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Le catéchisme dans la cité

Pages 109 à 120

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  • Giroux, B.
(2019). Le catéchisme dans la cité. Communio, 262-263(2), 109-120. https://doi.org/10.3917/commun.262.0109.

  • Giroux, Bernard.
« Le catéchisme dans la cité ». Communio, 2019/2-3 N° 262-263, 2019. p.109-120. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-communio-2019-2-page-109?lang=fr.

  • GIROUX, Bernard,
2019. Le catéchisme dans la cité. Communio, 2019/2-3 N° 262-263, p.109-120. DOI : 10.3917/commun.262.0109. URL : https://shs.cairn.info/revue-communio-2019-2-page-109?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/commun.262.0109


Notes

  • [1]
    Bruno Michon, Adolescent d’hier et d’aujourd’hui, culture religieuse et perception de l’altérité : une comparaison socio-historique dans le cadre franco-allemand, Thèse de doctorat en sociologie, Université de Strasbourg, 2011.
  • [2]
    René Rémond, Jacques Le Goff dir., Histoire de la France religieuse Tome IV, Seuil, 1982, p. 382. Gérard Cholvy, Yves-Marie Hilaire dir., Le fait religieux aujourd’hui en France, Paris, Cerf, 2004, p. 51. Mélinée Le Priol, « Je ne suis pas pratiquant, mais mon enfant va au caté, La Croix, 16-17 septembre 2016, p. 14-15.
  • [3]
    Gérard Cholvy, Histoire religieuse de la France contemporaine, T. III, Toulouse, Privat,1988, p. 369.
  • [4]
    Denise et Henri Nouaillhat, « La catéchèse des enfants en France, aperçus d’hier à aujourd’hui », Communio, XXVI, n°4, juillet-août 2001, p. 63-79. Isabelle Morel, Les années Pierres vivantes, Paris, DDB, 2015, 292 p.
  • [5]
    Philippe Portier, « Pluralité et unité dans le catholicisme français », dans Céline Béraud, Frédéric Gugelot, Isabelle Saint-Martin dir., Catholicisme en tensions, Paris, EHESS, 2012, p. 19-36. Bruno Dumons, Frédéric Gugelot dir., Catholicisme et identité, Paris, Karthala, 2022.
  • [6]
    Yves Verneuil, « La guerre du caté a bien eu lieu. Débats sur l’aménagement du temps scolaire dans les années 1980 », Vingtième siècle. Revue d’Histoire, n° 132, octobre-décembre 2016, p. 125-137.
  • [7]
    Il s’agit de Mgr Pierre Plateau, archevêque de Bourges, et de Mgr Georges Rol, évêque d’Angoulême.
  • [8]
    Exposé de Mgr Pierre Plateau, président de la commission épiscopale de l’enseignement religieux devant l’assemblée des évêques de France à Lourdes 1987, Centurion, 1987, p. 66.
  • [9]
    Ibid. p. 67.
  • [10]
    Il souligne par ailleurs la place que les croyants occupent dans la vie associative et charitable.
  • [11]
    Titre du colloque organisé par l’académie de Besançon en 1992. Czajka Henri, Joutard Philippe, Lequin Yves dir., Enseigner l’Histoire des religions dans une démarche laïque, CNDP/CRDP de Besançon, 1992, 348 p.
  • [12]
    Dans son article « Qu’est-ce qu’un fait religieux ? », publié dans la revue Études de juillet 2002, Régis Debray ne dissimule pas qu’il y a là une commodité : « Ne le nions pas : le fait religieux est de bonne diplomatie. L’expression a de l’emploi parce qu’elle est commode et d’une neutralité peu compromettante […] Le laïque soupçonneux […] excusera le religieux par le fait […] le croyant réticent […] excusera le fait parce que religieux » (p. 171-172).
  • [13]
    Signalons l’Institut européen en science des religions, créé au sein de l’École pratique des Hautes études en 2002 suite au rapport Debray, et destiné à former les enseignants au fait religieux.
  • [14]
    À en croire une enquête sociologique récente, les journalistes portent également ce discours d’extériorité. Yann Raison du Cleuziou, Qui sont les cathos aujourd’hui ?, Paris, DDB, 2014, p. 265.
  • [15]
