible avec une structuration névrotique de la personnalité.
11Maladie du narcissisme en même temps que maladie de la libido, puisque c’est l’image de soi qui est perturbée derrière les aberrations pulsionnelles, la boulimie se situe dans une zone frontière entre névrose et psychose. Les patientes ne basculent pas complètement dans la psychose grâce sans doute à la reconnaissance de la place du père dans un pseudo-Œdipe qui les a sauvées de la fusion destructrice à la mère. Elles ne peuvent accéder à la névrose du fait de la dénégation de la castration qui leur a été proposée dans un modèle identificatoire par rapport auquel elles n’ont pu se reconnaître comme sujet de leur propre désir marqué par la castration.
12A l’autre question posée dans cet article « Pourquoi un symptôme inscrit dans le corps vécu et aussi le corps vu ? » deux réponses :
- Chez ces patientes, il existait un préalable en ce qui concerne l’inscription corporelle du côté des mères, une sorte de « mythe de la naissance » transmis par le discours selon lequel la séparation serait source de mutilation visible; les mères portaient effectivement chacune une trace corporelle liée à la naissance d’un enfant et le modèle proposé à la structuration psychique en restait marqué.
- Par ailleurs si la boulimique sait que c’est elle qui mange, se fait vomir et va se regarder, elle peut se demander pourquoi, mais ne peut trouver seule la réponse; les mots lui manquent. On ne lui a pas appris à nommer ce qu’elle ressent. Qu’il s’agisse du corps érogène, des affects, aucun vocabulaire ne lui est fourni pour en savoir quelque chose sinon celui, restreint, à travers lequel sa mère elle-même vit le corps : absorber, rejeter, arracher, saigner, cicatriser, (se) montrer, (se) cacher.
Post-scriptum, 1989
13Depuis les années soixante-dix, époque où Catherine, Dominique et Marie-Paule m’ont conduite à utiliser le terme de compulsionnel pour qualifier le caractère impérieux et répétitif de leurs crises de boulimie, ce type de symptôme s’est largement répandu. Cela remet en question mon hypothèse d’alors, selon laquelle seule une certaine gravité de la pathologie psychique était susceptible d’entraîner un tel symptôme. Le cadre de cette pathologie semble plutôt à réviser actuellement dans le sens d’une pathologie de la société qui précipite vers ce type de symptôme des sujets qui ne peuvent recourir, pour résoudre les conflits psychiques qu’elle suscite en eux, aux mécanismes névrotiques habituels. L’effritement des valeurs sociales, supports classiques du Surmoi et de l’Idéal du Moi, ne permet plus à l’enfant de les intérioriser suffisamment tôt pour que les mécanismes de défense soient acquis et efficients dès l’issue du monde protégé de l’enfance. L’affrontement se fait à des imagos sociales qui restent dans le registre de l’imaginaire et ne sont plus référées à des valeurs symboliques qui les transcenderaient.
14Là où la nourriture n’est plus un bien à gagner à la sueur de son front, mais un dû que le RMI assure à tout le monde, sa valeur morale s’est effacée. Rien d’étonnant à ce que de grandes quantités d’aliments puissent être absorbées pour être rejetées. La civilisation pop-corn/coca-cola tend en outre à rendre un certain superflu accessible à tous. Il en est de même des autres satisfactions pulsionnelles facilement proposées dans l’enfance, jusqu’à cette tendance si répandue en France à calmer la moindre tension de l’enfant par une sucette, puis l’absorption de sucreries, d’images télévisuelles et de tranquillisants.
15Vient la confrontation à ce que la société demande aux adolescents, plus particulièrement aux filles : un effondrement des valeurs identificatoires féminines traditionnelles, la perspective de frustrations multiples qu’entraîneront les exigences contradictoires du travail, de la maison, des enfants… et de la vie amoureuse. Qu’il s’agisse des difficultés matérielles qu’elle rencontrera dans un cas, ou de l’obligation d’efficience de notre société qui demande des signes extérieurs de réussite dans tous les domaines pour l’autre, partout la jeune fille est frustrée dans ses nouvelles aspirations libidinales devenues plus difficiles à satisfaire. Elle se heurte à la déception de ne pas correspondre à l’image de la femme idéale proposée par les magazines ou la télévision sans voir les discordances entre les objectifs à atteindre : réussite amoureuse, professionnelle et familiale. Elle voit en outre la difficulté qu’ont ses aînées à gérer la relation aux enfants qui les harcèlent et les culpabilisent, lorsqu’elles n’ont pas réussi à les programmer selon un planning qui tienne compte des impératifs de développement de la mère et de l’enfant.
