Article de revue

La méthode enactive en psychologie clinique

Le « savoir faire » du corps-en-mouvement

Pages 91 à 108

Citer cet article


  • Leroy-Viémon, B.
(2008). La méthode enactive en psychologie clinique Le « savoir faire » du corps-en-mouvement. Cahiers de psychologie clinique, 30(1), 91-108. https://doi.org/10.3917/cpc.030.0091.

  • Leroy-Viémon, Brigitte.
« La méthode enactive en psychologie clinique : Le “savoir faire” du corps-en-mouvement ». Cahiers de psychologie clinique, 2008/1 n° 30, 2008. p.91-108. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cahiers-de-psychologie-clinique-2008-1-page-91?lang=fr.

  • LEROY-VIÉMON, Brigitte,
2008. La méthode enactive en psychologie clinique Le « savoir faire » du corps-en-mouvement. Cahiers de psychologie clinique, 2008/1 n° 30, p.91-108. DOI : 10.3917/cpc.030.0091. URL : https://shs.cairn.info/revue-cahiers-de-psychologie-clinique-2008-1-page-91?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cpc.030.0091


Notes

  • [*]
    Maître de Conférences en psychologie clinique et responsable, avec José Luis MORAGUES, du Master Professionnel de « Psychologie clinique et psychopathologie du sportif » à l’Université de Montpellier 3.
  • [1]
    Étymologiquement, heuristique vient de l’ancien grec « Heuriskeïn » qui veut dire « découvrir » d’où l’expression bien connue « Euréka ! », « J’ai trouvé ! ».
  • [2]
    Cette dernière, créée autour de Ferenczi, de 1918 à 1932, et rassemblant dans une réelle autonomie d’échanges avec Freud, des pensées fortes comme celles d’Hermann, Spitz, Balint, Alexander, Rado, Malher, Szondi, Rapaport et Klein (pour ceux qui ont marqué l’histoire de la psychanalyse à ses débuts), oriente ses travaux vers les commencements de la vie psychique : vers ses formes d’organisation préœdipienne, pré fantasmatique, pré narcissique, pré objectale (Schotte, 1990).
  • [3]
    On reconnaîtra dans cette portance le holding winnicottien.
  • [4]
    Freud a considérablement avancé l’élaboration de son hypothèse de l’existence de l’inconscient grâce à l’étude de phénomènes relevant de la vie quotidienne tels que le lapsus, le mot d’esprit et l’acte manqué (Freud, 1901)
  • [5]
    Il s’agit du paradis chinois.
  • [6]
    Varela a eu recours à la tradition bouddhique de la présence / conscience pour analyser l’expérience humaine. À partir de sa pratique personnelle de la méditation, il a construit des catégories (fournies par l’Abhidharma) qui lui permettent de modéliser la structure de notre expérience (Varela et al., 1993). L’objection qui lui est souvent faite, consiste à réfuter l’utilisation de son résultat individuel comme base scientifique pour sa modélisation.
  • [7]
    Ceci est médité par Husserl sous le terme « d’horizon » (Husserl, 1970)

Dans la conception philosophique dualiste, le corps est « bête »

1Longtemps, la psychologie académique a considéré l’émotion uniquement comme une entrave au fonctionnement cognitif et comme la marque d’une difficulté pour le développement psychoaffectif de l’homme. Cette conception répandue de l’émotion s’appuie sur une pensée philosophique dualiste qui conduit à penser le corps comme séparé de l’esprit et, par réduction, comme une simple dimension observable de la manifestation émotionnelle : corps tremblant, corps troublé, corps ému, corps bouleversé, corps inhibé – l’étymologie du mot « émotion », avec son é- privatif, se rapporte en effet à « ce qui est privé d’action ». Une telle perspective inscrit le corps de l’homme dans une conception idéalisée où le « silence du corps », qui n’est pas sans rappeler le « silence des organes » en médecine, devient une visée en soi. Dans ce contexte épistémologique, le corps pris en compte est un corps « bête », « idiot » ! Et s’il conserve toutefois son langage propre (la racine grecque idios a donné idiôma qui désigna, jusqu’au XVIIe siècle, une langue particulière), c’est au prix de ne pas le faire connaître (idios a aussi donné idiôtês, ignorant). En serait-il de même dans un autre champ épistémologique ? Et si tel n’était pas le cas, quels effets en découlerait-il au plan de la relation d’aide psychologique ?

L’approche heuristique qui prend en compte l’expérience humaine, va réhabiliter, en psychologie, un certain « savoir » du corps

2Ce changement d’approche s’opère, à bas bruits dans la première partie du XXe siècle, pour les domaines de la psychologie régis par les deux grandes méthodes de la discipline : la méthode expérimentale et la méthode clinique.