    Une autre explication avancée par l’auteur tient au fait que les enfants seraient davantage scolarisés dans l’école publique. Si le fait est peut-être vérifié localement, il ne correspond pas aux chiffres nationaux qui montrent une grande stabilité entre la fréquentation du public (près de 80 % des élèves) et du privé dans le primaire.
  • [16]
    Dorothée Elineau, La catéchèse en Pays de la Loire. Un héritage en voie de disparition ?, Norois, n°174, avril-juin 1997, p. 303-316.
  • [17]
    Fernand Boulard, Jean Rémy, Pratique religieuse urbaine et régions culturelles, Paris, Ed. Ouvrières, 1968, 213 p.
  • [18]
    François Cusin, Hugo Lefebvre et Thomas Sigaud, « La question périurbaine : enquête sur la croissance et la diversité des espaces périphériques », Revue française de sociologie, n°57-4, 2016, en ligne.
  • [19]
    Guillaume Cuchet, Comment notre monde a cessé d’être chrétien. Anatomie d’un effondrement, Paris, Seuil, 2018, 276 p.
  • [20]
    À propos des rythmes scolaires et de la catéchisation en France, Note SNCC Présentation pour les Services diocésains de Catéchèse en France, 15 mars 2013, en ligne.
  • [21]
    Joël Molinario, Le catéchisme, une invention moderne : de Luther à Benoît XVI, Paris, Bayard, 2013, p. 241.
  • [22]
    Olivier Roy, La sainte ignorance. Le temps de la religion sans culture, Paris, Seuil, 2012, 384 p.
  • [23]
    Au début des années 2000, Mgr Dubost insistait sur la nécessité d’aider les enfants à trier parmi la multiplicité des informations et des images qu’ils recevaient, victimes « d’un excès de transmission plutôt que d’un manque de transmission ». Voir l’entretien qu’il accorde dans Communio XXVI, 4, juillet-août 2001, p. 59.
  • [24]
    Mélinée Le Priol, op. cit.
  • [25]
    Ibid.
  • [26]
    Yann Raison du Cleuziou, op. cit, p. 263-294.
  • [27]
    Voir sa conclusion à l’ouvrage de Cécile Béraud, Frédéric Gugelot, Isabelle Saint-Martin dir., Catholicisme en tensions, Paris, Editions EHESS, 2012, p. 310.
  • [28]
    Michel de Certeau, La faiblesse de croire, Paris, Seuil, 1987, 352 p.
  • [29]
    Michel de Certeau, Jean-Marie Domenach, Le christianisme éclaté, Paris, Seuil, 1974, p. 9-10.
  • [30]
    Danièle Hervieu-Léger, Catholicisme, la fin d’un monde, Paris, Bayard, 2003, 335 p.
  • [31]
    L’ambition des objectifs, mise en regard avec la faiblesse des moyens, laisse deviner la difficulté de la tâche. Comment faire vivre à l’enfant la structure théologale et baptismale du Catéchisme de l’Église catholique dans son ensemble, afin d’en garantir la cohérence, alors que les séances sont « consommées » avec plus ou moins de régularité par les enfants, qui ne « suivent » plus le catéchisme avec la régularité d’antan et contraignent l’Église à substituer des modules juxtaposés à un programme pluri-annuel ?
  • [32]
    Pape François, Discours aux catéchistes à l’occasion de l’année de la foi, 27 septembre 2013, en ligne.
  • [33]
    « Ces catéchètes […] sont tour à tour appelés à être enseignant, animateur, accompagnateur, transmetteur, témoin, frère, disciple… Ces postures coexistent, mais leur unité n’est plus assurée », Isabelle Morel dans Isabelle Morel Joël Molinario, Henri Derroitte dir., Les catéchètes dans la mission de l’Église, Paris, Cerf, 2016, p. 7.
  • [34]
    Henri Tincq, Dieu en France, Paris, Calmann-Lévy, 2003, p. 216.
  • [35]
    « Mais la foi se vit dans la communauté chrétienne et s’annonce dans la mission : c’est une foi partagée et annoncée. Ces dimensions doivent également être favorisées par la catéchèse », Directoire général pour la catéchèse, 1997, en ligne.
  • [36]
    Molinario dans Morel Molinario Derroitte, Les catéchètes dans la mission de l’Église, Paris, Cerf, 2016, p. 13-17.

