Processus de maternalité chez les femmes accueillies en centre maternel : de la passivation à la subjectivation
Pages 165 à 179
Citer cet article
- PROIA-LELOUEY, Nadine
- et SCHVAN, Catherine,
- Proia-Lelouey, Nadine.
- et al.
- Proia-Lelouey, N.
- et Schvan, C.
https://doi.org/10.3917/cpc.037.0165
Citer cet article
- Proia-Lelouey, N.
- et Schvan, C.
- Proia-Lelouey, Nadine.
- et al.
- PROIA-LELOUEY, Nadine
- et SCHVAN, Catherine,
https://doi.org/10.3917/cpc.037.0165
Notes
-
[1]
Professeur de psychologie clinique et pathologie, CERReV (Centre d’Etude et de Recherche sur les Risques et les Vulnérabilités, Université de Caen).
-
[2]
Psychologue clinicienne dans un centre maternel, membre associée du CERReV.
-
[3]
D. Houzel, Les enjeux de parentalité, Paris, Erès, 1999.
-
[4]
S. Stoléru, La parentification et ses troubles. In S Lebovici et F Weil-Halpern (ed.) Psychopathologie du bébé, Paris, PUF, 1989, p113-130.
-
[5]
Notre interrogation est née de la confrontation entre nos cliniques, l’une exerce comme psychologue clinicienne en centre maternel et l’autre reçoit des femmes « tout venant » en clinique libérale.
-
[6]
Les troubles psychiques en centre maternel, Rapport de recherche pour la DASES, Département de Paris version 2006 page 42 ; http://oned.gouv.fr/recherches/CEMAT_def- mai06.pdf.
-
[7]
Ce que l’on retrouve bien dans l’article 46 du code de la famille et de l’Aide Sociale : « les femmes enceintes et les mères isolées avec leur enfant de moins de trois ans, qui ont besoin d’un soutien matériel et psychologique, peuvent être prises en charge par le service d’Aide Sociale à l’Enfance » (Loi 86-17 du 6 janvier 1986, et circulaire d’application du 18 février 1986). Notons néanmoins que depuis la loi n°2007-293 du 5 mars 2007 réformant la protection de l’enfance, les établissements militent malgré tout pour redonner une place aux pères. Voir aussi sur cette question, C. Castelain Meunier, « Tensions et contradictions dans la répartition des places et des rôles autour de l’enfant », Dialogue, 165, 2004, p. 33-44.
-
[8]
La mission des centres maternels a été définie par la circulaire 81/5 du 23 janvier 1981. La modification du Code de l’Action sociale et des Familles (loi n°2005-706 du 27 juin 2005), et en particulier l’article L222-5, réaffirme la mission de soutien matériel et psychologique.
-
[9]
Nous en avons pour preuve la recherche commanditée par le département de Paris à laquelle nous avons déjà fait référence : « Les troubles psychiques en centre maternel, Rapport de recherche pour la DASES, Département de Paris version 2006 en particulier la page 25 où les chercheurs soulignent « les problèmes de santé mentale des mères » et « les ressources psychologiques à la disposition des centres » ; voir aussi page 77 sur le descriptif des troubles mentaux majoritairement présentés par ces femmes. Notons néanmoins que les chercheurs spécifient page 9 que jusque là aucune étude à leur connaissance n’avait porté sur les troubles mentaux des femmes reçues en centre maternel. http://oned.gouv.fr/recherches/CEMAT_def-mai06.pdf
-
[10]
P.C. Racamier, C. Sens, L. Carretier, La mère, l’enfant dans les psychoses du post-partum”, in Evolution psychiatrique, 1961, XXVI, pp. 525-570.
-
[11]
R. Clément, Parentalité et dysparentalité, Le Groupe familial, 1985, n°112.
-
[12]
M. Bydlowski, La dette de vie : itinéraire psychanalytique de la maternité, Paris, P.U.F., 1997, p92-93.
-
[13]
M. Bydlowski :
- La transparence psychique de la grossesse, Etudes Freudiennes, 1991, 32 p2-9.
- Op.cit.
- Le regard intérieur de la femme enceinte, transparence psychique et représentation de l’objet interne, Devenir 2001/2, Volume 13 p 41-52
-
[14]
C. Bergeret-Amselek, Le mystère des mères, Paris, Ed. Desclée de Brouwer, 1996.
-
[15]
J.M. Delassus,
- Le sens de la maternité, Paris, Dunod, 1995.
- Devenir mère, Paris, Dunod, 1998.
- Le Corps Du Désir - Psychanalyse De La Grossesse Paris, Dunod, 2008.
-
[16]
Op.cit.
-
[17]
Op.cit.
