Grèce : le bal des hypocrites
Pages 69 à 80
Citer cet article
- CHICLET, Christophe,
- Chiclet, Christophe.
- Chiclet, C.
https://doi.org/10.3917/come.080.0069
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- Chiclet, C.
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- CHICLET, Christophe,
https://doi.org/10.3917/come.080.0069
1 Spéculation, corruption, fraude, gaspillage, clientélisme, manque de solidarité européenne, le pays est au bord du gouffre et s’enfonce de plus en plus dans la crise. Les Grecs qui paient les pots cassés sont les salariés en général et les fonctionnaires, les retraités et la jeunesse en particulier.
2 Chaque jour qui passe, les statistiques évoluent : hausse des prix, du chômage, des suicides, de l’émigration, de la dette, des taxes ; baisse des salaires, des retraites, du pouvoir d’achat, du PIB, de la valeur des entreprises publiques à privatiser. Par ailleurs, la solidarité européenne patine. On ne compte pas les atermoiements de l’Union ou des États-membres. L’Union Européenne demande à la Grèce de précipiter les réformes mais tarde à débloquer les fonds nécessaires pour remettre le pays à flot. C’est en quelque sorte le serpent qui se mord la queue. Le couple franco-allemand se chamaille, les Finlandais veulent de l’argent pour payer leur art à la Grèce, tandis que l’extrême-droite slovaque s’est elle-même invitée en faisant valoir la règle de l’unanimité pour des raisons de politique intérieure.
3 Le pays se noie, risquant d’entraîner une grande partie de la zone euro, France comprise. Dans ce contexte, force est d’admettre que les Grecs n’ont plus confiance dans les partis politiques de gauche comme de droite, ni même dans leurs syndicats. Aussi, le pays semble-t-il retourner à l’ambiance des années 50-60. Pour les plus anciens, il s’agit d’une « néa katochi » (nouvelle occupation). L’occupation de 1941 à 1944 fut celle des italo-germano-bulgares qui fit près de 500 000 morts pour une population de sept millions d’habitants. Il n’est pas excessif de dire que l’opinion publique grecque actuelle se sent désormais occupée par d’autres forces, non militaires celles-là, mais économiques, financières et bancaires. Pour les Grecs, tout se passe comme si les forces de l’Axe de la Deuxième Guerre mondiale étaient aujourd’hui remplacées par le FMI, la Banque centrale européenne, la Banque mondiale. Cette situation les écœure d’autant plus que la République fédérale allemande doit des dizaines de milliards d’euros, pour les dommages de guerre, jamais payés depuis 1945. Cette dette correspond au vol de l’or de la Banque centrale grecque en 1941, jamais restitué, ainsi qu’à la destruction de près de 400 villages. Avec les intérêts qui courent depuis 1945, Berlin doit aujourd’hui 81 milliards d’euros à Athènes.
4 Lors du premier sommet européen de 2012, le 30 janvier, Angela Merkel, a demandé que la Commission européenne nomme un commissaire spécial européen qui mettrait la Grèce sous tutelle, avec le pouvoir de valider ou d’invalider les lois votées par le parlement grec. Bref, il s’agit-là d’un statut qui ressemble à celui des Hauts commissaires des Nations unies au Kosovo et en Bosnie ! Il s’agit donc d’une grave atteinte à la souveraineté nationale. D’ailleurs, les autres membres de l’UE ont refusé cette proposition aberrante et lourde de mauvais souvenirs historiques. Pour l’opinion publique grecque et même le nouveau gouvernement qui obéit à Bruxelles, cela ressemble à la nomination d’un gauleiter.
5 L’exaspération, la désillusion et la désorganisation sont totales. Lors de la grève générale des 19 et 20 octobre 2011, pour la première fois les militants communistes et anarchistes se sont affrontés violemment sous l’œil des policiers, qui n’étaient plus la première cible des manifestants. On annonce désormais que 50 à 60 % des 375 milliards d’euros de la dette grecque vont être effacés. Le 21 février, l’UE a finalement annoncé qu’elle annulait 53,5 % de la dette grecque. Mais les bureaucrates de Bruxelles changent d’avis au gré des fluctuations du marché. Et, le risque est grand que les remèdes imposés par l’Union européenne risquent de guérir un patient qui finira par en mourir, l’antidote pouvant in fine être un poison.
