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Article de revue

L’apocalypse ou le savoir du pire

Pages 100 à 107

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  • Waintrater, R.
(2020). L’apocalypse ou le savoir du pire. Le Coq-héron, 242(3), 100-107. https://doi.org/10.3917/cohe.242.0100.

  • Waintrater, Régine.
« L’apocalypse ou le savoir du pire ». Le Coq-héron, 2020/3 N° 242, 2020. p.100-107. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-coq-heron-2020-3-page-100?lang=fr.

  • WAINTRATER, Régine,
2020. L’apocalypse ou le savoir du pire. Le Coq-héron, 2020/3 N° 242, p.100-107. DOI : 10.3917/cohe.242.0100. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-coq-heron-2020-3-page-100?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cohe.242.0100


Notes

  • [1]
    Cet article a été rédigé plusieurs mois avant la pandémie de Covid-19. C’est pourquoi, en dépit d’une certaine congruence entre cet événement et le thème de l’article, il n’en est pas fait mention.
  • [2]
    H. Arendt, Journal de pensée (1953), Paris, Le Seuil, 2005.
  • [3]
    B. Chaouat, L’ombre pour la proie. Petites apocalypses de la vie quotidienne, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2012.
  • [4]
    R. Millet, Fatigue du sens, Paris, éd. Pierre-Guillaume de Roux, 2011.
  • [5]
    M. Blanchot, L’écriture du désastre, Paris, Gallimard, 1980.
  • [6]
    Ibid., p. 80.
  • [7]
    J. Littell Les bienveillantes, Paris, Gallimard, 2006.
  • [8]
    T. W. Adorno, « Éduquer après Auschwitz » (1966), dans Modèles critiques, Paris, Payot, 1984, p. 135.
  • [9]
    S. Zizek, (2004) « Le sujet interpassif », dans La subjectivité à venir, Montpellier, Climats, 2004.
  • [10]
    G. Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz (1998), Paris, Rivages poche, 2003.
  • [11]
    R. Kaës, L’idéologie. Études psychanalytiques (1980), Paris, Dunod, 2016.
  • [12]
    Ibid., « Avant-propos », p. XI.
  • [13]
    M. Enriquez, « Souviens-toi de l’Apocalypse. Considérations sur l’angoisse de mort », Topique, n° 17, p. 35-70.
  • [14]
    R. Kaës, op. cit., p. 219.
  • [15]
    P. Bruckner, Le fanatisme de l’Apocalypse. Sauver la Terre, punir l’Homme, Paris, Grasset-Fasquelle, 2011.
  • [16]
    B. Chaouat, op. cit., p. 97.
  • [17]
    S. Freud, L’avenir d’une illusion (1927), OCF.P, XVIII, Paris, Puf, p.145-197, 1994.
  • [18]
    P. Bruckner, op. cit., p. 30.
  • [19]
    G. Anders, L’obsolescence de l’homme (1956), t. 2, Paris, éd. Fario, 2012.
  • [20]
    H. Jonas, Le Principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique (1979), Paris, Flammarion, 1991.
  • [21]
    S. Freud, op. cit, p. 156.
  • [22]
    N. Cohn, Les fanatiques de l’Apocalypse. Courants millénaristes révolutionnaires du xie au xvie siècle (1957), Paris, Payot, 1983.
  • [23]
    R. Kaës, op. cit., p. XI.
  • [24]
    S. Freud, op. cit., p. 192.
  • [25]
    F. Furet, Penser la révolution française, Paris, Gallimard, 1978, p. 78.
  • [26]
    J. Kristeva, Cet incroyable besoin de croire, Paris, Bayard, 2007.
  • [27]
    M. Klein, Essais de psychanalyse (1934), Paris, Payot, 1972.
  • [28]
    M. Blanchot, op. cit., p. 8.
« Le mal radical existe, mais pas le bien radical.
Le mal radical naît toujours lorsqu’on espère un bien radical. »
Hannah Arendt, Journal de pensée[2]