16Les conflits identificatoires dans lesquels les patientes de 1970 étaient prises du fait d’une problématique familiale particulière sont entrain de se généraliser par l’évolution même de la société, sans que celle-ci offre en contre-partie des référents qui permettraient de les résoudre.
17Bref ! pour enrayer l’extension de cette pathologie et ne pas parvenir à la société de monstrueux obèses-non-fumeurs, privilège encore des USA, c’est la société qui serait à soigner. Non pas en cherchant à normaliser des comportements et ne s’adresser une fois de plus qu’à l’image, mais en offrant des investissements qui permettent de combler autrement la sensation de vide qu’elle sécrète. En attendant, c’est ce que nous pouvons aider nos patientes à trouver.
182003 On ne peut dire que les troubles des comportements alimentaires et la société aient évolué favorablement depuis mon post-scriptum de 1989. Les premiers se multiplient quand la seconde propose de moins en moins de cadres susceptibles de les endiguer.
LA CONFLICTUALITÉ PULSION/IMAGE
19La conflictualité propre aux boulimiques touche maintenant une foule de jeunes femmes qui se retrouvent chaque soir seules entre leur frigo et leur télé. Leur insertion sociale souvent satisfaisante dans la journée ne compense pas le manque affectif dans lequel les laisse la liberté sexuelle et l’émancipation financière qui les a libérées du joug masculin. L’acquisition d’une liberté de choix a entraîné trop souvent une succession de ruptures que ne freine plus une société qui valorise avant tout l’ici et maintenant. L’intolérance aux frustrations et au manque, la dévalorisation de l’effort et de la privation quand ils n’ont pas une visée de compétition sportive ou professionnelle, l’ambition de ne dépendre de personne, de n’avoir de comptes à rendre à personne et surtout la volonté de ne pas se contenter de liens affectifs ambivalents où elles ont vu s’abîmer leur mère, ceux où le pire côtoyait le meilleur, débouche malheureusement trop souvent sur une solitude où le moi-et-ma-bouffe, moi-et-ma-ligne, moi-et-mon-régime, le pulsionnel et le narcissique, remplacent les liens affectifs plus ou moins satisfaisants d’autrefois.
La régression pulsionnelle
20Paradoxalement à notre époque d’émancipation sexuelle, les pulsions orales et anales semblent avoir pris le pas sur la génitalité dans nos sociétés de consommation – le sexe lui-même pouvant devenir objet de consommation oral (tout, tout de suite) ou anal (avec comptabilisation des partenaires successifs). Les troubles alimentaires se développent particulièrement dans les classes défavorisées, quand le pulsionnel n’est plus contrebalancé par le narcissisme d’une image sociale à préserver. La consommation de boissons sucrées et de plats pré-digérés, dirais-je de ces préparations culinaires pâteuses aux ingrédients hachés et mixés qui semblent avoir pour but essentiel de « caler », crée, chez les enfants notamment, des habitudes indélébiles et des obésités indéracinables. Comme si rien ici ne venait plus contrebalancer le pulsionnel. Aucune image de soi n’est à préserver dans un monde autistique où le regard de l’autre ne compte plus. La classe moyenne, elle, consomme de préférence des objets, CD, DVD, jeux vidéos et les coûteux appareils qui permettent cette consommation et valorisent ainsi leur image identitaire, la régression alimentaire ne faisant qu’accompagner les excès dans d’autres domaines. Quant à la classe supérieure, on y vise plutôt l’accumulation de dividendes et d’actions dont « l’avoir » semble primer sur la volonté de « faire » des anciens entrepreneurs.
L’alexithymie
21 Comme Catherine le rapportait, dans sa famille les mots pour dire les affects étaient pris sur le modèle corporel : absorber, rejeter, arracher, cicatriser, montrer, cacher. Les informations télévisées, toujours riches en images de guerres et de catastrophes, taisent de la même façon la vérité des affects pour n’en exhiber que les plus spectaculaires, créés éventuellement de toutes pièces dans les pseudo-reality-shows qui happent leur public, séduit par ces images d’eux-mêmes prises dans une vie plus excitante que la leur. La pulsion agie, et non plus distanciée par l’attente, la mise en mots et assortie de la conscience des affects heureux ou malheureux qu’elle suscite, tend à devenir le modèle que la société propose à tous ses membres.
