L’enquête thérapeutique : une réponse appropriée au trauma psychique massif ?
Pages 125 à 131
Citer cet article
- SIBONY-MALPERTU, Yaelle,
- Sibony-Malpertu, Yaelle.
- Sibony-Malpertu, Y.
https://doi.org/10.3917/cohe.220.0125
Citer cet article
- Sibony-Malpertu, Y.
- Sibony-Malpertu, Yaelle.
- SIBONY-MALPERTU, Yaelle,
https://doi.org/10.3917/cohe.220.0125
Notes
-
[1]
I. Jablonka, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, Paris, Le Seuil, 2012.
-
[2]
D.W. Winnicott, La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, trad. J. Kalmanovitch, M. Gribinski, Paris, Gallimard, 1989.
-
[3]
D. Laub, N.C. Auerhahn (1993), « Savoir et non-savoir d’un trauma psychique massif », traduction proposée dans ce numéro du Coq-Héron, p. 48 : « Face aux actes réels d’agression massive, nos capacités psychologiques sont rendues inefficaces. L’impact d’une agression massive et intrusive dévaste les logiques psychiques et culturelles qui organisent nos vies, entraînant souvent une paralysie cognitive et affective, et créant comme un surplomb à partir duquel notre seul lien aux événements est qu’ils ne sont pas arrivés. »
-
[4]
I. Jablonka, op. cit., p. 163.
-
[5]
Ibid. Dans Une liaison philosophique. Du thérapeutique entre Descartes et la princesse Elisabeth de Bohême (Stock, 2012), notre approche est comparable : lier l’Histoire et le contexte de la guerre de Trente Ans à l’histoire de ces deux philosophes. On comprend mieux l’impact des traumas psychiques de la princesse et le cheminement du philosophe, de son « dualisme » à « l’union de l’âme et du corps », pour penser ces événements ainsi que les « passions » qu’ils font naître.
-
[6]
Voir Le Coq-Héron, n° 214, 2013, p. 143.
-
[7]
I. Jablonka, op. cit., p. 164.
-
[8]
Je souligne.
-
[9]
Cela est relativement fréquent, du fait des guerres que les générations précédentes ont traversées, parfois en tant que militaires ou combattants, mais aussi en tant que civils.
-
[10]
M. Torok, « Histoire de peur. Le symptôme phobique : retour du refoulé ou retour du fantôme ? », Études freudiennes, 9-10, 1975, p. 229-238.
-
[11]
I. Jablonka, op. cit., p. 281 : « Mon père se rend malade avec ça, parce qu’il lui aurait suffi, dans les années 1970, d’aller voir Moïse, Mme Erpst ou les Odryzinski, et de le leur demander. »
-
[12]
Ibid., p. 144.
-
[13]
Dans D. Laub et N. Auerhahn (op. cit), voir notamment le sens des hallucinations de « coups de marteau » de Mme B., dans le passage concernant les « phénomènes de transfert ». Voir aussi le cas de M. A. qui progressivement retrouve les souvenirs traumatiques de son enfance.
-
[14]
Voir notamment D. Laub, « Arrêt traumatique du récit et de la symbolisation : un dérivé de la pulsion de mort ? » (2012), traduction proposée dans ce numéro du Coq-Héron, p. 67 : « L’important est que l’analyste prenne une telle initiative dans la construction des faits et du sens, et qu’il garde une longueur d’avance sur son analysant dans son empressement à savoir ce dont il s’agit. »
-
[15]
I. Jablonka, op. cit., p. 95.
-
[16]
D. Laub, N.C. Auerhahn, op. cit. : « Nous avons organisé les différentes formes de savoir en un continuum réparti selon la distance de l’expérience traumatique. »
-
[17]
Op. cit., p. 18.
-
[18]
Y. Sibony-Malpertu, « Quelques paradoxes autour des traumas psychiques. Enjeux et hypothèses thérapeutiques », journée conférence Psychanalyse urbaine : traumatisme, reconstruction, réappropriation, service UNESCO – Ville d’art et d’histoire, interventions en ligne et prochainement publiées.