En psychologie expérimentale et cognitive

3L’évolution des sciences cognitives, sous l’influence de la psychologie expérimentale, des neurosciences et des sciences de l’intelligence artificielle, produit des modélisations du processus émotionnel dans lequel le corps occupe une place importante. Le sujet qui vit une expérience émotionnelle, réagit corporellement et c’est de la perception de cet état corporel que naîtra l’émotion (James, 1984), (Lange, 1922). On remarquera toutefois que lorsque ces modélisations restent inscrites dans la conception dualiste qui oppose l’esprit et le corps, elles suscitent des débats qui s’épuisent contre le vieux problème de la poule et de l’œuf. Le grand physiologiste américain Cannon dont le nom reste surtout attaché à la théorie de l’homéostasie, va, par exemple, défendre l’idée que c’est la perception du contexte environnemental (et non celle de l’état corporel) qui va déterminer l’émotion (Cannon, 1929).

4Ces défricheurs ouvrent cependant la voie vers un dépassement de ce paradoxe. C’est surtout avec les théories de l’autopoïèse (Maturana, Varela, 1980) puis de l’enaction (Varela, 1989) que les apories des courants durs des sciences cognitives seront dépassées et que seront conçus des modèles qui permettent de comprendre comment l’évolution d’un organisme avec son milieu peut se réaliser sans passer par la « représentation », ni par les catégories classiques « sujet-objet », « dedans-dehors » ou « homme-monde ». L’enaction se présente comme une conception incarnée de la cognition. Elle se définit comme émergence d’un monde et d’un sujet à l’issue de leur « couplage structurel ». Ce faisant, elle remet le corps au centre de la rencontre « homme-environnement » :

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« […] la cognition dépend des types d’expériences qui découlent du fait d’avoir un corps doté de diverses capacités sensori-motrices ; […] nous voulons souligner une fois de plus que les processus sensoriels et moteurs, la perception et l’action sont fondamentalement inséparables de la cognition vécue. » (Varela, Thompson et Rosch, 1993, 234.)

En psychologie clinique d’orientation psychanalytique

6Cette démarche heuristique [1] qui consiste à cheminer dans l’incertain et l’ambiguïté, en s’aidant de tous les signes que l’on peut reconnaître et utiliser au mieux tout en respectant le fonctionnement de l’humain, la psychologie clinique d’orientation freudienne, sous l’influence des travaux de l’Ecole Hongroise de Psychanalyse, de l’Ecole de Pathoanalyse de Louvain, de ceux de Winnicott et de ceux de P. Aulagnier, l’a aussi mise en œuvre. Cela l’a conduite à réhabiliter un certain « savoir sensoriel » du corps que la psychanalyse qui s’en tient à la parole et aux effets de l’interprétation symbolique, avait insuffisamment exploité.

7Ce « savoir sensoriel » du corps s’exprime par un contact et par une dynamique émergente spécifiques.

8« Au commencement est le contact », tel est le postulat de l’Ecole de Pathoanalyse de Louvain, reprenant la notion de contact créée par l’Ecole Hongroise de Psychanalyse [2]. Elle défend en effet l’idée que le devenir humain n’est pas seulement gouverné par une psyché constituée de représentations mais également par une dynamique non représentationnelle. Le « bain de langage » dans lequel le nouveau-né se trouve immergé serait, pour les tenants de cette école, plus structurant par sa qualité d’enveloppement que par sa fonction signifiante : le bébé est d’abord caressé par la musique du verbe avant d’être épinglé par sa signifiance. Ainsi, selon cette mise en perspective, le tout premier rapport au monde est-il avant tout une expérience du contact avec une forme d’altérité. Un contact qui s’enacte, dirons-nous, porté par une dynamique du rapprochement (ou de l’éloignement si la possibilité de la rencontre est sentie par le sujet comme désagréable voire dangereuse). Ainsi, avant toute analyse du contexte dans lequel il se trouve, le corps « sent » et donc, en quelque sorte, » sait » ce qui est bon pour lui. Mieux encore, il peut, par ce mode de connaissance sensorielle, orienter la conduite humaine. Il en ressort que « sentir » et « se mouvoir » sont deux modalités fondamentales du corps par lesquelles celui-ci « décide » de ses investissements (pulsionnels) à venir. Autrement dit : le « sentir » porte[3] le corps à s’engager dans la relation au monde avec autrui.