Des plans aussi nombreux qu’inefficaces
6 La crise grecque qui couvait depuis près de dix ans a explosé il y a environ deux ans. Elle émane, pour l’essentiel, du problème des dettes souveraines qui touche aussi d’autres pays européens. Devant le risque de contagion de la crise de la dette souveraine, les pays de l’UE et le FMI décident d’aider la Grèce et parviennent le 2010 à un accord portant sur des prêts d’un montant de 110 milliards d’euros. Ce premier plan de soutien se ventile entre un prêt du FMI de 30 milliards sur trois ans et des prêts bilatéraux de 80 milliards des pays de la zone euro. En contrepartie, ce plan instaure des contrôles trimestriels par les experts du FMI, de l’UE et de la BCE (la fameuse troïka) et oblige la Grèce à se lancer dans un programme d’ajustement structurel, autrement dit, un plan d’austérité drastique (suppression des 13e et 14e mois dans la fonction publique compensée par une prime annuelle de 1000 euros pour les fonctionnaires gagnant moins de 3000 euros, gel des salaires des fonctionnaires pendant trois ans, allongement de la durée des cotisations retraites de 37 annuités à 40 annuités en 2015, taxe sur les résidences illégales nouvelle hausse de la TVA qui doit être portée à 23 %).
7 Aussitôt, après l’annonce de ce plan, les agences de notations ont commencé à dégrader la dette grecque. Le pays noté C doit donc emprunter à 16 %, ce qui constitue un taux d’usurier. Ainsi, les agences de notations auto-proclamées s’attaquent aux États, dans une vision ultralibérale.
8 Finalement, ce plan n’a pas suffi, la Grèce étant dans l’incapacité de revenir sur les marchés avant 2012 pour se financer. Il est sûr que l’austérité obère le retour de la croissance et les fraudes fiscales ne s’interrompent pas, ce qui creuse de nouveau les déficits. Malgré cela, un deuxième plan d’austérité grecque a été voté le 30 juin 2011 par 155 députés sur 300, tandis que des manifestants en nombre campaient devant la « Vouli » (le parlement), place Syntagma. Les députés de la Nouvelle Démocratie d’Antonis Samaras se sont opposés à ce plan. Il faut dire qu’il était très drastique et la droite n’a pas voulu se solidariser avec ces mesures impopulaires. Ce plan prévoit, en effet, de réduire encore fortement la masse salariale des fonctionnaires, les États-membres de l’UE se sont alors mis d’accord le 21 juillet pour éviter la banqueroute du pays et la théorie des dominos. Jean Claude Juncker, patron de l’Eurogroupe a dit qu’il accepterait, s’il le faut « un défaut partiel de paiement ». Au niveau financier, il est prévu que le pays doive ainsi bénéficier de 109 milliards d’euros de fonds publics, 79 venant du Fonds européen de stabilité financière (FESF) et du FMI et 30 des privatisations. De son côté, le secteur privé est appelé à participer à hauteur d’une cinquantaine de milliards d’euros. Enfin, les taux des prêts du FESF sont ramenés de 4,5 % à 3,5 % et leur durée de remboursement est allongée.
9 Dans cette course contre la montre où il semble que les mesures prises ne font jamais qu’aggraver le mal, la dette publique qui était de 115 % du PIB en 2009 est passée à 133 % en 2010 puis à 160% en 2011, et ce malgré les plans supposés soigner le mal de la dette souveraine. Un nouveau plan de soutien est décidé le 27 octobre 2011, qui prévoit donc l’annulation de plus 50% de la dette publique détenue par les banques. Après la démission de George Papandréou (voir plus loin), un énième plan d’austérité a été annoncé le 9 février 2012 par son successeur Loukas Papadimos. Ainsi, 15 000 nouveaux fonctionnaires seront licenciés d’ici avril 2012 et le SMIC mensuel passera de 750 à 580 euros bruts. Une semaine plus tard, le Président de la République, Karolos Papoulias, a annoncé qu’il renonçait à son salaire annuel de 370 000 euros. Le 21 février, l’UE a fini par débloquer 130 milliards d’euros d’aide à la Grèce qui, en 2011 a connu une récession de 6,8 %.
