La vie sexuelle des seniors
- Par Christiane Delbès
- et Joëlle Gaymu
Pages 69 à 80
Citer cet article
- DELBÈS, Christiane
- et GAYMU, Joëlle,
- Delbès, Christiane.
- et al.
- Delbès, C.
- et Gaymu, J.
https://doi.org/10.3917/cpsy.024.0069
Citer cet article
- Delbès, C.
- et Gaymu, J.
- Delbès, Christiane.
- et al.
- DELBÈS, Christiane
- et GAYMU, Joëlle,
https://doi.org/10.3917/cpsy.024.0069
Notes
-
[1]
En 1970, de l’ordre de 4 hommes de 50 ans et plus sur 10 (7 femmes) n’avaient pas eu de partenaire au cours des 12 derniers mois. En 1992, cette proportion ne se situe plus qu’aux alentours de 3 hommes et 5 femmes sur 10. De même, les couples âgés sans vie sexuelle sont beaucoup moins nombreux en 1992 que 20 ans plus tôt.
-
[2]
Certes dans les deux enquêtes les questions ne sont pas rigoureusement semblables mais elles nous paraissent cependant suffisamment proches pour pouvoir être comparées.
-
[3]
Les hommes ayant un état de santé « pas du tout ou peu satisfaisant par rapport aux personnes de leur âge » sont deux fois plus souvent sans activité sexuelle (19 % contre 9%), un mauvais état de santé handicape moins les femmes (33% contre 20%)
-
[4]
Même si une certaine réserve doit être apportée à cette vision positive, l’évolution des choses présentant parfois un double visage (baisse de l’âge de cessation d’activité : libération des contraintes ou exclusion sociale; décohabitation : relachement des solidarités familiales ou « intimité à distance » ? ).
1Dans notre société, sous l’influence de l’Église qui jetait l’anathème sur les plaisirs du sexe, la sexualité a longtemps été réduite à la procréation et de ce fait à la jeunesse, les aînés devant « tout naturellement » y renoncer. Traditionnellement, la société conçoit la vieillesse comme une période asexuée.
2Or, dès les années 50 les recherches en sexologie (Kinsey, Masters et Johnson) révélaient que certaines personnes âgées et même très âgées continuaient à avoir une vie sexuelle active et satisfaisante. Mais elles mettaient aussi en évidence qu’une forte proportion d’entre elles n’avaient plus de rapports sexuels, surtout côté féminin, et que la fréquence de ces derniers diminuait chez les personnes sexuellement actives. En 1970, une enquête française à partir d’un échantillon de grande envergure représentatif de la population (Simon, 1970) confirmait ces résultats, corroborés depuis par plusieurs autres du même type tant en France qu’à l’étranger (Spira et al., 1993; Laumann and al., 1994; Kontula and al., 1995; Johnson and al., 1994). Doit-on voir dans la moindre activité sexuelle des aînés le seul effet de l’avance en âge (dégradation de l’état de santé et plus particulièrement croissance des dysfonctions sexuelles) ou du cycle de vie (perte du conjoint, usure du couple)? Ou n’y a-t-il pas aussi un effet de génération, les plus anciennes ayant vécu à une époque où les expressions de la sexualité étaient limitées et sévèrement contrôlées ?
3La confrontation des attitudes des anciens en 1970 (enquête Simon) et en 1992 (enquête ACSF) va nous permettre de mettre en avant ces effets de génération, tandis que l’évolution des comportements sexuels au cours de l’avance en âge sera saisie en comparant les réponses des 50-69 ans en 1992 à celles qu’ils avaient données en 1970 lorsqu’ils avaient 20 ans de moins.
AVOIR OU NON UNE VIE SEXUELLE
4Avec l’avance en âge avoir un partenaire devient moins fréquent : en 1992 une personne de 50-69 ans sur 5 n’avait pas eu de relations sexuelles dans l’année, âgés de 20 ans de moins, elles étaient deux fois moins nombreuses.
5Il est vrai que les plus âgés sont moins souvent mariés et lorsqu’ils ne vivent pas en couple ont plus de mal à trouver un partenaire occasionnel, le réseau social se rétrécissant à la retraite. De plus, même chez ceux qui ont un conjoint, il y a une forte croissance de l’abstinence liée sans doute à l’apparition de problèmes physiologiques : 5% des femmes mariées de 50-59 ans n’ont pas eu de rapport depuis un an, elles sont 15% des 60-69 ans.