9Avec son concept de « motricité primitive » (ou agressivité primitive), Winnicott ouvre également la voie d’une expression par le corps qui ne passe pas par la représentation (dont le langage est la quintessence). S’appuyant sur la conception freudienne de la décharge motrice du nouveau-né comme moyen d’expression de ses sentiments (Freud, 1911), il valide l’hypothèse d’une motricité primitive issue d’une organisation « instinctuelle », antérieure et différente de l’agressivité réactionnelle issue du développement du moi et ontologiquement antérieure à la différenciation du ça et du moi ; donc antérieure au processus de représentation. Il situe l’origine de cette agressivité dans les mouvements du fœtus, c’est-à-dire dans la motricité, à laquelle il ajoute « les éléments sensoriels correspondants » (Winnicott, 1958). Il précise ensuite que cette motricité des premiers mois de la vie va partiellement s’intégrer dans l’expérience pulsionnelle libidinale alors que l’autre partie va persister la vie durant sans s’y confondre sous la forme de la spontanéité (ou créativité).

10Le rapport d’équivalence qu’il établit entre « motricité primitive » et « spontanéité, créativité » répond à la question de savoir à quelle fin peut être utile cette part de la motricité qui ne passe pas dans la libido. Lorsqu’on lit Winnicott, on comprend que le corps tient le premier rôle (et chronologiquement, et hiérarchiquement) dans l’expérience de la rencontre de l’homme avec l’altérité. Car le corps « décide » si celle-ci s’engage ou non. Ainsi, l’exercice « sensorimoteur » du corps permet à l’homme de se construire comme sujet.

11Aulagnier, quant à elle, va imposer le mot de « pictogramme » pour modéliser les impressions pré psychiques nées de la rencontre d’altérité. Ce terme désigne une trace, comme une « touche » de peinture sur une toile. De touche en touche, une composition se dessine ; un paysage impressionniste émerge d’un fond originaire. Ce phénomène sensible, la psychanalyste l’a conceptualisé, aux confins de la vie psychique représentationnelle, sous la forme du processus originaire (Aulagnier, 1975). Processus émergent de toute première importance, il est, avec ses pictogrammes, le moins évident des trois processus de mise en sens à appréhender pour la psychologie : il est le plus intime, le plus fondamental régime de signes de la vie psychique. Dans l’opération de co-appréhension du monde pour un sujet, il présente, aux débuts de la vie psychique et tout au long de l’existence, la possibilité de délivrer un « sens du sensible » (un sens originaire), indépendant de l’action des deux autres régimes de signes imaginaire et symbolique. Par sa nature sensible (non représentationnelle) et sa dynamique d’auto-engendrement, il « donne le ton » au traitement psychique que nous réalisons de notre rapport au monde. Il donne à l’homme son assiette (notre socle, notre base d’appui) pour la vie relationnelle humaine ainsi que du style à sa cognition. Proto-organisation du rapport de l’homme à l’altérité, il participe très activement à l’élaboration et au déploiement d’une climatique de la représentation en transmettant à cette dernière sa puissance de surrection, son énergie jaillissante.

12Désormais, la psychanalyse freudienne qui avait conçu le corps comme la source somatique du concept-limite de pulsion, va cohabiter avec l’hypothèse audacieuse qui conçoit le corps comme le lieu d’émergence de la conduite humaine créatrice. Pour autant, cette hypothèse reste insuffisamment mise à l’épreuve, tant la psychanalyse cherche à représenter dans le langage ; cette mise à l’épreuve se fait attendre d’autant plus que la clinique des problématiques actuelles pointe chaque jour l’importance du rôle que joue le corps dans la régulation du rapport que l’homme entretient avec le monde et avec autrui.

Comment la clinique de la vie normale éclaire un « savoir-faire » du corps-en-mouvement

13Comme ce fut le cas pour de nombreux chercheurs et non des moindres, avant nous [4], l’étude psychologique d’un phénomène de la vie normale – l’état de performance – chez des sportifs de haut niveau (Moraguès, 2003a), chez des artistes (Leroy-Viémon, 1996) et chez des traders en salle de marché (Birouste, Leroy-Viémon, 1996) nous a permis de mettre en évidence un « savoir-faire » du corps-en-mouvement qui joue un rôle central, par son absence même, dans la destinée psychopathologique. Notamment dans l’expérience psychotique (Leroy-Viémon et Gal, 2008), dans le psychotraumatisme (Moraguès, 2003b) et dans la dépression (Leroy-Viémon, Moraguès et Gal, 2002).

14En effet, en étudiant des athlètes de haut niveau capables de performances sportives, en cherchant avec certains d’entre eux les conditions psychologiques qui allaient optimaliser cette performance, en en accompagnant d’autres à renouer avec cet état, nous avons découvert et modélisé un mode original d’être-au-monde qui ne passe pas par l’activité psychique de mise en représentation mais dépend d’une organisation spécifique du corporel. Les données cliniques recueillies auprès de ces sportifs montrent que dans certaines conditions, durant un temps limité, une manifestation corporelle s’effectue en marge du penser (Moraguès, 2003a, 23). La précision et la fluidité du geste technique, les capacités d’anticipation, le placement judicieux quasi intuitif sur le terrain, la façon de « sentir » le co-équipier ou l’adversaire, de s’articuler au premier ou de se démarquer du second, en sont autant d’exemples.