Des conséquences sociales lourdes
10 Tous ces plans d’aide se sont accompagnés de plans d’austérité. Finalement, dans cette succession de prêts contre rigueur, quelle est la situation du pays ?
11 À l’évidence, la fonction publique paie un lourd tribut : notamment avec des baisses de 7 % du salaire de base, de 12 % des primes salariales, de 10% des retraites et de 30% des primes de vacances sans oublier les 13e et 14e mois de congés fortement amputés. Evidemment, pour nombre de travailleurs de l’Europe du Nord, les fonctionnaires grecs pourraient paraître comme des nantis avec de tels avantages. C’est oublier que les salaires sont au moins deux fois moindres qu’en France, alors que les prix de consommation courante (loyer, eau, gaz, électricité, nourriture, habillement, loisir) sont quasiment les mêmes qu’en Europe occidentale. Ces « avantages », finalement très relatifs au regard du pouvoir d’achat des travailleurs grecs ont été acquis de haute lutte par leur syndicat, l’ADEDY (Confédération des syndicats de la fonction publique), syndicat unique de la fonction publique particulièrement revendicatif, qui compte 375 000 adhérents sur 700 000 fonctionnaires.
12 Rappelons également qu’il faudra cotiser 40 annuités contre 37 d’ici 2015 pour obtenir une retraite pleine et l’âge du départ est au minimum de 60 ans dans le public et de 63,5 ans dans le privé. Ce sont les mesures officielles mais dans la réalité, les fonctionnaires n’ont touché aucune retraite depuis plus d’un an.
13 Non seulement le pouvoir d’achat est fortement diminué avec ce train de mesures salariales, mais la fiscalité s’alourdit y compris pour les moins riches. En effet, un impôt de 600 euros annuel sur le SMIC sera mis en place, en sachant que le SMIC grec équivaut au RSA français. De son côté, la TVA, fortement injuste, est passée de 19 à 21 %, puis depuis le 1er septembre 2011 à 23 %. Cela devrait rapporter 1,3 milliard d’euros à l’État. Certains produits sont plus ciblés : les taxes sur les alcools montent de 20 %, sur le tabac de 63 % et sur l’essence de 0,1 euro par litre.
14 De leur côté, les mieux dotés sont également mis à contribution. Ainsi, les impôts sur les successions et les donations augmentent considérablement tandis que de nouvelles taxes sur les produits de luxe (grosses voitures, yachts, hélicoptères, piscines) sont mises en place. Tout cela devrait rapporter 1,1 milliard d’euros. L’imposition directe est également alourdie pour les plus aisés : aussi, les revenus annuels supérieurs à 60000 euros (soit 5000 euros mensuels) sont-ils taxés à 40 %.
15 Pour sortir de l’ornière, Athènes a également décidé de vendre une grande partie du patrimoine de l’État en privatisant tous les services publics : eau, gaz, électricité, poste, téléphone, office du tourisme, chemins de fer, ports, aéroports et marinas publiques. À noter qu’il y a trois ans une compagnie publique chinoise avait même racheté la moitié du Pirée et une partie de la rade de Souda en Crète ; le gouvernement espérant, ainsi, récupérer 50 milliards d’euros. En janvier 2012, des ministres et hommes d’affaires des Emirats arabes unis et du Qatar s’intéressaient, aussi, à leur tour au port du Pirée et aux infrastructures mitoyennes (stockage des marchandises, construction navale, centre de loisirs), mais également à la privatisation du gaz, de l’électricité, de la distribution du pétrole. Les hommes du Golfe lorgnent aussi sur l’immobilier, le tourisme, l’agro-alimentaire, ainsi que sur la prospection pétrolière en mer Ionienne et au sud de la Crète.
16 Rien n’est moins sûr qu’Athènes va pouvoir se renflouer car, avec la crise boursière internationale actuelle, ces entreprises risquent d’être bradées, d’autant qu’à la mi-août 2011, la Grèce, empruntait au taux usurier de 16 % sur le marché privé sur dix ans, alors que le FMI et l’UE prêtent entre 1,3 et 3,6 %. Ce taux est aujourd’hui de presque 20 % et de 40 % pour les moins de 25 ans.
