Article de revue

L'impératif de reconnexion économique de la Méditerranée à l'Europe

Pages 155 à 168

Citer cet article


  • Mezouaghi, M.
(2010). L'impératif de reconnexion économique de la Méditerranée à l'Europe. Confluences Méditerranée, 74(3), 155-168. https://doi.org/10.3917/come.074.0155.

  • Mezouaghi, Mihoub.
« L'impératif de reconnexion économique de la Méditerranée à l'Europe ». Confluences Méditerranée, 2010/3 N° 74, 2010. p.155-168. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2010-3-page-155?lang=fr.

  • MEZOUAGHI, Mihoub,
2010. L'impératif de reconnexion économique de la Méditerranée à l'Europe. Confluences Méditerranée, 2010/3 N° 74, p.155-168. DOI : 10.3917/come.074.0155. URL : https://shs.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2010-3-page-155?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/come.074.0155


Notes

  • [1]
    Il convient de relever que la Méditerranée se caractérise par une forte hétérogénéité des situations. Le PIB de la Turquie représente près de cinq fois celui de l’Egypte et représente près de 45 % de celui de la région.
  • [2]
    La Tunisie étant, depuis le 1er janvier 2008, le premier pays tiers méditerranéen à être entré dans cette zone de libre-échange.
  • [3]
    Parallèlement, certains pays ont contracté des accords de libre échange sur une base bilatérale (Etats-Unis, Turquie, AELE, etc.).
  • [4]
    L’Egypte, dans une position intermédiaire, converge vers ce second groupe.
  • [5]
    En dépit d’une élévation du taux annuel de croissance au cours des dernières années, à la faveur d’une conjoncture internationale favorable, celui-ci reste en moyenne compris entre 3 et 5 % ; niveau insuffisant pour absorber les déséquilibres structurels.

1 La Méditerranée peut-elle être pensée sans l’Europe ? A contrecourant du consensus établi sur les perspectives de l’Euro-Méditerranée, ce questionnement provoque nécessairement et utilement le débat.

2 La perception commune est, il est vrai, corsetée par des discours d’experts – dont la répétition a fini par les rendre circulaires et incantatoires – de plus en plus décalés avec les réalités économiques observées et ne parvenant plus à renouveler une utopie peu féconde. Les courants de la globalisation qui traversent en profondeur la Méditerranée créent-ils les conditions d’une alternative à l’Euro-Méditerranée ? Considérer une alternative incertaine, dont il serait difficile d’en définir aujourd’hui les contours de manière robuste, ne serait-il pas plutôt une façon d’admettre un « coût de la non Méditerranée » trop élevé (même si les tentatives de qualification et de quantification sont fragiles), qu’il s’agisse des coûts structurels et financiers d’une non intégration économique ou des gains attendus non réalisés d’une intégration économique ?

3 En fait, ce questionnement, aussi pertinent soit-il, n’en est pas moins ambigu. Envisager une Méditerranée sans l’Europe renvoie inexorablement à poser la question d’une Europe sans la Méditerranée. Cette équation triviale ne résiste pas aux forces de la géographie et de l’histoire, de l’influence politique réciproque ou encore des relations humaines, économiques et financières. Le caractère structurel et probablement irréversible de ces interdépendances a créé un lien organique. Mais, à un moment où le contenu stratégique du processus de Barcelone tend à s’épuiser et où les équilibres géopolitiques et économiques se recomposent, d’évidence ce lien euro-méditerranéen tend à se relâcher.

4 Le partenariat euro-méditerranéen n’a pas pu établir une intégration régionale vertueuse. L’instauration d’une vaste zone de libre-échange régional, initialement prévue à l’horizon 2010, devait stimuler l’investissement et la croissance pour favoriser la convergence économique entre les deux rives de la Méditerranée. Le constat communément dressé est celui d’une divergence économique. Au-delà des insuffisances du cadre partenarial euro-méditerranéen, analysées par une abondante littérature académique et non académique, il est essentiel d’insister davantage sur les inerties structurelles et institutionnelles des modèles de croissance et de la fragmentation des marchés des économies du sud et de l’est de la Méditerranée. Les incitations du partenariat euro-méditerranéen à produire des transformations structurelles et encourager une transition économique ont été surestimées. Sans doute, également, le renforcement des relations euro-méditerranéennes sur une base bilatérale a considérablement affaibli le pouvoir de négociation des pays tiers méditerranéens en même temps qu’il a neutralisé les dynamiques d’intégration sud-sud. De ce point de vue, l’échec du partenariat euro-méditerranéen est également celui de leurs choix économiques et politiques.