15Ce « savoir-faire » du corps-en-mouvement rejoint des connaissances établies depuis bien longtemps dans la tradition philosophique orientale.

16Nous pouvons interpréter l’art du thé, par exemple, comme un mode d’être au monde enacté par l’intelligence du corps-en-mouvement. Cet art connut son apogée en Chine, sous les Song, où il devint une voie de réalisation de soi. Il se perpétua au Japon, à partir du XIIIe siècle, où il fonda la « voie du thé » ou chado. La cérémonie du thé est vécue dans un espace particulier, la Chambre de thé ou sukiya. Tout, dans cette Chambre de thé, appelle le corps au mouvement : il faut franchir un portique d’entrée qui crée une rupture avec le monde quotidien, puis changer de tenue, pénétrer dans un jardin, emprunter une allée herbue en marchant sur les pierres qui émergent de l’herbe, atteindre une fontaine où se purifier les mains, s’asseoir enfin sur un petit banc où l’on attend d’être appelé… Tout, dans la cérémonie du thé, invite le corps au parcours, pour préparer l’esprit au dépaysement, pour l’inciter à se vider de toute pensée. Dépouillé à l’extrême et presque vide, le trajet réalisé par le corps-en-mouvement appelle l’esprit à faire le vide en soi. Ce travail de lâcher prise qui passe par le mouvement corporel est, on l’aura compris, plus intérieur (pré psychique) que musculaire. Il va s’accomplir dans l’action de boire le thé :

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« La première tasse humecte ma lèvre et mon gosier, la seconde rompt ma solitude, la troisième pénètre dans mes entrailles et y remue des milliers d’idéographies étranges, la quatrième me procure une légère transpiration, et tout le mauvais de ma vie s’en va à travers mes pores, à la cinquième tasse, je me sens purifié ; la sixième m’emporte dans le royaume des immortels. La septième ! Ah ! la septième…. mais je n’en puis boire davantage ! Je sens seulement le souffle du vent froid gonfler mes manches. Où est Horaisan[5] ? Ah ! laissez-moi monter sur cette douce brise et qu’elle m’y emporte. » Attribué au poète chinois Lotung, VIIIe siècle.

18Un autre exemple est livré par le philosophe allemand Herrigel. Cet auteur propose aux occidentaux une des premières approches du Zen qui illustre le « savoir-faire » spécifique du corps. (Herrigel, 1970). Dans son traité du « Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc », il décrit comment atteindre, dans la pratique du tir à l’arc, cet « état d’être » dans lequel nous reconnaissons l’état de performance. Il montre comment, dès qu’une pensée s’interpose dans l’esprit de l’archer -celle d’atteindre la cible-, celle-ci va compromettre « l’inconscience originelle » qui se trouvait jusque-là être un guide sûr pour réussir le tir. Le travail accompli par le corps-en-mouvement est d’un autre registre que le travail du penser. Une conception dualiste opposerait ces registres ; l’approche heuristique les intègre pour les faire converger vers le même but de la réalisation de soi.

19Mais nous ne sommes pas bouddhistes et quand bien même nous le serions, nous ne pouvons pas ignorer l’objection faite à Varela concernant sa théorie de l’enaction [6]. C’est pourquoi nous menons une étude clinique approfondie de notre objet de recherche dès lors qu’il touche aux dynamiques pré psychiques du corps-en-mouvement. Parmi les travaux que nous avons réalisés, nous choisissons de nous appuyer ici sur l’étude de la performance sportive menée par Moraguès (2003a), pour énoncer les quatre constantes caractéristiques de cet état particulier que l’on repère, plus largement, chez les personnes particulièrement créatives. Ces caractéristiques sont (Moraguès, 2003a, 23) :