1Gros plan sur le visage d’une femme. Très lentement, elle ouvre les yeux. Il y a une musique dans l’air – où l’on reconnaît le prologue wagnérien de Tristan et Isolde – et des oiseaux qui ne cessent de tomber du ciel. La femme se trouve sur un terrain de golf au bord de la mer. Devant nos yeux ébahis, se succèdent une série d’images poétiques et énigmatiques, comme autant de tableaux ciselés dans une veine où le symbolisme le dispute au surréalisme. Baignée par une lumière froide et plombée, qui semble provenir d’une lune pâle et étincelante à la fois, la femme court comme au ralenti, griffée par des branches qui lui barrent le passage et lui arrachent des lambeaux de vêtement : elle s’enfonce dans la terre comme dans un marécage, des fils électrifiés s’échappent de ses doigts en lançant des éclairs vers le ciel, tandis qu’un cheval noir achève de se liquéfier, et qu’un enfant musarde, occupé à tailler une branche.

2On est sidéré par ce mélange de beauté et d’angoisse, sans pouvoir décider s’il s’agit d’un rêve, d’une hallucination, et surtout si ce qui semble être la fin du monde est en train d’arriver ou a déjà eu lieu. Que signifient ces mystérieuses images ? Quelle est la nature de l’événement formidable qui constitue l’entrée en matière du film – puisqu’il s’agit d’un film ? Peut-être une explosion atomique ? Ce n’est qu’au bout de huit longues minutes que le danger pressenti par le spectateur se précise : tandis que le cheval noir s’écroule, une planète gigantesque s’approche de la Terre et finit par la percuter. Fin du prologue.

L’apocalypse dans la pensée contemporaine

3Pour qui réfléchit sur l’Apocalypse et la fin des temps, Melancholia, film de Lars Von Trier sorti en 2011, constitue une référence précieuse, à condition d’accepter le choc esthétique comme seul prélude possible à une telle réflexion. Ce film s’inscrit en plein dans le ton apocalyptique qui caractérise les productions artistiques et intellectuelles de notre époque. À la suite de Jean-François Lyotard, dans son désormais classique rapport sur la condition postmoderne, nous pouvons dire que l’humanité est confrontée aujourd’hui à une crise de la téléologie et à une interruption des grands récits d’émancipation [3]. Reprenant les analyses de l’école de Francfort, la postmodernité se caractérise par des récits qui, tous, nous parlent dans le langage de l’après. Quel est cet après, que l’on retrouve, exprimé ou implicite, dans toutes les disciplines, histoire, philosophie, littérature, esthétique, psychanalyse et, bien sûr, économie, quand l’accélération de la croissance n’est plus perçue comme synonyme de progrès mais comme un cercle vicieux menaçant l’équilibre du monde ?

4Le rapport au temps a changé. Le monde contemporain se vit comme fini : fin de l’histoire, fin des idéologies et de la croyance, fin de la subjectivité, fin de la trace. Il se tient désormais quelque part entre un avant traumatique, qui craint le futur et prédit que le pire est à venir, et un après, dominé par la figure du survivant. On ne compte plus les productions du genre Le jour d’après, Après la fin, qui tous traduisent cette idée paradoxale d’une catastrophe avec laquelle l’humanité survivante doit désormais composer. La figure de l’homme moderne comme survivant se rattache directement aux événements majeurs du siècle dernier qu’ont constitué la Shoah, Hiroshima, les camps staliniens et l’effondrement du communisme. Dans le même temps que disparaissent les derniers témoins, le camp est devenu le paradigme de l’Apocalypse qui a eu lieu, et Auschwitz, la figure du mal absolu, au prix de raccourcis parfois hasardeux. La littérature, devenue lazaréenne ou prophétique, est fascinée par le désastre, proclamant comme Richard Millet la « fatigue du sens » qui serait le lot de celui qui assiste au naufrage de la culture [4]. Certes, déjà en 1980, Maurice Blanchot dans L’écriture du désastre prenait acte de l’inflexion décisive que signifie, pour sa génération et celles à venir, l’extermination systématique des juifs d’Europe [5] :