-
[18]
Nous pouvons citer K. Abraham, M. Bonaparte, L. Andréas-Salomé ou encore E. Jones
-
[19]
Op.cit. p. 96 & 97
-
[20]
Nous avons délibérément exclu de notre propos les femmes présentant une pathologie psychotique franche avant leur grossesse.
-
[21]
Notion de K. Abraham (Les traumatismes sexuels comme forme d’activité sexuelle infantile. 1907 In : Œuvres complètes. Paris, Payot, 1965) reprise par Guillaumin en référence à l’adolescence (Besoin de traumatisme et Adolescence, Adolescence, 1985, Paris, GREUPP, 3, 1 : 127-137).
-
[22]
D. W.Winnicott, La crainte de l’effondrement in la crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Paris, Gallimard, 2000, coll NRF.
-
[23]
Op.cit.
-
[24]
Op.cit.
-
[25]
Op.cit.
-
[26]
J. Godfrind, Comment la féminité vient aux femmes. Paris, PUF, 2001.
-
[27]
A. Le Guen, De mères en filles : imagos de la féminité, Paris, PUF, 2001.
-
[28]
J. André, (ed), La féminité autrement, Paris, PUF, 1999.
-
[29]
S. Freud, OC, tome XV, Paris, PUF, 1996.
-
[30]
André fait référence au texte de 1937, L’analyse finie et l’analyse infinie, OC, tome XX, Paris, PUF, 2010.
-
[31]
A. Green, Passions et destins des passions, La folie privée, Paris, Gallimard, 1990, p. 186
-
[32]
Nous sommes renvoyés à la « censure de l’amante » (D. Braunschweig, et M. Fain, La nuit, le jour. Paris, PUF, 1975) et à la place du père (de l’enfant, de la mère).
-
[33]
A. Green : Passivité-passivation : jouissance et détresse, Revue Française de Psychanalyse, Vol. 5, 1999, p. 1587-1600.
-
[34]
Notion traduite en français par « état de détresse » ou encore « état de désaide » liée à l’impuissance originelle du nourrisson prototype dans la théorie freudienne de toute situation traumatique.
-
[35]
Green s’inscrit là dans la lignée des travaux de Bion et de Winnicott sur l’élaboration (et ses avatars) des contenants de pensée en amont d’une analyse des contenus de pensée. Il prolonge la pensée de ces auteurs tout en la réinscrivant au plus près de la pensée freudienne.
-
[36]
Ibid. p 1588, italiques de l’auteur.
-
[37]
Le « travail de représentance » doit être entendu comme la capacité à produire des représentations (capacité de symbolisation primaire).
-
[38]
Op.cit. p. 1588/1589
-
[39]
J. André parle lui aussi de « passivité première » dans un sens très proche de celui de Green en se référant à la théorie généralisée de la séduction de Laplanche, référence absente des travaux de Green (J. André, La sexualité féminine, Que-sais-je ? Paris, PUF, 1994).
-
[40]
S. Freud, OC, tome XIII, Paris, PUF, 1988.
-
[41]
A. Green, Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Paris, Edition de Minuit, 1983.
-
[42]
Ibid. p.1597
-
[43]
Ibid. p.1599
-
[44]
« Nouvelle tentative » dans le sens où cet accès à la passivité-jouissance a déjà été tenté au décours du processus d’adolescence dont nous avons dit qu’il est resté en souffrance chez ces femmes.
-
[45]
B. Penot : Passivation pulsionnelle, incomplétude et subjectivation, Revue Française de Psychanalyse, Vol. 57, 1993/5 p. 1663 – 1670.
-
[46]
Voir à ce sujet « La subjectivation », F. Richard & S. Wainrib (ed.), Paris, Dunod 2006 et en particulier pour l’origine du concept l’article de R. Cahan : « Origines et destins de la subjectivation ».
-
[47]
B. Penot : La position féminine dans les échanges premiers, un temps clé du processus de subjectivation, Revue Française de Psychanalyse, Vol. 70, 2006/5 p. 1585 – 1593.
-
[48]
Ibid. p 1591, italiques de l’auteur.
-
[49]
Ibid. p 1587/1588, souligné par nous.
-
[50]
H. Troisier, « La position féminine » chez la femme, Revue Française de psychanalyse 5/1993, p1577-1583.
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[51]
J. Wendland, « Grossesse, désir d’enfant et parentalité dans les maternités célibataires à risque », La psychiatrie de l’enfant 2010/1, p 167-210. L’auteur a fait une recherche par entretien sur une population de 28 femmes reçues en centre maternel comparativement à un groupe témoin de femmes vivant en couple. Elle résume sa recherche ainsi : « la majorité de ces femmes présente d’importantes difficultés à élaborer tant le sens que le vécu corporel de leur grossesse. Le désir d’enfant et leur enfant imaginaire apparaissent souvent associés aux notions de salut, de réparation et de comblement de leurs blessures narcissiques ainsi que de réparation de leurs imagos parentaux perçus comme défaillants ».
