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Du dehors au-dedans. Les transformations des représentations corporelles du xvie au xxe siècle. L’exemple de la paume et du tennis

Pages 177 à 186

Citer cet article


  • Peter, J.-M.
(2014). Du dehors au-dedans. Les transformations des représentations corporelles du xvie au xxe siècle. L’exemple de la paume et du tennis. Corps, 12(1), 177-186. https://doi.org/10.3917/corp1.012.0177.

  • Peter, Jean-Michel.
« Du dehors au-dedans. Les transformations des représentations corporelles du xvie au xxe siècle. L’exemple de la paume et du tennis ». Corps, 2014/1 N° 12, 2014. p.177-186. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-corps-2014-1-page-177?lang=fr.

  • PETER, Jean-Michel,
2014. Du dehors au-dedans. Les transformations des représentations corporelles du xvie au xxe siècle. L’exemple de la paume et du tennis. Corps, 2014/1 N° 12, p.177-186. DOI : 10.3917/corp1.012.0177. URL : https://shs.cairn.info/revue-corps-2014-1-page-177?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/corp1.012.0177


Notes

  • [1]
    L’avantage au jeu de paume ou au tennis est obtenu par l’un des joueurs lorsque le score est à 40 A ou égalité. Avant de gagner un jeu avec deux points d’écart, il y a avantage au-dedans ou au service lorsque le serveur gagne ce point et avantage dehors dans le cas inverse. Dans cet article nous jouons avec cette métaphore pour illustrer la problématique développée par Georges Vigarello dans son séminaire à l’EHESS, c’est-à-dire observer les changements historiques des regards portés sur le corps, à la croisée de l’enveloppe individuelle et de l’expérience sociale. Indubitablement au xxe siècle, s’opère une mutation du regard avec les avancées de la médecine ou de la psychologie, c’est l’émergence du sensible et du dedans. Jusque là, il y avait une certaine résistance à appréhender un intérieur jugé mystérieux, d’où un avantage porté au dehors. uhttp://www.ehess.fr/fr/enseignement/enseignements/2012/ue/145/
  • [2]
    Bellot (1745). La Paume est-elle un préservatif contre le rhumatisme ? Thèse de Médecine soutenue le 1er avril 1745, dans les écoles de médecine de Paris. Cité par le Dr.Bajot, in Éloge de la paume et ses avantages, Op.cit ; (1854), extraits p. 103, 105, 113 et 123.
  • [3]
    Payn F.W. (1906), Secrets of lawn tennis. New York : Charles Scribner’s sons. “The great question as to the effects of physical exercise on the reflective faculties… As regards the cerebral effects of law tennis, I have observed one definitive fact in my own experience… One’s perception were immeasurably clearer and stronger than usual… The favourite athletics of to-day demand coolness, self-knowledge, self-reliance. They often demand the ability to work with others, power of combination, readiness to subordinate individual impulses, selfish desires… these are all qualities useful in any profession they are oh the highest value ; and it cannot be gainsaid that is the normal effect of certain kinds of athletic sports to develop theses qualities” p. 7 et p. 11

