Article de revue

Guerre et paix aujourd’hui

Pages 51 à 60

Citer cet article


  • Maier, H.,
  • Traduit de l’allemand par Julg, I.
  • et Brague, F.
(2018). Guerre et paix aujourd’hui. Communio, 257-258(3), 51-60. https://doi.org/10.3917/commun.257.0051.

  • Maier, Hans.,
  • et al.
« Guerre et paix aujourd’hui ». Communio, 2018/3 N° 257-258, 2018. p.51-60. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-communio-2018-3-page-51?lang=fr.

  • MAIER, Hans,
  • Traduit de l’allemand par JULG, Isabelle
  • et BRAGUE, Françoise,
2018. Guerre et paix aujourd’hui. Communio, 2018/3 N° 257-258, p.51-60. DOI : 10.3917/commun.257.0051. URL : https://shs.cairn.info/revue-communio-2018-3-page-51?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/commun.257.0051


Notes

  • [*]
    Titre original : Krieg und Frieden heute
  • [1]
    Emmanuel Kant : Sur l’adage : cela est peut-être juste en théorie mais ne vaut pas pour la pratique, dans Œuvres philosophiques, Paris, Pléiade, 1986, tome III., VIII 311-312, p. 297
  • [2]
    Wolfgang Reinhard, Geschichte der Staatsgewalt. Eine vergleichende Verfassungsgeschichte Europas von den Anfängen bis zur Gegenwart, München 1999.
  • [3]
    Hans Maier, Die ältere deutsche Staats- und Verwaltungslehre, Mänchen 42009.
  • [4]
    Pour plus de précisions, voir Franz Schnabel : Deutsche Geschichte im 19. Jahrhundert, Bd. 3 (Erfahrungswis-senschaften und Technik), Freiburg 1950.
  • [5]
    Johan Keegan, A History of Warfare, London 1993
  • [6]
    Jörn Leonhard, Die Büchse der Pandora. Geschichte des Ersten Weltkriegs, München 2014, p. 23.
  • [7]
    Pour ce qui suit, voir Hans Maier, Worauf Frieden beruht, Freiburg 41981.
  • [8]
    Gordon C. Zahn – Franz Jägerstätter, Märtyrer aus Gewissensgründen, Innsbruck 1987 ; Erna Putz – Severin Renoldner – Franz Jägerstätter, Christ und Mürtyrer. mit handschriftlichen Originalzitaten aus seinen Briefen und Aufzeichnungen, Linz 2007 ; Andreas Maislinger, Der Fall Franz Jägerstätter, in : Dokumentationsarchiv des österreichischen Widerstandes, Jahrbuch 1991.
  • [9]
    Le traité « deux plus quatre », conclu en 1990 par l’URSS, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France avec la RFA et la RDA, constitue un « règlement final » (final settlement) de la question allemande. Les quatre vainqueurs de la guerre mettent un terme à leurs « droits et responsabilités […] relatifs à Berlin et à l’Allemagne dans son ensemble ». Le terme de paix ne se trouve que dans le préambule du traité (« Conscients que leurs peuples vivent mutuellement en paix depuis 1945 »). Dans les faits, le document est cependant considéré comme un traité de paix, au vu de ses effets.
  • [10]
    Matthias Funk, Srebrenica. Chronologie eines Völkermords oder: Was geschah mit Mirnes Osmanovic?, Hamurg 2015.
  • [11]
    Thomas Urban, Katyn 1940. Geschichte eines Verbrechens, München 2015.
  • [12]
    Werner Hahlweg (éd.) Vom Kriege : Hinterlassenes Werk des Generals Carl von Clausewitz, Bonn 1980, p. 192–195. Voir Reinhard Stumpf (éd.), Kriegstheorie und Kriegsgeschichte : Carl von Clausewitz – Helmuth von Moltke, Frankfurt/M. 1993, p. 770, et Hans Maier, Gewaltdeutungen im 19. Jahrhundert : Hegel, Goethe, Clausewitz, Nietzsche, in : Hans Maier (éd.) Wege in die Gewalt. Die modernen politischen Religionen, Frankfurt 2002, p. 54 sv.
  • [13]
    Le 16 mars 1968, au cours de la guerre du Viêt Nam, plus de 500 civils sans défense sont assassinés par une compagnie d’infanterie américaine à My Lai, un hameau du village So’n My, appelé My Lai 4 – incontestablement un crime de guerre, qui suscita rapidement de violentes discussions. Voir James S. Olson ; Randy Roberts : My Lai 4. A Brief History with Documents, Boston 1998.
  • [14]
    Il s’est avéré entre temps que la lutte contre le terrorisme islamique ne se gagnerait pas par la multiplication du « bombing ». Les succès qui s’annoncent actuellement ne sont pas dus aux attaques aériennes (du moins pas seulement), mais surtout aux forces terrestres des Peshmergas kurdes – c’est-à-dire à des hommes et combattants solitaires.