-
[52]
Op.cit.
-
[53]
B. Penot, Travailler psychanalytiquement à plusieurs : la reprise d’un temps premier du processus subjectivant, Adolescence, 2004/4, T 50, p833-842.
Processus de maternalité chez les femmes accueillies en centre maternel : de la passivation à la subjectivation
1Le processus de parentalité qui permet à une femme et à un homme de se sentir mère et père au-delà de sa réalité biologique et juridique est loin d’être un processus simple. Il peut être semé d’embûches y compris chez des hommes et des femmes qui ne présentaient, avant la naissance de l’enfant, aucun trouble particulier. Depuis les travaux de Houzel [3], la parentalité se conçoit autour de trois axes : 1/ L’exercice de la parentalité centré sur les liens d’appartenance et de filiation. On peut l’entendre au niveau juridique et donc des lois sociales, mais il implique également sur le plan psychique une intégration de la Loi de la prohibition de l’inceste. 2/ L’expérience de la parentalité centrée cette fois sur le vécu subjectif conscient et inconscient de l’homme et la femme qui sont en train de devenir parents, elle met en jeu le processus de parentification (Stoléru in Lebovici et Weil-Halpern [4]). 3/ La pratique de la parentalité enfin, centrée sur l’ensemble des tâches quotidiennes que les parents doivent accomplir auprès de leur enfant ; ce sont les soins parentaux qui comprennent tant les soins physiques que psychiques. Qu’en est-il de ce triple processus chez des femmes en situation de grande précarité sociale [5] et qui soit décident d’avoir un enfant, soit se sachant enceinte, décident de mener à terme leur grossesse ?
2Si d’une phrase à l’autre, l’homme a disparu de notre propos, c’est bien parce qu’il n’existe peu ou pas dans l’histoire de ces femmes, qu’il s’agisse de leur propre père ou du père de leur enfant. L’absence de père indique déjà que le premier niveau : celui de l’exercice de la parentalité est souvent mis à mal, que ce soit dans l’histoire de la future mère ou dans celle en devenir de l’enfant. Notre clinique montre en effet que le père occupe rarement sa place de tiers médiateur. Néanmoins, beaucoup reconnaissent leur enfant et permettent ainsi l’inscription symbolique d’une filiation/paternité, évitant de laisser choir complètement l’enfant dans le champ maternel ; en revanche, la plupart fuient toute autre responsabilité assez rapidement. Notons que dans un rapport de recherche-action de Maison-Blanche [6], les éducateurs soulignent l’absence du père dans leur prise en charge socio-psychologique de la résidente et de son enfant. Absence qui, toujours selon les éducateurs interviewés dans cette étude, est « renforcée par l’institution même qui aurait tendance à évacuer la personne du père, entre autres en continuant à donner la prépondérance au critère de « femme isolée » pour une admission prioritaire [7] ».
3L’aide apportée aux futures mères en grande précarité dans les centres maternels, se situe largement sur le registre de la pratique de la parentalité. Ce qu’on comprend aisément dans la mesure où il s’agit avant tout d’avoir une action de prévention afin de limiter les risques de troubles psychopathologiques chez le nourrisson, d’autant que l’expérience confirme que ces femmes vont présenter des difficultés (souvent importantes) à mettre en œuvre une « capacité maternante », le plus souvent faute de l’avoir expérimentée elles-mêmes en tant que nourrisson. C’est ainsi que l’une des quatre missions des centres maternels est « d’aider les jeunes mères sur un plan éducatif et psychologique en vue de leur réinsertion sociale [8] » et que la question des troubles psychiques des jeunes femmes est de plus en plus prise en compte [9].
4Cependant, notre réflexion nous a conduites à penser que le niveau de l’expérience de parentalité n’était pas pris en compte. En particulier, tout ce qui touche au processus de maternalité. Nous formulons cette hypothèse dans la mesure où les professionnels (comme les chercheurs, si on tient compte du rapport de Maison-Blanche) ont trop tendance à cliver ce qui relèverait des troubles psychiques des mères et ce qui relèverait d’une « éducation » à la pratique de la parentalité sans prendre en compte ce en quoi l’accès à la maternité induit de troubles, de réactivations mais aussi de réaménagements potentiels sur le plan psychique.