17 Il va sans dire que l’économie de l’ombre est également visée, notamment avec la mise en place d’un impôt sur les constructions illégales. En effet, du fait d’une vieille habitude ottomane, celui qui, dans une nuit construit sans permis quatre piliers et un toit provisoire, reçoit l’autorisation de continuer légalement ses travaux. C’est ainsi que la majorité des banlieues d’Athènes sont des constructions illégales, avec un cadastre approximatif.
18 Le fisc a imposé des caisses enregistreuses contrôlables pour les taxis, les stations services, les kiosques et les marchés de rue, là où toutes les transactions se faisaient en liquide et souvent au noir. À noter qu’au moins 35 % de l’économie grecque est de l’économie grise échappant au fisc. La lutte contre la fraude fiscale devrait ainsi rapporter 1,8 point de PIB.
19 Depuis 2010, plus de 400 000 contrôles fiscaux ont été effectués et le ministère de l’Economie a publié officiellement la liste de milliers de fraudeurs. Encore faut-il que les percepteurs ne soient plus corrompus... En 2010, 398 affaires de corruption de fonctionnaires ont été transmises à la Justice, mais celle-ci est encombrée et en partie corrompue. Ainsi, il n’y a pas une semaine sans que les grands quotidiens grecs découvrent des versements de bakchichs et autres traitements de faveur. Est-il surprenant que « Skandalos » soit devenu depuis longtemps la une préférée des journaux grecs ?
20 Pour l’heure, les résultats des politiques conduites semblent très négatifs socialement. Les observateurs avaient l’habitude de dire : l’État grec est pauvre, mais les Grecs sont riches. Si c’était le cas jusqu’en 2009, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les classes moyennes, qui ont longtemps vécu au dessus de leur moyen, sont laminées. Le temps de la maison de campagne et des deux voitures par couple est révolu. Les SDF apparaissent dans les rues des grandes villes : il y a désormais 20 000 SDF à Athènes et 40 000 dans tout le pays, du jamais vu depuis la fin de la guerre civile en 1949. La jeunesse est touchée de plein fouet et les Grecs parlent de la « génération 600 euros ». En effet, les diplômés ne trouvent plus d’emplois et travaillent comme garçon de café ou serveur de restaurant. Depuis un an, certains s’exilent à l’étranger pour trouver un véritable travail, ce qui ne s’était plus jamais vu depuis la première moitié du XXe siècle. C’est cette jeunesse qui s’était violement révoltée fin 2008-début 2009.
21 La paupérisation des Grecs entraîne même une grave crise sanitaire. Entre 2009 et 2011, les admissions à l’hôpital public ont bondi de 24 %, tandis que celles des cliniques privées chutaient de près de 30 %, faute d’argent. La santé publique a vu ses moyens financiers baisser d’au moins 40%, d’où une augmentation de la mortalité, par manque de personnel et par ruptures d’approvisionnement en médicaments, sans parler de la corruption des médecins spécialisés. Le nombre des consommateurs d’héroïne (en provenance de Turquie) a augmenté de 20 % en un an et par conséquent, le nombre de cas de sida de 52 %. Ce risque est d’autant plus fort que la suppression de 85 % des programmes d’aide à destination des drogués pousse cette population vers la prostitution. Il faut dire que la consommation de drogue est facile en Grèce, l’héroïne afghane arrivant par la Turquie et la Bulgarie, le cannabis albanais descendant vers le sud. La Grèce, pays de transit est, ainsi, devenue un pays de grande consommation.
22 Les petits retraités plongent eux aussi dans la misère, d’autant que la force des liens familiaux et de la solidarité des générations se sont distendues depuis une vingtaine d’années.
23 Cette dégradation sociale est telle que le pays qui avait le taux de suicide le plus bas de l’UE, a vu une augmentation de 25% des suicides entre 2010 et 2011.
