La confiance portée aux mots
Des trajectoires analytiques
Pages 46 à 51
Citer cet article
- GEORGELIN, Mélanie,
- Georgelin, Mélanie.
- Georgelin, M.
https://doi.org/10.3917/cohe.234.0046
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Notes
-
[1]
C. Bobin, E. Boubat, Donne-moi quelque chose qui ne meure pas, Paris, Gallimard, 1996.
-
[2]
Institut thérapeutique, éducatif et pédagogique.
-
[3]
Aide sociale à l’enfance.
-
[4]
Temps de formation, d’information et de recherche des psychologues dans la fonction publique hospitalière.
-
[5]
R. Char, Fureur et mystère (1948), Paris, Gallimard, 1967.
« Donne-moi quelque chose qui ne meure pas. »
Christian Bobin [1]
1 Jeune psychologue clinicienne d’orientation analytique, j’appartiens à la génération qui vient et à laquelle, pourtant, je veux être infidèle. Je vous propose, dans cet article – ou est-ce plutôt une lettre que je vous porte – une traversée intime et clinique du temps présent, qui ne saurait se résoudre, et même se refuserait obstinément, à se trouver bien vite balayé en un simple sujet d’actualité. L’épaisseur du temps présent ne se conçoit qu’à l’aune de la confiance portée aux mots : j’en fais avec vous l’hypothèse. Car je rencontre partout, institutions, universités, cercle d’amis, ceux qui comme moi déplorent le sort aujourd’hui fait à la psychanalyse, et plus largement à la pensée. Ce n’est pas faute de demandes pourtant, la souffrance du sujet n’ayant pas encore été absolument éradiquée par une substance ou une modification génétique. Pas encore. Mais la fin du monde est-elle pour demain ? La psychanalyse survivra-t-elle au transhumanisme, par exemple ? Cela semble aller de soi qu’elle s’éteigne car l’homme, tel que nous le connaissons, n’y survivrait pas non plus, à ce qu’on dit. Mais revenons au temps présent, celui de ma lettre : quelle place y occupe-t-on ? Une place en tant qu’elle n’est pas une prise de position, une opinion, territoire de la doxa, non, une place en tant qu’elle est habitée, vacante, ou vide, ou décalée, car justement : elle se déplace. Il y a celle qu’on tient, celle qu’on arrache comme un cri, celle qui vole sous la menace et celle qu’on s’aménage, tout fourbu mais vivant. Une place, invention d’un lieu psychique sans géographie, sans poids défini, et sans trop d’arrimage : une place pour abriter notre souffle. La place du psychanalyste, justement. Avec elle, la confiance portée aux mots. Suivez-moi.
Mémoires
2 Il me faudra ici porter témoignage de ma venue au monde analytique. Si je ne devais garder qu’un souvenir d’enfance, ce serait celui-ci. Très petite – j’ai moins de 8 ans, avec certitude –, je suis assise sur le tapis de mon arrière-grand-tante, Madeleine, au creux de son foyer du Sud. Elle parle, elle raconte, pour moi l’enfant, son mari tant aimé, trop tôt disparu (1975), son absence d’enfants, sa douleur de n’avoir pas fait naître au monde cet enfant tant rêvé, et puis, elle parle, elle me parle – je m’en souviens, Madeleine, et je n’oublierai pas –, soudain, de Beaune-la-Rolande. Elle vit dans ce coin-là dans les années 1940. Elle passe à vélo, j’ai cette image du vélo et d’un chemin qu’elle emprunte en mémoire. Elle dit qu’elle savait, oh ils savaient tous : tous ils ont entendu les cris, les pleurs des enfants internés, en partance pour les camps de la mort. Et moi plus tard, c’est vrai, dans un livre, je les ai retrouvés.
3 – Pourquoi tu n’es pas allée les chercher ?, je lui demande.
4 – (Elle s’emporte.) On ne pouvait pas Mélanie, on ne pouvait pas !
