Unité Duelle et Introjection dans une analyse d’enfant
- Par Édith Schwalberg
Pages 110 à 117
Citer cet article
- SCHWALBERG, Édith,
- Schwalberg, Édith.
- Schwalberg, É.
https://doi.org/10.3917/cohe.236.0110
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- Schwalberg, É.
- Schwalberg, Édith.
- SCHWALBERG, Édith,
https://doi.org/10.3917/cohe.236.0110
Notes
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[1]
Noé a un frère aîné, Alexandre, âgé de quatre ans de plus que lui.
-
[2]
N. Abraham, M. Torok, L’écorce et le noyau, Paris, Flammarion, 1987, p. 396.
-
[3]
Ibid., p. 236.
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[4]
À la séance suivante, la mère portera une boîte neuve, réparant ainsi le dommage causé par son fils.
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[5]
La carte vide renvoie également à la chaise vide modelée par Noé.
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[6]
Il retrouvera des gestes plus vifs à la fin de la séance, pour lancer les personnages dans la caisse à jouets.
Étrangeté
1 La mère de Noé vient consulter pour son fils âgé de 5 ans et demi. Elle le décrit comme un enfant intelligent et attachant, puis me dit qu’il est atteint d’une maladie qui affecte la pigmentation de la peau et l’ensemble du cuir chevelu. Depuis quelque temps, Noé a peur des monstres, des fantômes et des vampires ; il redoute de rester seul dans une pièce. L’apparition des symptômes semble avoir coïncidé avec la prise de conscience récente de sa maladie, qui serait advenue après un colloque réunissant des personnes atteintes de la même maladie que lui. Ce colloque, auquel toute la famille [1] s’est rendue, a eu pour la mère un effet de trauma. Elle me dit en effet avoir craqué, et n’avoir pu retenir ses larmes à la vue de tous ces adultes et enfants atteints par cette maladie.
2 Lors de sa première séance, Noé dessine le fantôme qui apparaît dans ses cauchemars. Le fantôme ressemble à un bébé qui semble flotter dans l’espace. Sous son œil coule une larme. Noé me dit que le fantôme veut l’avaler, je dis qu’alors il veut le mettre dans son ventre comme s’il n’était pas né. Dans la même séance, il va dessiner un joueur de football connu, Ronaldo, lui donnant les couleurs qu’il n’a pas : peau mate et cheveux noirs (j’apprendrai plus tard que le frère et le père ont les cheveux noirs). Il veut montrer le dessin à sa mère. Celle-ci lui dit qu’il n’a pas les cheveux noirs. Ronaldo serait-il à l’image du frère et du père, puisque tous deux sont bruns ?
3 Dans la deuxième séance, Noé dessine « une dame avec son bébé ». La dame a un visage en forme de tétine et est assise dans un fauteuil avec lequel elle se confond, le bébé semble être une partie de son corps. Noé a dessiné sur la tête du bébé une « ombre », qu’il désignera plus tard comme ses cheveux noirs. Il lui rajoute une bouche. Je dis qu’alors il peut boire et crier. Il ajoute un petit point noir dans l’œil du bébé ; a-t-il voulu représenter une pupille ? En tout cas, le point anime l’œil, le bébé semble boire du regard le visage de la mère. Puis il dessine une fenêtre « pour donner de la lumière ». La fenêtre représenterait-elle le regard tiers de l’analyste sur le couple mère-enfant ? À nouveau il souhaite montrer le dessin à sa mère. Celle-ci vient nous rejoindre dans le bureau. J’interprète alors que c’est sans doute maman qui tient Noé. Mais il y a quelque chose dont Noé ne veut pas parler. Il finit cependant par dire qu’il n’a pas les cheveux noirs. Je reconnais combien cela peut être difficile pour lui de ne pas être comme Alexandre et papa. Alors il m’explique qu’il a une maladie, et la mère me confirme que c’est la maladie qui donne à ses cheveux une couleur pâle. Le dessin du fauteuil semble figurer l’Unité Duelle mère-enfant.