L’irresponsabilité des responsables…
24 Pour Georges Kondogiorgis, professeur de sciences politiques à l’Université de Pandeios d’Athènes : « Le fossé entre la société grecque et l’État s’est ouvert sous Andréas Papandréou (Premier ministre de 1981 à 1989 et de 1993 à 1996), qui a littéralement pillé l’État et les ressources communautaires pour établir son hégémonie. Le phénomène s’est amplifié sous Kostas Simitis (Premier ministre de 1996 à 2004), qui a falsifié les comptes de l’économie grecque au lieu de l’assainir, tout cela pour entrer dans la zone euro. Ce système n’a pas cessé avec Kostas Karamanlis (Premier ministre conservateur de 2004 à 2009). Aucun des nombreux scandales politiques grecs n’a terminé devant les tribunaux ». En effet, Kostas Simitis, appelé « le professeur » par la presse grecque, se présentait comme un social-démocrate rigoureux et bon gestionnaire honnête. C’est lui qui a commencé à trafiquer les comptes en 2001. Mais, en tant qu’« économiste rigoureux », il a fait appel à des experts de la banque américaine sulfureuse, Goldman-Sachs, qu’il a payé très cher, au propre et au figuré. Le retour du boomerang a été sévère. Kostas Simitis voulait masquer certaines statistiques pour faire absolument entrer la Grèce dans l’euro en 2002, pensant à tort ou à raison que l’euro sauverait l’économie grecque et empêcherait la dévaluation incessante de la drachme. C’est ainsi qu’entre 1999 et 2001, Athènes annonçait des déficits entre 2,6 et 2,8 %. Les spécialistes européens d’Eurostat n’y ont vu que du feu. Voulaient-ils seulement y voir quelque chose ?
25 En 2004, la Nouvelle Démocratie de Konstantin Karamanlis arrive au pouvoir et découvre que le déficit est de l’ordre de 4,8%. Il l’annonce officiellement, puis quelques mois plus tard, c’est de nouveau le silence. Le gouvernement conservateur fait de même que son prédécesseur socialiste et creuse le déficit. Quand le PASOK de Giorgos Papandréou revient aux affaires en 2009, il découvre un déficit de plus de 8 % et ne peut plus cacher alors la poussière sous le tapis. Le pot aux roses est ainsi découvert en 2010 par les eurocrates.
26 L’irresponsabilité politique s’est également vue avec le peu de courage en matière de fiscalité. Sur plus de 11 millions d’habitants d’une population vieillissante, seulement 2,5 millions de travailleurs paient des impôts sur le revenu. Les avocats, les médecins libéraux, les gros commerçants, les patrons de taxis et des agences de tourisme ne déclarent que 12 000 euros de revenus annuels !
27 Quant aux très riches armateurs, s’ils ont un pied au Pirée, le reste du corps est à Londres dans le quartier des Lloyds. Avec leurs pavillons de complaisance, il ne paient pas d’impôts en Grèce. Pour se donner une bonne conscience, les fondations Niarchos et Onassis (première et troisième familles d’armateurs grecs en termes de fortune) font du mécénat culturel dans le pays. De son côté, l’Église orthodoxe autocéphale grecque est aussi une puissance très riche, peut-être la plus riche de Grèce en particulier au niveau du foncier, d’autant qu’elle ne paie pas d’impôts. Sachant que le cadastre est rudimentaire, l’État aurait bien du mal à faire payer l’Église, au niveau de l’impôt foncier. Par ailleurs, le poids de cette Église est toujours très important dans la société, d’autant que depuis le 9 novembre 2011, elle peut s’appuyer sur quatre ministres du parti LAOS, parti réactionnaire, poujadiste, xénophobe et chrétien intégriste. Si les armateurs font dans le mécénat, l’Église fait dans le caritatif en organisant des soupes populaires et de l’aide aux plus précaires.
28 Cette irresponsabilité n’est-elle pas criante également sur la question de la défense et autres dépenses somptuaires ? Il ne faut pas oublier que le budget de la défense a plombé le budget de l’État. Face aux tensions gréco-turques, gelées en 1931 mais réactivées en 1955 avec l’émergence de la question chypriote, Athènes s’est dotée d’une armée forte et de plus en plus moderne car le nombre de fantassins est trois fois moindre que celui de l’armée turque. C’est ainsi que le pourcentage des dépenses militaires dans le budget grec était encore récemment de 4,5 %, soit le plus élevé de l’UE alors que ce pays n’a plus grand chose à craindre de son voisin turc. Enfin, les Jeux olympiques de 2004 ont été budgétés à 4,8 milliards d’euros, mais ont couté in fine plus de 8 milliards. Tous les travaux ont été à la charge de l’État, le privé ne prenant aucune participation dans cette aventure démesurée pour un si petit pays.