1« Tu sais que je vais partir en retraite ? » demande un enfant à une fille de son âge. Celle-ci s’efforce de l’imaginer en grand-père retraité, sans y parvenir, et rétorque, avant de soupirer : « N’importe quoi ! T’as huit ans. T’as même pas commencé à accumuler tes 41 annuités. » « Si tu me crois pas, t’as qu’à venir au caté » conclut le garçon, avant de lui faire remarquer qu’elle mange salement. La saynète, mise en ligne par les services diocésains de la Province de Rennes, s’achève par ce slogan : « Dieu donne un autre sens. Viens au caté. » Elle s’insère dans une série d’autres, dont le ressort humoristique tient à la polysémie des termes employés, jouant sur la perte de leur signification religieuse, particulièrement marquée chez les plus jeunes. Dans ce clip, les enfants s’auto-instruisent et l’un d’eux « clashe » l’autre. La jeune fille mobilise un savoir technique et sécularisé auquel le garçon répond par un renvoi à la médiation institutionnelle, ici le catéchisme. Une réponse – adaptée aux modes de communication en cours sur Internet – aux lacunes de l’assimilation de la culture religieuse par les adolescents d’aujourd’hui, appuyée davantage sur le groupe de pairs (les amis, mais aussi les médias et l’environnement multiculturel) que sur les médiations habituelles, la famille, l’école et l’enseignement confessionnel [1].

2La rupture de transmission intergénérationnelle et la recomposition des modes de transmission intragénérationnelle en ce qui concerne la culture et les croyances catholiques s’amorce dans les années soixante, lorsque s’enclenche un effondrement des effectifs. Au début de cette décennie, près de 90 % des enfants fréquentaient le catéchisme, comme livre et comme institution, contre environ 60 % en 1982, 43 % en 1990, et 17 % aujourd’hui [2]. Les explications sont plurielles et ne font pas consensus auprès des observateurs, d’autant que l’on manque d’études précises qui permettraient de les établir fermement. Aussi, les lignes qui suivent relèvent-elles davantage de l’observateur avisé que d’une analyse historique rigoureuse et solidement étayée. Elles avancent quelques hypothèses explicatives, qui s’inscrivent dans un profond changement anthropologique que l’on ne saurait traiter dans son entièreté en quelques pages. Elles évoquent dans le même temps quelques uns des défis que cet amenuisement statistique et les mutations des modes de socialisation religieuse posent aux catéchistes et aux catéchètes et au-delà, à leur Église.

Comment en est-on arrivé là ?

3La soudaineté de l’effondrement des connaissances religieuses est volontiers attribuée à des lacunes dans leur mode de transmission. Le catholicisme français a ainsi été traversé par un débat tumultueux sur le contenu et sur la pédagogie de la catéchèse des enfants. L’un et l’autre ont connu au cours du xxe siècle une profonde évolution : l’apprentissage mécanique d’une série de réponses à des questions portant sur la doctrine a fait place à un processus d’initiation adapté à la personnalité de l’enfant dans le but de lui faire vivre une expérience de foi en communauté. On est passé du « par cœur » aux « parcours » résumait un observateur [3]. Inspirée d’idées venues d’Allemagne et des travaux menés depuis les années cinquante autour de Joseph Collomb, cette démarche s’est incarnée au cours des années quatre-vingt dans le document Pierres vivantes. Les débats ont été fournis et vifs à ce sujet, entre les partisans de cette approche et ceux qui estimaient que l’on ne transmettait qu’une partie de la doctrine, en écartant notamment la Tradition et la vie sacramentelle [4]. Le conflit s’est en partie apaisé suite aux mises au point romaines et épiscopales (conférence du cardinal Ratzinger de 1983, Catéchisme de l’Église catholique (1992), Directoire général pour la catéchèse (1997)) qui écartent toute démarche extrinséciste : la foi doit être initiée comme une relation vitale au Christ et appuyée sur une connaissance de Dieu. L’écoute et la mémorisation de la Parole et la Tradition, la découverte de la doctrine, l’intégration de règles et de normes participent à une mise en vie de la Parole. En de nombreux endroits, elle passe par la mobilisation de capacités sensorielles et par une éducation à la relation à autrui, qui participent de la formation personnelle et communautaire mais qui in fine doit faire prendre conscience à l’enfant de la dimension humaine et surnaturelle du rite. L’historien ne porterait rien de neuf au sujet de ce débat, sauf à replacer les renversements de tendance dans des évolutions culturelles et religieuses plus générales, la vigueur actuelle des critiques contre le pédagogisme catéchétique étant portée par un « catholicisme d’identité » en voie d’affirmation depuis près de trente ans, alors que l’engouement pour correspondait à la prédominance d’un « catholicisme d’ouverture [5] ».