5Le concept de maternalité est mis en avant par Racamier et all. en 1961 [10]. S’il est d’emblée étendu par la suite au père (paternalité) et au couple (parentalité [11]), l’article met surtout en avant le processus de maternalité qui est présenté comme une crise du même ordre que la crise de l’adolescence telle qu’avait pu la conceptualiser Erickson : crise identitaire maturative qui ouvre vers de nouvelles virtualités (Bydlowski [12]). Ainsi, un certain nombre de manifestations durant la grossesse et/ou durant le post-partum ne sont pas à considérer comme pathologiques en soi mais sont à envisager comme des manifestations psychologiques « transitoires », signes de cette crise « traumatique » qui va inaugurer le processus de maternalité. Manifestations transitoires qu’il serait dangereux de « pathologiser » mais qui nécessitent, pour certaines femmes, un accompagnement psychologique, qu’elles acceptent en fait assez facilement.
6Cette question de la maternité comme un processus psychique complexe et « à risque » va être reprise et développée par plusieurs auteurs (Bydlowski [13], Bergeret-Amselek [14], Delassus [15]). Ces travaux sont importants car ils soulignent que la grossesse n’est pas un événement « béatement heureux », qu’elle trouble et perturbe toutes les femmes même si tous les auteurs ne s’accordent pas sur le sens à donner aux manifestations psychiques au cours de la grossesse et du post-partum. Bergeret-Amselek [16] va jusqu’à parler de « traumatisme de la maternalité ». Delassus [17] n’est pas franchement d’accord avec cette conception, il évoque pour sa part l’idée d’une maternogénèse, rejoignant ainsi les travaux de psychanalystes contemporain(e)s qui, à la suite de Freud et des premiers auteurs post-freudiens [18], vont tenter de conceptualiser le développement psychosexuel féminin et maternel de la femme. Crise maturative, événement traumatique ou actualisation de la maternogénèse, il est évident que la grossesse, l’accouchement et les débuts de la maternité viennent réactiver de façon particulièrement vive des vécus infantiles. Bydlowski [19] présente la grossesse comme une période de « transparence psychique » où affleurent anciennes histoires oubliées et fantasmes cachés, les représentations de la plupart des femmes sont, durant cette période, nostalgiques et centrées sur l’enfant qu’elles ont été.
7Nous avons ainsi voulu explorer ce processus de maternalité chez les femmes en grande précarité reçues en centre maternel [20]. Qu’en est-il de ce phénomène chez des femmes certes en précarité sociale mais le plus souvent « à vif » sur le plan psychique ? Ce sont souvent des jeunes femmes dont le processus d’adolescence est resté « en souffrance » et qui présentent fréquemment des traumatismes psychiques précoces doublés de traumatismes récents soulignant leur dimension traumatophilique [21]. Ainsi, leur biographie est jalonnée de nombreuses ruptures familiales et de placements multiples. La violence physique et la maltraitance psychologique sont récurrentes. L’agression sexuelle et/ou le viol sont existants dans la plupart des cas. L’image de soi est nettement dégradée, les carences affectives sont systématiques et la sensation de vide affectif prédomine.
8Quand leur est offert un lieu d’écoute, on constate chez ses femmes, le même processus de « régression » que celui observé chez la plupart des femmes enceintes : en entretien, elles éprouvent le besoin presque vital de parler du petit enfant qu’elles ont été et de leurs propres relations avec leurs parents. Elles parlent de cet enfant enfoui au fond d’elles et qui se trouve ressuscité par le simple acte de naissance qui les rend mère à leur tour. Dès les premières séances, elles abordent le lien éprouvant à leur mère, les attentes perdues, et l’amertume d’une relation décevante. Elles affrontent ce qui a laissé trace : souvent l’expérience passée de la brutalité. Cependant, ce qui rend encore plus sensible cette traversée qu’offre la grossesse s’inscrit dans le témoignage de ce qui n’a pas eu lieu et qui aurait dû advenir (Winnicott [22]). La détresse naît du manque incompréhensible, du vide qui s’est installé à défaut de pouvoir y inscrire quelque chose. Ainsi, la relation psychothérapeutique convoque, dans l’excès et dans le manque, un vécu maternel traumatique et une détresse infantile toujours à vif.
9Dans un tel contexte, le processus de maternalité nous semble grevé d’avance. D’autant que les auteurs sur la maternalité (Bydlowski [23], Bergeret-Amselek [24], Delassus [25]) comme ceux sur la féminité (Godfrind [26], Le Guen [27], entre autres) s’accordent sur la prépondérance du lien mère-fille dans l’accès de la fille à la féminité et à une capacité maternelle « bien tempérée ». Ce que nous retrouvons dans la clinique où nous pouvons régulièrement observer l’émergence d’un questionnement autour de la féminité que ces femmes interrogent à partir de leur propre vécu maternel.