6L’effet de l’avance en âge est beaucoup plus pénalisant pour les femmes : si à 50-69 ans la quasi totalité des hommes (90%) ont une vie sexuelle, déjà 28% des femmes en sont privées. Chez ces dernières, l’absence de partenaire augmente à vive allure à l’orée de la cinquantaine; côté masculin, la même tendance ne s’observe que 10 ans plus tard.
7Deux facteurs expliquent à part égales ce plus fort isolement sexuel des femmes : elles sont moins souvent mariées (effet de la surmortalité masculine, des différences d’âge au mariage et de leur moindre probabilité de se remarier) et, à situation conjugale donnée, sont plus fréquemment sans partenaire. Ainsi, par exemple, les femmes mariées sont à 50-69 ans quatre fois plus nombreuses que 20 ans plus tôt à ne pas avoir eu de rapport sexuel dans l’année alors que la proportion des hommes reste stable au fil de l’âge. Les femmes ont en moyenne des conjoints plus âgés et les hommes mariés expriment plus facilement leur sexualité ailleurs que dans le mariage (relations extra-conjugales, recours à la prostitution). L’opposition est encore plus marquée chez les non mariés : à ces âges non seulement les femmes sont deux fois plus nombreuses que les hommes mais de surcroît, passé la ménopause, elles sont victimes de dévalorisation sociale. Les hommes accordent, en effet, beaucoup d’importance à l’image corporelle de leur partenaire (de Singly, 1984): « objet symbolique, les femmes continuent à être plus jugées sur leurs qualités visibles que les hommes » (Bozon, 1991). Si, la jeunesse et la beauté sont sur le marché de la séduction des atouts indispensables pour les femmes, au point qu’une position sociale élevée ne les préserve pas de l’isolement sexuel, tel n’est pas le cas des hommes. En haut de la hiérarchie sociale, ils sont moins souvent sans partenaire et le poids du capital économique est tel qu’il va jusqu’à gommer l’effet de l’âge : la probabilité d’avoir une partenaire est la même chez les hommes non mariés de 50-69 ans ayant un revenu supérieur à la médiane et chez ceux de 30-49 ans ayant un revenu inférieur à celle-ci.
8Ce sont les veufs qui sont le plus fréquemment sans vie sexuelle, viennent ensuite les célibataires et enfin les divorcés. Le décès du conjoint met quasiment un terme aux relations sexuelles des femmes : 74% des veuves de 50-59 ans, 86% de celles âgées de 60-69 ans, n’ont pas eu de partenaire depuis un an. Comparée à celle des divorcés la forte exclusion des veufs et veuves pourrait être, outre la fidélité à la mémoire de leur époux disparu, la conséquence d’une rupture plus récente et arrivée plus tardivement dans la vie, réduisant les chances de rencontrer quelqu’un. Si en vieillissant on a moins souvent un partenaire sexuel, cet effet de l’âge n’est-il pas accentué par un effet de génération ? Ayant du mal à laisser s’exprimer une sexualité jugée socialement inconvenante, les aînés feraient preuve d’autocensure. Et ce d’autant plus facilement pour certains d’entre eux, et surtout d’entre elles, qu’ils n’ont trouvé que peu de satisfaction dans l’amour physique, conditionnés par une éducation rigide où la sexualité était un sujet tabou, où l’on ne parlait pas du plaisir et des moyens de l’atteindre.
9La comparaison des réponses des plus de 50 ans en 1970 et 1992 montre qu’aujourd’hui les plus âgés sont moins souvent exclus de toute vie sexuelle [1]. Ce résultat prouve que la raréfaction de la vie sexuelle, au cours du vieillissement, ne pouvait être expliquée hier, et peut-être encore aujourd’hui, entièrement par un effet de l’âge.