1Le terme de guerre, bien défini autrefois, est aujourd’hui plus confus. Cela tient aux changements de l’aspect extérieur de la guerre. Nous vivons aujourd’hui l’ « illimitation » bien connue de la guerre (Enthegung des Krieges) – après des siècles d’efforts pour la circonscrire (ce qui signifie aussi la délimiter sur le plan conceptuel). La guerre ne se démarque désormais plus de la paix avec la netteté d’autrefois. Elle s’infiltre dans la normalité, dans le quotidien. À bien des égards les frontières entre guerre et paix civile s’estompent ; des formes hybrides de demi-paix ou demi-guerre voient le jour et se propagent. En un mot, la guerre n’est plus aujourd’hui seulement la traditionnelle guerre entre États. En bien des endroits elle a quitté son uniforme, elle prend ses distances avec la figure du soldat. Les formules classiques qui délimitaient autrefois son début et sa fin ont elles aussi perdu leur force dans le monde actuel. Il n’y a presque plus de déclarations de guerre – les accords de paix ont disparu à part un petit reste intra-national (la plupart du temps après des guerres civiles).

2Ce que nous vivons actuellement se prépare depuis longtemps. C’est ce que je décrirai ici en deux temps : la limitation (Hegung) de la guerre (I) et son illimitation (Enthegung) (II). Je me demanderai ensuite ce qui disparaît en même temps que la guerre limitée et ce qui a en partie déjà disparu – et ce qu’il y a de nouveau après cette disparition des anciennes structures (III).

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3Le cours de l’Histoire n’est en aucun cas, comme les pessimistes le pensent, un excès démesuré de violence. L’Histoire a toujours été ponctuée d’efforts pour créer un ordre international durable. Kant, qui n’était pas optimiste en ce qui concerne l’homme, considère à juste titre dans son opuscule « Sur l’adage : cela est peut-être juste en théorie mais ne vaut pas pour la pratique », que dans la nature humaine « le respect du droit et du devoir reste toujours vivant », une disposition au bien – tout en admettant par ailleurs que « la nature humaine n’apparaît nulle part moins aimable que dans le rapport que les peuples pris comme totalité entretiennent entre eux [1]. »

4En réalité, dans l’histoire de l’humanité, le traité de paix s’oppose à la guerre, la défense à l’agression, la circonscription de la violence à la violence, la loi au chaos. La violence sans règles fut toujours circonscrite au cours du temps, intégrée à la sécurité collective, transférée à des formes contractuelles. L’État moderne écarte les vecteurs de violence, il fait entrer en ligne de compte justice et police, face aux institutions de l’auto-défense – coup de poing et règlement de compte, vendetta, demande de rançon, etc., il monopolise l’usage de la violence physique légitime pour lui et ses organes, et c’est ainsi qu’est né l’espace de paix intérieur que nous connaissons bien aujourd’hui.

