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Article de revue

La perle empoisonnée de l’envie

Pages 45 à 53

Citer cet article


  • Gendre-Dusuzeau, S.
(2017). La perle empoisonnée de l’envie. Le Coq-héron, 228(1), 45-53. https://doi.org/10.3917/cohe.228.0045.

  • Gendre-Dusuzeau, Sylvette.
« La perle empoisonnée de l’envie ». Le Coq-héron, 2017/1 N° 228, 2017. p.45-53. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-coq-heron-2017-1-page-45?lang=fr.

  • GENDRE-DUSUZEAU, Sylvette,
2017. La perle empoisonnée de l’envie. Le Coq-héron, 2017/1 N° 228, p.45-53. DOI : 10.3917/cohe.228.0045. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-coq-heron-2017-1-page-45?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cohe.228.0045


Notes

  • [1]
    Exode (20.17).
  • [2]
    Dictionnaire Le Petit Robert.
  • [3]
    Dictionnaire étymologique de la langue latine, Ernout et Meillet.
  • [4]
    J. Lacan, Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973, séance du 11 mars 1964, p. 105.
  • [5]
    Cf. P. Hassoun, « Malade d’envie », Autrement, n° 24, 1998, p. 19.
  • [6]
    J. Lacan, op. cit., p. 106.
  • [7]
    M. Klein, Envie et gratitude et autres essais, Paris, Gallimard, 2003, p. 18.
  • [8]
    M. Klein, Envie et gratitude et autres essais, Paris, Gallimard, 2003, p. 18.
  • [9]
    M. Klein, op. cit., p. 17.
  • [10]
    La recherche de Muriel Djéribi sur « le mauvais œil » est passionnante, en particulier l’article « Œil d’amour, œil d’envie », Nouvelle revue de psychanalyse, n° 38, « Le mal », 1988.
  • [11]
    M. Klein, op. cit., p. 15.
  • [12]
    Ibid., p. 38, 74-75.
  • [13]
    H. O’Dwyer de Macedo, Lettres à une jeune psychanalyste, Paris, Stock, 2008, p. 337.

1 L’envie est l’un des sept péchés capitaux prohibés par les dix commandements, car le désir de posséder ce que Dieu a donné à quelqu’un d’autre contrarie, par définition, le dessein du créateur :

2

« Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain, tu ne convoiteras ni sa femme, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni rien qui lui appartient [1] ».

3 Dépouillée de son caractère religieux, l’envie désigne ce « sentiment de désir mêlé d’irritation et de haine qui anime quelqu’un contre la personne qui possède un bien qu’il n’a pas [2] ». Ce sentiment apparaît dans le terme latin invidia : envie, malveillance, antipathie, haine, jalousie, et qui est lié au verbe invideo : « jeter le mauvais œil, regarder d’un œil malveillant et funeste [3] ». L’envie est donc directement liée à l’œil et au regard, à un objet convoité que l’on souhaite attaquer et détruire, faute de pouvoir le posséder.

4 La prise de conscience individuelle de cette souffrance, lorsqu’elle rend la vie insupportable, peut se faire dans le travail psychanalytique. Jacques Lacan propose ce paradigme de l’envie avec la scène devenue célèbre de saint Augustin enfant « regardant son frère pendu au sein de sa mère, le regardant “amare conspectu”, d’un regard amer, qui le décompose et fait sur lui-même l’effet d’un poison [4] ». L’envie est donc en lien avec un « voir qui fait mal [5] », un voir qui dépossède, un voir qui confronte à l’objet de la complétude que l’on se refuse à perdre. Si l’envie trouve son apogée destructrice avec le meurtre fratricide dans l’exemple biblique princeps de Caïn enviant son frère dont Dieu préfère l’offrande, ou avec saint Augustin et son retour à contretemps au sein maternel, chacun de nous rencontre inévitablement l’envie en ce qu’elle concerne la première relation à un autre qui implique un passage incontournable de la structuration psychique par la rivalité et l’expérience de la non-complétude [6]. Dans la plupart des cas, l’envie se dépasse dans l’enfance, et sa traversée contribue à instaurer la relation psychique à l’objet pour qu’il soutienne le désir.