10En 1970, les plus de 50 ans avaient, pour la plupart d’entre eux, de l’enfance à la vieillesse, baigné, dans un contexte où la sexualité, domaine secret, était généralement limitée à la vie conjugale, vouée à la procréation et de ce fait réduite dans son mode d’expression au coït traditionnel. De surcroît, les femmes vivaient dans la crainte perpétuelle d’une grossesse non désirée et, bien souvent, se cantonnaient dans une attitude passive, de soumission à leur partenaire. Même si les seniors de 1992 ont été élevés et ont passé toute ou partie de leur vie féconde dans le même contexte, ils ont bénéficié d’un quart de siècle de libéralisation des mœurs. On peut donc penser, qu’ayant eu durant leur vie adulte une vie sexuelle leur procurant plus de plaisir, ils y renoncent moins facilement avec l’avance en âge. En outre, cet environnement plus permissif a sans nul doute levé une part de l’interdit associé d’ordinaire à la sexualité des aînés. Dans le même ordre d’idée, le contexte dans lequel les seniors actuels ont découvert la sexualité n’est-il pas, en partie, responsable de leur décalage avec les plus jeunes ?
11À ce contexte social plus favorable à la prolongation d’une vie sexuelle chez les aînés, s’ajoutent un âge au veuvage plus tardif et le recul du vieillissement physique (meilleur état de santé à âge donné).
LE NOMBRE DE PARTENAIRES
12Dans le couple, la fidélité est la norme et ce encore plus aux âges élevés. La rareté du multipartenariat reflète l’attachement des français et encore plus des françaises à la valeur fidélité. Fait surprenant, les 50-69 ans, d’ordinaire les plus attachés aux valeurs traditionnelles, pardonnent plus facilement que les plus jeunes une relation éphémère. L’expérience de la vie en couple nuance-t-elle les exigences ? Faisons référence à l’enquête Simon pour voir comment les attitudes vis-à-vis de la fidélité évoluent au cours du cycle de vie [2]. En 1970, les 30-49 ans étaient un sur deux à dire que « l’on doit considérer une infidélité occasionnelle de son conjoint comme impardonnable ». Agés de 20 ans de plus (les 50-69 ans de 1992), seuls 34% des hommes et 42% des femmes trouvent « totalement inacceptable qu’au cours du mariage un homme ou une femme puisse avoir des aventures ». L’adaptation aux circonstances de la vie, renforcée par un contexte plus permissif, explique qu’en vieillissant les enquêtés acceptent plus facilement l’éventualité d’une aventure. Les faits semblent donner raison à Oscar Wilde « Les jeunes gens veulent être fidèles et ne le sont pas, les vieillards veulent être infidèles et ne le peuvent plus » !
13À tous les âges, accorder de l’importance à la religion renforce les exigences vis-à-vis de la fidélité. Les plus instruits réprouvent moins les relations extra-conjugales comme si, sous l’effet de la dotation scolaire, la morale « principielle » cédait le pas à une morale « circonstancielle ».
14Il y a une bonne cohérence entre les opinions et les comportements : les hommes, les moins croyants, les classes favorisées ont eu plus fréquemment une liaison passagère.
15Mais cette fidélité traduit aussi l’amour que se portent les conjoints : seuls 7% des hommes et 16% des femmes de 50-69 ans déclarent ne pas avoir été amoureux de leur partenaire lors de leur dernier rapport. Certes cette proportion est légèrement plus forte chez les plus âgés, surtout côté féminin, mais, même après une vie commune de plus de 30 ans, l’usure du couple est finalement assez peu fréquente. La faible propension au divorce de ces générations et les désillusions plus fréquentes liées à une moindre connaissance du futur conjoint renforcent cette observation.
16Ceux qui ne vivent pas en couple ont plus souvent changé de partenaires mais, là encore, l’avance en âge constitue un frein surtout pour les femmes : à 50-69 ans, 36% des hommes et 6% des femmes ont eu 2 partenaires ou plus au cours des 5 dernières années (67% des hommes de 30-49 ans, 49% des femmes). Comme chez les mariés, être un homme, avoir un capital scolaire ou économique élevé, être peu croyant facilite les aventures. Mariés ou non, les hommes ont plus d’aventures et pourtant, ils se disent plus fréquemment très épris de leur partenaire. Ces dernières souffrent certainement d’autant plus de cette situation qu’elles conçoivent plus difficilement d’avoir des rapports sexuels avec quelqu’un sans l’aimer (6 hommes sur 10 admettent cette conduite, une proportion similaire de femmes la rejettent). Certes les aînés ont moins souvent un partenaire, mais lorsqu’ils ont la chance d’en avoir un, leurs comportements diffè-rent-ils de ceux de leurs cadets ?