10Jacques André [28], dans son exégèse des textes freudiens sur la féminité, souligne que l’important ne se trouve pas dans ceux qui lui sont explicitement dédiés mais ailleurs dans le corpus freudien. Ces textes, en particulier “un enfant est battu” [29], ouvrent la voie à une réflexion sur la fonction de la passivité et du masochisme dans le devenir femme de la fillette et, au-delà, sur la place faite au féminin dans la dynamique inconsciente et au rôle du « refus de la féminité » dans l’entrave à la dynamique de la cure [30]. La passivité et le masochisme sont mis, depuis ces premiers jalons posés par Freud lui-même, au cœur de l’accès au féminin et à la féminité par l’ensemble des auteurs contemporains qui travaillent sur ces questions.
11Cependant, chez les femmes que nous rencontrons, nous constatons que ces interrogations sur la féminité, en les confrontant à leur vécu maternel, les conduisent à revivre des angoisses primaires massives dont l’existence constitue un indice majeur du peu de place, chez elles, pour une réelle potentialité maternante. Cette résurgence de l’archaïque nous conduit à nous interroger sur ce qu’il en a été de l’élaboration de la passivité comme fondement du féminin et accès à la féminité.
12Souhaitant explorer davantage cette problématique, il nous est apparu intéressant de le faire à partir du concept de passivation mis en avant par Green dans deux textes mais, qu’à notre connaissance, il n’a pas repris par la suite. En revanche, il a souvent été réutilisé dans la littérature psychanalytique mais de façon peu précise et parfois confondu avec celui de passivité. Seul Penot, dans différents textes, le remet au travail en l’infléchissant, cependant, dans un sens un peu différent.
13Ce concept nous a semblé heuristique pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les femmes que nous rencontrons sont le plus souvent sur le registre des états-limites, cadre dans lequel il a été initialement élaboré. De plus, il est directement lié au féminin et convoque la mère. Green [31] écrit : « l’action de la pulsion, elle-même active, « passivise » le sujet qui la subit. Le rôle des soins maternels passive l’enfant. Pour que la pulsion ne soit pas vécue comme dangereuse et destructrice, (…), il faut que celle-ci puisse compter sur l’objet, comme l’enfant doit pouvoir compter sur la mère ». L’auteur souligne dans son propos le fait que l’enfant subit tout à la fois la poussée pulsionnelle et l’action maternelle donnant à la mère un double rôle : celui de ne pas être trop séductrice par ses soins [32] et celui de rendre tolérable à l’enfant ses propres poussées pulsionnelles. Elle doit donc l’aider à faire de cette passivité subie et donc traumatique, une passivité acceptée et donc source d’élaboration psychique. A contrario, si la mère n’est pas en mesure de réaliser ce travail pour son enfant, elle aggrave la dimension traumatique de l’effraction pulsionnelle et lui ferme la voie à toute élaboration psychique.
14Quand cette enfant devient mère à son tour, il y a malheureusement fort à parier qu’elle aura toutes les difficultés à devenir elle-même cet objet pacificateur sur lequel devrait pouvoir compter son enfant.
15Dans un texte ultérieur où il discute l’extension de la notion de passivité déjà présente en filigrane dans l’œuvre de Freud, Green [33] revient sur ce concept de passivation. L’enjeu pour l’auteur est de montrer que l’introduction de la notion d’Hiflösigkeit [34] produit un changement de paradigme dans la théorie freudienne. La réalisation hallucinatoire n’est plus une capacité immédiate de la psyché mais devient la résultante, dans une double dépendance aux pulsions et aux objets, d’une élaboration qui peut faire défaut [35]. C’est dans ce cadre que l’auteur définit la passivation : « la détresse psychique (…) plonge le sujet dans un état d’impuissance sans recours. C’est ce que j’appelle la passivation, qui rend l’idée de forcer quelqu’un à être passif [36] ».
16Green souligne plus loin la double passivité du moi. Passivité à l’égard de la pulsion et passivité à l’égard de l’objet dont il doit se dégager grâce à ce que l’auteur qualifie de « travail de représentance [37] » qui fera accéder le moi au principe de plaisir et à la réalisation hallucinatoire. Processus qui permet, toujours selon l’auteur, d’accéder à la « passivité-jouissance » qu’il oppose à la « passivité-détresse » qui elle, ne permet pas la représentance [38]. La passivation est alors pour Green, à la fois un processus premier (une sorte de première phase de la passivité qui renverrait au vécu de détresse) et l’échec de l’élaboration de cette passivité première [39] qu’il associe à l’idée de perte insurmontable. Cependant, l’auteur précise, en commentant “Deuil et mélancolie [40]” et en lien avec son “complexe de la mère morte [41]”, qu’il s’agit moins d’une perte de l’objet que d’une perte plus radicale encore : « S’il y a perte, c’est celle de la possibilité de satisfaire le besoin d’être aimé. (…). Ce qui manque ce n’est pas l’objet-mère, c’est le sentiment de soi comme source du plaisir de la mère » [42]. L’enjeu conclut-il « est le passage de la passivation à la passivité » [43].
