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La politique syrienne de l'Iran : entre intérêts stratégiques et débats internes

Pages 95 à 104

Citer cet article


  • Coville, T.
(2014). La politique syrienne de l'Iran : entre intérêts stratégiques et débats internes. Confluences Méditerranée, 89(2), 95-104. https://doi.org/10.3917/come.089.0095.

  • Coville, Thierry.
« La politique syrienne de l'Iran : entre intérêts stratégiques et débats internes ». Confluences Méditerranée, 2014/2 N° 89, 2014. p.95-104. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2014-2-page-95?lang=fr.

  • COVILLE, Thierry,
2014. La politique syrienne de l'Iran : entre intérêts stratégiques et débats internes. Confluences Méditerranée, 2014/2 N° 89, p.95-104. DOI : 10.3917/come.089.0095. URL : https://shs.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2014-2-page-95?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/come.089.0095


Notes

  • [1]
    Les liens entre les alaouites et les chiites sont toutefois compliqués. Voir à ce sujet Sandrine Mervin « L’étrange destin des alaouites syriens », Le Monde Diplomatique, janvier 2013.
  • [2]
    « Quel est le regard de l’Iran sur les évolutions en Syrie ? », Bohran (http:// www.borhan.ir/NSite/FullStory/News/?Id=4586), 20 décembre 2012.
  • [3]
    « Comment les terroristes ont changé la politique iranienne en Syrie ? Le don de l’Iran au régime syrien », Fars News (http://www.farsnews.com/ newstext.php?nn=13930109000173), 31 mars 2014.
  • [4]
    Ibid.
  • [5]
    Ali Ashgar Assadi, attaché économique à l’ambassade de la République islamique d’Iran au Yémen a été tué en janvier 2014 suite à une tentative de kidnapping par des inconnus qui a avorté « Yemen : Iranian diplomat dies in gun attack near embassy », BBC, 18 janvier 2014.
  • [6]
    « Attaque contre des garde-frontière iraniens en représailles de l’action des pasdarans en Syrie », RFI (http://www.persian;rfi.fr/print/96591?print=now), 27 octobre 2013.
  • [7]
    « Le commandant des forces terrestres des pasdarans : les pasdarans ont un rôle de conseillers en Syrie », Asr-e Iran (http://asriran.com/fa/print/331465), 19 avril 2014.
  • [8]
    Mohsen Rezaï, candidat à l’élection présidentielle de 2013, a reconnu lors d’un des débats télévisés que l’Iran aidait financièrement la Syrie.
  • [9]
    « Le gouverneur de la banque centrale de Syrie : l’Iran nous a donné une ligne de crédit de 1 milliard de dollars », Asr-e iran (http://www.asriran.com/ fa/print/269027), 25 avril 2013.
  • [10]
    L’inflation a officiellement atteint plus de 40 % durant le premier semestre de 2013. Elle a toutefois ralenti depuis et se situait à 23 % en janvier 2014. Par ailleurs, d’après des estimations officielles, le taux de chômage aurait atteint plus de 20 % de la population active.
  • [11]
    « Aref : l’aide financière à la Syrie et au Liban nécessite l’accord du Parlement », www.ir.diplomacy.ir, 5 mai 2013.
  • [12]
    Suite à des contacts entre les leaders politiques du Hamas et Téhéran, les leaders iraniens ont décidé de recommencer à soutenir financièrement le Hamas. « Pourquoi l’Iran a décidé de soutenir financièrement le Hamas ? », Afkar News (http://www.afkarnews.ir/prtgnu9xnak9yq4.rpra.html), 1er janvier 2014.
  • [13]
    Dans un premier temps, le secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-Moon avait annoncé avoir invité l’Iran à cette négociation. Il a déclaré par la suite que cette invitation était annulée parce que l’Iran avait refusé d’adhérer aux conclusions de Genève 1 (établissant que Bachar Al-Assad devait quitter le pouvoir). En fait, il est très probable que l’Arabie saoudite ait fait pression pour que l’Iran ne soit pas invité.
  • [14]
    « Etude du scénario de l’ordre dominant pour la Syrie », Bureau du Guide Suprême (http://farsi.khamenei.ir/others-dialog?id=12594), 7 septembre 2011.
  • [15]
    « Comment les terroristes ont conduit à un changement de la politique iranienne en Syrie ? Le don de la République islamique au régime syrien », ibid.
  • [16]
    « Le fils de l’Ayatollah Djanati : Bachar El Assad a pensé très tard au réformes », Entekhab (http://www.entekhab.ir/fa/print/30871), 7 juillet 2011.
  • [17]
    « Publication de la vidéo du discours de Hashemi Rafsandjani contre la Syrie : Monsieur Rafsandjani : répondez ! », Jahannews (http://jahannews. com/vdcg7z9wwak9qt4.rpra.html), 2 septembre 2013. Jahannews est un site d’information très proche des pasdarans. Il a donc vivement critiqué Hashemi Rafsandjani pour cette déclaration.
  • [18]
    « Une protection de la structure politique du pouvoir alide au prix du départ de Bachar El Assad », diplomacy.ir, 18 janvier 2013 (Alide signifiant « les descendants d’Ali » et inclut toutes les familles du chiisme, dont les alaouites).
  • [19]
    M. Moghtader, « Iran does not seek indefinite power for Assad », Reuters (http://www.reuters.com/article/2014/04/02/us-iran-syria-idUSBREA311 X220140402), 2 avril 2014.
  • [20]
    T. Parsi, « Two Left Feet. Can Washington dance with Tehran when they’re listening to different music ? », Foreign Policy 2014 (http://www.foreignpolicy. com/articles/2014/01/22/washington_tehran_geneva_iran_us_syria), 22 janvier 2014.
  • [21]
    Il est généralement établi en Iran que Hashemi Rafsandjani, qui avait renoué avec l’Arabie saoudite quand il était président, pourrait être l’homme clé d’un tel rapprochement. On évoque la possibilité qu’il fasse un voyage à la Mecque depuis quelques mois, mais ce projet ne s’est pas encore réalisé.
  • [22]
    L’Arabie saoudite vient d’ailleurs d’accepter d’inviter le ministre des Affaires étrangères iranien, Mohamad Djavad Zarif à Ryad, cf. « L’Arabie saoudite s’ouvre prudemment à l’Iran », RFI (http://www.rfi.fr/moyen-orient/20140514-prudente-arabie-saoudite-s-ouvre-iran/), 14 mai 2014.