  • La désactivation du penser. Les athlètes rencontrés témoignent du fait qu’il ne faut pas penser à ce que le corps fait ou doit faire sous peine de ne pas pouvoir accéder ou de voir se dissiper l’état de performance. Telle nageuse en témoigne :
    « Je sais quand ça ne va pas, quand je me sens mal dans l’eau, je pense aux mouvements que je dois faire et à partir de là, je suis comme un pantin désarticulé et je perds mes appuis. »
  • Le « savoir-faire » du corps en mouvement. Ce « savoir sensoriel » du corps semble moins s’opposer au « savoir représentationnel » construit par le travail psychique que se proposer comme un mode à part entière qui permet à l’homme d’appréhender son rapport à l’environnement. Le corps-en-mouvement se montre effectivement capable d’intégrer aisément les signes du contexte et d’y répondre en déployant une incroyable habileté.
  • Une spatio-temporalité spécifique qui s’exprime selon une dialectique du proche et du lointain. Strictement liée au corps-en-mouvement, la temporalité est sans rapport avec les temporalités de l’imaginaire et du symbolique. Pour ce skieur, elle est comme dilatée :
    « J’ai l’impression de sentir chaque frémissement de la neige crisser dans ses moindres cristaux comme si chaque fraction de seconde durait plusieurs minutes. »
    Pour cette coureuse de fond, la temporalité du corps-en-mouvement apparaît, à l’inverse, contractée :
    « J’ai couru 2 h 18 mais je n’ai pas vu le temps passer ! C’est comme si ça avait duré quelques minutes… ».
    La temporalité ainsi convoquée permet de comprendre que le mouvement vécu ne se réduit évidemment pas au déplacement du corps d’un point à un autre. Le temps est devenue une durée vécue corporellement et l’espace ouvert par cette expérience vécue corporellement est organisé autrement que ne l’est l’espace orienté de la géographie. Ce qui est lointain sur la carte peut devenir notre proche (ou notre prochain) (Ricœur, 1990) et inversement : nous pouvons, dans ce registre, nous sentir très éloignés de notre voisin… Le corps qui « sait par le sentir » redistribue les données universelles de la carte pour mettre en forme le paysage relationnel intime du sujet (Straus, 1935).
  • L’émergence d’une densité existentielle. Vivre l’expérience corporelle de l’état de performance est qualifié de « vital pour l’équilibre psychique » par les athlètes rencontrés. Pour eux, l’accès à cette disponibilité du corps, à cette présence existentielle qui émerge du corps en mouvement, constitue fondamentalement leur mode d’exister en le monde avec autrui. Si ce mode résiste à l’analyse, il se fait toutefois sentir comme « juste », adapté au contexte », « en respect d’autrui » ; nous le qualifions « d’éthique » (Levinas, 1979).
L’étude approfondie de l’état de performance chez des personnes créatives, c’est-à-dire capables de tracer avec confiance leur route singulière dans l’existence, nous a conduit à étudier les notions et concepts phénoménologiques qui permettent de pousser plus avant l’élaboration de la connaissance sur ce « savoir-faire » du corps.

Comment la phénoménologie propose une compréhension de « l’être homme » qui s’appuie sur le « savoir faire » du corps

20Les apports principaux de la phénoménologie résident dans l’adoption de ses postulats qui permettent d’accomplir la rupture épistémologique que l’objet d’étude demandait pour se livrer à la connaissance psychologique, et dans l’emploi du concept de « Sentir » à partir duquel s’élabore la modélisation du phénomène qui nous intéresse. Nous présenterons, pour finir, un exemple d’application psychothérapeutique pouvant en découler.

Les postulats de la phénoménologie

21La phénoménologie est une discipline philosophique, inaugurée par cinq leçons prononcées par Husserl en 1970. Il s’agit d’une science qui s’intéresse au phénomène c’est-à-dire à l’apparaître des choses et du monde, tel qu’il s’annonce lui-même à la conscience (Husserl, 1970). De ce point de vue, l’apparaître est une dimension essentielle de l’existence et donc de l’être puisque « être » exprime, dans le mouvement même de son apparition, l’acte d’exister-en-le-monde. La phénoménologie peut donc se définir comme la «science des phénomènes de la conscience», une science de l’émergence, de l’immédiat, de ce qui se donne. Elle exprime la plus haute exigence de la pensée qui est de vouloir dire ce qui est, en interrogeant le monde à partir de lui-même. Elle questionne la manifestation des choses, du Monde, et de soi-même dans la rencontre de ce Monde ; un monde qui est moins « notre monde singulier », notre « réalité psychique » que le Monde Commun dans lequel nous nous tenons avec autrui ; une « réalité psychique partagée » en quelque sorte, à l’intersection de notre réalité psychique et de celle d’autrui. En résumé, la phénoménologie propose une compréhension de l’unité du mouvement par lequel l’homme vise le monde et du mouvement par lequel le monde s’annonce à l’homme (Housset, 2000).