L’Unité Duelle
4 Nous empruntons cette notion à Nicolas Abraham et à Maria Torok. Nicolas Abraham centre l’Unité Duelle sur le manque :
« Si à l’enfant manquera la mère, à la mère à son tour, c’est encore la mère de l’enfant qu’elle fut qui manquera [2]. »
6 L’Unité Duelle, loin d’être une dyade mère-enfant dans sa complétude, n’est qu’illusion de complémentarité. Dans la psychanalyse avec les enfants, la notion d’Unité Duelle renvoie à ce qui, par les symptômes et les silences, les paroles, les dessins et les jeux, peut s’entendre de l’inconscient de la mère dans la psyché de l’enfant. Dans le travail sur l’Unité Duelle, l’analyste sera non seulement objet de transfert mais également objet médiateur entre les deux psychés.
7 À la séance suivante, Ronaldo a la peau rose, il n’a ni bras ni pieds, il apparaît comme une image qui se défait. Puis arrive un autre dessin avec une histoire : un bonhomme se promène dans un parc d’attraction, il dépasse la barrière et est sur le point de tomber à l’eau, mais il se raccroche à une branche d’arbre et va appeler son père avec son portable. Par ce recours au père pour être sauvé de la chute dans la mer, Noé introduit un tiers. Il se trouve qu’un entretien avec le père de Noé était prévu. J’entends qu’il est très soucieux des problèmes corporels que peut rencontrer Noé dans sa maladie, il semble pouvoir comprendre ce que ressent son fils et percevoir ce qui le gêne. Il dit refuser d’en faire quelqu’un de « malade ». Il évoque aussi la ressemblance physique et psychologique très forte entre le grand-père maternel et son petit-fils, donnant ainsi à son fils une possibilité d’identification à un homme. C’est lui qui m’apprend que Noé ne veut plus quitter l’habit de footballeur (avec lequel il était venu en séance !), même pour aller sous la douche. J’ai l’impression que cet habit a la fonction d’une seconde peau.
8 Cependant, accompagné par son père à la séance suivante, Noé, dans un portrait en pleine page, se représente avec des cheveux blonds, sur la coque d’un bateau flottant sur la mer bleue. La venue du père, les paroles échangées en séance semblent avoir pour effet de modifier l’image qu’il a de lui.
9 Au cours d’une autre séance, Noé modèle un bateau. Je lui demande d’où il vient, il me répond qu’il vient de Suède (là où s’est tenu le colloque qui a bouleversé la mère). Sur le bateau, il va placer une petite bonne femme en bois, elle aussi vient de Suède. À ce moment-là, il suspend son jeu et demande que sa mère vienne dans la séance. Nous évoquons à nouveau le colloque. Noé me dit que là-bas, il y avait son frère, je comprends qu’avec son frère d’un côté, et ceux atteints de la même maladie que lui de l’autre, il a pu se trouver confronté à deux images de lui différentes. La mère me redit ce qu’elle a vécu : « Comme s’il n’y avait que cette maladie et rien d’autre, alors qu’il n’est pas que cela. »
10 Dans une séance ultérieure (la huitième depuis le début de la thérapie), Noé fait passer un crayon (couleur chair) par le trou qu’il a creusé dans un morceau de pâte à modeler qui, pour lui, représente une chaussure. Il m’explique que, quand le crayon ne marche plus, il le met dans le trou-chaussure et il remarche. Au-dessus du crayon-jambe, il va jucher la même figure féminine qui était sur le bateau. Je peux alors lui rappeler combien ce colloque avait fatigué sa mère et l’avait empêchée de marcher. Alors Noé va recouvrir la petite bonne femme en bois d’un pull en pâte à modeler, me disant que c’est pour « maman ». Ainsi enveloppe-t-il sa mère d’une nouvelle peau.
Mise en marche du processus d’Introjection dans la cure
11 Après la restauration de l’imago maternelle, Noé va pouvoir entrer dans un processus d’Introjection. Nous nous référons ici à la notion ferenczienne d’introjection, telle que Maria Torok l’a enrichie et développée. L’Introjection « cherche à introduire dans le Moi en l’élargissant et en l’enrichissant la libido inconsciente anonyme ou refoulée [3] ». Elle se distingue de l’incorporation qui est définie comme un fantasme s’appropriant l’objet sur un mode magique, tandis que l’Introjection est un processus.