1La politique étrangère de la République islamique d’Iran a été marquée, notamment depuis la fin de la guerre avec l’Irak (1980-1988), par un objectif primordial : faire de l’Iran la puissance régionale du Moyen-Orient. Ces éléments sont évidemment présents dans la politique exercée aujourd’hui par Téhéran en Syrie, l’Iran aspirant à maintenir ses liens avec le seul pays arabe qui lui ait été fidèle depuis la révolution de 1979 tout en préservant « le front de résistance » (Iran – Syrie – Hezbollah) contre Israël. Ce front est d’ailleurs essentiel en ce qu’il permet à l’Iran de se présenter comme le leader régional de la défense de la cause palestinienne. Le rôle de l’Arabie saoudite en Syrie a d’ailleurs renforcé en Iran le sentiment que la crise syrienne était un test-clé de son influence régionale. Cependant, la politique étrangère iranienne est aussi le résultat d’une négociation entre ses différents courants politiques. L’analyse de ces discours montre également que la position iranienne sur la Syrie n’est pas figée et que l’Iran pourrait participer à une sortie de crise. Une telle possibilité serait renforcée par la signature d’un accord final sur la question du nucléaire iranien.

Les facteurs déterminants de la politique syrienne de l’Iran

2 Pour bien comprendre la politique syrienne de l’Iran, il est indispensable de rappeler que les liens entre les deux pays sont historiques. La Syrie a été le premier pays arabe à reconnaître le gouvernement provisoire de Mehdi Bazargan après la Révolution islamique en Iran de 1979. La Syrie fut également le seul pays arabe, avec la Lybie, à soutenir l’Iran dans sa guerre contre l’Irak. Elle a même été, durant cette guerre, l’un des très rares alliés de l’Iran. Il ne faut pas surestimer, comme cela est souvent fait, les liens religieux présents entre les deux pays et la manière par laquelle ils expliqueraient cette alliance. Le président syrien Bachar al-Assad fait certes partie de la minorité religieuse alaouite (10 à 12 % de la population syrienne) qui est un schisme dans le chiisme [1]. Mais la République islamique d’Iran a souvent donné la priorité aux considérations stratégiques plutôt qu’à la solidarité religieuse. Pour l’Iran, ce qui compte surtout est le fait que la Syrie représente le seul lien avec le Moyen-Orient arabe. En parallèle, Hafez al-Assad avait sans doute estimé, en son temps, qu’une alliance stratégique avec l’Iran islamique était un moyen de lutter contre les ambitions régionales de son grand rival de l’époque, la République baasiste d’Irak de Saddam Hussein. Par ailleurs, depuis la création du Hezbollah au Liban en 1982, intervenue sous l’instigation de l’Iran, l’axe Iran – Syrie – Hezbollah a été considéré par les dirigeants de la République islamique d’Iran comme un front important de la résistance à Israël. In fine, les liens avec la Syrie sont devenus pour l’Iran essentiels car ils facilitent le soutien logistique au Hezbollah, qui est devenu un des facteurs déterminants de l’influence régionale iranienne. Au total, il s’agit d’une relation forte basée sur des considérations stratégiques centrales pour la politique régionale de l’Iran (liens avec un pays arabe, lutte contre Israël, soutien au Hezbollah, etc.).