-
[19]
I. Jablonka, op. cit., p. 293 : « Un soir, on les couche chez le Polonais ; le lendemain, il les réveille pour les emmener chez Constant et Annette ; leurs parents ne sont plus là, c’est maintenant Annette qui s’occupe d’eux ; et voilà tout. »
-
[20]
Voir à ce sujet l’œuvre de George Perec, W ou le souvenir d’enfance (Gallimard, 1993) et La disparition (Gallimard, 1989).
-
[21]
I. Jablonka, op. cit., p. 289. Au cours d’un interrogatoire, un policier écrit : « MOE : mariée, zéro enfant. […] Ces trois caractères commandent secrètement toute la vie de mon père, à la fois le miracle de sa survie et la blessure qui le fera saigner jusqu’à la mort : sa mère l’abandonne pour qu’il lui survive, son amour culmine dans le rejet, la négation […]. En d’autres termes, à partir de quel niveau de danger choisissez-vous de ne pas emmener vos enfants avec vous pour une destination inconnue ? »
-
[22]
L. H. Judith, Trauma and Recovery, From Fomestic Abuse to Political Terror, London, Pandora edition, 1992, p. 175-176.
-
[23]
I. Jablonka, op. cit., p. 144.
-
[24]
Ibid., p. 240. L’espace est si petit que « le soir, on accroche les chaises au plafond et on tapisse le sol de matelas. Une fois par semaine, on lave les enfants dans une bassine ».
-
[25]
Ibid., p. 281 : « Je donnerais cher pour savoir ce qui se passe exactement à l’aube du 25 février 1943, au fond de ce passage d’Eupatoria aujourd’hui détruit, à l’endroit où mes filles font la sieste dans un dortoir paisible de leur école maternelle. » Ivan Jablonka ne minimise pas, voire incite à faire un lien entre son histoire présente et sa préhistoire. Il pense à l’une en voyant l’autre, et il doit faire un travail pour dissocier l’une de l’autre, voir de quelle manière elles sont liées et distinctes. Peut-être pour que ses filles puissent dormir tranquillement là où leurs aïeuls ont été arrêtés, sans le regretter un jour ou lui en faire le reproche.
-
[26]
I. Jablonka, op. cit., p. 237.
-
[27]
Il décrit une séance avec un « psy » qui insiste, s’investit, comprend que dans cette situation, il faut précisément ne pas attendre que ça vienne tout seul par associations libres, puisque le patient est figé dans son histoire, qu’il ne peut circuler dedans tant le trauma est profond, et qu’une association libre et spontanée est impossible.
-
[28]
D. Laub, N.C. Auerhahn, op. cit.
-
[29]
D. Laub utilise le terme freeze, geler, plutôt que pétrifier ; cela s’articule en effet avec une démarche clinique psychodynamique où il tente de dégeler, d’atténuer l’effet anesthésique de cette glace. Par ce terme, il se rapproche des propos ferencziens qui insistent sur l’anesthésie que subit, tout en se figeant, un individu qui a connu un traumatisme commotionnant.
-
[30]
D. Laub, « Arrêt traumatique du récit et de la symbolisation… », op. cit. : « L’analyste sentit soudain qu’il comprenait la terreur de la patiente, son impuissance, et la rage qui en résultait. Mais malheureusement, il n’avait pas eu l’idée de poser la question qui l’aurait éclairé sur ce qu’était devenu son père pendant la guerre, ni sur ses symptômes à son retour. »
-
[31]
I. Jablonka, op. cit., p. 288 : « Pas un seul interné en 1942 n’imagine qu’on puisse toucher aux enfants, aux vieillards, aux infirmes » : c’est « une conviction absolument générale et ne souffrant pas de discussion », affirme Georges Wellers (De Drancy à Auschwitz, Paris, Éditions du Centre, 1946). « Optimisme, confiance dans les autorités françaises, réflexe de protection contre une vérité trop abominable, attitude normale sachant que personne ne peut concevoir un tel crime ? Il reste qu’à l’été 1942 Drancy est touché par une “épidémie de suicides” ; des femmes se jettent par les fenêtres » (F. Montel, G. Kohn, Journal de Compiègne et de Drancy, Paris, FFDJF, 1999, p. 169).