12 Noé va tout d’abord introjecter son image corporelle à travers des jeux de modelage et de dessins qui se déploient dans la relation transférentielle. Dans un jeu de dînette, il va me faire avaler ses couleurs, me servant des mets de teinte pastel ! Dans le modelage d’un personnage qui le représente, il s’attribue des qualités de douceur qui contrastent avec les irritations de la peau auxquelles il est sujet. Pour introjecter l’étrangeté de son corps, il utilise un bestiaire. Le pliage colorié d’une grenouille lui permet d’introjecter l’intérieur de sa bouche et de revivre les sensations pénibles qu’il a pu éprouver quand il était petit. Par la suite, le bestiaire (requin, cochon, renard, araignée, tortue) permettra la mise en jeu des pulsions, ainsi que l’expression des conflits et de l’ambivalence à l’égard de la mère.
13 Il abordera également la relation ambivalente avec son frère à travers un voyage imaginaire en Égypte. Dans ce voyage, les hiéroglyphes révéleront à l’analyste le fantasme inconscient de la mère, à savoir d'avoir donné naissance à un seul enfant dans lequel se confondent l’aîné et le cadet. Telle est la figure fantasmatique aux cheveux noirs qui hantait Noé, figure construite inconsciemment par la mère pour qu’elle et Noé survivent au traumatisme. De ce fantasme, Noé a réussi à se déprendre.
Vers la sortie de l’Unité Duelle
14 Cependant, Noé a encore à parcourir un long chemin pour se détacher de l’Unité Duelle qu’il forme avec sa mère. La verticalité d’un flamand rose qu’il dessine contraste avec l’attitude qu’a Noé quand la mère vient dans le bureau régler la séance : allongé par terre comme un bébé, il rit. Alors qu’il entame sa troisième année de thérapie, Noé réclame souvent que « maman vienne parler pour lui ». Or quand la mère parle de lui, c’est souvent pour se plaindre de son comportement : à l’école il peut soit donner toutes ses affaires, soit prendre celles de ses camarades. Ayant perdu toutes les cartes d’un jeu, il a pris celles de son frère. Il semble ne pas pouvoir faire la distinction entre ce qui est à lui et ce qui est à l’autre, comme s’il n’en était pas séparé.
15 La mère me dit aussi qu’à la maison, il bouge tout le temps et est très excité : il peut se suspendre au cou de la mère et du père, sauter sur son frère et lui faire mal sans s’en rendre compte. Pendant la séance, il court partout, ne voyant rien. Je ne suis pas sûre d’ailleurs que, à ce moment de la cure, il me voie : j’ai plutôt l’impression d’être pour lui dans le prolongement de sa mère. Après une séance, alors que la mère se trouve dans le bureau, il fait un faux pas qui lui fait arracher tout un pan de la boîte en carton qui contient les marionnettes. Comme je dis à la mère de le laisser ranger, pour la première fois, il me lance un regard par lequel je semble exister à ses yeux [4].
16 Noé continuera longtemps à demander que « maman vienne parler pour lui ». Ce qu’elle fera à propos d’un cauchemar surgi après une malencontreuse aventure qui avait eu lieu dans un parc, et que la mère avait pu me relater lors d’un entretien. En voici la teneur : une fille avait traité Noé de « sale chauve ». Noé lui avait lancé une pierre, mais comme la fille s’était déplacée, la pierre était tombée sur une autre petite fille qui avait eu très mal. La mère avait dit à Noé que, dans tous les cas, il était interdit de jeter des pierres et lui avait fait promettre de ne plus le faire. Elle lui avait également parlé du regard des autres, le prévenant que « dans sa vie, il rencontrerait des gens méchants », elle avait aussi reconnu combien cet événement avait pu le blesser.