5 C’est en tant que péché entraînant le malheur et la punition que les contes mettent l’envie en scène.

Conte littéraire, conte oral

6 Empruntons, pour mieux rencontrer l’envie, le chemin du conte, récit imaginaire, expression de pensées collectives inconscientes, mettant à ciel ouvert des fonctionnements psychiques et des fantasmatiques où chacun reconnaît quelque chose de soi, y compris les psychanalystes, en écho avec leur pratique clinique. Bien que les contes ne soient pas des formations de l’inconscient comme les rêves nocturnes, ils subissent les mêmes processus de condensation et de déplacement, qui permettent de masquer certaines choses à découvrir. Comme la parole qui peut se modifier sans cesse, les contes populaires se racontent et se re-racontent selon des versions diverses, laissant apparaître des oublis, des recouvrements significatifs. Ils diffèrent des contes fixés par écrit qui ont pu accompagner notre enfance, en ce qu’ils ne sont pas soumis à la censure ni aux dictats du beau langage ou à l’éthique d’une époque, comme on peut le retrouver sous la plume de Charles Perrault ou de Madame d’Aulnoy, qui puisent d’ailleurs dans le fonds populaire. Le conte populaire oral, en revanche, met volontiers en scène le corps, le registre du primaire, voire de l’archaïque, au fondement de la structuration de l’être humain.

7 Lorsque l’on pense à l’envie, nous reviennent en tête des histoires de sœurs ou de frères qui éprouvent la brûlure de l’envie, la sensation d’être dépossédés d’une place dont l’occupation semblait légitime jusque-là, ou bien de toujours trouver plus beau et enviable ce que l’autre possède, ou encore la douleur de ne pouvoir supporter son bonheur. L’envie est à distinguer de la jalousie qui implique d’être trois et de vouloir se débarrasser de celui qui vient nous rapter l’objet d’amour, bien que la jalousie puisse être teintée d’envie [7].

Les fées

8 Le conte Les fées de Charles Perrault est un conte incontournable de l’enfance, très évocateur de ce paradigme de l’envie. Il met en scène une mère veuve et ses deux filles. La mère et l’aînée sont semblables physiquement et d’humeur orgueilleuse. La cadette, ravissante, portrait de son père pour la douceur et l’honnêteté, était détestée par la mère et reléguée à la cuisine pour les basses besognes. Chargée d’aller puiser chaque jour l’eau à la fontaine, elle y rencontra un jour une pauvre femme qui lui demanda à boire. La jeune fille puisa l’eau au plus bel endroit et lui soutint la cruche pour qu’elle bût plus aisément. Cette femme bonne, qui était une fée venue tester l’honnêteté de la jeune fille, lui fit un don pour la remercier : « À chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou une fleur ou une pierre précieuse. » Réprimandée pour son retard par sa mère, la jeune fille ouvrit la bouche pour s’excuser et il en tomba deux roses, deux perles et deux diamants. La mère, furieuse que sa fille préférée n’ait pas ce don, l’envoya à la fontaine. Celle-ci y alla de très mauvaise grâce, mais en emportant le plus beau flacon d’argent du logis. La fée de sa sœur apparut, magnifiquement vêtue, cette fois pour tester la malhonnêteté de l’aînée. La jeune fille refusa de lui donner à boire, attendant la vieille femme. La fée, pour sa désobligeance, lui donna le don de faire sortir de sa bouche un serpent ou un crapaud. Ce qui se produisit dès qu’elle voulut rendre compte de ce qui s’était passé à sa mère, qui accusa tout de suite la cadette. Celle-ci, prise de peur, s’enfuit dans la forêt. Le fils du roi, venu à la chasse, la questionna sur sa présence en ces lieux et elle lui répondit en répandant perles et diamants. Il épousa la ravissante jeune fille dotée d’un don si exceptionnel. Quant à l’aînée, elle se fit tant haïr de sa propre mère qu’elle alla mourir au coin d’un bois.