LA FRÉQUENCE DES RAPPORTS SEXUELS
17Même lorsqu’ils ont un partenaire sexuel, les 50-69 ans ont espacé leurs relations sexuelles au fil de l’âge, et les femmes plus encore que les hommes. Ainsi, entre 30 et 49 ans, la quasi totalité des mariés, hommes comme femmes, avaient eu un rapport sexuel dans le mois précèdent l’enquête, âgés de 20 ans de plus, si les hommes sont toujours aussi nombreux, les femmes ne sont plus que 78%. Mais pour les premiers comme pour les secondes, en vieillissant, on constate une translation des fortes fréquences vers de plus faibles. Une détérioration de l’état de santé, n’est-elle pas responsable de cet espacement des rapports ? Non seulement un mauvais état de santé diminue la probabilité d’avoir une vie sexuelle [3] mais il réduit aussi son intensité : ainsi, à 50-69 ans dans le couple, 53% des hommes jugeant leur santé « plutôt ou très satisfaisante par rapport aux personnes de leur âge », ont eu au moins 5 relations sexuelles dans le mois, ils ne sont plus que 33% parmi ceux dont l’état de santé est « peu ou pas du tout satisfaisant ». La tendance est la même chez les femmes.
18Un ensemble d’altérations organiques se cache derrière la détérioration générale de l’état de santé, nous allons nous intéresser ici à celles touchant les fonctions sexuelles.
19La proportion d’hommes victimes d’au moins un trouble sexuel est plus forte chez les 50-69 ans. S’il n’y a pas d’apparition tardive des troubles de l’éjaculation, les plus âgés sont plus nombreux à devoir subir des problèmes d’érection et d’absence de désir; dans tous les cas, les problèmes sont plus aigus chez les aînés. Par contre, les hommes âgés atteignent tout aussi facilement l’orgasme que les plus jeunes. À l’inverse, la proportion de femmes souffrant de l’une ou l’autre des dysfonctions sexuelles reste inchangée au fil des âges : si les plus âgées se plaignent moins souvent de dyspareunie et/ou d’absence ou d’insuffisance de désir, elles ont plus de difficultés à arriver au plaisir. Quelle que soit la manière (pénétration, caresses manuelles ou buccales), les femmes âgées ont toujours plus de mal à atteindre l’orgasme. Si l’avance en âge et son corollaire, d’éventuelles altérations physiologiques joue sans doute un rôle dans les difficultés des femmes à atteindre l’orgasme par pénétration, un effet de génération est le principal responsable des difficultés des femmes âgées dans l’atteinte de l’orgasme par des caresses manuelles et buccales. L’acte sexuel n’étant alors pour elles, que rarement source de plaisir, elles auront plus facilement tendance à se réfugier derrière le prétexte de l’âge pour espacer les relations. Quels que soient l’âge et le sexe, les dysfonctions sexuelles espacent les ébats amoureux et elles ont un effet beaucoup plus dissuasif chez les aînés. Ainsi, 65% des femmes mariées de 30-49 an s souffran t d’au m oin s d’un de c es troub les on t eu au m oin s 5 rapports sexuels depuis un m ois, c ette proportion atteint 82% chez les autres; chez les 50-69 ans, ces pourcentages passen t respec tivem en t de 24 à 59 %. L es m êm es tendances s’observent chez les hommes. Comme ces chiffres en témoignent, même dans la population privilégiée des enquêtés ne subissant aucune dysfonction, le nombre des rapports sexuels se raréfie avec l’âge.
20Faute d’information sur la vie des couples, nous ne pouvons savoir si seuls les troubles psychophysiologiques de l’enquêté et/ou de son conjoint sont responsables de la baisse de l’activité sexuelle avec l’avance en âge ou si une part de leur abstinence ne s’explique pas aussi par une certaine forme d’autocensure, l’idée que passé un certain âge, avoir une vie sexuelle serait considéré comme « plus de son âge ». Autocensure que l’on a vu s’effriter entre vieux d’hier et d’aujourd’hui mais qui resterait un des facteurs explicatifs des contrastes constatés entre jeunes et vieux en 1992.
21La gamme des questions posées dans l’enquête ACSF (sur les caresses, l’atteinte du plaisir...) nous permet d’aller au cœur de la vie intime des aînés et de nous interroger sur le déroulement d’un rapport sexuel : diffère-t-il selon les âges ?