4À qui cherche à expliquer le déclin de l’influence cléricale dans la France du xxe siècle vient spontanément un soupçon vis-à-vis de l’État laïque. En prenant en charge un service d’enseignement public, la IIIe république avait déjà déstabilisé l’organisation pratique du catéchisme, désormais relégué hors des salles de classe, et elle le concurrençait en dispensant une instruction savante et morale, qui se passait de Dieu, voire en contredisait la Parole. Á force de tensions, de crises et de compromis, la situation avait fini par s’apaiser, au moins en apparence. L’observation de ces dernières décennies donne à voir une certaine continuité. Des années 1970 aux années 2000, l’État a vainement tenté de transférer les heures d’enseignement du samedi matin au mercredi matin [6]. La difficulté tenait à la relative intangibilité du compromis issu de la laïcisation de l’enseignement en France. L’article 2 de la loi du 28 mars 1882 sanctuarisait le principe d’une vacation hebdomadaire des élèves, hors du temps scolaire, pour l’enseignement religieux et la loi Debré (1959) confirmait que l’État assurait la liberté de culte et d’instruction religieuse aux élèves de l’enseignement public. Dès 1979, l’État savait cependant qu’il n’y dérogeait pas, juridiquement parlant, en déplaçant les cours. Pourtant, il n’a agi qu’avec prudence, à coup de réformes partielles ou localisées, confronté à la sensibilité du sujet et à la ferme pression des évêques.

5C’est dans les années quatre-vingt que leur opposition a été la plus manifeste. On l’a observé à l’occasion de la circulaire du 11 février 1987 par laquelle l’État permettait aux communes de concentrer les heures d’enseignement en primaire sur quatre jours afin de libérer les élèves et les locaux le samedi matin pour des activités sportives ou culturelles. La décision répondait à une attente ; dès l’année scolaire 1987-1988, 2500 communes se sont emparées de cette possibilité, au profit de 760000 enfants. Les évêques y ont aussitôt vu une atteinte au temps réservé pour le catéchisme. Deux d’entre eux [7] ont saisi – avec succès – le tribunal administratif et des personnalités éminentes sont intervenues dans le débat public. « Nous ne pourrions pas accepter cette privatisation intégrale du fait religieux[8] » plaidait Mgr Plateau, au nom de ses confrères, en mobilisant plusieurs arguments.

6L’un d’eux était ainsi formulé : « [L’État] peut être amené […] à souligner l’intérêt d’une instruction religieuse solide pour permettre aux jeunes d’avoir accès au patrimoine culturel de notre civilisation occidentale[9] » Défendre le catéchisme comme un lieu de transmission d’une identité civilisationnelle revenait à souligner le rôle social que pouvaient assurer les Églises à condition que les pouvoirs publics leur en confient la mission [10]. L’argument pouvait faire mouche dans la mesure où les années quatre-vingt étaient marquées par la prise de conscience d’une inculture religieuse généralisée, par l’Église comme par le pouvoir et une partie de l’opinion. Ignorance d’autant plus inquiétante qu’elle a vite été considérée comme un élément d’une amnésie plus vaste.

7Pour autant, l’État a constamment décliné l’offre de contribution officielle à un service public d’enseignement religieux que lui faisait l’Église et s’est attelé à dispenser lui-même les connaissances religieuses indispensables à la compréhension de la culture et de l’identité occidentales. Á partir de la seconde moitié de la décennie, les programmes et leurs accompagnements appellent à la prise en compte de la dimension religieuse dans l’enseignement de l’Histoire, à « enseigner l’histoire des religions dans une démarche laïque [11] » Leurs concepteurs en sont finalement venus à reconnaître l’évidence énoncée par Mgr Plateau : la foi a une dimension sociale, elle ne saurait relever de la seule vie privée dans laquelle l’État laïque et libéral entend la reléguer. Le rapport Debray (2002) a ainsi popularisé le concept de « fait religieux ». Certes, le terme s’accompagne d’un diplomatique affadissement [12], mais il reconnaît que la religion a par essence une dimension sociale. Cela permet de mobiliser d’autres disciplines que l’histoire (le français et la philosophie essentiellement) pour l’enseigner.