9 Deux moralités suivent le conte : 1. les diamants et les pistoles peuvent beaucoup sur les esprits, cependant, les douces paroles ont encore plus de force, et sont d’un plus grand prix ; 2. l’honnêteté coûte des soins. Elle veut un peu de complaisance. Mais tôt ou tard, elle a sa récompense, et souvent dans le temps qu’on y pense le moins.

10 Ce conte, sous couvert d’une leçon de morale sur la gentillesse et l’honnêteté des jeunes filles, escamote cette perle empoisonnée qu’est l’envie, non pas directement d’une sœur pour l’autre ici, mais l’envie d’une mère terrible, reportée sur sa fille préférée avec laquelle elle fusionne dans la frustration de son veuvage. Celle-ci, échouant à la satisfaire, subira sa haine maternelle meurtrière.

Les sœurs

11 Le conte oral populaire grec qui en est proche, Les sœurs[8], nous plonge d’emblée dans un autre monde, celui des nécessités vitales, de la survie. Il commence avec deux sœurs dont chacune a une fille. La sœur méchante a une méchante fille et la sœur pauvre et gentille, une gentille fille. Ce soir-là, la fille pauvre pleurait de faim, assise devant la porte, inconsolable car sa mère n’avait plus de quoi faire la bouillie du dîner. Une fée, déguisée en vieille femme, l’entendit pleurer et lui demanda de venir l’épouiller. À la question de la vieille femme « Que vois-tu, ma fille ? », celle-ci lui répondit : « Des poux en or et des lentes en argent. » Pour la remercier, la vieille lui dit : « Que toi aussi tu deviennes or et argent, ma fille. Quand tu riras, de ta bouche tomberont des roses, quand tu pleureras, des pièces d’or. » Toujours pleurant de faim, sa mère la trouva entourée de pièces d’or. Mère et fille purent acheter des mets délicieux et le rire de joie de la jeune fille répandit des roses partout. Tout le monde apprit la nouvelle, la méchante sœur aussi, et même le fils du roi qui, émerveillé, vint la demander en mariage. Mais le jour des noces, la méchante tante arriva, dépitée de voir le prince épouser sa nièce. Elle paya des gens qui arrachèrent les yeux de la future mariée, et la jetèrent dans une malle à la mer, réussissant à envoyer sa propre fille au palais à sa place. Cependant, le prince devint soupçonneux, voyant que sa jeune femme riait et pleurait sans que tombent ni roses ni pièces d’or.

12 Entre-temps, des bergers avaient trouvé la malle échouée et la jeune fille entourée de pièces d’or tellement elle avait pleuré. Ils la prirent avec eux et riant de joie, elle répandit des roses. Elle les pria de porter une rose au palais et de l’échanger contre un œil humain. La jeune fille et la mère qui tentèrent en vain d’acheter la rose durent donner un œil. À leur retour au palais, le roi fit semblant de croire que la rose était tombée de la bouche de son épouse. Les bergers revinrent pour un deuxième œil contre une autre rose. Le roi vit la tractation et questionna les bergers qui le conduisirent à sa véritable épouse. Il la reconnut et la ramena au palais. Les deux méchantes femmes furent punies et écartelées par quatre chevaux.

13 Mais un élément d’importance, non encore mentionné, apparaît dès le début du récit. En fait, ce conte populaire fait état d’une coutume liée aux nécessités dues à la pauvreté. Les domestiques travaillant en maison avaient l’habitude de ramener de la nourriture à la dérobée sur leurs mains, comme de la pâte à pain ou à gâteaux. Cet élément que j’introduis maintenant est essentiel au récit, car il révèle que la mère de la jeune fille affamée était employée à faire la cuisine chez sa sœur riche. Or ce jour-là, sa méchante sœur l’avait questionnée sur le fait que sa propre fille bien nourrie était chétive, alors que celle de sa sœur pauvre était en bonne santé. La sœur pauvre avait expliqué qu’elle rentrait chaque soir sans se laver les mains et la nourrissait de la pâte qui y restait collée. Et la méchante sœur, furieuse, l’avait donc obligée à se laver les mains, d’où l’absence de bouillie pour sa fille ce soir-là. La nourriture, vitale, introduit dans ce conte la question du nourrissage et donc de l’oralité. Manger la pâte collée aux doigts de la mère n’est pas sans évoquer un nourrisson accroché au téton lors d’une scène d’allaitement. C’est précisément autour de la phase orale impliquant la frustration de l’infans que Melanie Klein élabore sa théorie de l’envie, autour du désir de l’enfant de s’emparer du sein maternel, de l’endommager [9].