L’ART D’AIMER
22Dans les générations anciennes, la variété des techniques amoureuses était très restreinte; les 50 ans et plus de 1970 étaient moins informés sur la sexualité et plus de couples restaient influencés par les préceptes de l’église : au cours de leur vie, un enquêté sur deux avait atteint l’orgasme grâce aux caresses manuelles de leur partenaire, 45% avait reçu des caresses buccales, technique qui avait permis, à un tiers d’entre eux, de connaître la jouissance.
23La vie amoureuse des aînés d’aujourd’hui est autrement plus variée : ils ont bénéficié d’un contexte plus libéral rendant ces comportements moins culpabilisants et facilitant aussi sans doute leur déclaration. Ils sont au minimum 7 sur 10 à mentionner avoir joui par des caresses manuelles de leur partenaire, 1 sur 2 à avoir reçu des caresses buccales, les trois-quarts d’entre eux arrivant souvent au plaisir par cette pratique.
24En prenant de l’âge, nombre d’hommes comme de femmes ont découvert le plaisir par les caresses manuelles de leur partenaire. Libération des mœurs, meilleure information... sont là en filigrane. Mais, n’y aurait-il pas aussi avec l’avance en âge une meilleure connaissance des désirs et besoins de l’autre et des moyens de lui donner du plaisir ?
25Si globalement l’on ne constate ni découverte ni abandon des pratiques orales au cours de la vie, plus nombreux sont ceux qui en vieillissant, atteignent souvent l’orgasme de cette façon. Comme précédemment, il faut voir là l’effet d’un contexte plus propice à une sexualité épanouie favorisant, conjointement avec le temps, la complicité au sein du couple.
26Au soir de leur vie adulte, les individus mentionnent légèrement plus souvent qu’avant une sensation de bien-être après l’amour. Le passage d’une sexualité de procréation et de devoir à une sexualité plus centrée sur le plaisir a eu des répercussions positives sur la vie intime des couples.
ÊTRE SATISFAIT DE SA VIE SEXUELLE
27Par rapport à leurs cadets, les aînés sont plus souvent sans partenaire sexuel, ont des rapports moins fréquents, des pratiques amoureuses moins variées et sont plus souvent victimes de dysfonctions sexuels. Dans quelle mesure ces caractéristiques entachent-elles leur niveau de satisfaction étant entendu qu’à tous les âges, la satisfaction est très liée à la fréquence des rapports et à l’absence de dysfonctions ?
28En 1992, être « très satisfait » de sa vie sexuelle actuelle est un sentiment en fort déclin avec l’âge chez les hommes comme chez les femmes : un peu plus du tiers des 50-69 ans contre la moitié de leurs cadets expriment cette opinion. La perte du partenaire n’en est pas responsable car le constat est le même chez les personnes mariées. Une certaine routine installée au sein du couple, la croissance des problèmes de santé et plus spécifiquement des dysfonctionnements sexuels ne sont-ils pas là sous-jacent ? Par ailleurs, un décalage éventuel entre les normes sociales niant la sexualité des anciens et les besoins profonds de ces derniers ne les conduisent-il pas à un certain refoulement et par là même à une frustration ? Si tel est le cas, l’évolution vers une société plus hédoniste et liant moins la sexualité à la procréation a dû contribuer à réduire l’autocensure chez les aînés et par là même à améliorer leur satisfaction.
29De fait, entre 1970 et 1992, la proportion de femmes âgées mariées très satisfaites de leur vie sexuelle a triplé dépassant désormais celle des hommes qui, selon les hypothèses les plus vraisemblables, n’ont guère connu de changement. Cette explosion de la satisfaction des femmes de plus de 50 ans montre à quel point les nouvelles générations d’aînées ont profité de ce contexte plus favorable à la plénitude sexuelle.
30Cet effet de génération et non l’avance en âge est aussi, en partie, responsable de la moindre satisfaction des aînés constatée dans l’enquête ACSF. En effet, en suivant les enquêtés mariés des générations 1921-1940, les femmes ont vu en vieillissant leur satisfaction s’accroître fortement; pour les hommes toutefois elle est restée, au mieux, stable. Sans aucun doute, faut-il voir là, pour les femmes, un ensemble de circonstances favorables induisant notamment chez elles « une attitude plus active et plus volontaire dans les rapports amoureux » (Bozon et al, 1993) et chez leurs compagnons une plus grande aptitude à les satisfaire. Certes il y a 20 ans les hommes étaient moins brimés que les femmes dans leur sexualité, il est néanmoins surprenant de constater qu’ils n’ont nullement profité de l’évolution des mœurs. Mais peut-être subissent-ils l’usure du quotidien alors que les femmes s’épanouiraient avec le temps, dans la sécurité, la tendresse, la connaissance intime de l’autre ? La longueur de la vie commune a aussi une incidence négative chez elles mais cette dernière aurait été gommée par un effet de période particulièrement bénéfique.