17 Dans un premier temps, c’est en parlant à l’oreille de sa mère (celle-ci me répétant ses paroles) que Noé peut raconter son cauchemar. La bouche de la mère parle donc pour lui :
« Il se promène dans un parc d’attractions, il ramasse une pierre, il n’est pas dans le rêve, mais il se reconnaît : il est le petit garçon aux cheveux clairsemés qui ramasse la pierre, mais la pierre est ensorcelée, elle reste collée à sa main ; la pierre a un visage de vampire. »
19 Noé commence à dessiner le cauchemar ; à ce moment-là, je fais sortir la mère. Seul avec moi, il reprend le récit et précise que la pierre était enracinée dans le sol. Il l’a donc arrachée, il me redit comment elle était restée collée à sa main et il hésite beaucoup à dessiner sur la feuille le visage de vampire noir qui, dans le rêve, était dessiné sur la pierre. La promesse (faite à la mère) de ne plus lancer de pierres s’est heurtée à son désir à lui de la lancer.
20 Je reconnais son envie de vengeance, sa fureur qui s’est traduite par son envie de jeter la pierre puisqu’il l’a arrachée du sol, alors même qu’elle était enracinée, et je lui interprète comment, pour qu’il puisse rester fidèle à sa promesse, la pierre dans son rêve s’est collée à sa main alors qu’il avait tellement envie de la lancer. Dans l’écriture qui s’ajoute au dessin, Noé est passé au je : « J’ai pris la pierre. »
21 J’apprendrai qu’à la suite de cette séance, il a pu rester seul (le symptôme pour lequel il était venu au début perdurait). Les angoisses jusqu’ici étaient indicibles. Pour la première fois au cours de la séance suivante, Noé va pouvoir mettre des mots sur une peur qu’il a éprouvée lors du passage à la télévision d’un dessin animé. Le héros, un jeune garçon, est en train de dormir quand des plantes et des feuilles s’agrippent à lui parce qu’elles ne sont pas nourries. Cette image serait-elle celle de l’agrippement de la mère à Noé ? Après ce récit, il forme avec la pâte à modeler une chaise basse de couleur jaune. Je lui dis qu’elle ressemble au fauteuil (en paille jaune) sur lequel il est assis pendant les séances ; comme il me dit que des chaises comme celle-ci existent, j’insiste, lui disant que c’est bien sa chaise à lui, rien qu’à lui. À mon esprit s’était présenté l’ancien dessin, l’ancienne image du fauteuil à bascule englobant dans une même courbe la mère et l’enfant. Avec le modelage de la chaise basse d’enfant, il m’a semblé que Noé avait cessé d’être dans le prolongement de la mère-tétine et avait trouvé sa place.
Vers un nouvel espace psychique : la Chine
22 Peu de temps après, un nouveau thème surgit dans le matériel des séances : « la Chine ». Caractères chinois, paysages chinois, dessins de style chinois, bateau chinois qui va entrer en guerre contre un bateau japonais, la « Chine » qu’il invente semble permettre à Noé de se trouver un espace autre, de s’inventer une autre identité, ou peut-être seulement de tracer des signes qui sont des représentations communes à lui et à l’analyste. C’est sans doute ce que confirmera le dessin de « l’archéologue ». Vu de dos, il touche des signes, des lettres. Noé me dit que l’archéologue connaîtrait l’entrée d’un souterrain secret où il y a un trésor. On peut voir ce dessin comme la représentation de l’analysant entrant dans l’analyse.
Les squelettes
23 Un jour, la mère m’annonce qu’ils vont se rendre à un nouveau colloque sur la maladie. Dans la séance, Noé va modeler un squelette et me dit : « Tout le monde a un squelette comme cela », énonçant ainsi ce que peuvent avoir de commun les humains au-delà des différences de faciès. À partir du squelette, représentation de la mort, il énonce l’universalité de la condition humaine.
24 Avant de poursuivre la cure de Noé, écoutons la parole de la mère sur ce deuxième colloque. Pendant qu’elle parle, Noé modèle des fleurs, comme si quelque chose de la mère s’était épanoui.