Entre résignation et combativité
29 Un sondage du 26 juin 2011 annonçait que 68 % des Grecs étaient contre des élections législatives anticipées. En effet, depuis 1989, ils ont vécu quatre alternances et n’ont plus confiance dans les deux grands partis politiques. Ils pensent donc que conservateurs et socialistes ne seront pas capables de sortir le pays de l’ornière et qu’ils n’ont pas de temps à perdre avec une coûteuse campagne électorale. Seulement 23 % se déclarent contre l’application du programme de rigueur. D’ailleurs, les manifestations régulières depuis un an dans le centre d’Athènes mobilisent relativement peu, contrairement aux grèves générales qui sont très suivies. Les gros bataillons des manifestants viennent de l’ADEDY et du PAME (Front de lutte pan-ouvrière, l’aile communiste de la GSEE-CGTG). En effet, la GSEE, centrale syndicale unique du secteur privé, est divisée en trois grandes factions : socialiste, communiste et conservatrice. Sachant que les socialistes qui dirigent la GSEE depuis 1981 sont déconsidérés et que les conservateurs sont minoritaires, le PAME espère prendre le contrôle de la Confédération pour la première fois depuis 1945, lors du prochain congrès. Pour Spyros Papaspyrou, le charismatique Secrétaire général de l’ADEDY : « Nous avons fait, nous faisons, et nous ferons des grèves de plus en plus massives. Nous étions à la pointe de la première grande grève générale du 20 mai 2010 ». L’ADEDY est aussi en contact étroit avec les syndicats portugais, espagnols et italiens. Pourtant la vingtaine de grèves générales depuis 2011, n’ont servi à rien. Qu’ils soient combatifs ou résignés, la grande majorité des Grecs sont avant tout écœurés et révoltés.
Un déni de démocratie
30 Coincé entre les demandes exorbitantes de Bruxelles et la colère populaire, le Premier ministre Giorgos Papandréou a tenté un coup de poker. Quatre jours après le deuxième plan d’austérité que Bruxelles voulait imposer, le 31 octobre 2011, il a alors annoncé sa décision d’organiser un référendum pour demander au peuple grec s’il acceptait les mesures d’austérité. Il mettait, ainsi, l’opposition conservatrice devant ses responsabilités alors qu’elle refusait l’austérité dans une surenchère politique. Cette décision de Papandréou a aussitôt donné lieu à une levée de boucliers. Les bourses baissent, la Commission européenne, les banquiers et le couple Sarkozy-Merkel dénoncent Papandréou, le traitant d’irresponsable. Comme si demander l’avis à ceux qui sont touchés de plein fouet et les jeter dans la misère était une hérésie, alors qu’il s’agit simplement d’un exercice démocratique. Mais les dirigeants européens ont un très mauvais souvenir des derniers référendums français et hollandais qui avaient majoritairement rejeté le dernier traité européen. D’autant que cette idée pourrait être reprise par d’autres membres de l’UE.
31 Il semble que la finance et les politiciens libéraux aient ainsi décidé d’en finir avec ce trublion grec. Quelques jours plus tard, lors du congrès européen de Cannes, Papandréou est reçu comme un paria. Alors que Sarkozy a accueilli sur le perron toutes les délégations, il n’y a personne pour accueillir Papandréou, juste un petit huissier ! Il s’agit d’un véritable affront au protocole diplomatique. Papandréou est tout de même le Premier ministre d’une Grèce membre de l’UE depuis 1981 et président en exercice de l’Internationale Socialiste.
32 Les pressions sont telles, même de son propre camp, que Papandréou abandonne l’idée de référendum le 4 novembre. Le 7, il donne sa démission et deux jours plus tard, il est remplacé par un expert financier, Loukas Papadimos. Ce dernier est un ancien de Goldman-Sachs, comme par hasard. Mais il y a encore plus grave. C’est la première fois depuis le coup d’état des colonels, le 21 avril 1967, que la Grèce a un nouveau Premier ministre, non élu par des députés issus d’élections législatives. Le 5 janvier, Papandréou quitte la présidence du PASOK. Un scénario identique a eu lieu peu après en Italie. Une autre bizarrerie de cette période est à signaler. Les groupes terroristes d’extrême gauche, prompts à jouer les Robins des bois d’un peuple exploité, en posant des bombes devant les banques et les ministères, sont devenus inactifs depuis le 30 décembre 2010. Certes, 90% des militants du 17 Novembre sont sous les verrous, de même que 50% de ceux de Lutte Populaire Révolutionnaire et 70% des activistes des Cellules de feu, mais les militants de Lutte Révolutionnaire sont toujours dans la nature, tout comme la nébuleuse des petits groupes autonomes. Cet étrange silence pose une véritable question. Et si ces attentats ne servaient plus les commanditaires ou les manipulateurs, comme en Italie durant les années de plomb ?