5

« L’Holocauste, événement absolu de l’histoire, historiquement daté, cette toute-brûlure où toute l’histoire s’est embrasée, où le mouvement du Sens s’est abîmé […] Comment le garder, fût-ce dans la pensée, comment faire de la pensée ce qui garderait l’Holocauste où tout s’est perdu, y compris la pensée gardienne [6] ? »

6Si le désastre est « ce qui ruine tout en laissant tout en l’état », comment conserver cette ultime pensée gardienne ?

7À cela, Millet répond par le nihilisme, et il est intéressant de remarquer que le même Millet, auteur prolifique, est aussi l’éditeur des Bienveillantes, dont on connaît le succès immense, en France du moins [7]. La réception de ce livre est un exemple accompli de la fascination qu’exercent l’aventure hitlérienne et l’esthétique nazie sur les esprits contemporains, avides de comprendre les racines du mal, ce que promet le roman de Littell. Cette promesse, doublée d’une affirmation relativiste où bourreau et victime deviennent interchangeables, parachève le mouvement nihiliste qui succède à la catastrophe.

8La catastrophe, c’est tout à la fois ce qui résiste et contraint à la représentation, comme le traumatisme empêche et contraint au travail psychique tout ensemble. On se rappelle Adorno et sa phrase sur Auschwitz ; on oublie souvent la suite quand, après avoir dit qu’Auschwitz interdisait la poésie, il ajoute des années plus tard qu’après un tel événement, on ne peut « faire que de la poésie [8] ». Ce qui signifie en fait que la Shoah n’est pas uniquement un phénomène de la réalité sociale. Catastrophe du sens, catastrophe de la représentation sont désormais ce avec quoi doit composer le penseur moderne. L’impact traumatique réside précisément dans le fait qu’on ne peut pas en faire la narration, ni l’intégrer à notre univers symbolique car, comme le dit Zizek : « Le réel de l’histoire est précisément ce qui résiste à l’historisation [9]. »

9De là à ériger cette catastrophe comme le « nomos ultime de la modernité », il n’y a qu’un pas, allègrement franchi par Agamben, qui voit dans le survivant, ou plutôt le Musulman, tel que Primo Levi le mentionne, la référence dernière de la philosophie et du droit contemporains [10]. Ce qui s’accompagne d’une esthétisation de la catastrophe, quand l’image du camp sert à dénoncer la condition de l’homme postmoderne qui, pour avoir échappé au camp de concentration ou au goulag, n’échappera pas à la société marchande, à l’enfer de la technique, à l’apocalypse nucléaire, aux épidémies et au réchauffement climatique, inventaire auquel d’aucuns ne manquent pas d’ajouter un zeste de théorie du complot, pour faire bonne mesure.

10Autant la prise en compte de l’effondrement qui a eu lieu dans la culture et l’obligation de penser cet effondrement constituent une tâche incontournable pour le sujet et la société, autant le discours de la survivance généralisée tend à instaurer un penser idéologique qui remplace la réflexion par la prescription et la prospective par la prédiction. Prédire et prescrire deviennent des façons de faire face à la peur.

Prédire et prescrire : l’idéologie envers et contre tout

11René Kaës, théoricien du groupe, nous rappelle que l’idéologie est ce par quoi un groupe se constitue, en organisant l’identité collective, le sentiment d’appartenance et la représentation du monde [11]. Mais ce qui s’offre comme un étayage et une liaison nécessaire peut se retourner en son contraire, se muant alors en une fonction suturante, facteur de violence, en interdisant la différence et la créativité. L’allégeance que réclame l’idéologie se veut une défense contre la mort et l’angoisse qu’elle suscite, mais dans le même temps, cette allégeance même est déjà de la mort à l’œuvre. « Pourfendeuse de l’Illusion, missionnaire fanatique d’une vérité idéalisée, clivée de toute incomplétude et de toute négativité [12] », telle est pour lui l’autre face de l’idéologie, quand elle prétend assurer la sécurité et fournir une réponse à l’incertitude qui est le propre de l’humain. Elle apparaît toujours quand les formations sociales destinées à assurer la contenance ne remplissent plus cette fonction.