5 J’entends son cœur se briser sur ma question, et sa voix, je l’entends se briser encore, en mémoire. Elle ne pleure pas, peut-être est-elle comme Charlotte Delbo, à ce point de douleur qui n’a plus de larmes. Sa maison est occupée par les Allemands, elle-même est occupée par eux, tout entière. Alors, chaque jour, elle saupoudre la nourriture qu’elle leur sert, chaque jour elle leur sert dedans ces quelques grains de poussière qu’elle ramasse au sol de sa cuisine, seul geste, infime et immense, qu’elle a l’audace de faire. Voilà ce qu’elle me lègue. Elle se tait, me dit de la suivre jusqu’à la chambre, et j’observe, interdite, son corps de vieille femme décharné, assise à sa table de toilette et puis maintenant debout, frottant ce corps étrange et nu, très fort, avec un gant. Elle se couche, va s’étendre sur son lit d’une seule place, l’autre est absent depuis trop longtemps, et moi, après l’avoir embrassée pour qu’elle s’endorme, je remonte par l’escalier blanc, terrifiant d’être si blanc, chez ma grand-mère. Au collège, j’apprends l’allemand. Je me souviens de cette phrase, une des premières de mon apprentissage, entendue sur une bande sonore, ensuite elle me suivra partout, pensée incidente : « Mist ! Mein Ball ist weg ! » Et comme j’attends longtemps, longtemps qu’elle me revienne, un jour je pars la chercher. Université. Je ferai, au cours de mes études, un voyage sur les traces de Paul Éluard, réfugié pendant la guerre à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban. J’emprunterai des chemins, je visiterai le château à la si belle porte et à la cour intérieure pour toujours, il me semble, déserte. Puis j’irai, remontant jusqu’au cimetière des fous, trouver là leurs présences, ensevelies. Voyage à pied sous la neige, inoubliable comme l’est notre origine. Forte de mémoires, j’étais prête à exercer.
Rencontres
« Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. »
Paul Éluard
7 Premier emploi en maison de retraite. Une vieille dame. Elle a passé 100 ans allègrement, elle est clouée dans un fauteuil roulant, et devant mes yeux, à mes oreilles, je vois, j’entends tout ce passé enfoui, sa vie de toute petite fille en Algérie. Elle s’attache à décrire les paysages plutôt que les gens et auprès d’elle, je voyage, assise sur son lit, place qu’elle a aménagée pour moi d’un geste, n’ayant pas de fauteuil. Voici qu’elle fait renaître en elle son enfance, je peux la lire dans ses mots bien sûr, mots qu’elle hésite et qu’elle cherche, mais aussi dans son sourire. Elle a passé 100 ans de six années déjà, mais ces cent ans quand elle me parle sont de trop : elle a 6, ans, retrouvés. C’est là encore, une question d’origine. Le plus étrange, c’est qu’à présent, alors que j’ai retenu par dizaines des noms de patients, d’elle je ne me souviens que de ce paysage algérien qui défile entre nous, mais de son nom : plus du tout.
8 Plusieurs années, un autre emploi, auprès d’enfants cette fois. Et voici qu’apparaît Max, vaillant petit gars d’itep [2], frondeur à la porte de mon bureau, déroulant à peine entré sa gouaille inimitable. Bébé, petit homme, Max est laissé là, seul, des années durant dans un lit à barreau – qui pourrait compter le poids de sa détresse, une seconde après l’autre, trouverait qu’elle est sans fin. Il est récupéré par l’ase [3], qui fait comme elle peut, après être venue trop tard, comme souvent. Max, de 9 à 12 ans, s’engage avec moi dans une psychothérapie au rythme de deux séances par semaine, armé d’un courage digne des plus grands.
9 Qu’écrit-on sur une carte d’identité ?
10 Des mots, lui dis-je. Ceux que tu choisis. Et j’ose même ajouter : mon grand.
11 Autre jour :
12 – Tu peux être ma mère ?
13 – Je ne le peux pas, Max, tu en as déjà une, tu as celle que tu as et qui peut-être ne suffit pas : invente-la ! Inventons ce garçon et sa mère et son père, toute une famille sur le papier, dessinons-leur un corps et une histoire.
14 Un matin, je le trouve perché sur la rambarde du deuxième étage, surplombant le parking.
15 – Je vais sauter !
16 – C’est dommage, mon grand, je pensais à toi dans ma voiture, je pensais à notre rendez-vous de tout à l’heure…
17 (Oh, je le tiens, si je le pouvais seulement rien qu’à la force de mes yeux de peur que la rambarde ne cède, et je lui crie presque tous ces mots : Rentre à l’intérieur, rentre, et viens me rejoindre dans mon bureau, nous avons rendez-vous : je t’attends.
18 Dernier jour, il s’embarque pour les vacances, et moi, je pars pour l’université, je quitte mon poste. Je suis sur le seuil de l’itep, il grimpe dans la voiture mais il se retourne et ne me quittera pas des yeux tout le long du chemin qui mène au grand portail, et moi non plus, je ne le quitte pas des yeux, – jusqu’au grand portail, Max –, et quand je dois à présent refermer la porte sur l’absence, je pleure. Ni sur lui ni sur moi, mais pour la beauté d’une rencontre.