8On peut s’interroger sur les effets de cette prise en charge par l’école. En terme de quantité de connaissances acquises par les élèves, le bilan est douteux. Les catéchistes continuent de constater l’absence de maîtrise des fondements élémentaires par nombre d’enfants et même d’adultes que l’on tente d’associer à la démarche. Mais l’enseignement scolaire peut-il suppléer la société dans son rôle de transmission culturelle ? Le bilan ne serait-il pas plus lourd encore si les programmes n’avaient été modifiés ? Si l’on aborde le sujet par l’angle qualitatif, on observe que l’enseignement laïc du fait religieux contribue à modifier le regard sur la religion. Dans la mesure où il porte sur plusieurs croyances, il favorise le relativisme, accompagnant un phénomène plus général de mise en concurrence du catholicisme avec quelques autres cultes sur le « marché religieux ». Par ailleurs, en classe, le fait religieux n’est mobilisé que dans des contextes chronologiquement éloignés (l’Antiquité et le Moyen-Age essentiellement) ou pour expliquer des œuvres peu familières aux enfants ; il en ressort une certaine patrimonialisation, la religion relevant d’une culture fondamentale certes, mais distante. Enfin, en dépit des efforts fournis pour former les enseignants [13], rien n’assure que la plupart disposent des compétences et de l’empathie nécessaires pour faire saisir la dimension spirituelle intrinsèque à l’appartenance religieuse ou la contribution des croyants au bien commun. Il est plus facile d’expliquer le rôle de l’Église dans les multiples guerres et massacres ou dans le refus de la modernité que l’inspiration chrétienne de la construction européenne ou de l’assistance sociale. La tâche est en outre compliquée par une double pression exercée sur l’enseignant pour qu’il évite le fait religieux. D’un côté, certains parents ou élèves leur dénient –parfois violemment– toute légitimité en ce domaine ; d’un autre, l’institution prête au respect de la laïcité une attention particulière, souvent comprise – à tort– comme une interdiction d’aborder le religieux. Relativisée, extériorisée, asséchée, la religion telle que l’école la transmet aux enfants a peu de chance de susciter l’adhésion personnelle [14]. Ce n’est d’ailleurs pas sa mission.

9Au titre des raisons extérieures au catholicisme, il faut signaler une explication avancée à partir de l’enquête nationale du Comité National de l’Enseignement Religieux en 1993-1994 : celle de l’urbanisation [15]. Se concentrant sur les résultats en Pays-de-la-Loire, terre de chrétienté, Dorothée Elineau observait que la fréquentation du catéchisme est plus faible en ville qu’en campagne [16]. Rien de bien nouveau ; le constat avait déjà été dressé par Fernand Boulard et Jean Rémy à propos de la pratique religieuse dans les années 1952-65 et il y a fort à parier qu’il concernait aussi la catéchisation [17]. Ces auteurs précisaient que c’est dans les zones urbaines non organisées car trop récentes que des ruptures de transmission s’opéraient, aux dépens du catholicisme. S’ils pensaient alors aux banlieues, l’enquête de 1993-1994 reportait la même conclusion sur les zones périurbaines : leur population progressait sous l’effet de l’installation de jeunes parents, sans que le nombre de catéchisés ne suive en proportion. Or, c’est bien cette population périurbaine qui a continué de croître, passant de 9,4 à 15,3 millions entre 1968 et 2011 [18]. La campagne échapperait-elle au phénomène ? Dorothée Elineau pouvait encore le croire :

10

En milieu rural, le repère paroissial demeure. L’église, bien visible au milieu du village, rappelle à chacun sa foi. Le prêtre s’intègre plus facilement à la communauté villageoise, il est reconnu.

11Lorsqu’elle écrivait ces lignes, les prêtres étaient près de 30 000 en France ; ils sont moitié moins aujourd’hui, et le fait que la moitié d’entre eux aient plus de 75 ans alors que les ordinations restent à de bas étiages laisse augurer d’une raréfaction croissante. Le curé, chargé de multiples clochers et confronté à des modes de vie plus individualistes, n’est plus guère identifié ; une approche par pôles d’évangélisation, mise en place par endroit, achève la décomposition du maillage territorial multiséculaire. De sorte que la catéchisation, en pourcentage de la population, est souvent plus faible en campagne qu’en milieu urbain.