25 Effectivement, « le colloque a été super », me dit la mère. Elle a pu constater que « ce n’était pas les enfants qui allaient mal, mais certains parents, ce qui faisait que, du coup, certains enfants avaient des problèmes ». Elle ajoute que, depuis deux ans, elle a pris conscience qu’elle avait changé, qu’elle était prête à assumer la maladie ; elle parle des enfants rencontrés au colloque qu’elle a trouvés gais, d’un adulte atteint lui aussi qui disait que ce n’était pas si grave et que les troubles pouvaient se gérer. Elle dit qu’elle se sent prête à « aider l’association » qui, à ce moment-là pour la mère de Noé, semble faire tiers.
26 Dans la séance, Noé dessinera « le pigeon voyageur qui fait le tour du monde pour apporter un message en Chine ». La Chine, pays de la thérapie ? Par ce dessin, Noé semble m’indiquer que le récit de la mère trouve sa place et prend sens dans la cure.
27 Dans les séances qui suivent, Noé continue à modeler des squelettes. Ceux-ci lui permettent d’évoquer la mort, l’un d’eux « plein de terre » est de couleur marron. Il peut aussi, à travers eux, évoquer sa différence : le blanc serait le seul qui soit normal ; les autres, d’autres couleurs, ne le seraient pas ! Avec eux, il peut mettre en jeu sa pulsion d’agressivité (camions et trains passent sur eux), même si dans un second temps il la dénie : « De toute façon, ils sont morts, rien ne peut leur arriver. »
28 La représentation de l’inanimé contenu dans le squelette tranche avec l’excitation et la constante agitation dont Noé fait preuve à la maison. Je rapproche ce symptôme dont me parle la mère avec son attitude à l’entrée des séances, quand je viens le chercher dans la salle d’attente : à chaque fois Noé joue à se cacher. Il me semble qu’il pose la question d’être ou de ne pas être trouvé. Mais le « caché » va prendre un autre sens dans la séance suivante.
Le cochon
29 Lors d’une séance ultérieure, à travers un dessin, il se choisit une forme animale, celle du cochon. Un cochon avec un masque et un chapeau qui porte sur lui un tatouage. Il me dit que le cochon a une vie de cochon. Le cochon semble en dire davantage en se dissimulant sous son masque, dont je remarque le style « chinois ». Noé trace également sur la feuille l’écriture du cochon. Il me dit que le cochon vit avec les animaux. J’ai l’impression que c’est ainsi que Noé se vit parmi les autres : masqué, pour qu’on ne voie pas en lui le sauvage, le fantasme d’agressivité qu’il doit cacher.
30 À la séance suivante, une étape me semble être franchie dans le transfert quand il construit en Lego une machine de guerre avec laquelle il me tire dessus. Je lui dis que j’ai l’intention de survivre, il me répond que, justement la semaine prochaine, je ne serai pas là (effectivement, je devais m’absenter). Peut-être me tue-t-il pour répondre à mon absence. Le fait est que c’est la première fois que son intérêt et son agressivité se portent directement sur moi. C’est la première fois qu’il interpelle directement l’analyste.
31 Peu après va se poser la question de la poursuite de la cure. Cela fait maintenant trois ans que Noé est en thérapie et il n’a plus très envie de venir, d’autant que désormais (comme il le dit lui-même), il en est à « parler seul pour lui », alors qu’avant, « maman parlait pour lui ».
Le loup et la ville
32 Lors d’une séance, il fait avec des Lego ce qu’il appelle une « sculpture ». C’est un loup, me dit-il, un loup qui hurle à la lune. Puis la statue se transforme. Noé en défait et en recompose autrement les éléments, et cela devient une ville : un musée, une belle maison, une grande tour ancienne. Mais la nuit, la ville se rassemble et redevient un loup qui hurle. Je lui demande pourquoi. « Il hurle pour se faire reconnaître. » Puis il poursuit : « Il y a une malédiction sur la ville, le soir elle se rassemble, et c’est le loup ; les gens se demandent quoi détruire : la tour ancienne ? la maison ? le musée ? Mais il n’y a rien à faire. »
33 Ce jour-là, j’ai l’impression qu’il me parle de son être même ; il peut enfin, à travers le loup, donner une représentation à son angoisse. Le loup c’est lui, le cri du loup, c’est son cri à lui ; enfin il peut hurler.