5 Bien que toutes ses implications ne puissent être qu’imparfaitement cernées à court terme, la crise économique actuelle est, pourtant, susceptible de modifier les contours de l’Euro-Méditerranée. D’abord, la récurrence et l’amplification des crises financières, du fait de la dérégulation croissante du système financier international, exposent les économies à une plus forte fréquence des chocs externes, impliquant la mise en œuvre de mécanismes régionaux de régulation et de solidarité économique et financière. Ensuite, la crise s’accompagne d’une accélération des restructurations industrielles sur une base globale, qui intensifiera le mouvement de relocalisation des industries matures basées sur les économies d’échelle et d’externalisation des services, ouvrant des opportunités de recomposition productive en Méditerranée. Enfin, l’affirmation de la position des pays émergents dans la division internationale du travail préfigure de nouvelles centralités de croissance économique, faisant peser le risque d’une plus forte marginalisation des pays du sud et de l’est de la Méditerranée (PSEM) et d’un affaiblissement de l’Euro-Méditerranée. En ce sens, est posée la question des conditions de (re) connexion économique de la Méditerranée à l’Europe (et de l’Europe à la Méditerranée).

Une intégration euro-méditerranéenne inaboutie

6 Les acquis du processus de Barcelone engagé en 1995 – relancé par l’Union pour la Méditerranée (UpM) en 2008 – sont très en-deçà des ambitions affichées de construire un espace économique intégré et prospère. Quinze ans plus tard, les équilibres économiques régionaux sont inchangés : les PSEM représentent moins de 3 % du PIB mondial  [1] contre près de 30 % pour l’Union Européenne (UE), à peine plus de 3 % des échanges commerciaux totaux de l’UE et près de 2 % des flux d’investissements européens dans le monde. Ces quelques indicateurs rappellent que la Méditerranée reste à la marge de l’Europe. L’écart de développement entre les deux rives reste parmi les plus élevés comparativement aux expériences internationales d’intégration régionale. Le PIB par habitant moyen des PSEM est plus de 6 fois inférieur à celui des pays de l’Union Européenne. Le PIB réuni de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie est équivalent à la moitié de celui de la Pologne et à près du dixième de celui de la France.

7 Sans revenir ici sur toutes les dimensions du débat contradictoire sur le processus institutionnel, il est important de rappeler les acquis initiaux du partenariat euro-méditerranéen. Le processus de Barcelone a entériné la reconnaissance de relations privilégiées entre les deux rives, formalisé un projet économique commun (à travers la construction d’une zone régionale de libre-échange) et consolidé des mécanismes de dialogue et de financement (les financements publics européens ont avoisiné près de 20 milliards d’euros sur la période 1996-2006). Cependant, des facteurs d’épuisement du contenu stratégique se sont rapidement manifestés.

8 En premier lieu, l’élargissement de l’Europe et la fragilité même du processus d’intégration européenne ont conduit à une complexe redéfinition des arrangements politiques intra-européens qui a entraîné une inéluctable introversion institutionnelle et un transfert massif de capitaux vers les futurs membres de l’UE. La politique méditerranéenne de l’Europe, diluée dans une politique plus vaste dite du voisinage à partir de 2004, s’est alors inscrite nécessairement dans un temps plus long dès lors qu’elle constituait plus difficilement une priorité politique d’une Europe élargie.

9 En second lieu, la volonté politique des PSEM, affichée dans les discours, s’est affaiblie lorsqu’il a fallu mettre en œuvre des réformes structurelles et institutionnelles susceptibles de remettre en cause le mode de gouvernance politique, de diminuer le rôle de l’Etat (dans certains cas du secteur public comme en Algérie et dans une moindre mesure en Egypte) dans l’économie et de modifier les canaux de redistribution des revenus.

10 Par ailleurs, la logique d’une intégration par le marché s’est avérée insuffisante pour encourager une accélération de la croissance économique. Sa mise en œuvre a été insuffisamment associée à des politiques d’accompagnement pour amortir le coût social de la libéralisation et le coût de la restructuration industrielle. La vaste zone de libre-échange euro-méditerranéenne, pilier du processus de Barcelone, demeure inachevée. Entravé par des lenteurs bureaucratiques et des résistances politiques, le démantèlement par les PSEM des barrières tarifaires pour les échanges de biens industriels avec l’UE sera parachevé au plus tôt en 2016 [2]. L’extension de ce processus de libéralisation aux produits agricoles et aux services, en cours de négociation pour certains pays, ne devrait pas aboutir avant les dix prochaines années [3].