12Cette évolution est indéniable, même si elle demande à être précisée. Mais la principale explication, me semble-t-il, relève d’un fait générationnel. Si en 1960, presque tous les enfants suivaient le catéchisme et pour la plupart se rendaient à l’office dominical, c’est qu’il s’agissait de conditions à remplir pour qu’ils puissent faire leur communion solennelle, rite de passage indispensable au mariage religieux. L’exigence retenait notamment des enfants issus de familles qui se contentaient de venir à l’église pour les grandes fêtes familiales ou communautaires. Sans qu’il faille y voir un aspect polémique, on peut observer que le décrochage s’est accéléré lorsque le clergé s’est montré moins exigeant sur la pratique mais davantage sur la compréhension du rite, rebaptisé profession de foi, et sur la volonté de le pratiquer en vérité. Cette pastorale faisait du catéchisme une démarche plus exigeante, au plan de la compréhension et de l’adoption d’un comportement conforme, et moins indispensable pour être en règle avec l’Église. A-t-elle suffi aux parents les moins impliqués pour en dispenser leurs enfants ? C’est l’une des hypothèses avancées dans un essai stimulant [19] qui montre qu’une partie conséquente d’une classe d’âge nombreuse, celle du baby-boom, échappe, dans un temps assez bref, à l’initiation catholique pendant l’enfance. Cette lacune n’a pas été corrigée pendant l’adolescence ou la jeunesse, âges de la vie davantage marqués par un détachement religieux depuis presque deux siècles, d’autant que les grands mouvements de socialisation catholique (scoutisme, Action catholique…) connaissaient un recul marqué et accordaient moins d’importance à l’initiation rituelle et à l’instruction doctrinale. Arrivés à l’âge adulte, les hommes et les femmes de cette génération n’ont pas été en mesure de remplir le « catéchuménat social » (Colomb) que leurs parents pouvaient encore assurer quelques décennies auparavant. Les mutations de la cellule familiale, la multiplication de l’offre de loisirs et le refus d’imposer aux enfants une activité jugée peu attractive à l’heure de l’hédonisme et moins rentable scolairement à l’heure de l’angoisse du chômage ont fait le reste. Le fait est essentiel. Depuis le xvie siècle l’initiation religieuse était assurée par la famille et la société qui transmettaient aux enfants les rites et le soubassement culturel nécessaires à l’introduction à la signification de ces rites et de ces paroles, initialement confiée aux prêtres, avant qu’il n’incombe aux laïcs catéchistes. Les premières n’ont plus rempli leur rôle, alors que les clercs, moins nombreux et moins impliqués, n’étaient pas toujours remplacés dans le leur. La césure intergénérationnelle observée dans les années soixante a enclenché un processus pluridécennal d’ « intransmission ». De sorte qu’aujourd’hui, des parents désemparés lorsque leur enfant demande une initiation ne peuvent l’orienter vers les grands-parents.

13Á ce point de la réflexion, on peut considérer que le tarissement des prédispositions à la catéchisation est un effet de la laïcisation mais aussi, et surtout, de la spectaculaire accélération d’un mouvement continu et pluriséculaire de sécularisation. Sans occulter la pertinence d’autres explications, cette crise de la transmission religieuse peut être analysée comme un effet de la concomitance entre deux phénomènes : un temps de relative latence dans la transmission religieuse, consécutif à la réception hésitante du concile Vatican II, et les effets des profonds bouleversements anthropologiques qui se sont opérés dans les mêmes années, trop brièvement évoqués. La conscience de cette perte d’emprise sur les masses infantiles transparaissait déjà dans les propos de Mgr Plateau, lorsqu’il observait que la relégation des heures de catéchisme en fin de journée, après les heures de cours, reviendrait à les réserver à une élite « où seules les fortes personnalités, les militants seraient considérés comme d’authentiques chrétiens ». L’heure n’était plus à privilégier la formation – au sein de l’Action catholique – d’individus appelés à devenir des « premiers de cordée » aptes à entraîner le reste de la société par leur exemplarité, leur zèle apostolique ou leur action sociale. Mais à trente ans de distance, la question reste posée d’un relatif élitisme de la fréquentation du catéchisme, et donc d’un repliement du catholicisme sur ses bastions. D’autant qu’entre temps, les mercredis matins ont été progressivement travaillés dans l’enseignement secondaire et passablement désorganisés dans le primaire par des politiques successives contradictoires, sans provoquer la même mobilisation épiscopale que dans les années quatre-vingt.

Perspectives

14En dépit de ce déclin, de nombreuses familles françaises choisissent de catéchiser leur enfant en paroisse (près de 70 %) ou à l’école [20] (30 %). Le poids de la mémoire collective de l’expérience catéchétique conditionne leurs attentes. Au xixe siècle, si les clercs y trouvaient un outil d’instruction religieuse et morale, bien des familles ont vu dans le catéchisme un lieu d’apprentissage de la culture, à commencer par la lecture, une voie d’agrégation à la communauté de vie, un sas de promotion sociale par l’ordination sacerdotale et, bien entendu, une source de salut. La forte attente qui alimentait une forte pression sur l’enfant catéchisé explique en partie que ce moment de l’histoire du catéchisme façonne encore les représentations mentales, en dépit de leur décalage avec l’offre actuelle.