34 À la séance suivante, il me dit qu’il a fait un livre chez lui avec l’histoire du loup. Il me raconte l’histoire de la ville maudite de Link qui, le soir, se transforme en loup. Il ajoute des yeux au loup, lui enlève ses oreilles, les lui remet ; le loup hurle, il aime hurler, et ses hurlements attaquent les gens de la ville. Noé représente également le Soleil et la Lune.
35 L’histoire de la ville et du loup se poursuit, alors que j’apprends par la mère que le matin de la séance, il a fait une scène pour ne pas venir. « Ils en ont pour vingt-quatre heures, dit-il, après avoir retrouvé la ville, ensuite cela se rassemble en un loup. » Il précise que, dans cette ville, il y a des statues de loup dans les musées, des statues de loup dans les immeubles. Il forme avec des Lego le nombre « 24 » et cela recommence : le loup se rassemble et il hurle. J’entends comme une voix lointaine… les hurlements du loup. Ce loup, Noé a pu me dire qu’il l’oublie quand il n’est pas dans la séance ; il vient de le ranger soigneusement en position couchée dans le sac à Lego. Pensant que je pourrais être dépositaire de ses peurs, je lui dis que, lorsqu’il s’en va, le loup reste avec moi. Mais une question se pose, celle de sa venue la semaine prochaine. Je demande alors au loup s’il veut revenir me voir. Finalement, Noé sera d’accord pour revenir.
36 À la séance suivante il retrouve le loup, la ville s’est rassemblée. Il joue un moment à mettre le loup en équilibre, puis il le couche, il l’appelle pour la première fois « le petit loup ». Je dis que ce loup a besoin de repos. Après cette tentative commune pour apprivoiser le loup dans une relation plutôt maternelle, Noé, quittant momentanément le loup, va remettre en jeu la relation au père et reprendre la question de l’identification.
37 Il trace un grand personnage, dont il me dit que c’est le fils de Joker. Il aime bien la manière dont il l’a colorié, il lui a fait une espèce de peau. Il me parle aussi des fils du tissu qu’il a voulu dessiner. Le tissu a le même tracé en quadrillage que la peau. En fait – mais d’une autre manière que l’habit de Ronaldo –, le tissu confère au personnage une seconde peau. À un moment, Noé se met debout et mime l’attitude que le fils de Joker a dans le dessin : un peu courbé, les genoux légèrement pliés, il me dit qu’il se tient comme s’il avait envie de faire pipi. Je lui dis qu’alors lui-même est un peu le fils de Joker. Je lui dis qu’il me montre que le fils de Joker et lui-même font pipi comme les garçons. Puis il dessine la carte de Joker père, à droite du grand personnage et, à gauche en bas, la carte vide de Joker fils, dont il ne reste que la forme découpée. Les cartes représentent donc le père et le fils. Mais le fils est sorti de sa carte, il est passé au premier plan, voire en gros plan : il est le personnage central.
38 Cette séance pourrait s’intituler « Le jeu du père et du fils ». Le personnage central, Joker fils, condense la nouvelle image du corps de Noé (ici spécialement l’image de sa peau) et le fait qu’il soit un garçon et fasse pipi comme les garçons. Joker fils prend toute la place, il occupe en pleine page du dessin la place centrale, mais en même temps, il peut toujours revenir dans sa carte vide et avoir sa place dans la famille. Noé, tout comme Joker fils, est le petit garçon qui a un père. La carte vide reprend la question de la place ; à ce propos, Noé me dira d’ailleurs : « C’est une carte, le joker [5] ! » Prenons-la comme telle.