3 Ces facteurs historiques sont d’ailleurs souvent rappelés dans le « narratif » adopté par la République islamique d’Iran sur la crise syrienne. Il est généralement reconnu que cette crise avait débuté par les protestations pacifiques de Syriens qui, faisant écho aux « printemps arabes », dénonçaient la corruption du régime syrien, la pauvreté et l’absence de libertés politiques [2]. Les autorités iraniennes insistent sur le fait qu’elles ont demandé que Bachar al-Assad prenne en compte ces demandes populaires légitimes [3]. Il est également généralement admis en Iran que le régime syrien a répondu à ces protestations par une répression brutale. Toutefois, le discours officiel considère aussi que, suite à cette répression, ces manifestations populaires auraient cessé et que des groupes armés soutenus par l’étranger se seraient engagés dans une guerre avec le pouvoir syrien. Pour l’Iran, ces groupes sont soutenus par les pays du Golfe. Ces derniers financent l’opposition armée à Bachar al-Assad car ils voient à travers ce soutien l’occasion d’affaiblir la République islamique d’Iran. De plus, certains groupes combattants (Jabhat al-Nosra et l’Etat islamique d’Irak et du Levant en particulier) mènent une politique explicite d’agression contre les minorités religieuses [4]. Dans ces conditions, l’Iran se prévaut d’avoir été obligé d’intervenir pour protéger ces minorités religieuses et éviter que la Syrie et la région ne deviennent un champ d’affrontement interreligieux. Enfin, l’Iran estime que la majorité des Syriens soutiennent toujours Bachar al-Assad et pense qu’il faudrait un règlement politique de la crise qui passerait par un arrêt des interventions étrangères et une ouverture politique (notamment à travers l’organisation d’élections). Ce processus devrait, toujours selon Téhéran, intervenir sous l’égide de Bachar al-Assad.

4 Ce narratif appelle plusieurs remarques :

5

  • l’importance stratégique de la Syrie pour l’Iran en tant que membre du Front de résistance et soutien du Hezbollah est constamment rappelée par les autorités. Le discours officiel consiste également à ne pas considérer comme importante la proximité religieuse entre la République islamique d’Iran et les alaouites syriens ;
  • ce discours s’accompagne d’un autre argumentaire qui présente l’Iran comme un défenseur des minorités religieuses en Syrie (alaouites, chrétiens) face à la « sauvagerie » des groupes islamiques radicaux qui se battent contre le gouvernement syrien ;
  • l’Iran ne situe donc pas son intervention en invoquant la défense des chiites face à une agression sunnite mais plutôt comme la défense d’un pays allié où cohabitent différentes communautés religieuses, face à l’agression de « terroristes » ou « tafkiristes » qui menaceraient cette diversité religieuse ;
  • le rôle en Syrie de l’Arabie saoudite est devenu un facteur justifiant l’intervention iranienne. Le sentiment dominant, notamment dans les milieux les plus radicaux du système politique iranien (comme les dirigeants des pasdarans), est que l’Iran ferait actuellement face à une politique d’agression de l’Arabie saoudite qui finance ces groupes djihadistes. Cette « guerre » a lieu en Syrie mais aussi au Liban (comme en témoigne l’attentat contre l’ambassade d’Iran), en Irak (où des réseaux proches d’Al-Qaida sont en guerre contre le gouvernement irakien proche de l’Iran), au Yémen (où un diplomate iranien a été assassiné en janvier 2014 [5]) et même en Iran, comme en témoignent les attaques de groupes sunnites contre l’armée iranienne au motif de l’intervention de cette dernière en Syrie [6]. Dans un tel contexte, le soutien à Bachar al-Assad est aussi devenu un moyen de résister à cette agression.