Introduction

1Au xvie siècle, l’italien Balthazar Castiglione entrevoit le jeu de paume comme un noble exercice fort convenable à l’apparat du courtisan (Castiglione, 1528). L’avantage est au dehors et au paraître. 350 ans plus tard, à la Belle Époque, Guy de Maupassant décrit avec truculence un nouveau jeu à la mode, le lawn tennis, où émerge l’évocation de nouvelles formes de sensibilité (Maupassant, 1889). Apparaît alors un travail psychologique inédit, voire une forme d’introspection, mentionnée dans les discours de certains champions de tennis du début du xxe siècle. L’évolution de ces discours sur les expériences corporelles est à rapprocher du processus de « subjectivation » mis en évidence par Michel Foucault dans « Le souci de soi », c’est-à-dire une intensification du rapport à soi par lequel on se constitue comme sujet de ses actes (Foucault, 1984). Pour le joueur de tennis moderne, la notion de maîtrise corporelle par un entraînement assidu, renvoie à l’idée selon laquelle un travail inédit sur les émotions participe à une meilleure maîtrise technique de son corps. In fine, derrière une généalogie apparente entre la paume et le tennis, on peut repérer trois scansions, révélatrices de changements culturels profonds dans la manière de vivre des expériences corporelles. La première est l’apparence, la manière de se mettre en scène à la Renaissance. C’est une certaine façon de se présenter et d’avoir une image du dehors, de ce que l’on représente, « l’effet » que l’on veut produire socialement. La deuxième à partir du xviiie siècle est concomitante à l’intérêt de connaître plus précisément la machinerie humaine, ses entrailles, afin de mieux la maîtriser en termes de physiologie médicale. On s’intéresse progressivement au-dedans. La troisième, émergeant à la fin du xixe siècle, est la façon dont on ressent des états psychologiques favorables. Progressivement, on ne peut pas imaginer pratiquer une activité sportive sans faire référence au contrôle des flux informationnels qui passent par le corps. L’individu intériorise beaucoup plus ses expériences corporelles qu’il ne le faisait auparavant et cela aboutit à des pratiques inédites de techniques de concentration, d’auscultation de soi (Andrieu, 1999). Actuellement, nous vivons une période où les expériences corporelles renvoient à une représentation d’un corps fondée sur une perception plus fine des sensations et émotions, avec un avantage incontestable au dedans [1].

De la renaissance au xviiie siècle, un corps maîtrisé et mesuré, avantage au dehors

2À la Renaissance, apparaît une première inflexion sur la prise en compte du jeu de paume comme moyen de formation dans l’élaboration d’une morale du jeu et d’un savoir jouer. La culture est comprise comme un exercice de l’esprit et des manières, introduites par voie savante. L’idée de culture se perçoit comme culture de l’homme par l’homme. Les humanistes de cette période s’efforcent d’accorder à l’exercice physique et au jeu de paume des vertus pédagogiques. Le jeu fait partie d’un équilibre dans l’éducation, et n’est pas seulement futilité et perte de temps. Dans son programme éducatif, Rabelais ne se contente pas de prendre en compte les jeux et leur prodigieuse extension, mais il a soin aussi de récupérer tous les jeux susceptibles de favoriser la réflexion. Le temps de jeu serait un temps de perfectionnement pendant lequel le gentilhomme peut acquérir des compétences nécessaires à ses futures fonctions (Rabelais, 1535). Dans la formation de Gargantua, le jeu de paume et les jeux d’armes préparent le corps aux labeurs, et facilitent les travaux de son esprit : « Ils jouaient à la balle, à la paume, au ballon à trois, s’exerçant élégamment les corps, comme ils s’étaient auparavant exercé les âmes. » (Rabelais, 1995 : 195) Dans l’art d’être courtisan, le jeu de paume est conçu comme un noble exercice fort convenable, respectant la prestance digne des gentilshommes : « Car on y voit très bien l’harmonie du corps, la promptitude et la souplesse de chaque membre, et presque tout ce qui se révèle dans les autres exercices. » (Castiglione, 1528 : 49) À la même époque, Erasme considère que l’enfance est la période idéale pour acquérir les bases de la sagesse et de la piété. Son « Traité de civilité puérile » est un véritable manuel de sociabilité ou de savoir vivre, il place la civilité au rang de la piété, des belles lettres et des devoirs de la vie. Il s’agit de conformer l’esprit et le corps afin de l’ajuster à une société évidemment vertueuse (Erasme, 1524 : 7). Il porte sur tous les aspects de la représentation et d’une étiquette minutieuse. Les grands textes éducatifs de princes de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance sont à cet égard très normatifs, au service de la prestance et du prestige (Meyer, 2004 : 121 ; Mehl, 1987). Le caractère ludique de la paume est souvent gommé, au profit de règles et d’une morale qui viennent conformer ou « corseter » le caractère spontané sinon « turbulent » de ce jeu (Mehl, 1990 : 464). Alors qu’à l’inverse, la fonction principale des jeux dans le milieu rural, dont fait partie la longue paume, est principalement rituelle et festive. Pour les classes sociales populaires, les jeux contribuent au fonctionnement et à la cohérence du groupe social d’appartenance (Mehl, 1993). Par contre, pour les milieux aristocratiques et les lettrés, la courte paume a quelques avantages dans la formation du gentilhomme et sa préparation aux arts de la guerre, comme nous l’indique Erasme dans l’un de ses colloques où dialoguent deux joueurs de paume (Erasme, 1524). Au nom d’une sociabilité nobiliaire et de la formation des élites, la pratique du jeu va être de plus en plus encadrée par une étiquette imposée pour un usage collectif de représentation tout en respectant les usages de civilité en adéquation avec les dogmes de la religion et de l’éducation dans l’esprit du xviie siècle (Mehl, 1987).