22Cette science a toujours refusé de se constituer en système. Elle n’est pas une théorie supplémentaire qui viendrait proposer ses termes propres à ce qui est élaboré par d’autres disciplines. Elle ne prétend pas expliquer la conduite humaine, par exemple, davantage ou autrement que ne le fait la psychologie d’orientation psychanalytique. Elle est fondamentalement une méthode (methodos signifie proprement « cheminement ») qui propose d’éclaircir cette conduite en faisant apparaître l’essence de l’être chez l’homme (ou chez l’homme malade si l’on se situe dans le champ de la psychopathologie). Son attitude répond au postulat de l’anthropologie philosophique qui pose que l’interrogation anthropologique conserve toujours à la vue la structure totale de « l’être homme » (Binswanger, 1947). Celui-ci n’est plus appréhendé sur la base de telle ou telle théorie (biologique, psychologique, etc.) mais en amont de toute théorie, sur la base du dégagement purement phénoménologique de sa structure totale. Autrement dit, sur la manière dont il se tient-là, en le monde ; sur la base de son « être-là » : en allemand, son Dasein ; en français, sa présence. Ainsi, essentiellement, l’homme est « en-le-monde ». Et cela ne signifie pas simplement « être une partie du monde » ou « appartenir au monde » mais « donner sens au monde » ; c’est-à-dire s’éveiller à la présence du monde comme totalité. Il ne s’agit pas de devenir conscient de la « totalité du monde » ce qui est impossible et insensé mais de devenir conscient du « monde comme totalité, comme infinie présence » [7] (Housset, 2000, 19). C’est ainsi que l’attitude phénoménologique éclaircit le rapport de l’homme à son environnement.

23De cette attitude qui ne se veut pas théorie, est née, chez Binswanger, en 1947, l’idée d’une clinique phénoménologique que l’on peut concevoir comme l’application de l’attitude phénoménologique à la démarche de soin psychique. Dans ce cadre, la phénoménologie propose des outils et une grille d’intelligibilité pour comprendre la conduite humaine et en traiter les disproportions. Un autre postulat de la phénoménologie qui pose que l’homme devient homme dans le rapport à l’altérité, s’offre comme une base d’appui centrale pour le clinicien phénoménologue (Binswanger, 1947). Celui-ci est attentif à la manière même dont le patient se tient, se meut, « fait avec » l’autre (le thérapeute en l’occurrence), dans l’espace-temps de la rencontre. Ce point de vue est pertinent au regard de notre propos car, outre l’éclaircissement apporté sur le rôle du corps dans le devenir homme, il ouvre également des pistes de réflexion et de travail sur le rôle du corps comme levier de changement en psychothérapie.

24Pour conclure cette présentation, certes trop rapide, de l’approche phénoménologique, nous dirons que la phénoménologie s’appuie sur la dynamique qui émerge du corps-en-mouvement, comprise comme dynamique existentielle, Dasein, dans la rencontre avec l’altérité (Jonckheere, 1998). La Daseinanalyse de Binswanger, quant à elle, est l’analyse des dimensions selon lesquelles un homme existe, c’est-à-dire, habite cette rencontre. Pour nous, cliniciens, cette rencontre se présente comme l’espace privilégié pour le déploiement de formes non (encore) représentées (certains psychanalystes disent primitives) de l’expression humaine « toujours déjà » relationnelle !

Le « Sentir »

25Nous avons vu, avec l’exemple de la performance sportive, que le sentir et le mouvement sont deux modalités dynamiques essentielles (ontologiques et structurales) par lesquelles le corps exprime ce qu’il anticipe du rapport à l’autre. Ces modalités relèvent, en phénoménologie, du registre du « Sentir ». En fait, « Sentir » et « se mouvoir » sont fondamentalement unis, explique Straus (1935). Il donne cet exemple simple du petit enfant qui, spontanément, sautille au rythme d’une polka ou est entraîné par la musique d’une marche. D’une manière générale, l’unité du Sentir et du mouvement n’est pas seulement limitée à la danse, mais inclut au contraire tout sentir et tout mouvement (Straus, 1935). Pour l’homme, faire l’expérience du monde, implique forcément le « se mouvoir » dans l’approche ou l’éloignement. Straus rappelle que si, dans son rapport à l’objet, tel que le conçoit la psychanalyse, le sujet sentant peut se représenter une chose et la qualifier par sa couleur, sa grandeur, son poids (des propriétés qui toutes se réfèrent à la chose même) pour autant, cela ne dit rien du rapport de l’homme à cette chose, c’est-à-dire du point de vue de la possibilité de faire Monde Commun avec elle. Pour comprendre ce qui se joue du côté du lien enacté qui ne passe pas par la représentation, il faut considérer que cette chose ne peut être attrayante, pour un homme, que s’il peut s’approcher d’elle ou que si la chose attrayante peut approcher de lui. Autrement dit, le rapport à l’altérité est fondamentalement gouverné par la possibilité de l’approche :