-
[32]
D. Laub, « Arrêt traumatique du récit et de la symbolisation… », op. cit. : « Les témoignages de tortionnaires contiennent généralement très peu d’informations sur leur expérience, comme s’ils n’avaient pas été là ou n’avaient pas exécuté leurs forfaits. De tels témoignages semblent vides. »
-
[33]
Traduction proposée dans ce numéro du Coq-Héron, p. 29.
-
[34]
I. Jablonka, op. cit., p. 239.
Quand l’Histoire rencontre la clinique des « traumas psychiques massifs »
1 Ivan Jablonka n’est pas romancier. Son Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus [1] relève de l’enquête. Il cherche à découvrir et à rencontrer post mortem des membres de sa famille qu’il n’a pas connus. Ses grands-parents paternels sont morts à l’âge de 29 et 34 ans, assassinés dans le camp d’extermination nazi d’Auschwitz-Birkenau. Riche de ses outils d’historien, Ivan Jablonka décide de se doter des moyens de les rencontrer, quelle que soit l’énergie à déployer et les démarches à entreprendre pour cela.
2 En 1943, Matès et Idessa Jablonka laissèrent deux orphelins, son père Marcel et sa tante Suzanne, qui avaient à peu de chose près l’âge des deux filles de l’auteur au moment où il entreprend cette recherche. Qu’ils aient vécu et aient été arrêtés dans le même quartier du 20e arrondissement que celui où lui-même vit avec sa famille au moment où il se lance dans ses recherches n’a, il le sait, rien d’anodin. Son texte se lit comme une enquête objective où sont, de ce fait, rigoureusement restitués ses pensées subjectives et les raisonnements d’historien de métier. Il sollicite le bon sens, la mise en perspective par la constitution d’images, pour nous montrer, dans ce qu’il appellerait peut-être de la micro-histoire, comment les événements dont on n’a reçu aucun témoignage direct se sont malgré tout transmis. Une transmission intergénérationnelle de trauma, en somme.
3 Ce travail relève de la constitution d’un étrange puzzle quadri-dimensionnel. Au départ, manque l’essentiel des pièces. Puis, certaines sont retrouvées grâce aux témoignages. D’autres le sont après de multiples enquêtes, notamment dans les registres administratifs de différents lieux (et pays) ayant conservé leurs archives. Si un tel assemblage paraissait a priori inaccessible, on constate au fil des pages que ce n’est plus le cas, grâce aux raisonnements et hypothèses construites sur les informations récoltées.
4 Certains patients ont hérité de traumas psychiques massifs dont ils n’ont aucun souvenir, aucune connaissance. Comment le pourraient-ils si on ne leur en a rien dit, ou seulement quelques mots, noms, regards, gestes, qu’ils ne savent comment s’approprier ? Ils pressentent confusément des événements terribles, qui se seraient produits dans un passé difficile à situer dans le temps. Par un mécanisme particulier, cette crainte de la catastrophe est projetée dans l’avenir [2]. Faute d’éléments tangibles, ou faute d’un interlocuteur qui prenne au sérieux ce pressentiment confus, qui accepte de les accompagner dans leurs interrogations dans cette autre temporalité, ils finissent par douter de l’existence même des indices dont ils sont pourtant bien dépositaires. Concernant ceux qui ont subi – directement ou indirectement – un « trauma psychique massif [3] », Ivan Jablonka rejoint par certains aspects la démarche thérapeutique développée notamment par le psychanalyste Dori Laub, lui-même rescapé d’un camp de concentration nazi.