11 Pour ces raisons, il est prématuré de tirer tous les enseignements de ce processus de libéralisation commerciale. Globalement les premiers effets observés sont ambivalents : i) en dépit de la baisse des recettes douanières induite, le démantèlement tarifaire n’a eu qu’un impact budgétaire modéré du fait de la croissance des échanges commerciaux (effet volume) et de la restructuration de la fiscalité domestique ; ii) l’impact sur la balance commerciale s’est avéré plus fortement, les importations ayant tendance à s’accroître plus rapidement que les exportations (malgré une baisse des prix des biens intermédiaires), mettant en évidence un déficit structurel de compétitivité de ces économies ; iii) un impact relativement faible sur les flux d’investissements directs étrangers (hors privatisation ou cession d’autres actifs publics) en dépit d’une amélioration des incitations fiscales et sociales et des facteurs d’attractivité ; iv) un impact modéré sur l’investissement privé malgré la suppression de monopoles publics et la réallocation des facteurs de production en faveur du secteur privé ; v) un impact limité sur la structure des exportations.

12 Les situations nationales sont contrastées, notamment du fait de la gestion politique différenciée de l’ouverture économique. En revanche, il semble qu’un constat s’impose indifféremment pour ces économies : la libéralisation commerciale ne semble pas avoir modifié significativement leur sentier de croissance. En dépit de progrès en matière de réformes structurelles et institutionnelles induits par la libéralisation des échanges, ces pays peinent à s’inscrire dans un processus de convergence économique avec l’UE (à l’exception de la Turquie et dans une moindre mesure de la Tunisie).

13 La libéralisation des échanges commerciaux n’a pas produit les incitations attendues. Les anticipations des investisseurs n’ont pas été significativement modifiées dès lors que la perception des opportunités économiques et de la sécurisation de leurs investissements est restée négative. Les règles de droit (notamment en matière de règlement des contentieux et plus globalement en matière d’environnement des affaires) n’ont été qu’imparfaitement appliquées lorsqu’elles ont été réformées. Contrairement à ce qui a pu être observé dans le cas de la Turquie (et plus encore des ex-pays d’Europe centrale et orientale), la seule perspective d’un libre-échange a produit des effets bien moins structurants sur les comportements économiques et l’ajustement institutionnel que la perspective d’une adhésion à l’UE.

14 Dans leur ensemble, les économies des PSEM ne sont pas parvenues à s’adapter aux exigences du marché européen, dans lequel elles tendent à s’insérer et duquel elles sont structurellement dépendantes. L’ouverture commerciale impose des impératifs en matière de qualité des produits, d’innovation technologique, d’organisation des processus de production et de normalisation pour améliorer la compétitivité structurelle du tissu productif. Plus fondamentalement, les pesanteurs de l’héritage d’une économie administrée, la permanence de comportements rentiers (qui se sont exprimés notamment avec force dans les activités de commerce extérieur) et la substitution de monopoles privés à des monopoles publics ont induit de fortes résistances à l’ouverture économique, pesant sur la transition des modèles de croissance.

L’inertie des modèles de croissance

15 Les économies méditerranéennes (à l’exception de la Turquie, plus intégrée à l’économie européenne) ont montré une résilience dans le contexte de crise actuelle, tout au moins de ses effets à court terme (conjoncturels). Des facteurs compensatoires (des récoltes agricoles exceptionnelles, des recettes touristiques soutenues et le maintien des transferts des migrants à des niveaux élevés) et la prudence des politiques macro-économiques ont limité l’impact de la contraction de la demande internationale sur les équilibres externes. Leur faible intégration au système financier international a également limité les risques d’une contagion de la crise de liquidité.

16 Toutefois, cette résilience ne doit pas occulter les vulnérabilités structurelles de leur modèle de croissance (et d’industrialisation). La crise économique actuelle exhibe les limites d’une industrialisation conduisant à une faible diversification économique et une forte exposition aux chocs externes. Ces économies peinent, en effet, à connaître les mutations attendues du système productif, hypothéquant leur émergence économique. Les spécialisations industrielles restent dominées par l’exploitation des ressources naturelles et les biens intensifs en facteur travail peu qualifié.