LE DÉNI DE LA CASTRATION
22Si je reprends l’analyse des problématiques des patientes des années soixante-dix pour tenter de comprendre ce qui se passe actuellement à un niveau social plus général, le fil conducteur que j’avais à l’époque me semble pertinent : un déni de la castration qui n’exclut pas la référence à la différence des sexes. Les magazines, les médias, l’Etat ne tendent-ils pas à nous montrer que, homme ou femme, nous sommes égaux, qu’il ne nous manque rien …et donc que nous n’avons pas besoin les uns des autres. Depuis la parité sexuelle sur les listes électorales jusqu’à l’affiche du planning familial « un enfant si je veux, quand je veux », en passant par tous les diktats des journaux pour conduire sa vie, tout tend à nous convaincre que les femmes n’ont pas à être dépendantes des hommes. Mais parallèlement, les différents types de « congésmaternité » pour les pères, l’éclosion de la revendication sociale de l’identité homosexuelle, le Pacs appliqué aux couples homosexuels, le droit à l’homoparentalité, etc… démontrent que les hommes n’ont pas plus besoin des femmes. Tout se passe comme s’il s’agissait d’institutionnaliser, de légaliser le déni de la différence des sexes en ce que cette différence impliquait de dépendance réciproque.
LA FAILLITE DE LA TRANSMISSION TRANSGÉNÉRA-TIONNELLE
23La civilisation donnant la primauté au temps présent rompt en outre avec les transmissions transgénérationnelles traditionnelles. Catherine disait « je ne veux pas devenir une femme comme ma mère, je ne peux devenir un homme comme mon père ». Les adolescents d’aujourd’hui rejettent de la même façon les modèles parentaux : pour les uns, une vie consacrée au travail, dont la valeur n’est plus reconnue depuis que les individus sont devenus des pions interchangeables au gré des restructurations et autres plans sociaux voulus par les nouvelles technologies; pour les autres, une vie de femme au foyer, ou de femme à la double journée de travail pour les quelles le salaire d’appoint n’a pas suffi à leur donner une place dans la société, puisqu’elles continuent à faire passer les nécessités de l’élevage des enfants avant leur réalisation personnelle.
24Les jeunes ne voient pas pourquoi ils se priveraient des plaisirs d’aujourd’hui pour se construire une telle vie demain. Et l’évolution de la société qui les a libérés de bien de contraintes subies par leurs parents, ne leur offre guère de représentation d’un avenir à construire ensemble, dont le projet mériterait d’abandonner les consommations présentes.
25Bien au contraire, dans le même mouvement qui privilégie le moment présent sur la référence au passé et à l’avenir, la société se stratifie en classes d’âge où, de plus en plus, le support identificatoire proposé est celui des semblables : les bébés à la crèche, puis dès deux ans à la maternelle; les enfants à l’école et dans les activités sportives ou autres qui occupent leurs loisirs; les adolescents libérés des activités obligées, dans les bandes où au mieux ils écoutent et font de la musique ensemble, au pire ils se procurent et consomment des drogues; quand ils s’installent enfin dans la vie à l’issue du cocon familial où ils ont trouvé le vivre et le couvert pour eux et leur amour du jour, des raisons de travail les entraînent souvent loin du milieu familial et ils se retrouvent à nouveau entre eux, jeunes adultes, avant que ce ne soit entre chômeurs d’âge moyen, puis de jeunes retraités miséreux ou chanceux, en attendant de terminer dans les établissements pour personnes dépendantes que leur promet l’allongement de la durée de la vie.
26Bref, pour le psychanalyste, les deux axes qui structuraient la constitution du sujet sont entrain de voler en éclats : la différence des sexes avec l’angoisse de castration qu’elle suscite, la transmission trans-générationnelle qui comporte une dette vis-à-vis des parents et le souci de donner à ses enfants un monde meilleur que celui qu’on a connu soi-même. Faut-il parler pour autant de perte du symbolique ? Contrairement à ce que je pouvais dire en 1989, notre monde plein de symboles du registre imaginaire et de références obligées à ces symboles, fait évoluer par là même son cadre symbolique. Il me semble plutôt s’être produit un glissement des références symboliques à partir des principes démocratiques dévoyés de leur fondement, le vivre ensemble. La liberté et l’égalité ne deviennent plus alors que refus des contraintes et des différences. Nous avons perdu la référence à la fraternité qui les tempérait, elle qui veut justement que nous acceptions l’autre tel qu’il est et nous efforcions de ne pas faire passer systématiquement nos désirs avant les siens.
27Je disais en 1989 que le psychanalyste devait aider ses patientes à trouver des investissements qui leur permettent de combler le vide que sécrète la société autrement que par la boulimie. Ne sommes-nous pas parvenus maintenant au point où le psychanalyste se doit d’aider la société à s’interroger sur une perte du sens de la vie qui n’est peut-être qu’une perte du sens de l’Autre et le vide affectif qu’elles engendrent, si nous voulons enrayer la généralisation des régressions pulsionnelles débridées qui s’y jouent ?
BIBLIOGRAPHIE
- CÉLÉRIER M.C., 1977, La boulimie compulsionnelle, Topique 18, p. 95-115.
Mots-clés éditeurs : Boulimie, Image du moi, Pulsion, Sociopathie