5Les peuples en Europe ont particulièrement réussi du xie au xviiie siècle, avec une série d’efforts toujours plus grands, à bannir progressivement la violence et l’auto-défense des sphères privée et domestique. Cette pacification nationale systématique est une performance significative et singulière des États chrétiens européens. Il n’a en revanche pas été possible de bannir la violence entre États : sur ce point, les efforts de restriction de la guerre à une guerre d’États, d’humanisation (ou au moins de régularisation) de la conduite de la guerre n’ont pas abouti – en faisant abstraction de la violence qui a toujours été exercée vis-à-vis du monde non-européen, non-chrétien.

6Wolfgang Reinhard décrit dans son Histoire de la violence étatique (Geschichte der Staatsgewalt) comment la création de l’État moderne en Europe s’est accompagnée d’une « culture de violence » spécifique. Le développement de l’État mena de la violence sans règles à la violence étatique, de l’exercice de la violence par un seul ou par un groupe à la guerre entre princes et rois, et enfin à la guerre entre États [2]. Le même développement a eu lieu à l’intérieur : ici, les actions et les interactions dans des petits cercles sociaux sont devenues des formes plus larges et plus solides d’une « bonne police » (Policey) qui normalisait consciemment la vie des gens – un ordre du vivre-ensemble, qui englobait avec le temps l’ensemble des territoires et transformait les États de l’intérieur [3].

7On le voit bien : il y a eu de réelles occasions de cultiver la violence, de la transformer progressivement en une violence étatique, bureaucratique. Par rapport à l’état libre de la violence au temps des règlements de comptes et vengeances privées, il s’agit sans aucun doute d’un progrès. Au xixe siècle semble s’imposer une tendance à la diminution progressive de la violence, d’abord entre les États. Certes, il y eut aussi des conflits internationaux à cette époque, mais ils n’ont pas atteint la durée et l’acuité des guerres mondiales à venir. Au sein même de l’État, il n’y eut pas non plus, hormis quelques exceptions, de densification de la violence similaire à celle du temps des guerres de religions ou celle de son équivalent séculier du temps de la Révolution française. Le siècle qui suivit 1815 semble avoir été le temps des congrès et des conventions, de la diplomatie internationale et du droit des peuples, et au vu des progrès de l’État de droit à l’intérieur, la plupart des contemporains considéraient les régimes tyranniques, dictatures et despotisme, comme quelque chose de définitivement surmonté en Europe et qui demeurait tout au plus dans les « pays exotiques ».

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8Mais comment est-il arrivé que le « long xixe siècle » (de 1789 à 1914) ait accumulé de nouveaux potentiels de violence ?

9Et pourquoi ce retour à la barbarie est-il précisément parti d’Europe, du continent alors le plus moderne et le plus évolué ?

10J’illustrerai de manière provisoire et sous forme de thèses la formation et l’intensification des potentiels de violence au xixe siècle en trois points :

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  1. la révolution industrielle et ses conséquences sur les techniques de combat et la conduite de la guerre.
  2. l’implication d’un nombre croissant de personnes dans la guerre, du fait de l’extension des structures démocratiques et des manières de procéder.
  3. la transformation de la guerre, qui se voit conférer de nouvelles énergies au cours de son évolution – de la « levée en masse » des guerres de la Révolution aux formes de la « mobilisation totale » du xxe siècle.

12a) C’est principalement la technique qui déploie au xixe siècle des potentiels de violence d’un genre nouveau. Elle rompt à cette époque-là avec ses origines empiriques, avec les découvertes faites par hasard, les expériences, les trouvailles, et prend des allures de calcul systématique. Elle devient une science exacte sur le plan des lois de la nature et fait émerger une production en série se dissociant toujours plus d’une production artisanale [4]. L’exploitation et la maîtrise des forces de la nature – eau, charbon, fer – augmentent les forces humaines dans des dimensions sans précédent. Les frontières de l’espace et du temps deviennent floues : le monde devient petit, l’homme doit être d’autant plus grand.