CONCLUSION
31Du fait du renouvellement des générations, dans nombre de domaines le visage des aînés a changé. Plus instruits, plus riches, en meilleure santé, ils participent davantage à la société de consommation et de loisirs [4]. Un examen de leur vie intime nous a montré à quel point également celle-ci s’était enrichie : l’idée de fin de vie sexuelle traditionnellement associée à l’avance en âge s’éloigne. Par rapport à ceux d’hier, les aînés d’aujourd’hui ont plus souvent un partenaire et dans ce dernier cas, ont des relations sexuelles plus fréquentes, l’éventail de leurs pratiques amoureuses s’est élargi et leur vie sexuelle leur apporte plus de plaisir. Cette plus forte implication des plus de 50 ans dans le champ de la sexualité nous montre bien le poids des normes socio-culturelles : parce qu’elles sont de moins en moins réprobatrices, elles permettent aux nouvelles générations d’aînés de vivre plus librement leur sexualité. Mais malgré cette évolution positive, il n’en reste pas moins vrai qu’aujourd’hui comme hier, les plus âgés sont moins entreprenants que leurs cadets : ils ont moins souvent un partenaire, leurs rapports sexuels sont plus rares, leur « art d’aimer » moins varié, ils atteignent plus difficilement le plaisir et sont moins satisfaits de leur vie sexuelle.
32Cependant, la sexualité ne saurait être réduite à la génitalité – seul aspect pris en compte dans nos enquêtes – son autre versant, l’affectivité, prenant une part croissante avec l’âge. Ainsi, l’amour platonique concerne une fraction importante des femmes comme des hommes : de l’ordre de 40% des 50-69 ans sans partenaire se déclarent pourtant amoureux.
33Si certaines singularités de leur vie amoureuse doivent être principalement imputées à un effet de génération, pour d’autres c arac téristiques il y a bien un effet de l’avanc e en âge : la progression de la probabilité de se retrouver sans partenaire, surtout côté féminin, les voue plus souvent au vide affectif et sexuel et les dysfonctionnements sexuels, plus handicapants pour eux, espacent leurs rapports. Mais, on peut penser que demain, la plus grande survie des couple retardera la fin de la vie sexuelle et qu’à âge donné, dans une tendance générale à l’amélioration de l’état de santé, les dysfonctions psychophysiologiques seront atténuées. Quant aux femmes, de toute évidence, leur supériorité numérique aux âges avancés jouera pour longtemps encore en leur défaveur.
BIBLIOGRAPHIE
- B OZON M. (1991), « Apparence physique et choix du conjoint » in La nuptialité, Paris, P.U.F.-INED, Congrès et colloques n°7, pp. 91-110.
- D ELBES C., G AYMU J. (1997), « L’automne de l’amour », in Population, n°6, 1439-1484.
- J OHNSON A.M. and al (1994), Sexual attitudes and lifestyles, Blackwell Scientific publications, Oxford, 498 p.
- K ONTULA O., H AAVIO-M ANNILA E. (1995), Sexual pleasures, enhancement of sex life in finland, 1971-1992, Dartmouth, 287 p.
- L AUMANN E.O., G AGNON J.H., M ICHAEL R.T., M ICHAELS S. (1994). The social organization of sexuality, sexual practices in united states, The University of Chicago press, 718 p.
- L ERIDON H., B OZON M. (1993). « Présentation de l’enquête ACSF » in Population, 5,1197-1204.
- SIMON P., G ONDONNEAU J., M IRONIER L., D OURLEN-R OLLIER A.M. (1972). Rapport sur le comportement sexuel des Français, Paris : Julliard et Charron, 922 p.
- SINGLY DE F. (1984). « Les manœuvres de séduction : une analyse des annonces matrimoniales » in Revue française de sociologie, 1,523-559.
- SPIRA A., B AJOS N. et le groupe ACSF (1993)., Paris, La documentation Française, 352 p.
Mots-clés éditeurs : France, Personnes âgées, Sexualité, Vieillissement