14 Le conte Les sœurs est moins édulcoré que le précédent, Les fées, en ce qu’il met directement en scène deux sœurs devenues adultes dont l’une, qui a tout, envie l’autre qui n’a rien. Les temps forts du récit s’articulent autour du nourrissage, des yeux, et d’un objet merveilleux convoité. C’est l’insupportable que représente l’objet possédé par l’autre qui entraîne le récit vers la folie meurtrière haineuse de vouloir faire mourir la fille de la sœur pauvre et de lui arracher les yeux. En effet, la haine intervient face au don extraordinaire qui reste inatteignable et ne peut qu’être de ce fait rejeté. La cruauté du conte nous fait éprouver la force destructrice et haineuse à l’œuvre dans l’envie qui vient, dans une tentative de maîtrise par la force, attaquer et endommager le bien convoité. L’effet retour se fait tout de suite sentir, car cette mère soit perdra sa propre fille dans Les fées, soit mourra elle-même avec elle dans Les sœurs.

15 Le conte est fondé en son cœur sur l’envie concernant plus explicitement cette fois deux sœurs adultes et leurs filles respectives. Mais, comme dans la version de Perrault, ce n’est pas la sœur ou la cousine qui est directement envieuse du don qu’a l’autre de parler en roses et de pleurer en pièces d’or ; c’est la mère, une sœur qui est aussi mère, envieuse de sa sœur qu’elle garde à l’œil dans la soumission et la dépendance pour mieux la déposséder de ce qu’elle a d’enviable, comme elle a dû toujours le faire. Au-delà de l’envie d’une sœur pour l’autre, le conte met aussi en scène les dangers de l’envie pathologique d’une mère dotée d’une fille qui n’est que le prolongement d’elle-même. La « morale » du conte oral serait plutôt de prendre garde de l’envie et de ses méfaits destructeurs.

16 L’autre élément, support de la cruauté meurtrière autour de l’objet convoité dans le conte, concernait les yeux de l’héroïne. Ils sont arrachés, échangés, récupérés un par un. Or l’envie, sur un plan populaire ancestral, est liée à l’œil, au « mauvais œil », on parle de « l’œil d’envie », qui agit en particulier autour des moments de passage que sont l’allaitement, le sevrage, la puberté, le mariage [10]. Il apparaît alors que, dans le conte, l’héroïne, en perdant ses yeux, se sépare du noyau de l’envie. En les récupérant en échange des roses, objet d’envie de sa mère, elle se crée un nouveau regard. Ainsi, avec ses nouveaux yeux, non seulement elle éradique l’envie qui circulait dans la lignée féminine mère-sœur-fille, mais elle se refait un regard, débarrassé du risque destructeur de l’envie pour toute sa vie de femme à venir.

17 Ce conte sur l’envie, que constitue l’ensemble des deux variantes, l’une écrite et l’autre orale, nous plonge au cœur des mécanismes psychiques de l’envie et de ses effets mortifères, impliquant la frustration orale et l’agression de l’objet frustrant via l’œil.