12 Le phénomène apocalyptique est donc toujours lié à un état de crise et d’incertitude insoutenable. Mise en scène des angoisses de mort, il tente une dramatisation, et une mise en sens de l’incompréhensible et de l’impensable que représente l’idée de notre propre anéantissement [13]. Or,  comme nous le rappelle encore Kaës, il est deux manières de traiter le négatif [14] : la première est le verrouillage idéologique, où la groupalité est convoquée contre l’impuissance, et la pensée conforme devient synonyme de toute-puissance ; la seconde est la voie de la créativité, où l’art s’offre comme moyen d’expression des angoisses de mort, et le traitement de l’archaïque. L’idéologie est à la fois ce qui barre le travail de pensée, et ce qui peut permettre le passage par la dépression et l’avènement d’une aire transitionnelle. Voies antagonistes, que rien ne peut réconcilier et que tout oppose.

13L’illusion idéologique est amplement soutenue par le développement des médias, et notamment Internet, qui permet à chacun de se sentir inclus dans une groupalité puissante voire invincible, où le sujet, à condition de renoncer à une partie de son narcissisme, peut trouver une consolation et une façon d’éviter l’élaboration de la position dépressive. Dans son analyse de la groupalité, Freud nous rappelait déjà que l’homme en groupe était capable du pire comme du meilleur, et sa méfiance foncière à l’égard des masses a imprimé à toute la psychanalyse une vision péjorative du groupement. Pourtant, les écrits dits « sociaux » de Freud demeurent d’une remarquable actualité : il observe entre autres la puissante fonction identificatoire tenue par l’idée, mise en place d’objet idéalisé par le sujet en proie au doute et à la peur. La surestimation de l’idée vient donc éviter au sujet la catastrophe de la perte et le préserver d’un deuil impensable.

L’écologie radicale comme ultima ratio

14Je prendrai ici comme exemple le courant écologiste radical, qui me semble illustrer de façon exemplaire ce penser idéologique dans sa double fonction structurante et suturante. Ce courant, qu’analyse Pascal Bruckner dans son ouvrage éponyme Le fanatisme de l’Apocalypse, connaît un succès certain, relayé en cela par le cyberespace qui permet en un clic de diffuser des idées qui auraient mis des années à atteindre leur public cible [15]. Étrange mélange de modernité révolutionnaire et de passéisme réactionnaire, ce mouvement est un agrégat fascinant pour qui s’intéresse un tant soit peu à la façon dont notre époque structure ses modes de pensée et de représentation. Chaque jour, nous sommes sommés de faire « un geste pour la planète », cette planète que nous abîmons férocement, sans aucun égard ni aucune reconnaissance pour ce qu’elle nous dispense. La planète est mise ici en place d’objet idéal, mais aussi d’objet fétiche, qu’il s’agit d’adorer et de se concilier, pour éviter la vengeance qu’elle ne manque pas de nous adresser, sous la forme des tsunamis, cyclones et pandémies, qui se produisent dans tous les coins du monde, et dont les images terrifiantes nous sont amplement dispensées par tous les médias. La barbarie n’est plus ce que l’homme est capable de faire à l’homme : la dénonciation des génocides se mue en une dénonciation généralisée d’un écocide, et les mots qui servaient à désigner la destruction de l’homme par l’homme sont désormais les mêmes qui désignent le meurtre de la planète par ses habitants. « Nous sommes tous des meurtriers en puissance » clamait Max Aue, le héros des Bienveillantes.