17Notre clinique auprès des jeunes femmes en situation de vulnérabilité nous laisse penser que le travail de représentance n’a pu avoir lieu ou qu’il est largement défaillant. Elles se trouvent ainsi renvoyées à une passivité-détresse : à la fois maintenues dans une dépendance maternelle et soumises à la pulsion. La maternité semble s’inscrire alors comme une (nouvelle [44]) tentative d’accéder à la passivité-jouissance en cherchant à se faire aimer de la mère, à être reconnue par elle : « maintenant que je suis mère moi aussi, je vais être aimable ». Mouvement perceptible dans le transfert institutionnel et qui suscite une incompréhension majeure avec les lieux qui les accueillent : la jeune femme demande à être aimée, l’institution lui demande d’aimer son enfant.
18Comme nous l’indiquions, le concept de passivation a été repris par Penot. Dans un premier article de 1993 [45], cet auteur fait de la « passivation de la pulsion » une condition de la subjectivation [46]. Dans un second article bien plus récent [47], il commence sa réflexion là où finit celle de Green dans son article de 1999 : l’importance d’une mère vivante (cf. supra). Penot indique d’ailleurs que ce n’est « qu’à partir de la réponse du partenaire parental premier (…) que du repérage subjectif va se déterminer dans l’infans. [48] » dont il fait la condition de l’émergence d’une « signifiance subjectivante ».
19Cependant, notre attention s’est essentiellement portée, dans cet article, sur le paragraphe sous-titré : « passivation et position dite féminine » dont nous retranscrivons l’essentiel. « Pourtant, dans l’accomplissement pulsionnel décrit par Freud, la recherche de satisfaction passive vient prendre une valeur autrement positive dans l’expérience subjectivante. Cela semble assez capital pour justifier l’emploi d’un terme différent, et celui de passivation exprime sans doute mieux que passivité la quête active d’une satisfaction passive à obtenir d’un agent (sujet) extérieur. (…) L’expression « se faire » utilisée alors régulièrement par Freud rend bien compte de cette recherche active d’une satisfaction passive. Elle pourrait servir en somme à caractériser la position dite « féminine » dans les deux sexes. De plus, cette « féminité » du « se faire » se trouve promue comme facteur clé du processus de subjectivation – d’où, sans doute, le pôle d’angoisse qu’elle constitue, surtout chez l’homme, ainsi qu’y insiste Freud (1937). » [49]. Pas seulement chez l’homme, pourrions-nous rajouter…
20Ce passage présente l’intérêt de faire le lien justement entre passivation et position féminine. Il boucle ainsi le cheminement ouvert par Green qui était bien parti d’une notion de passivité seconde, libidinale, pour faire émerger l’idée d’une passivité première, en deçà du champ libidinal. Nous pensons qu’il y a là place pour un “raccord” entre passivité première (la passivation selon Green) et la passivité propre à la position féminine dans les deux sexes. Seul un processus de passivation réussi (une élaboration satisfaisante de la passivité première) permet l’accès à la position féminine indispensable à la subjectivation, chacun selon les vicissitudes propres à son destin sexuel.
21Nous pouvons alors rassembler nos hypothèses de travail. Nous pensons, comme nous l’avons déjà écrit, que ces femmes restent assujetties à une passivité-détresse qui fait échec au travail de représentance. Echec dans l’élaboration de la passivité première qui ne leur permet pas une intégration « suffisamment bonne » de la passivité secondaire, de la position féminine (Troisier [50]) nécessaire au processus de subjectivation selon Penot mais aussi, de façon interdépendante pensons-nous, au processus de maternalité.
22Il apparaît alors que ces femmes se trouvent engagées dans un mouvement paradoxal : d’un côté, la position féminine est une base nécessaire pour vivre favorablement la passivité propre à la grossesse sachant qu’elles n’y ont pas accès et qu’elles restent aux prises avec une passivité primaire toujours en souffrance ; de l’autre, la grossesse constitue, à leur insu, une tentative (illusoire) pour accéder justement à la passivité et se dégager de la passivation. Wendland [51] défend une idée semblable. Ainsi ce qui devrait être l’assise du processus de maternalité devient la quête inconsciente de la maternité.