L’invidia à l’œuvre

18 Qu’en est-il de l’envie et de ses effets dans le travail clinique ? Quels en sont les effets dans le transfert ?

19 À la fin de notre premier entretien, Laureen m’avait demandé très directement s’il y avait du feeling réciproque entre nous. Cette question d’amour courra tout au long de la cure sous forme d’un regret que nous ne puissions devenir amies dans la réalité. De plus, elle m’avait annoncé d’emblée qu’elle avait l’habitude de mettre un terme aux relations qu’elle commençait, tout en précisant qu’elle aurait du mal à entreprendre un travail suivi, car elle savait d’avance que je mettrais un jour fin aux séances. Je me souviens avoir eu la sensation que l’espace psychique des séances s’inaugurait d’emblée comme pris entre deux portes qui me claquaient au nez. Je m’aperçus très vite que, lorsque je pris une semaine de vacances peu après notre rencontre, elle s’absenta également une semaine à mon retour. Et puis cela se reproduisit. Elle ne partait pas forcément, restait en vacances à Paris, mais ne souhaitait pas interrompre son temps libre par des séances. Je sentis que payer pour ces absences était hors de son champ de pensée. Elle ne supportait pas qu’on lui impose quoi que ce soit, disait-elle. Je me sentais complètement agie. J’en vins à me demander si nous aurions assez de temps pour donner chance à une rencontre et ce que sous-tendait sa volonté de décider à ma place.

20 Mais elle venait cependant, conseillée par une amie de bureau, pour prendre l’avis de « quelqu’un qui ne la connaissait pas », sur une question d’actualité pour elle. Devait-elle garder ou renvoyer un homme qu’elle venait de rencontrer, dont elle ne se sentait pas amoureuse, mais qu’elle avait déjà investi d’une tâche, celle de mettre des limites à sa fille de 8 ans qui n’en avait pas, et de lui tenir compagnie au moment des repas. Elle l’avait présenté à sa famille qui le trouvait sympathique, d’autant qu’il savait bricoler. Laureen n’avait pas confiance dans les hommes. Son père qu’elle adorait était parti de la maison suite à un divorce houleux. Laureen avait longtemps rêvé et attendu qu’il vienne la rechercher dans l’une des belles voitures qu’il préparait pour des salons. Mais cela n’arriva pas. En ce qui concerne le père de sa fille, elle l’avait renvoyé sous divers prétextes avant la naissance, reconnaissant n’avoir voulu qu’un géniteur. Le divorce de ses parents avait eu lieu suite à une scène où elle s’était trouvée impliquée malgré elle. Petite, vers 6 ans, elle avait vu, dans la rue, son père tenant la main d’une femme qu’elle ne connaissait pas. Elle n’avait pas supporté qu’il lui fasse ça, à elle. Elle se sentait trahie et perdue. Elle parla de ce qu’elle avait vu à sa mère. Elle se souvient très bien que c’est à cette occasion que sa mère lui avait dit qu’elle ne l’aimait pas, qu’elle ne l’avait jamais aimée. Ce fut terrible, elle se sentit alors ne plus appartenir à aucun lieu, ne plus avoir de place nulle part. Avoir vu son père tenir amoureusement la main d’une femme inconnue avait non seulement blessé ses sentiments œdipiens, mais l’avait « fait sortir de sa famille », comme elle disait. Ce souvenir l’attristait profondément et elle en ressentait tout le poids de la responsabilité, assortie d’une énorme culpabilité.

21 Laureen avait une famille exclusivement féminine, des sœurs, des tantes, une cousine sans père. Au moment de la naissance de sa fille, toute sa famille s’était resserrée, pour que l’enfant « ait des racines ». Tout le monde avait déménagé dans deux rues proches, constituant ainsi une sorte de famille-village. C’était très pratique, bien sûr, pour aider Laureen qui travaillait, que sa mère lui garde sa fille, et en plus lui donne à emporter le repas qu’elles mangeraient toutes deux le soir. Laureen pensait que c’était bien et qu’elle ne savait pas élever sa fille. Laureen présentait sa mère comme autoritaire, ne se remettant jamais en question, imposant de même ses volontés à sa petite fille. Je ressentais bien qu’elle-même, très soumise, me faisait subir cette autorité maternelle qui me faisait éprouver un sentiment d’emprisonnement et me paralysait pour intervenir dans la séance. Elle me raconta la véritable persécution que lui infligeait sa mère pour qu’elle lui dise la vérité. Elle traquait ainsi le mensonge par des questions incessantes sur l’école, les amis. C’est dans ce contexte qu’elle s’était crue obligée de dire à sa mère ce qu’elle avait vu de son père. Laureen s’apercevra dans les séances qu’elle faisait de même avec sa fille, un interrogatoire en règle chaque soir. Elle même se souvenait qu’enfant, elle avait l’impression qu’on lui cachait toujours des choses et que « tout le monde avait tout dit avant qu’on arrive à elle ». Comme elle était la dernière, il n’y avait pas d’autre enfant à qui elle pourrait à son tour dire des choses. Pas de place donc pour les petits secrets qui constituent un espace psychique à soi. En revanche, les grandes questions concernant son père, ce qu’il était devenu, étaient maintenues secrètes.