« Ce qui est attrayant et ce qui est effrayant et, par voie de conséquence, l’acte de s’en approcher ou de s’en éloigner, ne peut être vécu que par un être qui se vit lui-même comme un être en devenir », insiste Straus (1935, 279).
Pour résumer, nous dirons que l’attitude phénoménologique dévoile au psychologue clinicien le niveau anthropologique (hors représentation) du rapport corporel ou sensible de l’homme à son environnement. Elle lui offre des notions et des concepts qui permettent de qualifier les dynamiques en jeu dans ce registre : la dynamique du « Sentir » par le contact et la présence et celle du « se mouvoir » par l’approche. L’attitude phénoménologique donne ainsi à comprendre la relation d’inconnu, chère à la psychanalyse, sous un autre jour : celui du rapport à une altérité dans son mouvement d’approche même. Une altérité non encore représentable mais déjà phénoménisable : qui se fait moins connaître par l’expérience de la séparation, que sentir et éprouver par sa présence touchante, enveloppante, pénétrante. Une altérité, ainsi abordée et accueillie par l’homme, sera reprise, sans heurt, par la suite, dans une expérience d’autrui. Dans le pli de la rencontre d’altérité, les formes primitives d’approche, de contact et d’élan, par le climat d’ouverture et d’accueil qu’elles délivrent, donneront, par la suite, force, énergie et puissance de conviction au registre de la représentation dont le langage figure la production la plus aboutie. Mais dans l’immédiat, voyons comment cette capacité émergente du corps peut être convoquée avec profit dans l’espace psychothérapeutique.

De la clinique de la vie normale à la clinique de la vie pathologique

26Nous avons transféré ce que la clinique de la vie normale nous a appris concernant la capacité du corps en mouvement à faire consister le sentiment d’exister du sujet, dans les champs de la vie pathologique où celui-ci faisait défaut. C’est pourquoi notre expérience clinique s’est surtout déployée dans les champs de la psychose, du psychotraumatisme et du vieillissement ; des champs qui se trouvent naturellement traversés par la problématique de la dépression qui se traduit chez le sujet, sur le plan de la dynamique corporelle, par un retrait de la vie relationnelle.

27Dans ces champs, nous avons proposé aux populations concernées un dispositif psychothérapeutique centré sur la capacité « sensible » d’anticipation et d’orientation du corps dans le rapport à l’environnement. L’objectif général d’un tel dispositif est de s’appuyer sur la dynamique émergente du corps qui s’énacte en dynamique existentielle et s’incarne dans une décision propre, pouvant même se manifester dans une action singulière, par laquelle le sujet affirme sa position d’homme libre et autonome en le monde et en responsabilité d’autrui. Nous allons illustrer notre « méthode enactive » avec l’exemple de la prise en charge de personnes atteintes par le VIH (Leroy-Viémon, Moraguès, Gal, 2002).

La dépression post-traumatique à l’annonce de la contamination et l’échec du projet de réinsertion professionnelle

La demande de terrain que l’association AIDES nous a formulée était d’apporter une aide psychologique aux personnes atteintes du VIH pour faciliter leur réinsertion professionnelle. Avec l’arrivée des trithérapies, beaucoup d’entre elles qui avaient cessé le travail, se voyaient dans la capacité de reprendre leur activité. Pourtant les formations professionnelles de remise à niveau ou de reconversion proposées par AIDES, après une première phase de forte fréquentation, étaient assez vite désaffectées.
Notre analyse du problème de terrain montra que l’arrivée des trithérapies, en mettant à distance le risque létal réel de la maladie, révélait d’autres obstacles à l’insertion professionnelle : des difficultés d’ordre psychologique, de nature intra psychique qui auraient imposé aux patients, dans le cadre des prises en charge courantes, un travail psychique pour élaborer les nouvelles représentations qui fondent tout projet de vie sociale. Par ailleurs, la paralysie des processus représentationnels conséquente à l’annonce de la contamination par le VIH (celle-ci jouant le rôle d’accident traumatique) persistait. Dans ces conditions, un dispositif de facture classique, sollicitant un travail psychique axé sur les représentations se serait avéré, d’une manière ou d’une autre, voué au mésusage de la part des personnes à qui il aurait été proposé. Si le constat de désaffection établi par AIDES en était déjà une illustration, d’autres travaux, dans d’autres champs, témoignaient également du même écueil (Coudin, 2004).