23Aux prises avec ce paradoxe, comment vont-elles vivre leur maternité et les premières relations à leur nourrisson ? Elles se retrouvent démunies et vulnérables. En entretien, elles questionnent en de multiples occasions leurs capacités à se construire mère. Certaines éprouvent de la honte à ne pas être « à la hauteur ». “Honte aliénante ou honte subjectivante” pour reprendre les propos de Penot [52] à propos du processus d’adolescence ? C’est là tout l’enjeu de leur maternité qui soit, ouvre le champ d’une dialectisation du paradoxe subjectal dans lequel elles se sont placées, soit, au contraire, pose les jalons d’une enième répétition transgénérationnelle. Il est à craindre que sans soutien institutionnel et prise en charge psychothérapeutique la première perspective soit fort peu probable même si l’arrivée en centre maternel peut constituer, en soi, une première tentative pour sortir de cette répétition.
24L’illustration clinique qui suit est un bref exposé de situations régulièrement rencontrées où peuvent s’entrevoir les entraves dans l’accès à la féminité et à la capacité maternante des jeunes femmes accueillies.
25Eva a 25 ans. Elle arrive au Centre maternel accompagnée de sa fille âgée de 18 mois afin de se séparer de l’homme avec qui elles partagent leur vie. Eva a du mal à construire son identité de mère. Elle ne sait pas comment exister auprès de sa fille et a peur parfois de ses ressentis.
26Poussées à l’extrême, les relations qu’elle engage avec les autres se révèlent souvent empreintes d’un certain masochisme. Eva tente par tous les moyens d’attirer l’attention, quitte même à ce que le regard posé sur elle ne soit pas positif voire carrément négatif. De toute façon, « si elle faisait les choses bien », dit-elle, « on ne la regarderait pas », « on la laisserait se débrouiller seule ». Et être seule, c’est absolument ce qu’elle se refuse à vivre : mieux vaut vivre des expériences traumatiques que ne pas (se sentir) vivre. Cette appétence pour le traumatique s’avère la seule réponse possible face à la détresse laissée par l’absence d’une mère symbolisante, source du travail de représentance. Sans possibilité de métabolisation des sensations brutes, elle ne peut que les contrecarrer par la recherche d’autres sensations.
27Ainsi, Eva s’est laissée faire objet du désir de sa mère. Jamais personne n’est venu faire tiers dans leurs relations. Mais c’est une mère qui ne s’inquiète pas pour elle, qui ne donne pas ou peu de témoignages affectifs, qui ne permet pas que la séparation se prépare et qui, de plus, déverse sur sa fille son propre vécu pulsionnel par des passages à l’acte répétés. Dans cet amour dévastateur, Eva n’a jamais pu expérimenter un désir propre, plus survivante que vivante de cette aliénation.
28Les conséquences de cette relation, elle les met en œuvre dans les relations qu’elle entretient avec les hommes. Elle choisit des hommes qui agissent sur elle et auxquels elle se soumet le plus souvent. Certes, ils ne sont pas attentifs à ses besoins mais au moins, ils s’occupent d’elle… quitte à ce que ce soit dans la violence. Après tout, n’est ce pas le seul modèle qu’elle connaisse ?
29Elle s’offre aux hommes qu’elle aime, à ceux surtout dont elle voudrait être aimée dans l’espoir d’y trouver la marque d’une reconnaissance gratifiante qui viendrait enfin lui prouver qu’elle est objet désirable, signe d’une place d’exception auprès de l’homme/mère dont elle attend d’être aimée. La relation amoureuse appelle instamment le regard de l’autre dans lequel elle pourrait enfin exister et surtout lui offrir le moyen d’une inscription psychiquement durable. Malheureusement, ces relations restent, dans la réalité, du côté de l’agir : agir (violent) de l’autre et d’elle-même faisant achopper tout espoir d’une mise en mot ou mise en forme de sa propre existence.
30Les signes distinctifs de la féminité sont, chez Eva, soit outranciers, soit complètement niés dans une impossibilité à représenter, faute d’en disposer, ses propres éprouvés féminins. Elle présente une grande immaturité qui souligne qu’elle est toujours une “petite fille”. Il lui arrive de se mettre au même niveau que son enfant réclamant à l’adulte attention comme un aîné jalousant le puîné objet des soins maternels. Et s’il lui arrive de se mettre en rivalité avec d’autres mères, c’est sur un mode tellement enfantin qu’on finit par se demander de qui elle se fait rivale : des autres mères ou de son enfant ?
Concernant les relations avec sa fille, elle ne distingue pas les cris de son enfant et quand elle estime lui avoir « tout donné », elle finit par la négliger, excédée par ses demandes incessantes qu’elle n’arrive pas à comprendre. « Si l’enfant pleure c’est parce que je ne peux pas la combler, je suis donc une mauvaise mère. Ma mère ne m’a, elle aussi, jamais aimée ». Eva ne sait plus ce qu’elle est ? Qui elle est ? “Mauvaise fille ou mauvaise mère” ? Avec l’enfant, tout est difficile. Elle reste dans la nécessité de la combler comme preuve d’amour, poursuivant à son insu l’aliénation maternelle subie. En revanche, elle ne comprend pas la nécessité de l’écouter ni de lui parler, d’accueillir et de transformer ses éprouvés au moyen de la parole. « De toute façon elle ne comprend rien », nous dit-elle…
Eva est pourtant aimante envers sa fille. Les preuves affectives sont furtives mais existantes. Elle ne s’autorise pas à montrer en public ses sentiments, comme si cela était honteux.