19 Université. Pour enseigner, mon flot de larmes s’est changé en mots et, je l’espère, se transmet, pas à pas, ou même : pied à pied. Malgré l’asphyxie qui guette, et qui, craint-on, bruits de couloir : nous gagne même. La psychanalyse, on est prévenu, est menacée à l’université. Pourtant il y a, toujours, dans la foule opaque d’une salle, quelques paires d’yeux qui s’allument de nous entendre ainsi parler. Et j’apprends qu’on ne tiendrait que pour elles, on ne tiendrait même plus que pour elle, fût-elle seule et unique. De ma rencontre avec des personnes très âgées, j’ai gardé de quoi assurer leur survie : souvenirs lentement égrenés ou en hâte dans leurs voix si fragiles, photos sur les buffets – ce boxeur qu’elle aimait, cette femme au brushing si rond années soixante, cet enfant en noir et blanc, mort noyé dans une écluse –, vieux paletots et robes à fleurs, quelques airs de Piaf et de Trenet, et le souffle, parfois le dernier recueilli. Ô combien la mort des autres nous rappelle à la vie ! De ma rencontre avec des enfants gravement déprivés, j’ai gardé la mémoire de leurs gestes minuscules et tendres, mémoire des lueurs cherchées et trouvées dans leurs yeux, leurs mots timides dans mon bureau et leurs cris déchirants. Tout ce qu’un médicament en vogue ne saurait abolir jamais et tout ce qui excède largement ce mot : comportement. De ma rencontre avec les étudiants, j’imprimerai plus fort encore en moi la confiance portée aux mots pour les tendre jusqu’à eux, mots hauts et tranquilles dans ma voix.
Ruptures
20 S’étendra-t-on sur les ruptures ? Elles sont sans doute les vôtres, tout autant que les miennes. Expériences de la violence institutionnelle et sociale, que nous connaissons tous. J’ai quitté les maisons de retraite, lieux que j’aimais pourtant. Deux beaux postes mais en cdd et puis le dernier, un cdi, pour le confort et la stabilité. J’allais pouvoir enfin me consacrer à des suivis plus réguliers et à long terme. Tu parles ! N’ayant plus de bureau, je rencontrais mes patients dans les chambres. Quand j’osais demander si l’équipe pouvait frapper aux portes des chambres plutôt que d’y entrer carrément en démontant le chambranle : je fus renvoyée sans préavis. Il est vrai que je ne voulais pas non plus servir les collations. Le psychologue était juste bon à faire joli sur la plaquette. Avec l’itep ensuite, clinique de l’extrême dit-on, ont passé presque cinq ans de ma vie, le temps d’apprendre et d’engager ma thèse jusqu’au moment de choisir de partir pour l’université. À la fin, malgré des conditions de travail relativement préservées, j’ai retrouvé mon cœur tout au bout du rouleau. On les connaît tous, ces ruptures, on se les raconte, on les partage entre collègues, on déplore les conditions de travail, le délitement du temps fir [4], les dossiers informatiques à remplir ou les équipes en souffrance. On connaît la détresse dans les structures ; ici, j’évoque fin de vie et protection de l’enfance, mais il y en a bien d’autres. Que peut-on y faire ? Sa part, sans doute. Et pour la psychanalyse ? Refuser sans concessions que, dans notre hâte à agir pour « sauver la psychanalyse » (mais souvent, ne s’agit-il pas plutôt de sauver sa « carrière »), on nourrisse cette frénésie à entrer toujours plus vite dans le courant, sans savoir qu’il nous emporte. Dans cette voie, nous perdrons, et même, périrons. On voit par exemple fleurir sur la toile des psychologues-psychanalystes qui alpaguent le chaland en ligne, qui draguent du patient dans leur chalut de pacotille ! Simple étape avant la suite. Après, il y a : les consultations en ligne, avec réservations qu’on peut gérer en ligne toujours (cliquer, effacer) et le clou, le voici : le paiement en ligne. À ce point d’indignité, n’en jetez plus, je raccroche ! Vendre la psychanalyse comme un produit, on en est arrivés là ! Chagrin dont je ne me console pas. Moi, je croyais qu’on était forts de nos mémoires. Voici la haute vague de la génération qui vient, que pouvons-nous lui opposer pour ne pas la laisser tout emporter ? Si elle s’imagine ainsi survivre, se hisser tout en haut du panier : elle ne fait que crever. Crever les mots portés par d’autres avant nous, les mots de papier, les mots presque éraillés sur de vieilles bandes radiophoniques, les mots portés, voix haute ou faible, elle vient crever, malheureuse, jusqu’à la confiance portée aux mots. Mais peut-être, si elle l’ignore, comment lui pardonner sa passion ? Ne voit-on pas que ce qui se meurt, à ses côtés, c’est l’hospitalité ? Et ici, je ne suivrai pas, je m’arrêterai plutôt. Suivrez-vous ? Tristes actualités, n’est-ce pas ? Alors comment ne pas penser qu’à cette minute, et déjà à cette autre, et la suivante aussi bientôt n’y manquera pas: il y a toutes ces personnes embarquées sur des rafiots de malheur, êtres humains qu’on laisse crever dans l’eau, dans cette mer qui est pourtant la nôtre, et pour lesquels on ne s’émeut bientôt plus, une actualité en chassant si vite une autre. On n’a pas le temps, le temps présent, que voulez-vous. Zappera-t-on du patient comme on zappe du migrant ? J’ai peur. Quand parlera-t-on enfin de notre chagrin ? Quand il serait seulement le mien, je vous l’offre.