15

Chaque fois que l’on parle du catéchisme, c’est ce monde du XIXe siècle qui revient, soit pour s’en écarter, soit pour s’en féliciter. Même le concile Vatican II […] n’a pas pu surmonter l’image jaunie du catéchisme attachée à la résistance à la modernité. Ce qui s’est passé entre les deux conciles du Vatican imprime encore sa marque sur l’ensemble de l’histoire moderne [21].

16Le catéchisme en conserve un aspect suranné, repoussoir ou source de moqueries pour les uns, gage d’une formation fondamentale parce que stable pour les autres.

17En combattant le risque d’une culture sans religion d’un côté, et d’une religion sans culture de l’autre, le catéchiste lutte contre la « sainte ignorance [22] » propice aux fantasmes et aux radicalisations. Mgr Plateau mettait déjà en garde contre ce risque social :

18

[L’État] peut souhaiter que ce besoin religieux profondément ancré en chaque homme soit éclairé par une solide formation intellectuelle afin d’éviter que ne se développe dans notre pays des manifestations inquiétantes de fanatisme religieux […].

19Depuis cette déclaration, la banalisation de l’usage d’Internet a permis à tout un chacun de glaner les éléments de culture qu’il n’aura pas reçus, au risque qu’il fasse siennes des fake culture pieces[23], sans posséder un cadre conceptuel, des repères moraux, ou s’appuyer sur des médiateurs pour aider au discernement.

20

Par les temps qui courent, je ne veux pas que mes enfants grandissent dans le flou artistique en ce qui concerne la religion. Ils risqueraient d’être endoctrinés par des gens mal intentionnés,

21répondait en 2016 un père non pratiquant mais catéchisant son enfant, comme en écho à Mgr Plateau [24].

22Son témoignage laisse deviner un autre rôle attribué à la catéchisation : celui d’aider l’enfant à construire sa personnalité et à s’épanouir. L’injonction sociale pressante à choisir et à réussir sa vie – d’autant plus angoissante que l’on ne sait à l’aune de quoi mesurer cette réussite – pousse des parents, se sentant responsables de l’épanouissement de leur progéniture, à chercher à l’Église un soutien. Porteur d’une sagesse anthropologique qui a permis, parce qu’elle considérait l’homme dans toutes ses dimensions, parce qu’elle plaçait l’ensemble de l’existence dans le dessein de Dieu, de faire émerger l’individu en société et la personne en communauté, le christianisme peut répondre, au-delà de leurs espérances, à ces parents. Le catéchisme lui-même, né avec la pédagogie humaniste de la Renaissance, a vu se déployer des pédagogies novatrices, dans ou hors du cadre scolaire, susceptibles de forger des personnalités équilibrées et solidement charpentées, dans les siècles où il s’est résumé à de simples exercices de mémorisation comme dans les décennies où il a semblé se limiter à un humanisme édulcoré.

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Respecter les autres, savoir vivre en communauté, ne pas voler ni mentir, énumère François de Rosario, père de famille de 42 ans résidant dans les Yvelines. Même si je ne crois plus en Dieu aujourd’hui, mon éducation chrétienne a fait de moi celui que je suis, et je veux transmettre cela à mes enfants [25].

24L’attente est forte, chez nombre de parents de catéchisés, que leur enfant reçoive, à travers l’éducation religieuse, une formation morale. On devine facilement le risque qu’il y aurait pour l’Église à répondre excessivement à cette demande, alors que l’opinion et le discours médiatique – si l’on en croit le ressenti de nombre de croyants – tendent déjà à réduire son rôle à la défense d’interdits incompris et vite qualifiés d’hypocrites et de désuets [26].

25Forger une personnalité, transmettre une culture et une morale mais aussi – et d’abord– confesser sa foi pour la rendre contagieuse ; on achèvera notre propos en insistant sur deux défis que pose la multiplicité de ces objectifs.