13La révolution industrielle révolutionne aussi les techniques de guerre. Elle fonde et établit la suprématie des machines et des automates dans la conduite de la guerre. Les artéfacts détrônent toujours plus les armes que l’on tient en main, celles que l’on « dégaine ». Les effets de la violence s’éloignent de plus en plus des causes qui l’ont déclenchée. La guerre perd son analogie originelle d’un combat singulier, d’un duel – elle devient une guerre anonyme et technique. Si l’on trace les grandes lignes de l’histoire de la guerre sur plus de deux cents ans, de la figure de l’artilleur de Napoléon aux roquettes, missiles de croisière et drones au début du xxie siècle, on voit clairement un mouvement de dépersonnalisation croissante de la guerre, avec l’ouverture simultanée et sans limites de tous les lieux de combat, sur terre et mer, dans l’air, dans tout l’univers – et avec une diminution croissante des terrains de retraite, des zones protégées et sacrées. On en arrive au scénario d’une guerre atomique, où les fronts traditionnels se dissolvent et où la destruction de l’autre et la destruction de soi se fondent l’une dans l’autre, jusqu’à devenir indissociables.

14Les guerres quittent le « théâtre de la guerre » qui leur était destiné, elles s’étendent dans le temps et dans l’espace, impliquent économie, communication, vie quotidienne, deviennent globales et « totales ». Les forces de destruction prennent leur autonomie, se distancient de l’équilibre entre le fonctionnel et le proportionnel. Au xixe siècle déjà, avec les guerres de Napoléon et celles menées contre lui, la guerre s’étend sur tout le continent et devient une guerre commerciale, économique, de propagande et populaire. Les différences traditionnelles entre le front et le pays natal, les soldats et les civils, tendent à se fragiliser. L’utopie d’une conduite de la guerre « autarcique » (avec soldats professionnels, ravitaillement, hôpitaux militaires) disparaît. La guerre populaire révolutionnaire vit du pays et des masses armées, dans lesquelles on ne saurait par moment distinguer les francs-tireurs de l’armée régulière. Est dépassé aussi le type de la « guerre de cabinet » (qui, aussi au xviiie siècle, n’existait qu’en théorie), où le roi « livrait bataille », pendant que le bourgeois dans sa contrée lointaine n’en savait rien.

15b) À cela s’ajoute au xixe siècle la « démocratisation » de la guerre. L’obligation générale de servir, en tant qu’ « enfant légitime de la démocratie » (Theodor Heuss), enlève au traditionnel « miles perpetuus » engendré par l’absolutisme son statut « gouvernemental », érige les armées en quelque chose de nouveau : en un « peuple en armes ». Dans les révolutions modernes, le peuple s’empare de l’État ; il faut qu’il admette par conséquent que l’État se défende contre lui ; le peuple a alors sa part de responsabilité dans les attaques, les victoires, les atrocités de guerre, les défaites. Se fait jour alors une tendance à dissoudre, à totaliser, à abolir les espaces privés, espaces de liberté et de paix, à étendre les actes de guerre au-delà des limites de la guerre, où l’intervention est calculée.

16John Keegan [5] a attiré l’attention sur le fait que, dans tout État, les armées ne comprenaient qu’une part infime de la population avant l’introduction de la conscription générale. En conséquence, la nouvelle de la mort d’un proche lors d’une bataille était un drame familial relativement rare jusqu’au xixe siècle. Les chiffres augmentent cependant de manière sensible au xixe siècle. 750 000 personnes trouvèrent la mort dans la guerre de Sécession américaine, dont 620 000 soldats et à peine 2,5 % de la population [6]. Les chiffres de la Première Guerre mondiale témoignent d’une augmentation telle qu’ils représentent une rupture avec les chiffres des guerres précédentes. La France y perd 1 700 000 hommes sur ses 40 millions d’habitants ; l’Italie 600 000 sur 36 millions ; l’Empire britannique 1 000 000 sur 50 millions ; l’Allemagne plus de 2 millions sur une population de 70 millions.