3Au xviiie et au début du xixe siècle, le jeu de paume se transforme en art et en propédeutique de la santé. Le jeu de paume se transforme et se rationalise, en même temps que se développent dans l’aristocratie, mais fort lentement, des exercices conformes aux représentations que l’époque se fait de la nature humaine et de la gymnastique du corps (Vigarello, 1978). Suite à la constitution en 1610 d’un corps de métier, sous le titre de Communauté des maîtres-paumiers, la technique de la paume commence à être décrite minutieusement, surtout dans ses outils, mais malheureusement peu dans sa gestualité. Les lois d’une mécanique naissante appliquées au corps s’imposent. Ce sont des modèles mécaniques appliqués à la description du corps (Guillerme, 1980). L’analyse que propose Jacques Guillerme permet de préciser l’existence d’un lien entre les pratiques des techniciens et des ingénieurs dans le développement d’une nouvelle manière de concevoir les pratiques corporelles. Le corps plus qu’avant, « devient objet de mesure et de recensement » (Vigarello, 2000 : 68). Ce qui se confirme dans un traité rédigé par un Maître paumier : « Tous les exercices du corps assujettis à des règles constantes, ont acquis à juste titre le nom d’Arts par excellence ; l’âme n’a besoin pour les exécuter, que des seuls ressorts du corps, aidés de quelques instruments. » (Garsault, 1767 : 111) En adoptant comme fondement la raison, les philosophes des Lumières pensent également que le travail intellectuel ne sera pas détourné de ses fonctions propres si le corps est maîtrisé. Les notions de surmenage, de fatigue, sont au centre du débat et il faut ménager un équilibre harmonieux entre deux formes d’exercices, musculaire et intellectuel, le premier n’étant d’ailleurs consenti que parce qu’il favorise le second. Le projet est associé aux idées de progrès, d’évolution, d’éducation qui sont au cœur de la pensée de cette époque. Les philosophes des Lumières prétendent apporter sur l’exercice physique les mêmes bouleversements que ceux qu’ils ont appliqués au savoir : le rendre éducatif et utile pour tous. L’ouvrage « Dissertation sur l’éducation physique des enfants depuis leur naissance jusqu’à l’âge de la puberté » de Ballexserd en 1762 peut être considéré comme le point de départ d’une réflexion sur le bien fondé d’une Éducation physique pour les enfants (Bernard, Pociello & Vigarello, 1975). C’est à cette époque, selon Georges Vigarello, que s’invente la responsabilité étatique du renforcement physique des populations, il s’agit d’éduquer le mouvement et de le corriger (Vigarello, 1978). Mais très souvent, à la place d’exercices jugés trop violents comme la paume, on préfère des exercices de gymnastique contrôlés, sous le regard et l’approbation d’un corps médical devenu plus présent (Brissaud, 1816).