La présence d’Eva au Centre maternel signe d’ailleurs sa volonté de sortir de l’aliénation maternelle tant pour elle que pour sa fillette. Cependant les choses ne sont pas simples, Eva, comme beaucoup d’autres, commence par rejouer, dans le transfert institutionnel, les relations passivantes qu’elle a connues. Difficultés qu’on retrouve nécessairement dans les relations qu’elle engage avec les professionnels. Eva tente d’attirer constamment leur attention mais a toujours l’impression de ne jamais arriver à les satisfaire, ce qui a tendance à provoquer régulièrement colère et surtout incompréhension mutuelle. La relation éducative prise dans le processus transférentiel n’est pas épargnée par ces processus primaires et Eva a laissé des traces chez certains membres de l’équipe.
Dimension institutionnelle qui nous permet d’insister, comme le fait Penot [53] pour les adolescents en grande difficulté, sur la nécessité de « travailler psychanalytiquement à plusieurs » avec ces femmes. Nous reprenons à notre compte l’idée selon laquelle un travail de l’équipe et avec l’équipe est nécessaire pour leur permettre « la reprise d’un temps premier de subjectivation » (ibid.) parallèlement au travail psychothérapeutique individuel. L’équipe doit pouvoir tenir compte du fait que ces femmes sont dans un moment particulier de réactivation de processus psychiques restés en souffrance et qu’une contenance du collectif éducatif est nécessaire.
Le processus psychothérapeutique dans lequel s’engage Eva lui permet cependant de dénouer tout doucement les affects primaires, traces du passé maternel traumatique.
Elle parle régulièrement des souvenirs douloureux avec sa mère (maltraitances physiques et psychologiques, multiples séparations, violences verbales…) avec laquelle elle continue d’entretenir des relations complexes empreintes de rejets et de tentatives de réconciliation qui n’aboutissent jamais.
L’imago maternel qui surgit au fil des entretiens est un personnage intrusif et menaçant. Eva évoque la supériorité et surtout la domination d’une mère fort peu maternelle. Elle exprime ainsi l’impossibilité d’avoir pu se vivre comme bon objet, celui qui procure à la mère un intense plaisir. Le message émotionnel inconscient reçu de son partenaire parental ne lui a pas permis de se vivre comme objet source de plaisir pour sa mère. Non seulement ses mouvements pulsionnels sont restés inélaborés, mais la réponse maternelle a été source de confusion supplémentaire ne permettant pas à Eva de sortir d’une passivation délétère.
Si elle en veut à sa mère de l’avoir tant fait souffrir, elle reste malgré tout dans une attente d’amour de sa part : elle reste la petite fille esseulée qui attend d’être consolée… par sa mère réelle, par la psychothérapeute.
Eva cherche dans un premier temps du transfert à exister dans le regard de l’autre. Elle cherche à aimer, à se faire aimer. Pour cela, elle tend à accaparer l’autre qui l’écoute, elle en demande beaucoup et toujours plus. Elle veut d’abord que l’on s’occupe d’elle, l’enfant venant après. Elle se positionne souvent en victime : victime de sa famille, de ses compagnons, victimes des événements tragiques de sa vie. Elle déverse sous forme d’émotions brutes tout ce qui pourrait toucher l’autre et l’atteindre comme si elle tentait, d’expulser, de se débarrasser du traumatique en elle en le projetant sur autrui.
C’est grâce à une présence vivante de la psychothérapeute malgré les attaques, les récriminations, l’agressivité qu’Eva peut commencer à élaborer le deuil d’un objet maternel idéal et s’ouvrir tout doucement à l’ambivalence ; elle va ainsi prendre le temps de reconnaître la place qu’elle s’est attribuée et celle qu’il lui a été donnée de vivre auprès de sa mère, accepter les réponses, si douloureuses soient-elles, et les absences de réponses de son autre parental, admettre que cette histoire est la sienne et qu’elle ne pourra la modifier. Autant de passages obligés pour accéder au jeu des représentations, à la symbolisation et accéder enfin à une passivité-jouissance, une “passivité créatrice” dans laquelle toute féminité prend naissance.
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Mots-clés éditeurs : centre maternel, maternalité, passivation, subjectivation, traumatismes précoces
Date de mise en ligne : 06/10/2011
https://doi.org/10.3917/cpc.037.0165