26Le premier est celui de l’extériorisation. Lors de son discours au collège des Bernardins (9 avril 2018), le président Macron a évoqué la distance entre la morale chrétienne et « la morale ordinaire », en soulignant notamment la capacité de l’Église à lier dans une même vision anthropologique des sujets d’actualité traités d’ordinaire séparément (l’immigration et la bioéthique). Cette distance entre les valeurs du monde et celles professées par l’institution se retrouve dans le champ culturel. Le sociologue Jean-Paul Willaime a ainsi dénommé « processus social de décatholicisation [27] » le fait que le catholicisme ne compose plus le cadre général de notre culture, qu’il se trouve condamné à n’être qu’un élément parmi d’autres et que, d’autre part, l’usage social majoritaire de cette culture religieuse a évolué : chacun se sent libre d’y puiser des références selon ses besoins ou ses aspirations, d’autant plus aisément qu’il se dispense généralement de la médiation ecclésiastique. Pour décrire ce changement de statut et de fonction, Michel de Certeau parlait du passage d’un « corps » à un « corpus [28] ». Il évoquait également la « folklorisation du religieux [29] », qui conduit à pratiquer un rite, à proférer des formules mais en les extirpant de leur cadre originel, en les déconnectant de leur sens. Pour contrecarrer un tel glissement, le catéchisme aurait à contribuer à la recharge symbolique des rites et des mots de la foi, poursuivant une mission confiée, à l’époque moderne, aux prêtres catéchistes. Mais le peut-il encore ? Dans un livre important, Danièle Hervieu-Léger était allée plus loin, en avançant le concept d’exculturation du christianisme [30] pour nommer le processus d’extraction définitive de notre société vis-à-vis de son socle civilisationnel chrétien. Si son hypothèse est avérée, les catéchistes ne peuvent prétendre contribuer à l’éducation occidentalo-culturelle des enfants, comme le revendiquait Mgr Plateau, tant notre monde pourrait, à terme, se détacher de ces héritages. Leur travail consisterait plutôt à entretenir une contre-culture, susceptible de favoriser la distinction de ceux qui y adhèrent.

27Le second défi est d’ordre ecclésiologique. Aux multiples tâches que l’on a déjà attribuées aux catéchistes [31], il faut ajouter que l’Église les appelle à disposer d’un état de vie concordant, qui passe par l’exemplarité, la disponibilité, le dévouement.

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Catéchiste c’est une vocation : “être catéchiste”, c’est cela la vocation, non travailler comme catéchiste. Attention, je n’ai pas dit “faire” le catéchiste, mais “l’être”, parce que cela engage la vie. On conduit à la rencontre avec Jésus par les paroles et par la vie, par le témoignage. Rappelez-vous ce que Benoît XVI nous a dit : « L’Église ne grandit pas par le prosélytisme. Elle grandit par attraction ». Et ce qui attire, c’est le témoignage. Être catéchiste signifie donner le témoignage de la foi ; être cohérent dans sa vie. Et ce n’est pas facile. Ce n’est pas facile [32] !

29Un récent colloque sur le sujet estime que cette unité de vie n’est pas atteinte, en dépit des efforts déployés par les intéressés [33].

30Il a par ailleurs été remarqué qu’un tel capital et un tel investissement des catéchistes ouvraient la voie à une revendication de souveraineté et, par conséquent, à une redistribution interne du pouvoir dans la paroisse ou l’institution scolaire [34]. D’autant qu’au-delà des catéchètes, la communauté paroissiale dans son ensemble est appelée par le Magistère à s’investir dans l’initiation [35]. Sa mobilisation peut constituer un témoignage significatif pour le catéchisé et vivifiant pour la paroisse, à condition que les responsabilités des uns et des autres soient bien établies et que chacun ait le sentiment d’être reconnu et considéré [36]. Va-t-on vers une pression pour une logique décisionnelle moins ecclésio-centrée ? Comment l’Église la gérerait-elle, sachant que se poserait inévitablement la question de la place des femmes – qui constituent l’essentiel du corps catéchétique – dans le dispositif ? De tels débats ne se cantonnent pas à la catéchèse, mais ils y prennent une importance particulière dans la mesure où elle constitue le lieu de l’initiation pratique au fonctionnement ecclésiologique.

31Ainsi donc, si la catéchèse a pu constituer le « témoin privilégié » du lien intrinsèque que le christianisme entretient avec la modernité comme l’indiquait Joël Molinario, elle cristallise aujourd’hui la capacité du catholicisme français à renouveler et à intégrer ses membres, à gérer sa diversité et à maintenir son unité, à situer et à assumer son extériorité vis-à-vis de la société qu’il est appelé à convertir. Gageons que lors de sa retraite, le jeune catéchisé mis en scène en introduction aura rencontré un groupe accueillant et rassemblé dans la prière, qu’il aura goûté à la fécondité d’un temps et d’un espace hors du monde et qu’il aura convaincu son interlocutrice de vivre la même expérience avant la fin de sa future activité professionnelle.


Date de mise en ligne : 08/11/2020

https://doi.org/10.3917/commun.262.0109