15Avec l’écologie radicale, le pas est franchi : nous sommes tous des meurtriers accomplis et le concept de crime contre l’humanité, forgé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, est détourné de sa fonction première pour désigner le crime contre la planète, dont nous sommes désormais tous coupables. Nuremberg pour tous, sur une scène élargie, où le meurtre se perpétue tous les jours, avec notre complicité active. Comme l’écrit Bruno Chaouat dans son remarquable ouvrage sur la pensée moderne et ses morosités :

16

« Si, pour l’idéologie nazie, il y avait “une vie qui ne vaut pas la peine d’être vécue”, c’est désormais la “vie terrestre” dans son ensemble qui est poussée vers le “chemin du ciel”, l’humus exterminé par son humanité même. Le Lager sert donc naturellement […] d’analogie pour fustiger l’enfer postmoderne et le “cauchemar climatisé” [16]. »

17Inversant désormais l’affirmation de Freud selon laquelle la civilisation offre à l’homme un recours contre la cruelle nature [17], les écologistes radicaux donnent à la planète la place occupée autrefois par l’humanité, déclarée espèce nuisible, dont on ne peut que souhaiter l’extinction. Extinction prônée par le mouvement de l’extinction volontaire de l’humanité – vhemt, Voluntary Human Extinction Movement – qui vante les bienfaits de la non-reproduction, pour « permettre à la biosphère terrestre de retourner à sa splendeur d’autrefois [18] ».

18Arrêtons-nous un instant sur cet énoncé. Dans son expression grandiloquente, il témoigne d’une nostalgie évidente pour un passé non défini où la Terre était vierge de toute souillure et de toute atteinte, et où l’homme se contentait, avec ses maigres moyens, de prélever humblement chaque jour la part modeste des ressources nécessaires à sa survie. Nous avons péché par ubris, voilà ce que nous disent les écologistes, reprenant en cela les analyses d’un Gunther Anders [19] ou d’un Hans Jonas, qui prédisaient une catastrophe écologique mondiale comme conséquence du progrès monstrueux de la technique [20]. Ce que nous appelons progrès n’est que destruction, et notre arrogance sera bientôt punie de façon terrible. La tâche commune n’est plus, comme l’écrivait Freud, « sa propre conservation face à la surpuissance de la nature [21] », mais le maintien de la nature face aux dégâts causés par l’homme. Le désir, assimilé ici à l’excès et au désordre, doit lui aussi être réduit jusqu’à l’extinction.

19Prédire et prescrire, telle est la fonction de l’idéologie, quand le savoir du pire devient une façon d’éviter l’inconnu. Souvent de façon paradoxale, quand l’écologie radicale nous brosse le tableau d’une planète inexorablement condamnée, tout en nous exhortant à en retarder la mort par tous les moyens. Ce courant écologique extrême s’inscrit totalement dans la tradition prophético-millénariste, tel que Norman Cohn l’a étudiée dans son ouvrage de référence auquel P. Bruckner a d’ailleurs emprunté son titre. Dans cet ouvrage, N. Cohn analyse les mécanismes de la tradition du millénarisme révolutionnaire et de l’anarchisme mystique entre le xie et le xvie siècle ; il distingue quelques grands axes caractéristiques selon lesquels un mouvement millénariste envisage le salut [22]. Celui-ci s’effectuera par le collectif, voire l’amour. Il sera terrestre, imminent et total, transformant radicalement la vie sur Terre. On ne peut qu’être frappé par les analogies troublantes entre les obsessions propres à ces mouvements apocalyptiques et certaines de nos idéologies contemporaines. Comment ne pas penser à Greta Thunberg, devenue l’égérie, voire l’idole de toute une génération ? Dans les déclarations de la jeune fille, on trouve tous les ingrédients de l’idéologie millénariste et de la prophétie apocalyptique, accommodée à la sauce écologiste. La colère de Dieu est remplacée par celle de la planète, le jour du Jugement et l’anéantissement des ennemis se réalisent sous la forme de catastrophes naturelles et d’effondrement de toutes les puissances économiques dans le monde.