Au xixe siècle : Une vision médicale et physiologique des corps, égalité

4Au cours du xviie et début du xixe siècle, la gymnastique thérapeutique s’est gagnée un public au nom de la santé des corps. Pour gagner l’opinion à la cause de la paume, le discours technique du jeu s’allie aux avancées de la médecine, en se servant des thèses hygiénistes et thérapeutiques en vogue à cette époque. « Le jeu de paume permet d’acquérir une santé robuste et une agilité nécessaire dans le cours de la vie » (Garsault, 1767 : iii). Il permet au corps de se conserver, et de fournir à l’exercice de l’esprit un appui solide (Bellot, 1745). Les médecins, après avoir condamné les exercices, tentent de réhabiliter les jeux comme la paume. La paume est « un jeu complet où on exerce toutes les parties du corps, la tête, les yeux, le cou, le dos, les bras, les jambes, sans compter les parties internes du corps comme les poumons » (Tissot, 1780 : 430). Le jeu de paume « c’est le jeu le plus utile à la santé, le plus noble, le plus séduisant et qui développe le mieux les grâces du corps », affirme Manevieux, dans la dédicace de son traité adressée à son Altesse Royale Monseigneur le Comte d’Artois (Manevieux, 1783 : Préface). La paume permet ainsi « de prolonger la vigueur et de reculer la vieillesse », en préservant des rhumatismes (Bajot, 1854 : 85). Les arguments du docteur Bajot pour vanter les mérites de la pratique de la Paume, à l’appui de thèses de médecine de cette période, insistent plus sur l’avantage des mouvements corporels et l’intensité des efforts qui provoquent transpiration et sueurs salutaires : « l’exercice, même violent, contribue à l’accroissement du corps. » (Bajot, 1854 : 151) Le jeu de paume est un divertissement permis et un auxiliaire puissant pour la santé, il faut seulement éviter l’excès. C’est la thèse soutenue par Bellot pour obtenir le titre de médecin à Paris en 1745 : « Il est également bon pour la santé de respirer un air pur et doux, et de commander aux affections de son âme, de manière à ne laisser ses facultés intellectuelles ni tomber dans l’engourdissement, ni se consumer par trop […] Moins le corps est sujet à la pléthore, mieux il se porte. L’exercice la diminue : il est facile d’en déduire la conséquence […] Donc la paume est un préservatif contre le rhumatisme. » (Bellot [2], 1745) Ce discours hygiéniste sur les avantages de la paume perdure jusqu’à la fin du xixe siècle. Le docteur Lagrange en s’appuyant les dernières avancées scientifiques dans le domaine de la physiologie illustre bien cette thèse dans l’introduction pour un manuel de longue paume : « La longue paume est l’exercice physiologique par excellence. Elle produit tous les effets généraux du travail musculaire, c’est-à-dire qu’elle active la respiration, la circulation du sang et la nutrition […] Beaucoup de travail et peu d’efforts : telle serait en résumé la formule physiologique de ce jeu. » (Lagrange, 1891, 7-14) Néanmoins, Les discours hygiénistes pour imposer le jeu de paume dans la société française, en compétition avec les pratiques sportives naissantes, ne sont pas suffisants. Au contraire, on assiste à la Belle Époque au succès des activités sportives de plein air, dont le lawn tennis. Ces nouvelles pratiques participent, selon des valeurs plus conformes aux nouvelles mentalités et modes de vie, à une individualisation des pratiques et à un nouveau mode de gestion des expériences corporelles fondé sur le sensible.

À la Belle époque, emergence d’une nouvelle sensibilité corporelle, avantage au dedans