22 Et puis, à une séance, elle arriva effondrée. Elle tremblait encore en me racontant la scène. Elle était passée chez une tante en revenant de faire des courses avec sa fille. Elle y avait trouvé réunis ses tantes, sa mère et son ami actuel, en train de bien rire autour d’un apéritif après qu’il était passé faire une réparation. Elle s’était sentie médusée, jetée de sa place car elle rêvait du jour où elle viendrait dans la famille avec un homme à elle. Même si sa relation actuelle n’était pas satisfaisante, c’était elle qui l’avait créée, et voilà qu’on lui prenait ce qu’elle ne possédait même pas. Personne ne l’avait prévenue, lui-même ne l’avait pas invitée à les rejoindre. C’était terrible. Le petit groupe trouva bien sûr qu’elle prenait très mal les choses, l’en accusa, et elle resta une fois de plus incomprise. Je me permis de souligner qu’il y avait plein d’ouvriers dans le monde pour le bricolage, et qu’à son âge, elle avait peut-être envie d’autres choses avec un homme. Elle ne me répondit pas. Je m’aperçus que dans cette famille regroupée, chaque personne voulait commander aux autres, et, dans cette circulation surmoïque des pouvoirs, personne n’occupait sa place. Il y avait parfois des petites fâcheries entre toutes ces femmes qui créaient, à coup de reproches, des séparations fictives entre les unes et les autres, mais qui s’arrêtaient vite sous le prétexte que le mot d’ordre familial était « on n’exclut personne ».

23 Je remarquais bien toute l’importance des deux scènes visuelles, dont chacune à sa manière avait exclu Laureen d’une famille vécue comme idéale, et combien elle en avait été meurtrie. Je faisais le lien entre ses absences réitérées après les miennes, et comment elle s’excluait elle-même de notre relation analytique. Sans doute attaquait-elle d’avance notre lien, prise dans la peur que nous devenions proches, des amies, ce qu’elle souhaitait et redoutait à la fois, tout en se renseignant de temps en temps sur la question. Elle avait aussi cette habitude de vouloir interrompre la séance quand elle y prenait du plaisir, une manière de me montrer que c’était elle qui menait le jeu et pas moi. Je n’oubliais pas que le départ de son père aimé avait laissé une cruelle déception qui la rendait défensive et craintive à l’égard de tout lien. Je me demandais également si un trouble plus profond n’était pas en cause, et si le choc narcissique des deux scènes visuelles ne pouvait recouvrir d’autres scènes précoces. Je pensais à la toute première relation à la mère, impliquant l’envie, la frustration, les attaques sadiques du sein maternel [11]. Quel accueil cette mère toute-puissante aujourd’hui avait-elle pu faire à son nourrisson d’alors ? Cependant, cette peur d’établir un lien et les absences agressives qui me frustraient m’évoquaient ce que Melanie Klein avait dit des effets de l’envie dans le transfert, lorsque l’analyste subit des attaques destinées à la mère. Étais-je moi-même vécue comme une persécutrice potentielle [12] ?