Retrouvailles ?
« Le voleur
M’a tout emporté, sauf
La lune qui était à ma fenêtre. »
Ryôkan
22 Pourra-t-on se rassembler, psychanalystes d’horizons divers ? Serait-ce le remède ? Trouverait-on un point d’accord, un point de rencontre ? Paraît-il que nous sommes irréconciliables, frères ennemis. Dans ce contexte, en tant que jeune psychologue clinicienne, quelle école analytique choisirai-je ? Je l’ignore. Beaucoup choisissent ainsi de ne plus en choisir, de ne plus s’affilier, de ne plus s’y prêter : cela, je l’entends aussi, çà et là. Questions que je partage avec d’autres, ceux qui, jeunes collègues et doctorants, de ma génération, s’accordent encore le temps d’y penser. Devenir psychanalyste ? Oui, mais sans rien gâcher, sans me hâter. Je prendrai le temps qu’il faut pour éprouver mon désir, me laisser travailler par mes lectures et mes patients, retraverser mes souvenirs, – longtemps, il faut si longtemps pour les dire –, engager des rencontres, je prendrai le temps qu’il faut pour penser. Je ne suis pas pressée. Je comprends qu’il ne s’agit plus de reprocher à ceux qui nous ont précédés l’état du monde ainsi laissé en héritage, si amer soit-il parfois, à nous d’en extraire le meilleur et d’affronter le pire. Je comprends qu’il ne s’agira pas non plus de galoper vers le futur, toujours plus vite et toujours plus mal. C’est un mirage. Le mirage du narcissisme. Au fond, le seul bateau sur lequel je veux m’embarquer, c’est l’épaisseur accordée au temps présent, celle qui seule permet la confiance portée aux mots. Amis, saurons-nous habiter notre place, pour singulière qu’elle soit ? Saurons-nous tenir parole ? Saurons-nous lester suffisamment notre embarcation de fortune, assez pour qu’elle résiste, et ensemble irons-nous vers l’ouvert signer nos retrouvailles ?
Trêve
« Allégeance
Dans les rues de la ville il y a mon amour.
Peu importe où il va dans le temps divisé.
Il n’est plus mon amour, chacun peut lui parler.
Il ne se souvient plus; qui au juste l’aima?
Il cherche son pareil dans le vœu des regards.
L’espace qu’il parcourt est ma fidélité.
Il dessine l’espoir et léger l’éconduit.
Il est prépondérant sans qu’il y prenne part.
Je vis au fond de lui comme une épave heureuse.
À son insu, ma solitude est son trésor.
Dans le grand méridien où s’inscrit son essor, ma liberté le creuse.
Dans les rues de la ville il y a mon amour.
Peu importe où il va dans le temps divisé.
Il n’est plus mon amour, chacun peut lui parler.
Il ne se souvient plus; qui au juste l’aima et l’éclaire de loin pour qu’il ne tombe pas ? »
René Char [5]
Fiction
24 S’agissait-il seulement de raconter ma vie et celle des autres ? Au terme de ma lettre, en vous quittant, je forme une fiction, elle aura charge de frayer sa propre voie en un territoire inconnu, au-delà du récit.
25 Il s’en trouvera un peut-être, le dernier, un jour très avant et qu’on craint toujours trop proche – à tort ou à raison –, il s’en trouvera un dans ce futur-là, un seul oui, sans doute, qui le dernier portera vivante la trace, mémoire de nos idées, point de chute de nos trajectoires analytiques. Comme seul était le premier dans son matin viennois. Au soir, il aura ce visage, ce visage aux beaux traits, si beaux traits que je lui prête, visage un peu tanné aux yeux sertis de bleu – aurais-je rêvé, Mère, qu’il fût mon fils ? – et de toute cette violence actuelle, la nôtre assurément, de toute cette violence qui nous occupe, fera naître son geste, éteignant pour nous un à un chaque coup porté. Il s’en trouvera un, un seul peut-être, un seul parmi nous, pour que renaissent nos mots sur son papier. À celui-là je porte au vent la lettre de mon chagrin, et l’amour qu’il recèle.
Mots-clés éditeurs : Confiance, parole, poésie, psychanalyse, résistance
Date de mise en ligne : 08/11/2018
https://doi.org/10.3917/cohe.234.0046