39 À la séance suivante, il reconstruit le loup ; il me dit que le loup hurle et, comme pour dire son désir que ce hurlement soit entendu, il désigne dans sa construction les oreilles du loup. Puis le loup redevient la ville. Noé rajoute d’autres éléments : un hangar, un manège qu’il figure avec un petit bol renversé. Il aligne des personnages, les habitants de la ville semblent enfin apparaître et prendre leur place. Ils ont garé leur voiture. C’est le jour, le loup n’y est pas. On sait qu’il hurle la nuit et que les habitants doivent se boucher les oreilles. Je lui dis qu’on arrivera un jour à comprendre ce qui fait hurler le loup. Après la séance, dans la salle d’attente, il me dit qu’il arrêtera quand il aura détruit le loup. Quand il revient, il allonge le loup qui dort et, avec des triangles de Lego, il fait ses yeux (en blanc), ses oreilles, son cou, son ventre. Le loup a l’air calme, ensuite il recompose les éléments de la ville me disant : « Ils vont améliorer la ville », et je crois bien entendre : « Ils vont améliorer le loup ». Il met dans la ville tous les personnages du coffre à jouets, tous semblent vraiment l’habiter. Avec eux, Noé compose diverses saynètes : un petit garçon en pyjama dans une maison, une petite fille et sa grand-mère à califourchon sur un chien. Il dit que c’est la ville le jour.
40 Lors de la séance qui suit, je me souviens de la phrase qu’il m’avait dite dans la salle d’attente : il arrêterait quand il aurait détruit le loup. Ce ne sera pas nécessaire. Il sort le loup, mais j’ai à peine le temps de le voir ; presque tout de suite il met la ville en place. Il dispose tous les personnages en rang face à lui, met un pigeon (l’ancien pigeon voyageur), des voitures. Il fabrique un feu rouge et une voiture en pâte à modeler, il fait rouler les voitures. Je me surprends à être complètement détendue, à côté de lui. Et effectivement, il joue. Un vrai jeu, dans lequel il est plongé, un jeu calme, sans excitation [6]. Il va ajouter un chien et un soleil. Il m’explique que c’est le soleil levant, bientôt ce sera le soleil couchant ; alors il met tous les personnages à dormir, sauf l’agent de police qui, lui, ne dort pas ! Et il reconstitue le loup. Cela va très vite, il ne dit rien, en fait, presque tout de suite réapparaissent la ville et ses habitants dans les mêmes positions que la dernière fois : le petit garçon en pyjama dans la maison, etc. Je lui dis que le loup ne hurle plus, qu’il dort tranquillement. Il me dit que c’est parce qu’il a confiance. Il vient de réinstaller la ville, qui a donc pris le pas sur le loup. Il l’a éclairée d’un soleil et y a planté des arbres qu’il a trouvés ou modelés. Nous décidons d’un commun accord d’arrêter la séance. Il me dit qu’il préfère ne pas revenir et qu’on peut arrêter là.
Conclusion
41 J’ai accepté. J’avais l’impression que s’était produite une profonde transformation psychique. Avec le loup, Noé venait d’accomplir tout un travail de symbolisation qui lui avait permis de dépasser son angoisse. Au début, nous étions dans un récit qui aurait pu être celui d’un rêve, le loup qui hurlait, qui faisait peur, était l’animal d’angoisse. Très vite, le récit du loup qui prend la place de la ville apparaît comme un conte. Puis Noé élabore un jeu (jeu qui se déploie dans la relation transférentielle) qui, peu à peu, va s’enrichir d’éléments nouveaux : la ville va se peupler d’habitants, le soleil va apparaître, se lever, se coucher. Noé organise l’espace ainsi que le temps. À travers ce jeu, Noé découvre sa puissance d’Introjection, il peut se faire confiance.
42 Un autre élément permet également la symbolisation, celui de la rythmicité. Le rythme du passage d’une opposition à une autre – jour/nuit, soleil levant/soleil couchant, loup/ville – s’accélère jusqu’à ce qu’il y ait un renversement ; la ville prend le pas sur le loup qui se fond presque dans la ville. Dans le plaisir partagé (entre l’analysant et l’analyste) et dans la créativité, Noé a terminé sa cure.
Mots-clés éditeurs : incorporation, introjection, Unité Duelle
Date de mise en ligne : 19/03/2019
https://doi.org/10.3917/cohe.236.0110