20Plus problématique est l’idée du temps d’après, car à la vision du prophète Isaïe où le loup vivra avec l’agneau et le lion auprès de l’enfant (Isaïe, 11, 69) ne fait pendant aucune vision écologique d’un après autre que la survivance, comme dans La route, le livre de Cormac McCarthy ou un père et son fils errent sur une route, poussant un caddie rempli d’objets hétéroclites. L’apocalypse a eu lieu, dont on ne sait rien, sinon que le monde est dévasté, couvert de cendres et de cadavres. Contrairement à l’eschatologie juive où les temps messianiques, après la fin du monde, a’harit hayamim, annoncent un monde à venir idéal et éternel, le olam haba, le salut se résume à une survivance misérable, aride et semée de dangers.

21On voit ici combien, tel le Phénix, l’idéologie renaît éternellement de ses cendres [23]. L’avertissement de Freud sonne ici très juste quand il écrit :

22

« Si vous voulez éliminer la religion de notre culture européenne, cela ne peut se faire que par un autre système de doctrines, et celui-ci reprendrait d’emblée, en vue de sa défense, tous les caractères psychologiques de la religion, le même caractère sacré, rigide, intolérant, le même interdit de pensée [24]. »

23Après l’effondrement des grandes idéologies, il ne restait plus qu’à donner un tour de vis supplémentaire pour verrouiller à nouveau ce qui est ressenti comme une hémorragie et une perte du sens. Le ton apocalyptique noie tout dans une conceptualisation floue, en empruntant aux idéologies les plus disparates pour construire une pensée apparemment cohérente, qui effraie pour mieux rassurer. Après avoir accentué chez son public le sentiment d’impuissance et d’effroi, la pensée idéologique propose des solutions manichéennes qui tendent à rétablir la cohérence interne du groupe en proie aux angoisses de morcellement. En structurant de façon univoque les modalités de perception de la réalité externe, elle bannit toute ambivalence et tout doute, leur substituant des mécanismes primitifs comme le déni, le clivage et la projection. On assiste alors au paradoxe d’une pensée qui fustige le déni et, sous prétexte de regarder en face les dangers qui menacent l’humanité, l’utilise à ses propres fins d’auto-idéalisation narcissique et de dénonciation paranoïaque des groupes qui pensent autrement.

24C’est ainsi que la haine de l’autre vient comme pendant à l’amour universel pour les membres du groupe auquel on appartient. Le mécanisme est connu : on suppose à l’autre des intentions mauvaises qui justifient la haine en retour, non élaborée, comme ciment du corps groupal menacé par la différence. On trouve là le fondement même des nombreuses théories du complot, qui fleurissent dans le cyberespace. Destinées elles aussi à réduire l’incertitude, ces théories prétendent nous fournir la clé de l’Histoire, qui est toujours opaque pour ses contemporains. Modèle d’intelligibilité, l’idée de complot, note François Furet, « opère cette perversion du schéma causal par laquelle tout fait historique est réductible à une intention et à une volonté subjective [25] ». Les comploteurs sont des sujets universels, qui agissent à l’échelle planétaire, et qu’il s’agit de débusquer, voire de neutraliser, avant qu’ils ne parviennent à leurs fins.

25De même le rapport au temps : l’écologie radicale se veut ancrée dans le temps, parlant sans cesse du compte à rebours qui a déjà commencé. Pourtant, comme toute pensée idéologique poussée à l’extrême, il s’agit là d’une pensée anhistorique, qui se veut une interprétation de l’histoire : tout changement est vécu comme une catastrophe, et la notion de catastrophe se substitue à celle d’événement.

26La pensée de la catastrophe s’offre comme antidote à la mélancolie en proposant des solutions maniaques et groupales à la solitude et à l’impuissance du groupe : on n’est jamais très loin des vues religieuses de certains groupes évangélistes, dont la foi en la rédemption passe par la destruction du monde. Comment s’étonner du succès d’idéologies qui, par ces temps de crise, proposent l’élation constante contre la dépression et le salut éternel contre la condition humaine finie et incertaine ?