17 Alors que les économies pétrolières (Algérie, Libye) sont affectées par un effet d’éviction des activités de production manufacturière – se traduisant par un processus continu de désindustrialisation – les économies non pétrolières (Jordanie, Liban, Maroc et Tunisie)  [4] affichent une faible diversification économique. Dans ces dernières, la structure productive et exportatrice se caractérise par une forte concentration sectorielle, autour du textile, de l’agro-alimentaire et des fournitures électriques, qui représentent près des trois-quarts des exportations de biens (le secteur exportateur a longtemps été dominé par le seul secteur de l’habillement). Cette concentration sectorielle a, par ailleurs, eu tendance à se reproduire à travers une polarisation cumulative des investissements étrangers, renforçant par rétroaction ces spécialisations. La part des exportations à contenu technologique reste faible, indiquant leur difficulté à orienter significativement les facteurs de production des activités traditionnelles vers des activités intensives en technologie. Enfin, leur position dans la chaîne mondiale de valeur présente un caractère statique. Les relations de sous-traitance ne s’accompagnent que marginalement de transferts technologiques, limitant les possibilités d’évoluer vers des relations de co-traitance industrielle, comme ce fut le cas pour les pays émergents d’Asie et d’Amérique latine ou les pays de l’Europe de l’est.

18 Ces économies se heurtent effectivement à un verrouillage dans des activités à faible valeur ajoutée à travers une logique de diversification sur une base horizontale dans les seuls segments les plus intensifs en facteur travail peu qualifié. Les exportations se sont étendues, selon cette logique industrielle, à l’assemblage et à la production de biens intermédiaires à faible valeur ajoutée dans les industries mécanique, automobile et plus récemment aéronautique. Par ailleurs, ces évolutions peuvent expliquer le contenu croissant des exportations en biens intermédiaires. A mesure que l’industrie exportatrice s’intègre dans des réseaux globaux de production, elle accroît sa dépendance à l’importation de produits intermédiaires, limitant d’autant plus les effets d’entraînement sur l’économie locale. Une industrialisation sans assimilation technologique locale les rend d’autant plus vulnérables aux chocs externes.

19 Le déficit de diversification économique diminue considérablement le potentiel de croissance économique  [5] tout en favorisant un creusement des déficits sociaux. Le faible contenu en emplois de la croissance contribue à une exacerbation des pressions sur le marché du travail, sources de tensions sociales permanentes. L’extension des capacités de production des industries exportatrices est saturée et la capacité d’absorption des flux massifs de primo-entrants sur le marché du travail (résultant de l’effet différé de la transition démographique) demeure considérablement limitée. Le niveau croissant (et largement sous-estimé) du chômage des diplômés de l’enseignement supérieur et technique révèle tout autant des dysfonctionnements du marché du travail, leur faible employabilité (du fait d’une détérioration de la qualité des systèmes éducatifs et de formation) qu’une inertie du tissu productif.

20 Dans un contexte de discipline budgétaire, l’investissement public – qui a longtemps occupé une place centrale – est rationalisé et peine à être relayé par une élévation du niveau de l’investissement privé (national et étranger). Le taux d’investissement privé moyen est inférieur à 20 % (contre plus de 25 % dans les pays d’Europe de l’Est et plus de 30 % dans les pays d’Asie). L’étroitesse des marchés financiers et le manque d’efficacité du secteur bancaire, des coûts de production élevés pour les activités manufacturières (si l’on considère les coûts de transaction), un climat des affaires perçu comme peu incitatif par les investisseurs (bureaucratie, insécurité juridique, corruption) comptent parmi les facteurs explicatifs. Ces facteurs s’exercent également sur les investissements étrangers compte tenu du manque d’attractivité globale de la région (la Turquie à elle seule représente près de la moitié des flux d’investissement étranger dans la région).

21 Il est également évident que l’absence d’un marché régional intégré – qui résulte d’une part d’un cloisonnement des marchés nationaux (chacun ayant une taille insuffisante pour produire de forts effets d’entraînement) et d’autre part des carences des infrastructures de transport transrégionales –, l’effet d’éviction produit par l’adhésion des pays d’Europe de l’Est à l’UE (qui ont capté près de 80 % des investissements européens), l’instabilité politique chronique et les incertitudes induites par des situations de conflit ont contribué à dégrader l’attractivité de la région.