17Dans les deux Guerres mondiales s’affrontent des armées démocratisées, dans lesquelles toutes les couches de la société sont représentées. Les maladies – autrefois causes principales des décès dans la guerre – ont été dépassées. Les recrues bien nourries et en bonne santé constituent le cœur des immenses armées populaires. Par conséquent, les pertes sont considérables.

18c) Les potentiels de violence de l’État moderne se manifestent avec clarté et insistance dans la nouvelle configuration de la guerre. Le xxe siècle est un âge singulier de violence. Dans le monde entier, les forces de destruction se multiplient jusqu’à atteindre une intensité alors inconnue. L’usage militaire jusque là « conventionnel » de la violence se transforme au cours des deux Guerres mondiales en une destruction de masse mécanisée. Cela vaut aussi bien pour la violence contre les combattants que celle contre les non-combattants, qui lors de la Seconde Guerre mondiale ont été particulièrement impliqués dans les hostilités sur terre et par voie aérienne : Leningrad, Coventry, Dresde, Hiroshima. En temps de paix comme en temps de guerre, des peuples et groupes ethniques entiers furent au xxe siècle victimes de massacres, d’ « épuration ethnique », de génocides. Et dans le monde gigantesque des camps des régimes totalitaires, la déshumanisation et animalisation des « ennemis politiques », leur transformation en « parasites », que l’on peut liquider à loisir, leur « extermination par le travail », leur meurtre de masse à la chaîne atteignent leur effroyable apogée.

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19J’en viens à la question cruciale : qu’est-ce qui disparaît avec la guerre circonscrite (mit dem gehegten Krieg) ? Et qu’advient-il de nouveau après elle [7] ?

20Avant de tenter de répondre, j’aimerais attirer l’attention sur une dialectique fondamentale, qui est liée à la naissance de l’État moderne et à son ordre juridique et ordre de paix.

21Avec l’État moderne – par opposition avec le passé – un plus grand nombre de personnes qu’auparavant est mis en sécurité à l’intérieur. Mais parallèlement, des millions de personnes, au cours de guerres entre États – voire de guerres mondiales – sont impliqués dans une menace de mort collective de l’extérieur.

22On pourrait se poser la question suivante : quels phénomènes naturels des temps passés auraient pu causer la mort de millions de personnes en aussi peu de temps que le déchaînement de violence par les armes modernes des deux Guerres mondiales ? Quels règlements de compte, quelle quête de vengeance ou de défense auraient pu conduire à des massacres similaires aux batailles de Verdun, Leningrad, Stalingrad, aux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki ? Et combien de personnes, dans des familles et des clans, se seraient soumises sans conditions à la loi de la vengeance, de la même manière que les combattants et civils dans nos guerres modernes se sont alignés au front et à l’arrière, « parce qu’il le fallait » et parce qu’il semblait n’y avoir aucune autre alternative ?

23Autant que nous le sachions, nulle part au cours des deux Guerres mondiales, dans aucune des parties belligérantes, des mères n’ont manifesté contre l’État en guerre en faveur de leurs fils, comme cela s’est fait plus récemment et se fait de plus en plus fréquemment, du Vietnam à la Tchétchénie. Quand, dans la Première Guerre mondiale, des soldats bretons, accusés de désobéissance, argumentaient devant la cour martiale française, qu’ils venaient de la campagne profonde et qu’ils ne comprenaient même pas la langue de leurs officiers, la langue de l’État national ; quand des paysans siciliens, dans des situations semblables, demandaient comment ils pouvaient bien faire la guerre, puisqu’ils n’étaient même pas parents avec le roi –cela n’était alors que l’écho impuissant d’un monde passé qui semble avoir disparu avec l’apparition de l’État-nation moderne. Même au xxe siècle, riche en martyrs, un objecteur de conscience tel le paysan autrichien Franz Jägerstätter, reste l’exception parmi les résistants d’inspiration chrétienne – et sa position n’a pas seulement choqué de son vivant, mais elle se heurte encore dans les périodes les plus récentes aux réactions mitigées chez les théologiens et les membres du clergé [8] – tant on pensait la guerre et son extension devenues entre temps inéluctables.