5À la fin du xixe siècle, apparaît une nouvelle morale de l’action que de nombreux prosélytes du sport ont su magnifier (Adam, 1907). La volonté de dépassement est évidente, chacun espère et tente de faire toujours mieux. C’est ainsi que le sportif se transcende, qu’il cherche à se singulariser et à chercher ses limites (Queval, 2004). Au tennis comme dans tous les autres sports, il faut, pour arriver, en dehors des qualités naturelles, posséder la ferme volonté de consacrer à l’entraînement une grande partie des instants dont on dispose. Il faut apprendre à être d’une correction parfaite et d’une impassibilité absolue : le « self control ». C’est un nouvel univers mental, avec ses impressions psychologiques comme la passion, l’angoisse, le stress, l’espérance, la joie, avec des valeurs ou des attitudes comme la recherche de l’excellence ou du dépassement de soi dans l’élaboration d’un nouveau style de vie et une morale de l’entraînement. Mais derrière cette morale de l’action, transparaît l’évocation d’une nouvelle sensibilité corporelle, que l’on peut décrypter dans l’univers romanesque de la partie de tennis décrite avec soin par Guy de Maupassant dans « Fort comme la mort ». L’écrivain évoque des émotions inédites, dont le jeu de tennis est ici le décor idéal : « Juste au milieu de ce verger on avait abattu quelques pommiers, afin d’obtenir la place nécessaire au Lawn tennis, et un filet goudronné, tendu par le travers de cet espace, le séparait en deux camps. Annette, d’un côté, sa jupe noire relevée, nu-tête, montrant ses chevilles et la moitié du mollet lorsqu’elle s’élançait pour attraper la balle au vol, allait, venait, courrait, les yeux brillants et les joues rouges, fatiguée, essoufflée par le jeu correct et sûr de son adversaire. » (Maupassant, 1889 : 178). Tendu dans l’effort de renvoyer la balle, il y a là l’évocation de passions ou d’émotions qui jouent alors un rôle moteur. Pour atteindre cet état émotionnel, le sportif fait appel à la contrainte sur soi-même, et à l’observation, ce qu’avait très bien noté Pierre de Coubertin, ardent défenseur de la pratique sportive : « Les connaissances sportives n’ont point d’autre source que l’expérience personnelle […] En sport, l’empirisme joue, et jouera toujours le rôle essentiel. » (Coubertin, 1910 : 134-138) L’américain Payn, joueur amateur, va encore plus loin dans l’évocation des capacités psychologiques fécondées par la pratique du tennis (Payn, 1906 [3] : 7-11). Le tennis dans ce cas précis s’apparente à une conquête pour se donner les moyens de tendre vers un travail plus minutieux sur soi. Elles permettent de contrôler ses émotions individuelles.

6Ce nouveau type d’expériences corporelles à l’aube du xxe siècle repose inéluctablement sur une nouvelle configuration (Vigarello, 1986). Les pratiques du tennis de la Belle Époque représentent une inflexion majeure, sinon une rupture, dans les manières d’investir les techniques corporelles. L’action engagée par le joueur de tennis devient objet de pensée et de contrôle par le biais d’un mouvement volontaire, dosé, vérifié, corrigé par l’individu lui même. Elle conduit une réflexion sur l’action qui permet la prise de décision, le contrôle de soi et la maîtrise gestuelle. L’expérience tennistique relève alors d’un jugement de goût, associant l’entendement à la sensibilité. C’est ce qu’exprime en 1912 et 1923, Etienne Micard, journaliste et fondateur de la revue Tennis : « Les qualités que doit posséder un apprenti champion sont de deux sortes ; physiques et morales […] Au tennis, la tête comprend l’intuition, la déduction, la résolution, l’attention. Par l’intuition et la déduction, tu seras capable de comprendre les raisons de choses qui sont, ou devraient être […] Ensuite, tu dois analyser le jeu de ton adversaire et tâcher de deviner ses intentions. » (Micard, 1912 : 1-2) « Ce sont surtout les qualités de finesse et de tactique qui assurent la victoire […] par tous les dons naturels mis au service d’une volonté tenace et développés par le travail intense qu’il exige chez l’individu. L’émotion ressentie par le joueur qui réussit un joli coup ressemble fort à celle qu’il éprouve lorsqu’il est inspiré par l’une quelconque des neuf muses […] le fait autant vibrer que la contemplation d’une toile de Rembrandt ou l’audition d’une mélodie de Schumann » (Micard, 1923 : 18). In fine, l’entraînement mental du sportif invite ainsi à une exploitation de soi par soi. S’adonner au tennis devient un moyen privilégié d’identifier ses limites et ses besoins, de les exploiter. C’est ce que signifie au lecteur Pierre Albaran, champion de tennis dans les années 20, en contant ses mémoires et sa rencontre, en 1907, avec Alain Gerbault, bien connu, surtout pour ses exploits de navigateur, mais moins comme excellent joueur de tennis : « Dès cette époque, Alain manifeste ce qui aussi, aussi bien dans son travail que dans ses distractions, domina toujours toutes ses entreprises : l’esprit de méthode […] Sur un court de tennis, dans un avion, sur un bateau, il ne s’élance jamais à la légère. Il donne toujours la première place à la technique, ou plutôt à sa “technique” […] C’est avec une véritable passion qu’il s’adonne à ce sport. Selon sa louable habitude, il se penche avec attention sur des manuels de science tennistique, puis se place raquette en main, afin d’y contrôler les mouvements qu’il s’astreint, durant plusieurs heures par jour, à exécuter, les répétant inlassablement, les décomposant pour les parfaire et en posséder enfin la maîtrise. » (Albaran, 1952 : 16-17)