S’appuyer sur le « savoir faire » du corps-en-mouvement pour (re)trouver un cap

28Les premiers entretiens cliniques menés avec les patients ont révélé, dans leur conduite ordinaire, la présence sporadique de « stratégies spontanées » capables de déployer un sentiment d’exister en le monde. Ces productions présentaient toutes les caractéristiques de l’état de performance étudié précédemment. Nous les avons interprétées comme un recours spontané au « savoir faire » du corps lorsque l’élaboration représentationnelle s’avérait entravée, voire impossible. Notre hypothèse pratique découlera de cette compréhension. Elle pose que l’activation du « savoir faire » corporel se présente comme la base de suppléance et d’étayage qui va permettre :

  • de soutenir la dynamique existentielle émergente durant la difficile et douloureuse période d’inhibition de l’activité représentationnelle ;
  • de faciliter la prise de décision propre par laquelle le patient enacte sa nouvelle position sujet en le monde ; autrement dit (re)trouve un cap pour son existence.
À partir de là, nous proposons un dispositif psychothérapeutique axé sur la dynamique émergente du corps. Il se compose de plusieurs instances qui sont choisies pour leur capacité à activer le processus originaire via l’engagement corporel et la créativité, ainsi que pour leur capacité à décentrer le participant du versant représentationnel. Avec les patients atteints par le VIH, le dispositif est constitué de trois instances : le psychodrame existentiel animé par deux psychologues cliniciens et un observateur étudiant en Master de psychologie et deux ateliers d’expression (un atelier vidéo animé par une vidéaste et un atelier d’écriture animé par un écrivain). Ces trois instances mettent l’accent sur le jouer (le playing structurant de Winnicott (1971)), le plaisir pris à l’échange (nous proposons des instances groupales) et la créativité émergente du corps-en-mouvement (Leroy-Viémon, Moraguès, Gal, 2002, 25-29).

Le chemin pour devenir soi, la décision propre du sujet et l’enaction du soi dans une modalité d’action singulière

Les résultats obtenus tendent à valider l’hypothèse pratique et, plus largement, accréditent le pouvoir fondateur du corps-en-mouvement pour la promotion d’une position sujet équilibrée et éthique. Concernant les patients que nous a confiés AIDES, nous constatons que leur dynamique existentielle est relancée avec constance. Cela s’exprime dans des créations singulières de lien social, non sans rapport avec les stratégies spontanées corporelles manifestées respectivement par les uns et les autres, comme si, chez chacun, le pli pris par le sentir se formant très tôt, les formes à venir n’étaient que des développements originaux issus de ce pli initial…
Tel patient dont la stratégie spontanée consistait à contempler le miroitement de la lumière à travers des morceaux de verre, s’engage dans une activité, non lucrative puis rémunérée par la suite, de restauration de vitraux. Telle autre enchaînera une activité quotidienne d’accompagnement (d’enfants pour les trajets domicile-école et pour l’aide aux devoirs et d’une personne âgée pendant le temps scolaire) avec le métier d’auxiliaire de vie. Chaque initiative s’inscrit avec fluidité. Elle est totalement assumée par son auteur. Elle porte en elle une logique profonde et convaincante pour celui qui l’enacte comme pour l’observateur extérieur : probablement grâce à cette logique de cohérence propre aux dynamiques émergentes (Varela, F.J, Thompson E., Rosch E., 1993). Chaque initiative emporte l’adhésion de l’entourage et déclenche des synergies heureuses : probablement grâce au procès d’auto-engendrement et à sa logique de charge (Aulagnier, 1975) qui, à l’inverse la logique de décharge des processus primaire et secondaire, suscite, toujours plus avant, le goût de « faire-avec» autrui.

L’objet de la méthode enactive

29Nous voulons insister sur l’originalité de la méthode enactive qui prend en compte le pouvoir créatif et structurant du corps-en-mouvement pour le devenir sujet. Il s’agit d’une démarche récente qui doit son avènement à plusieurs facteurs :

  • Une rupture épistémologique qui surpasse la conception dualiste où le corps restait « bête »,
  • Des opportunités que la clinique de la vie normale propose à la clinique de la vie psychopathologique,
  • Des notions et des concepts issus de disciplines affines à la psychologie clinique, notamment les Sciences cognitives et surtout la phénoménologie, pour dépasser l’aporie du corps conçu comme source et limite du pulsionnel en psychanalyse.
Une fois posé le cadre épistémologique qui accueille cette conception dynamique et auto-organisationnelle du corps et permet de modéliser la dynamique profonde, pré psychologique de la relation humaine, nous proposons de poursuivre la réflexion sur le rôle pré et per formateur du corps du praticien engagé dans la rencontre clinique. Nous gageons que ce travail précisera à bon escient ce qu’il est de « la position active » du psychologue clinicien.

Bibliographie

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Mots-clés éditeurs : corps en mouvement, démarche heuristique, enaction, état de performance, phénoménologie, psychothérapie

Date de mise en ligne : 14/03/2008

https://doi.org/10.3917/cpc.030.0091