24 À cette époque, Laureen était en proie à l’attachement mortifère de sa fille : « Je ne veux pas que tu meures, je te suivrai dans la tombe et je m’allongerai sur ton squelette. » Je lui demandai alors s’il fallait aller chercher la mort pour se dire simplement que l’on s’aimait. Cet amour qui ne pouvait s’exprimer était au cœur de sa relation avec son ami : « Si je quitte cet homme qui mange avec nous à la maison, ma fille va en conclure que moi, sa mère, je peux aussi la quitter. » Je me rendais compte combien tout glissait, rien ne faisait point d’arrêt pour elle, et combien les hommes n’avaient aucune consistance dans cette famille. C’est sur ces entrefaites qu’elle décida de rompre avec son ami, lequel continua d’ailleurs à faire du bricolage pour la famille.

25 Un jour, Laureen s’aperçut que sa fille, qu’elle tenait pour insupportable, était pleine de vie et agréable. Je me risquai à lui dire que c’était parce qu’elle n’avait pas la même mère qu’elle. Mon intervention la fit beaucoup rire car elle n’aurait pas osé le dire elle-même. Elle prenait de plus en plus goût aux séances, en tout cas elle répétait moins mes vacances en écho vide et se plaignait moins d’elle-même.

26 Deux événements vont venir à notre secours pour faire ouverture. Le premier concerne le séjour de sa fille en colonie de vacances, dont la décision l’avait beaucoup angoissée. Lorsqu’elle revint me voir la semaine suivante, elle était dans tous ses états. Elle n’avait pas supporté que sa fille parte loin d’elle, et était allée la voir, d’un coup de voiture. Mais en la voyant débarquer, sa fille s’était mise en colère. Laureen s’était sentie détestée et exclue, une fois de plus. Nous avons essayé de parler de ce qui s’était passé pour elle, et devant son incompréhension, je suggérai que sa fille s’était sans doute préparée à cette séparation qu’elle voulait et redoutait. Là-bas, elle s’efforçait de tenir dans ce monde nouveau pour elle sans sa maman. En venant voir sa fille à l’improviste, elle avait réduit tous ses efforts à néant pour tenir loin d’elle. C’était probablement la vraie raison de sa colère. Mon intervention lui ouvrit des horizons inconnus et elle me confia : « Je veux être le tout amour pour ma fille mais j’ai toujours peur de menacer cet amour. » Je lui fis remarquer que sa fille voulait sa colonie de vacances à elle et que dans leur famille, tout appartenait à tout le monde. Il fallait tout livrer, ne rien garder pour soi. Chacun a besoin de secrets, d’un espace où l’autre n’entre pas, tous les humains ont besoin de ça. Et nous continuâmes un moment autour du secret, du mensonge, de la nécessité d’avoir en soi une porte à fermer ou à ouvrir quand on le voulait. Il m’apparaissait de plus en plus que, pour Laureen, fermer une porte et garder des objets pour elle-même impliquerait le risque de les perdre en faisant envie aux autres qui pourraient vouloir les lui prendre et la déposséder.

27 Mais on avançait trop bien. Au retour de mes vacances, je reçus une attaque : elle m’annonça qu’elle voulait arrêter l’analyse, en me précisant qu’elle était contente que je parte en vacances, mais qu’elle ne voulait pas que les séances soient tout pour elle. Je n’interprétai rien du tout, lui dis simplement « je veux que vous restiez », et elle resta. Alors qu’elle était sous le diktat de sa mère : « faute avouée est à moitié pardonnée », je lui parlai de la création d’un espace secret nécessaire en soi, quitte à mentir pour le préserver. Je faisais en quelque sorte l’apologie du mensonge. Elle en fut très étonnée et associa sur cette question : sa mère aimait-elle vraiment son père ? Je fus médusée à mon tour lorsqu’elle m’annonça, la semaine suivante, qu’avec son amie de bureau, elles s’étaient inscrites à un cours de théâtre. Elle y fera, plus tard, en apprenant un texte, cette découverte importante pour elle : « Il n’y a pas de place pour les hommes dans notre famille. »