7C’est dans ce contexte d’individualisation des expériences sportives que les émotions, logées dans « l’intériorité » du sujet suscitent une attention croissante, une auscultation de soi. La notion de travail émotionnel et de sa maîtrise par un entraînement au tennis assidu, renvoie à l’idée selon laquelle ce travail sur les émotions participe à une meilleure maîtrise de soi. Ces manières de faire amorcées au début du xxe seront prolongées tout au long de ce siècle par des processus s’apparentant à l’autoformation, c’est-à-dire la tentative des individus de relier des connaissances et savoirs savants, de manière personnelle et efficace à leur pratique de loisir quotidienne (Peter, 2010). Cette notion d’efficacité peut d’ailleurs varier d’un individu à un autre : elle est déterminée à la fois par des contraintes externes indépendantes du sujet, qui dans le cas du sport sont des contraintes réglementaires, et par des contraintes internes, propres au sujet. La composante psychologique du joueur revêt aujourd’hui autant d’importance dans la performance que les capacités techniques, tactiques et physiques. Quelque soit le niveau du joueur de tennis, du champion à l’amateur passionné, la part du mental et les facteurs psychologiques deviennent prépondérants dans la réalisation de la performance. Pour certains entraîneurs, l’importance du mental peut représenter quarante pour cent de l’efficacité et la réussite d’un joueur de haut niveau (Solves, 2004). Le joueur doit rester toujours positif et confiant, ce qui suppose une estime de soi, une sérénité, de la motivation, de l’enthousiasme, du courage, de l’audace, de la détermination, de la confiance, etc. Souvent ses connaissances sont approfondies et maîtrisées grâce à la lecture d’ouvrages spécialisés conçus par des psychologues de formation (Heist & Martinez, 1976 ; Gallwey, 1977 ; Poilvez, 1996 ; Girod, 1997). Ce qui change aujourd’hui, c’est la volonté de maîtriser son comportement dans la gestion de ses émotions et de ses attitudes corporelles. C’est la possibilité de mieux se connaître et de développer son potentiel à travers les expériences corporelles vécues (Jason & John Whitmore, 1998 ; Cuomo & Contet, 2000 ; Le Deuff, 2002). Actuellement, en renfort des théories cognitives, la gestion des émotions jouent un rôle clé dans tous les processus d’apprentissage en agissant sur la capacité de mémorisation de l’apprenant, sur sa rétention de l’information et sur son attention (Lacroix, 2001). Nos pouvoirs de sentir, de ressentir et de percevoir, nos facultés de représentation, de conception, de raisonnement, de connaissance et d’imagination deviennent objet d’analyses mettant l’anthropologie, la psychologie et la philosophie en jeu (Farrugia, 2010).

Conclusion

8Au-delà de la prudence historique nécessaire pour comprendre la socio-genèse de la gestion des émotions dans les expériences sportives, nous pouvons relever au cours de cette analyse diachronique comment à partir de la fin du xixe siècle, le tennis s’impose comme un moyen de vivre des expériences corporelles de plus en plus intimes. En définitive, le tennis que l’on connaît présentement doit plus à la configuration sociale, culturelle et scientifique de la fin du xixe et du xxe siècle naissant, qu’à ses lointaines origines (Vigarello, 2000). Et sans conteste, dans ce match opposant le jeu de paume au tennis moderne, l’avantage est aujourd’hui au-dedans.

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Date de mise en ligne : 01/06/2017

https://doi.org/10.3917/corp1.012.0177