22 En ce sens, l’échec du partenariat euro-méditerranéen est tout autant celui des réformes économiques – qu’elles aient été libérales ou volontaristes (ou alternativement les deux dans certains pays) – et politiques dès lors qu’elles n’ont pas créé les conditions d’un renouvellement des modèles de croissance.

Une (re)connexion économique de la Méditerranée à l’Europe

23 Il est tentant de voir dans le relâchement du lien euro-méditerranéen l’expression d’une dilution de la Méditerranée dans la mondialisation. Au cours de ces dernières années, l’émergence de nouveaux acteurs économiques et financiers incarne les courants de la globalisation qui traversent davantage la Méditerranée. La Chine s’est ainsi imposée comme un partenaire commercial important. Les importations de biens en provenance de la Chine représentent en moyenne près de 10 % des importations totales et s’accroissent à un rythme exponentiel. Dans certains pays, les entreprises chinoises renforcent progressivement leur position dans les secteurs du bâtiment et des travaux publics, de l’énergie et des équipements de télécommunications. D’autres acteurs ont également émergé récemment dans certains secteurs stratégiques. C’est le cas, par exemple, de la Corée du Sud dans le secteur de l’automobile (et plus récemment du nucléaire), de l’Afrique du Sud dans l’industrie minière et du Brésil dans le secteur agro-alimentaire. Enfin, les monarchies pétrolières du Golfe ont accru significativement leurs investissements dans la région (principalement dans les secteurs du tourisme, des télécommunications et des services financiers).

24 Il serait hâtif de considérer que ces nouvelles dynamiques économiques et financières introduisent des ruptures dans les équilibres économiques (et politiques). Mais, très certainement, elles participent d’une diversification (salutaire) des relations économiques, d’une consolidation de l’ouverture économique et d’une amélioration de l’attractivité de la région. Par ailleurs, du fait de la proximité géographique d’un marché à revenus élevés, elles sont susceptibles de contribuer à un renforcement du statut de la Méditerranée en tant que plateforme d’accès au marché européen. Outre la prise de positions sur les marchés domestiques, ces investisseurs sont effectivement incités par un contournement des barrières tarifaires et une réduction des coûts de transport pour développer des exportations de biens à partir des territoires méditerranéens. En ce sens, ces dynamiques ne relèvent pas nécessairement d’une alternative (exclusive) à la construction euro-méditerranéenne.

25 Plus fondamentalement, une intégration régionale pourrait devenir plus vertueuse si elle procède structurellement d’une reconnexion économique de la Méditerranée à l’Europe. Cette reconnexion suppose à la fois une recomposition régionale des processus productifs et une plus forte intégration des marchés au sud de la Méditerranée. L’enjeu majeur est de modifier les logiques de répartition de la valeur ajoutée de la chaîne de production. Le discours, encore prégnant dans certains think tanks, faisant la promotion d’un deal « matières premières contre technologie » est définitivement caduc à la lumière des réalités locales et globales. Il ne s’agit pas non plus de croire que les modèles de régionalisation mis en œuvre en Asie ou en Europe peuvent être dupliqués. Ni les conditions spatiales, ni les conditions temporelles ne l’autorisent.

26 Compte tenu du retard technologique et d’une expérience d’industrialisation historiquement courte, une stratégie de court-circuitage technologique dans l’industrie manufacturière serait peu réaliste et sans effets d’entraînement importants sur le reste de l’économie. En revanche, un positionnement industriel – s’inscrivant dans un contexte global/régional de restructuration industrielle – susceptible de favoriser un apprentissage technologique et organisationnel graduel serait plus cohérent.