6 Au total, la guerre en Syrie apparaît, dans ce contexte, comme le terrain où se joue la capacité future de l’Iran à devenir la puissance régionale qu’il aspire à être. Une défaite sur ce terrain pourrait intensifier les affrontements sunnites-chiites dans la région mais aussi marquer une défaite réelle et symbolique dans la compétition pour le leadership régional avec l’Arabie saoudite. En effet, un succès militaire de l’opposition à Bachar al-Assad pourrait encourager les groupes salafistes à prolonger et intensifier la lutte sur d’autres terrains comme l’Irak, le Liban et même l’Iran. Mais surtout, une telle victoire serait aussi perçue comme une défaite de l’Iran à la fois dans sa lutte pour le leadership régional mais aussi comme puissance protectrice des chiites de la région.

7 L’ensemble de ces éléments a donc conduit la République islamique d’Iran à s’impliquer directement dans la guerre syrienne. Les pasdarans ont d’ailleurs reconnu qu’ils jouaient un rôle de conseil auprès de l’armée syrienne [7]. Parallèlement, l’intervention directe du Hezbollah dans cette guerre s’est évidemment faite en concertation avec l’Iran. Enfin, l’Iran aide financièrement la Syrie [8]. La Banque centrale de Syrie a ainsi fait état d’une ligne de crédit d’un milliard de dollars de la part de l’Iran en 2013. Cependant, il est difficile d’avoir une estimation réelle de l’aide iranienne globale [9]. Dans tous les cas, cette implication a un coût réel pour l’économie iranienne qui, en plus, a subi une crise grave du fait des sanctions économiques internationales exercées à son encontre : rappelons que, depuis 2011, les revenus pétroliers de l’Iran, qui assurent plus de la moitié des recettes budgétaires, ont reculé de 50 %.

8 Du fait de cette situation de crise, marquée par une inflation et un chômage élevés [10], on peut d’ailleurs penser qu’il existe un débat au sein de la population iranienne au sujet du coût de la politique étrangère iranienne. C’était ainsi le sens d’une des questions posées par des étudiants à Mohammad-Reza Aref, candidat réformateur aux élections présidentielles de juin 2013, lors d’un débat [11]. La politique iranienne en Syrie a également eu un coût « diplomatique », puisqu’elle a entraîné un niveau de tension rarement atteint auparavant avec les pays arabes du golfe Persique. La politique iranienne a même entraîné une rupture avec le Hamas, qui avait pris parti pour l’opposition à Bachar al-Assad de 2011 à 2013 (le Hamas et l’Iran ont cependant repris leurs relations en avril 2013 [12]).

9 Néanmoins, les avantages stratégiques induits par la relation avec la Syrie cités plus haut restent pour l’instant, aux yeux des autorités iraniennes, supérieurs aux coûts induits par ce soutien. Ce choix n’est pourtant pas figé et la plupart des déclarations des autorités iraniennes, notamment depuis l’élection d’Hassan Rohani, insistent sur la réalité et l’ampleur de la tragédie syrienne et la nécessité de lui trouver une issue politique. Il est vrai que le président n’est pas le seul décideur sur les grandes questions de politique étrangère et des acteurs comme le Guide, Ali Khamenei et les pasdarans, ont une voix prépondérante sur ce dossier. Cependant, Rohani représente un courant pragmatique et centriste dans le pouvoir iranien et cherche à normaliser les relations avec l’Occident. Ceci signifie que la voix du président iranien peut avoir une influence sur la question syrienne. C’est d’ailleurs pour toutes ces raisons qu’une inclusion de l’Iran dans les processus diplomatiques pour trouver une issue politique à la crise syrienne n’est pas une idée irrationnelle. De ce point de vue, on ne peut que regretter la volonté affichée des pays occidentaux et de l’Arabie saoudite de tenir l’Iran à l’écart des négociations de Genève 2 [13]. Il convient donc de s’interroger sur les marges de manœuvre de la politique syrienne de l’Iran.