24Mais revenons à notre première question : qu’est-ce qui a disparu ? Qu’est-ce qui est apparu ?

25Comme nous l’avons déjà suggéré plusieurs fois, la guerre entre États est en train de disparaître. Les États perdent le monopole de la conduite de la guerre à la fin du xxe siècle. Des vecteurs de violence autocréés non-étatiques entrent en concurrence avec les États et, le cas échéant, les évincent. Le champ est vaste, cela va des armées d’expédition de Tchang Kaï-Chek et de Mao Tsé-Toung dans la Chine du xxe siècle aux armées personnelles des Seigneurs de guerre du Congo, du Soudan et de l’actuelle Somalie, jusqu’aux bateaux de pirates partout dans le monde, aux mercenaires armés des trafiquants de drogue mexicains, aux commandos terroristes et kamikazes d’Al-Qaïda et de l’État islamique au xxie siècle.

26En même temps que la guerre entre États, disparaît aussi (ou du moins s’estompe) la différence entre combattants et non-combattants, soldats et civils, armée régulière et partisans. Les successeurs des soldats ne portent plus l’uniforme feldgrau, ils n’ont plus de couleur définie, sont méconnaissables, vivent comme « dormeurs » ignorés parmi les citoyens pacifiques, ou bien se glissent comme des « poissons dans l’eau », selon le principe de Mao, à travers les trous et espaces vacants de la civilisation.

27Disparaît aussi vraiment la guerre comme institution régulière : il n’y a plus de déclaration de guerre, mais seulement une explosion informe de violence. Il n’y a presque plus de traités de paix, au mieux des armistices ou déclarations de fin des hostilités à la manière du traité de Moscou, le traité deux plus quatre [9]. Paradoxalement la proscription de la guerre dans le pacte Briand-Kellogg (1928) et dans les procès de Nuremberg (1945-49) a conduit à la conclusion suivante : qui voudrait encore se déclarer agresseur potentiel par une déclaration de guerre formelle ?

28Enfin, je voudrais attirer l’attention sur un dernier aspect de l’illimitation (Enthegung) de la guerre : la disparition – ou famenuisement – du droit des prisonniers de guerre. La tendance se prépare déjà lors de la Seconde Guerre mondiale : rappelons seulement comment les prisonniers de guerre russes en Allemagne ont été massivement affamés en 1941/42, ainsi que la levée générale des délais de libération pour les prisonniers de guerre allemands après 1945 en France et en Union Soviétique. Le fait que, pour les nombreuses « guerres sans limites » actuelles, l’on puisse dire « on ne fait pas de prisonniers » ne fait que confirmer l’évolution générale vers une suppression de la guerre entre États. Plus récemment, le nom de Srebrenica, le massacre de plus de 8000 jeunes Bosniaques en 1995, est un symbole affligeant de l’abandon de l’ancienne (et première) étape vers la pacification de la guerre et de la clémence envers les prisonniers de guerre [10]. Mais déjà en 1940, avec le massacre des officiers polonais à Katyn, près de Smolensk, Staline avait pratiqué ce principe d’une manière brutale [11].

29L’ancienne guerre disparaît. Mais qu’y a-t-il de nouveau ? À quoi ressemblent les guerres du futur ? Quels nouveaux contours se dessinent après l’effondrement du décor de façade de la « guerre limitée » ?