33 Ce n’est donc pas un hasard si deux grandes figures de la résistance antifasciste, Manolis Glézos et Mikis Théodorakis, ont pris la tête de la résistance et tentent de créer un Front national de résistance. Glézos est né le 9 septembre 1922, dans l’île de Naxos. En 1939, il milite contre la dictature de Métaxas et contre l’occupation italienne du Dodécanèse. C’est le premier résistant grec. Le 30 mai 1941, avec son ami Lakis Sandas, il s’est glissé dans l’Acropole en passant par un escalier creusé par les Athéniens antiques et a décroché le drapeau nazi. En octobre 1948, il est condamné à mort par le régime royaliste. Il sera gracié grâce à l’opinion publique internationale et en particulier par le général de Gaulle. Il est de nouveau arrêté de 1958 à 1962, puis à nouveau le 21 avril 1967 lors du coup d’État des colonels, jusqu’en 1971. Militant communiste, il passe au PASOK, puis rejoint la gauche radicale. En 2002, il fonde le groupe « Citoyens actifs », les indignés grecs avant l’heure. Le 5 mars 2010, il est blessé par la police lors d’une des premières manifestations contre la crise.
34 Quant à Mikis Théodorakis, il est né le 29 juillet 1925 dans l’île de Chios. Il forme son premier orchestre en 1939. Il entre dans la résistance communiste à Athènes et est blessé en janvier 1945 dans les combats contre les anglo-monarchistes. Il est arrêté et torturé en 1948-49. En 1963, il fonde les Jeunesses Lambrakis qui vont ébranler le régime monarchiste. Avec le coup d’État des colonels, il entre dans la clandestinité et dirige le groupe de résistance Front Patriotique, jusqu’à son arrestation en 1969. Il sera libéré grâce à l’opinion publique internationale et en particulier par Jean-Jacques Servan-Schreiber. Communiste, il rejoint les réformateurs du Parti communiste de l’intérieur, puis les socialistes et enfin, un temps, les conservateurs pour dénoncer la corruption des socialistes. Bref, il s’agit-là de deux grandes figures de la résistance citoyenne.
35 Les Grecs ont une relation très étroite avec l’Histoire, et pas seulement avec le « siècle de Périclès ». Ils se souviennent surtout de l’histoire contemporaine. Ils se souviennent aussi des banqueroutes de l’Argentine, de l’Extrême-Orient et de la Serbie. Depuis deux ans, ils ont vidé leurs comptes bancaires. Plus de 260 milliards d’euros sont sortis des banques. Les riches et les fraudeurs ont envoyé la moitié de cette somme dans les banques suisses et chypriotes. Les petits commerçants, les petits épargnants ont renoué avec le bas de laine, la lessiveuse, le petit coffre fort caché dans la cave !
36 C’est Richard Soméritis, une des plus fines plumes de la presse grecque qui nous livre la conclusion : « Sachant que les fonctionnaires ont perdu 20 % de leur pouvoir d’achat en un an, il est normal que l’ADEDY soit en pointe de la contestation. Dans le secteur privé, les employés du petit commerce et de la restauration ont peur. Ils ne font donc pas grève. Il faut que les contrôleurs du FMI, BCE, UE aillent dans tous les ministères pour savoir où va l’argent prêté. L’Europe ayant voulu libéraliser toutes les professions, il ne faut pas s’étonner si aujourd’hui en Grèce, les professions libérales, les taxis et les patrons petits et gros du tourisme et de la restauration en ont profité. Les experts de l’Eurostat avaient le droit de faire des enquêtes approfondies. Qu’ont-ils fait ? Ces manipulations des statistiques de l’économie grecque ont été validées par l’Italie, la France et l’Allemagne. Pourquoi ? Parce que ces pays font de même, mais plus discrètement ». ?