La politique syrienne de l’Iran : quelles marges de manœuvre ?

10 Il faut tout d’abord rappeler que, s’il y a consensus politique en Iran quant à l’importance de la Syrie pour la politique régionale de l’Iran, il existe également des différences assez nettes dans les descriptions qui sont faites de cette crise. Ainsi, les groupes les plus radicaux vont présenter la crise syrienne comme complètement provoquée par les pays inféodés à l’Occident et à Israël [14]. D’autres groupes conservateurs vont admettre que la crise politique syrienne a aussi été provoquée par les protestations de la population syrienne suite à l’incapacité du régime syrien à mettre en place les réformes nécessaires, mais tout en soulignant que cet environnement a aussi donné l’opportunité à des groupes militaires soutenus par des acteurs étrangers de commencer une guerre civile [15]. Certains analystes, tel Ali Djanati, ancien ambassadeur iranien au Koweït, ont aussi mis l’accent sur le lien existant entre différents éléments (un pays ravagé par la corruption, les inégalités sociales, l’absence de libertés politiques et le déclenchement des protestations populaires) tout en expliquant bien l’incapacité du régime syrien à répondre à ces demandes autrement que par la répression [16]. Par ailleurs, Ali Akbar Rafsandjani, ancien président et mentor du courant des conservateurs modérés dont se réclame le gouvernement actuel, avait déclaré lors d’un discours à Machhad le 31 août 2013, que « le peuple syrien était pris entre les attaques chimiques de son propre gouvernement et les risques de bombardements des occidentaux » [17], alors même que la position officielle du nouveau gouvernement iranien évoquait plutôt l’utilisation d’armes chimiques par des opposants au gouvernement syrien. Ali Djanati estime également que des stratégies de sortie de crise sont possibles si Bachar al-Assad acceptait de partir, mais à condition que le régime syrien reste en place [18]. Ces différences de perception signifient que la position iranienne n’est pas figée et que des évolutions de la politique syrienne de l’Iran sont possibles. Parallèlement, les nouvelles autorités iraniennes sont prêtes à participer à des négociations visant à une sortie de crise politique en Syrie, comme l’avait démontré leur volonté de participer à la conférence Genève 2. Ceci s’inscrirait dans le cadre d’une volonté de la part de l’Iran de faire la preuve de sa capacité à être un acteur régional responsable. Un diplomate iranien a d’ailleurs déclaré que « l’Iran ne voulait pas que Bachar El Assad reste éternellement dirigeant de la Syrie… »[19].

11 Par ailleurs, on peut penser qu’il existe des possibilités de rapprochement entre les positions iraniennes et américaines sur la Syrie, qui peuvent même faciliter de telles négociations. Les deux gouvernements veulent un arrêt de la violence et craignent que le vide créé par la chute du régime syrien ne profite aux forces salafistes en présence en Syrie [20]. Le gouvernement iranien compte sur un appui américain pour résister aux attaques des forces salafistes dans la région. De ce fait, pour l’Iran, parvenir à un accord avec les Etats-Unis sur la Syrie serait une première étape dans la réalisation de ce plan. On peut également estimer qu’une évolution favorable des négociations sur le dossier du nucléaire iranien renforcerait la confiance entre les deux pays, ce qui pourrait relancer la participation iranienne à une résolution de la crise syrienne. Parallèlement, la signature d’un accord sur le nucléaire iranien et une levée totale des sanctions renforceraient clairement le gouvernement d’Hassan Rohani et les courants politiques qui le soutiennent (réformateurs, conservateurs modérés). On sait en effet que la politique étrangère iranienne résulte aussi d’une négociation entre les différents centres de pouvoir en Iran. Les conservateurs les plus radicaux partisans d’une ligne « dure » sur la Syrie et les pasdarans qui sont directement impliqués accepteront difficilement une solution politique qui affaiblirait l’Iran. La signature d’un accord final sur le dossier du nucléaire iranien accepté notamment par les cercles plus radicaux en Iran, modifierait les rapports de force et donnerait éventuellement une certaine marge de manœuvre à Hassan Rohani pour faire évoluer la politique syrienne de son pays.