30Cette nouvelle guerre qui émerge présente à certains endroits des traits archaïques. Ainsi, le retour des otages – un procédé aujourd’hui répandu dans le monde entier – rappelle les formes anciennes et pré-modernes de la guerre. On peut citer d’autres procédés archaïques, comme le fait que dans des conflits en Afrique, Amérique latine ou Asie de l’Est, femmes et enfants combattent dans des unités irrégulières, comme partisanes et enfant-soldats. Les seuls cas similaires que l’on connaissait jusque-là étaient les combats semi-mythiques des Amazones dans l’Antiquité ou les réelles croisades d’enfants du Moyen-Âge.

31Le fait que dans les nouvelles guerres, on en arrive bien plus violemment qu’autrefois à l’anéantissement de l’ennemi est à la fois archaïque et moderne, et correspond à la disparition des règles de la guerre. Si, chez Clausewitz, la destruction signifie « rendre l’ennemi incapable de combattre [12] », il s’agit, dans la guerre illimitée (enthegter Krieg), d’une destruction physique – qui s’accompagne souvent de l’abolition de toutes les étapes intermédiaires, de capture de prisonniers, de statuts de prisonniers de guerre, d’armistice et de capitulation. Ce nouveau « tout ou rien » va de pair avec l’apparition des kamikazes sur la scène internationale, qui renoncent consciemment aux chances de survie des soldats des guerres classiques et qui introduisent un nouvel élément incalculable – la bombe personnifiée – dans les guerres d’aujourd’hui devenues techniques et automatisées. Ce qui restait encore marginal au cours de la Seconde Guerre mondiale – on pense aux aviateurs kamikazes japonais – est en passe de revenir plus violemment au centre des guerres futures. Le « martyr » moderne – ainsi le désigne-t-on, principalement dans les États islamiques – ne risque rien, il a conclu une alliance avec la mort – sa propre mort et si possible celle de beaucoup d’autres.

32Abstraction faite de tout arrière-plan idéologique, on peut certainement interpréter les attentats-suicides comme un soulèvement, un soulèvement désespéré contre la détermination technique, l’anonymat et l’éloignement avec les hommes que l’on trouve dans les guerres modernes, où la responsabilité personnelle est de plus en plus réduite et finit par disparaître totalement. Au cours des débats aux États-Unis dans les années soixante sur le massacre de My Lai au Vietnam du Sud [13], il fut aussi question de savoir à quoi devait ressembler, dans une guerre actuelle, une attaque menant à un massacre de manière juste – selon le droit de la guerre. La réponse donnée le plus souvent était : « En aucun cas si c’est à proximité, toujours le plus loin possible, au mieux par des attaques à la bombe ou missiles ! » Face à cette fuite cynique dans la technique, les kamikazes peuvent même apparaître soudainement comme les défenseurs d’une guerre qui a perdu en personnalité [14].

33Si l’on entre dans la violence : c’est une histoire longue et compliquée. Si l’on sort de la violence : c’est la même chose, mais dans une plus grande mesure. Dans l’histoire, on est passé du particulier exerçant la violence à l’État, des règlements de compte et vengeances privées à la justice et à la police. C’est un moyen d’atteindre un haut développement de la civilisation – malgré tous les risques que cela comporte, si l’État de son côté est puissant, voire tout-puissant.

34Dans la situation actuelle, il me semble sans aucun doute que l’on doit renforcer l’État – et le restaurer si besoin est – si l’on ne veut pas battre en retraite devant le défi du terrorisme international sans avoir combattu. Ce sont justement les États anéantis, devenus ingouvernables, qui exercent une force magnétique sur les auteurs du terrorisme international. L’État ne s’impose contre les forces puissantes de l’immédiateté psychique, dans lesquelles l’auto-défense trouve ses racines, que s’il fait régner le droit et garantit la paix. D’un point de vue constitutionnel, les mesures d’urgence et le projet d’un ordre de paix durable, qui résulte de la justice, sont essentiels lors d’un combat nécessaire – je n’aime pas parler de guerre – contre le terrorisme.


Date de mise en ligne : 08/11/2020

https://doi.org/10.3917/commun.257.0051