27 Les effets d’entraînement de la globalisation, sous la réserve d’une hypothèse peu probable de résurgence protectionniste à l’échelle mondiale, continueront à être puissants. L’intensification de la concurrence continuera d’exercer de fortes pressions sur la compétitivité/ prix des biens. En outre, les firmes multinationales poursuivront leur recherche de réduction des coûts de production à travers une relocalisation de leurs chaînes de production ou de leurs fournisseurs dans les pays en mesure de formaliser cet avantage concurrentiel. Par ailleurs, dans un contexte de différenciation accrue des biens et de volatilité de la demande, la contrainte de proximité s’exerce plus fortement pour les biens qui supposent une réactivité à travers un approvisionnement en flux tendus. Avec la tendance à la hausse des coûts salariaux dans les pays émergents ou les nouveaux membres de l’UE, les économies méditerranéennes retrouvent un potentiel de compétitivité, associant à la fois des considérations de prix et des considérations hors-prix. Néanmoins, pour permettre une dynamique vertueuse qui suscite des effets de débordements de ces localisations (sources d’externalités), la formation d’un capital productif domestique et d’une capacité locale d’apprentissage à travers la pratique de procédés industriels modernes et une mobilisation d’une main-d’œuvre qualifiée est indispensable, au risque sinon de renforcer le caractère nomade des firmes. Cela renvoie à l’importance de l’attractivité des territoires et des mécanismes d’ancrage territorial, qui supposent à la fois une présence suffisante d’acteurs de l’innovation sur laquelle se construit un potentiel techno-productif (effet de taille critique), un apprentissage et une expérimentation de la coordination dans la durée (effet de temps) et un partage de pratiques, de règles et de normes de production et de coopération (effet de proximité institutionnelle et organisationnelle).

28 Les économies méditerranéennes pourraient ainsi construire de nouvelles spécialisations industrielles dynamiques dans des niches ou des segments de production low-cost le long de la chaîne de valeur, de la production à l’ingénierie (le Maroc et dans une moindre mesure la Tunisie semblent s’inscrire progressivement dans ce nouveau sentier industriel bien qu’ils n’aient pas encore suffisamment consolidé leur position en amont des filières). Le creusement des inégalités de revenus dans les pays développés ou l’émergence de classes moyennes dans les pays à revenus intermédiaires créent de nouveaux marchés pour lesquels les barrières à l’entrée sont encore relativement peu élevées et le coefficient de la courbe d’apprentissage faible. En outre, ces marchés ouvrent des opportunités industrielles pour la production mais également la conception de biens low cost pour lesquelles une incorporation technologique incrémentale et cumulative est possible. Une remontée de la chaîne de valeur ajoutée associée à des gains de productivité est notamment possible dans la production de composants (ou de modules) dans les industries automobiles et électroniques ou encore le développement de niches techniques dans l’industrie textile (vêtements de sécurité, médicaux…).

29 Le potentiel de reconnexion économique de la Méditerranée à l’Europe par les services, encore inexploré en raison des retards de la libéralisation régionale, pourrait être plus rapide à exploiter en même temps qu’il précéderait et renforcerait les mouvements de localisation industrielle. Par ailleurs, certains pays, et notamment les plus dotés en capital humain (Liban), pourraient développer des plateformes régionales de fournitures de services à valeur ajoutée (finance, éducation, santé). En effet, la plus forte propension des services à s’émanciper des contraintes physiques, les moindres barrières à l’entrée (technologiques et financières) et le fort contenu en facteur travail pourraient accroître le potentiel de croissance économique.

30 La reconnexion économique de la Méditerranée à l’Europe est également tributaire d’une plus forte intégration économique au sud de la Méditerranée, chaînon manquant de l’intégration euro-méditerranéenne. En dépit de l’entrée en vigueur de la zone de libre-échange panarabe (Greater Arab Free Trade Area) en 2005 et de l’accord arabo-méditerranéen de libre échange (accord d’Agadir) en 2007, les échanges entre les PSEM comptent, en effet, parmi les plus faibles échanges intra-régionaux dans le monde : la part du commerce intrarégional n’excède pas 8 % en moyenne (la Syrie, la Jordanie et le Liban enregistrent des échanges régionaux à peine plus élevés, entre 10 et 15 %, alors que cette part pour les pays du Maghreb est proche de 5 %).

31 La fragmentation de ces marchés (qui résulte principalement d’une faible interconnexion physique, de barrières tarifaires et non tarifaires élevées et d’un manque de volonté politique) affecte leur potentiel de croissance. De nombreuses études convergent pour évaluer, selon les pays, entre 1 à 3 points de PIB la perte de croissance. Dans le même temps, elle limite l’impact attendu de la libéralisation commerciale avec l’UE (manque de profondeur des marchés, saturation des externalités, faiblesse des échanges intra-branches à plus fort potentiel d’incorporation technologique, …).