12 Cela ne signifie pas qu’il faudrait s’attendre, même dans cette éventualité, à un alignement de l’Iran sur les positions occidentales adoptées vis-à-vis de la Syrie. Compte tenu de ses intérêts stratégiques en Syrie, l’Iran fera tout pour éviter que ne se mette en place dans le pays un gouvernement anti-iranien soutenu par l’Arabie saoudite. Il faut d’ailleurs se rappeler que la nouvelle diplomatie iranienne reste toujours basée sur l’objectif central de réaffirmer la prééminence régionale de l’Iran. Dans ce contexte, une évolution de la politique iranienne sur la Syrie ne peut négliger les facteurs qui font de ce pays un élément essentiel de la politique de l’Iran au Moyen-Orient, dont la nécessité pour Téhéran de maintenir un lien fort avec le monde arabe, le maintien de relations étroites avec le Hezbollah libanais, et la préservation de la notion et des politiques de « résistance » à Israël.

13 D’autre part, il ne faut pas négliger les blocages prévalant côté occidental, qui peuvent conduire certains gouvernements à refuser d’inclure l’Iran dans des négociations de sortie de la crise syrienne. Manifestement, l’organisation de la conférence de Genève 2 a démontré que les Etats-Unis doivent éviter de paraître vouloir intégrer l’Iran dans tout processus de négociation sur la Syrie, puisque cela risquerait de déclencher la colère d’alliés traditionnels telle l’Arabie saoudite. Pourtant, il semble bien que cette stratégie poursuivie par la France et les Etats-Unis, consistant à écarter l’Iran de toute négociation sur la Syrie, est inefficace et même éventuellement contre-productive, puisqu’elle renforce le camp des radicaux en Iran qui considèrent que l’objectif ultime des Occidentaux en Syrie rejoint celui de l’Arabie saoudite, à savoir affaiblir l’Iran. Il est intéressant de rappeler à ce sujet à quel point le rejet de l’Iran in fine de la conférence de Genève 2, alors que le gouvernement iranien était d’accord pour y participer, a donné l’occasion aux conservateurs radicaux d’attaquer la politique de normalisation de Hassan Rohani avec l’Occident, en déclarant qu’elle mettait plutôt l’Iran en position de faiblesse, comme en témoignait cet incident… Enfin, il est évident que l’opposition à la participation de l’Iran à une solution négociée en Syrie vient principalement de l’Arabie saoudite. En Iran, deux visions prévalent quant à la nature de la réponse que devrait apporter l’Iran à la « politique d’agression » du royaume saoudien : les radicaux privilégient la manière forte, alors que les modérés seraient favorables à une reprise du dialogue entre les deux rivaux [21]. Tout dépendra, ici encore, de la capacité des modérés, et donc notamment de Hassan Rohani et de Mohamad Djavad Zarif, à imposer une stratégie de dialogue avec l’Arabie saoudite, aux courants les plus radicaux [22].

14 Au total, il faut noter qu’il existe véritablement un certain nombre d’éléments qui laissent penser que l’Iran pourrait devenir un acteur important pour une sortie de la crise syrienne. Les débats internes à l’Iran résumés dans cet article reflètent bien le fait qu’il existe différentes analyses de la crise syrienne dans la République islamique. Par ailleurs, les nouvelles autorités iraniennes veulent normaliser leurs relations avec l’Occident et sont sans doute prêtes à jouer un rôle plus constructif dans des négociations sur une sortie de crise en Syrie. Cette évolution sera toutefois possible seulement si les pays occidentaux sont capables de s’adapter à cette nouvelle donne diplomatique qui bouscule les habitudes et les alliances traditionnelles… ?


Date de mise en ligne : 01/07/2014

https://doi.org/10.3917/come.089.0095