28 Le deuxième événement d’importance eut lieu un dimanche. Elle était tranquille chez elle, lorsque sa mère téléphona pour lui rappeler qu’elle devait lui apporter une planche et des outils. Laureen n’avait pas envie de bouger mais avait ressenti de la peur à le lui dire. Je me souvins de nos débuts, quand elle me disait que les ordres de sa mère étaient comme un cafard sur son bras, en faisant le geste de le chasser. Je lui demandai pourquoi elle avait eu peur de le lui dire. Sa réponse vint au vif de ma question, concernant sa mère toute-puissante. Elle s’était rendu compte, à ce moment-là, qu’elle ne pouvait pas « assouvir le désir de sa mère ». Je lui fis remarquer le caractère sexuel de l’expression et ajoutai qu’elle ne pourrait jamais satisfaire sa mère sexuellement et qu’elle ne remplacerait jamais un homme pour sa mère. Pour la première fois, elle s’opposa durement et efficacement à sa mère, se confrontant à l’emprise qu’elle subissait. Elle se souvint ensuite avoir dormi tardivement dans le lit de sa mère après le divorce, et évoqua conjointement les déclarations d’amour que sa fille lui faisait pour son anniversaire : « Tu as de beaux yeux, maman. » Et nous voilà parties à parler d’amour, de désir sexuel, et d’assouvissement. Je sentais qu’un écart se créait enfin en elle, inattaquable. Une séparation s’effectuait. Une sorte de magie opéra soudain, comme il arrive parfois lorsque le psychisme se met à respirer. Elle put dire à sa fille, qui lui reprochait de la laisser à la maison un soir : « Je vais au théâtre, c’est mon plaisir à moi. » Et de manière inattendue, sa mère lui fit, dans ce contexte psychique en mouvement, pour la première fois, un cadeau d’anniversaire personnalisé, témoignage d’amour toujours attendu en vain.

29 Elle poursuivit son idée, surgie en séance, sur l’amour de ses parents en questionnant une tante. Une histoire inconnue lui apparut alors. Sa mère avait été amoureuse d’un jeune homme que ses parents lui avaient interdit d’épouser pour des raisons de classe sociale. Mortifiée, déçue, et frustrée dans son être, elle avait rencontré par dépit le père de Laureen qu’elle avait épousé très vite avant qu’il ne changeât d’avis. C’était quelqu’un de bien mais dont malheureusement elle n’était pas amoureuse. Elle ne souhaitait pas d’enfant, mais Laureen était arrivée malgré tout. Elle apprit aussi que sa mère avait mis son père à la porte, qu’elle connaissait sa liaison, et qu’elle en portait injustement toute la responsabilité. Que de non-dits, que de haines réprimées dans ces empêchements à vivre !

Conclusion

30 Il m’apparut qu’à défaut de lien structurant, le liant qui tenait ce regroupement familial ensemble était de la haine étouffée. Si elle avait pu être ressentie et exprimée, elle aurait apporté un élément régulateur et séparateur qui aurait permis à chacune, en particulier à Laureen, de se construire un espace psychique séparé. L’emprise est une figure de la haine [13]. La haine fait peur car elle est liée à la culpabilité de l’éprouver. Cela apparaît bien dans le conte qui grossit ce pouvoir séparateur de la haine en taillant à mort entre mère/sœur ou mère/fille envieuses. Bien sûr, Laureen reconstruisait dans la cure ses objets internes défaillants en projetant sur moi certains éléments maternels persécutifs, assimilables à l’envie kleinienne. De même, elle pouvait exprimer l’amour caché qu’elle préservait en elle pour son père disparu, ce qui n’était pas sans lien avec ses rencontres érotiques insatisfaisantes.

31 Mais ce qui m’apparut comme le plus évident fut que Laureen, fusionnée dans l’emprise de sa mère, en excluant les hommes pour elle-même, s’était protégée, tout ce temps, du risque de l’envie haineuse et destructrice qu’elle aurait suscitée chez sa mère en lui imposant la vision d’elle-même heureuse, en couple amoureux.


Mots-clés éditeurs : amour, clinique, conte littéraire, conte populaire oral, Envie, haine, invidia, objet kleinien, punition, scène visuelle, sein maternel, séparation, sœurs, transfert

Date de mise en ligne : 17/04/2017

https://doi.org/10.3917/cohe.228.0045