32 Ce « coût de la non Méditerranée » résulte aussi de l’absence de mécanismes régionaux de régulation, a minima de coordination des politiques économiques. Fragmentée et hétérogène, l’Euro-Méditerranée se réduit à une somme de relations bilatérales, parfois contradictoires, rarement complémentaires. Une insertion non concertée et exclusivement verticale à l’espace européen a, pour le moins, pour conséquence des incohérences institutionnelles et structurelles. D’abord, pour accroître leur potentiel d’attractivité des investissements étrangers, les pays se livrent le plus souvent à une concurrence excessive qui entraîne une surenchère fiscale, et par extension un désarmement des politiques publiques. Ensuite, les complémentarités économiques sont neutralisées, chaque pays optant pour des positionnements sectoriels identiques. Le mimétisme des stratégies industrielles provoque une dispersion des ressources productives et affaiblit le potentiel d’économies d’échelle, d’apprentissage technologique et de signalement de l’attractivité sectorielle. Enfin, une rationalisation des investissements physiques à une échelle régionale est contrariée. Par exemple, la duplication d’infrastructures à caractère régional dans plusieurs pays (notamment dans le cas des plateformes logistiques portuaires) – outre les externalités négatives en matière environnemental – pourrait conduire à des surcapacités affectant à la fois la rentabilité des capitaux investis et la cohérence des réseaux régionaux de transport.

33 Le chemin le plus court pour favoriser une reconnexion économique de la Méditerranée à l’Europe serait probablement celui d’une redéfinition des politiques d’accompagnement (dans un cadre national et régional) à la libéralisation commerciale pour élever le potentiel de croissance économique, d’une accélération de la relocalisation industrielle (et des activités de services) au sud de la Méditerranée et d’une promotion volontariste de l’intégration des marchés méditerranéens.

Conclusion

34 La tendance à l’épuisement stratégique du partenariat euro-méditerranéen ne semble pas avoir été, à ce jour, inversée par le projet d’UpM. Conçue comme un « laboratoire de co-décisions, de co-responsabilités et de développement durable », l’UpM aura sans doute permis un rehaussement du niveau de dialogue politique et une identification de projets clés d’intérêt commun (notamment en matière énergétique). Mais elle peine à redonner toute sa cohérence au projet euro-méditerranéen et à consacrer une priorité politique à la croissance économique.

35 En effet, le processus de Barcelone, fort du constat de ses limites, avait admis, qu’au regard de la diversité de la situation dans les pays tiers méditerranéens, les relations bilatérales devaient être régies par les principes de la différenciation, de la contractualisation et de la conditionnalité politique. Il s’agit alors de prendre en compte l’expression différenciée de la volonté politique des partenaires et de suspendre l’approfondissement des relations à des avancées en matière de gouvernance (notamment à travers les programmes indicatifs nationaux et la négociation d’un statut avancé). L’UpM, élargissant le cadre de concertation aux 27 pays membres de l’UE et à l’ensemble des pays riverains de la Méditerranée, refonde l’utopie d’une régionalisation institutionnelle au risque d’une bureaucratisation des institutions.

36 Par ailleurs, le processus de Barcelone avait veillé à distinguer les avancées de l’intégration économique du règlement du conflit israélo-palestinien (et des autres conflits politiques pesant lourdement sur l’intégration de la région), quitte à exprimer un manque d’ambition politique. L’UpM, en établissant un lien explicite entre les deux, s’est très rapidement enferrée dans des blocages politiques. Se voulant pragmatique et opérationnelle (à travers la promotion de projets structurels intégrés), elle s’est révélée plutôt ambitieuse en voulant apporter à la fois une réponse politique à un problème économique et une réponse économique à un problème politique.

37 Enfin, le processus de Barcelone se fonde principalement sur la promotion du libre-échange pour réaliser la convergence économique. Les limites évidentes de cette approche ne sont pas explicitement compensées par l’UpM. En dehors d’une mobilisation d’institutions financières et d’acteurs économiques privés pour le financement de projets structurants, les contraintes budgétaires et les désaccords au sein de l’UE ont neutralisé la redéfinition d’un projet économique volontariste susceptible de favoriser une reconnexion économique de la Méditerranée à l’Europe.

38 Au-delà du cadre partenarial, le caractère vertueux de la régionalisation est suspendu à la mise en œuvre de réformes économiques et politiques engageant le sud de la Méditerranée dans une transition des modèles de croissance. ?

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Date de mise en ligne : 01/01/2011

https://doi.org/10.3917/come.074.0155