La créativité pour élaborer la perte

27En élargissant les frontières du signifiable, l’art permet d’inscrire dans le langage l’archaïque, le narcissisme et la destruction. L’imaginaire décape l’illusion idéologique, nous dit Kristeva ; voilà pourquoi les deux sont antagonistes [26]. Mais il permet aussi d’échapper au nihilisme, en proposant de regarder en face le deuil et la perte, pour en faire le matériau de l’œuvre à venir.

28Et c’est là que réside la force d’un film comme Melancholia. Au lieu, comme Al Gore, de chercher à rassembler autour d’une « vérité qui dérange », Lars Von Trier nous livre la vision d’un créateur qui ne cesse, dans toute son œuvre, de penser et de représenter la perte. Sans rechercher le consensus, au risque même de diviser, voire de choquer. On connaît ses propos provocateurs sur Hitler, qu’il se représente assis dans son bunker, attendant la fin. Même son admiration déclarée pour l’esthétique nazie – admiration partagée par d’autres – n’a pour but que d’accentuer son propos, en nous mettant d’emblée au cœur de la problématique dépressive. Autant le millénarisme ambiant est une défense maniaque, au sens où Melanie Klein la définit comme une défense contre l’angoisse de séparation [27], autant le film de Lars Von Trier donne à voir et à éprouver les deux tendances de la psychè : celle qui refuse la perte, et celle qui en prend acte et la côtoie sans relâche, au risque d’y sombrer. Ces deux positions sont chacune représentées par ses deux héroïnes, Justine et Claire, deux sœurs qui gravitent dans l’espace du film, comme gravitent les planètes ; d’ailleurs chacune a son astre préféré, Justine, l’héroïne de la première partie, semble élire Saturne, l’astre de la mélancolie à la lumière spectrale, alors que Claire, elle, a opté pour la Terre.

29Face à la catastrophe qui s’annonce, c’est Justine qui se montre la plus adaptée et la plus créative. Pour qui a connu la mort sous la forme de la dépression mélancolique, la destruction totale qui s’annonce n’est plus qu’un ultime avatar de son état mental. La mort ne la fera donc pas mourir, et elle ne la craint pas, contrairement à sa sœur Claire qui, elle, a tout à y perdre. Mieux : cette perspective d’une mort annoncée semble libérer en elle la créativité que l’affrontement avec le quotidien avait épuisée. Elle y voit « une aube plutôt qu’un crépuscule » et semble s’éveiller à une vie désormais comptée qu’elle ne parvenait pas à affronter, prise dans l’éternité de son malheur.

30On peut certes y voir la jubilation d’un être tout entier aux prises avec une pulsion de mort qui s’apprête – enfin, dirais-je – à détruire le monde extérieur comme elle a détruit son monde interne. Mais on peut aussi y voir l’expression et le souhait d’une modernité sans illusions, qui trouve dans la créativité une ressource ultime contre le deuil. Comme lorsqu’elle propose à son neveu de construire une cabane pour attendre la collision astrale. Faible consolation, pensera-t-on, mais comment ne pas préférer cette expression toute de beauté et de grâce aux prédictions féroces, voire haineuses, d’un activisme prophétique qui ne propose rien sinon le désespoir et la culpabilité, et nous amènerait à désirer la mort, celle-là même qu’il prétend nous éviter ?

31Blanchot écrit que « le désastre est cette nuit à laquelle l’obscurité manque [28] ». Comme en écho, Lars Von Trier semble lui répondre par son film qui préfère le clair-obscur de la condition humaine à la fausse lumière des certitudes.


Mots-clés éditeurs : Apocalypse, catastrophe, créativité, deuil, écologie radicale, idéologie, Lars Von Trier, mélancolie, perte

Date de mise en ligne : 16/10/2020

https://doi.org/10.3917/cohe.242.0100