5 Une part décisive de ce qui l’a déterminé à devenir historien se rattache à une connaissance à laquelle il n’avait ni ne pouvait avoir accès. « Je crois que je suis devenu historien pour faire un jour cette découverte [4] », écrit-il en découvrant, dans les Archives de la préfecture de police, que son grand-père fut incarcéré et séjourna du 12 au 19 mai 1939 à la prison de la Santé, du fait de son statut d’immigré clandestin d’origine polonaise. Juif et communiste, c’étaient deux motifs rédhibitoires pour l’obtention de tout permis de séjour. La portée souterraine de cet événement traumatique, survenu plus de trente ans avant sa propre naissance, et dont le souvenir conscient ne résidait plus dans aucune mémoire individuelle susceptible d’en témoigner, se confirme deux générations plus tard.
« La distinction entre nos histoires de famille et ce qu’on voudrait appeler l’Histoire, avec sa pompeuse majuscule, n’a aucun sens. C’est rigoureusement la même chose. Il n’y a pas, d’un côté, les grands de ce monde, avec leurs sceptres ou leurs interventions télévisées, et, de l’autre, le ressac de la vie quotidienne, les colères et les espoirs sans lendemain, les larmes anonymes, les inconnus dont le nom rouille au bas des monuments aux morts ou dans quelque cimetière de campagne [5]. » Cette volontaire mise au même plan, par un historien, de l’Histoire qui s’enseigne à l’école et de l’histoire individuelle des individus anonymes, rejoint l’effort de psychanalystes, eu égard à un certain héritage de la compréhension du trauma psychique. Lorsque cela s’avère nécessaire, ces derniers partent de l’histoire individuelle et remontent délibérément et méthodiquement vers cette Histoire. Ils pourraient soutenir la réciproque de l’énoncé d’Ivan Jablonka : l’Histoire est arbitrairement exclue de « nos histoires de famille ». Leur séparation radicale « n’a aucun sens ». « C’est rigoureusement la même chose. »
7 Ainsi, à l’université de Yale, Dori Laub cofonda les Fortunoff Video Archives for Holocaust Testimonies, où sont rassemblés des témoignages de survivants de la Shoah [6]. À partir de cette Histoire traumatique dont ils témoignaient de façon individuelle souvent pour la première fois, et du fait de l’écoute psychanalytique qui les accompagna pendant cet enregistrement, nombre de survivants purent entrer dans une démarche thérapeutique.
8 « Faire de l’histoire, c’est prêter l’oreille à la palpitation du silence, c’est tenter de substituer à l’angoisse, intense au point de se suffire à elle-même, le respect triste et doux qu’inspire l’humaine condition. Voilà mon travail ; et, en caressant cette archive de tribunal, en suivant des yeux les lignes tracées par la plume du greffier, je ressens un soulagement indicible [7] », ajoute Ivan Jablonka. Bien qu’il n’explicite pas dans cet ouvrage ses liens (théorique ou personnel) à la psychanalyse, cet objectif n’est pas étranger à celui d’un psychanalyste qui accompagne un individu dans la connaissance de l’histoire dont il a hérité, et que progressivement il découvre. Le catastrophique, ce dont l’informe prend tantôt un aspect tantôt un autre, voit son spectre devenir plus précis, se circonscrire progressivement, jusqu’à s’inscrire en prenant forme. Il devient moins terrifiant, puisqu’il ne s’incarne potentiellement plus dans toutes les formes d’horreurs possibles. Si tristes soient-elles, les formes qui se dessinent peuvent désormais se formuler dans des énoncés qui s’inscrivent dans le langage, s’incarner dans un discours qui pourra, souvent pour la première fois, être adressé à un autre. Enfin, il pourra progressivement ressentir des affects rattachés à ce qui s’est passé, et non plus cette angoisse omniprésente, projetée telle une ombre menaçante dans la globalité de sa vie, et hypothéquant toute capacité à imaginariser.
Recherches autour d’un trauma psychique massif
9 Mais cela ne va pas sans efforts certains : pour être pleinement en mesure de réfléchir, Ivan Jablonka recourt à la « recherche », la collecte minutieuse et déterminée d’informations. Il sort de son bureau d’étude, part faire sa recherche. Cette démarche révèle ses effets thérapeutiques : « Je l’ai sous les yeux, ce registre d’écrou exhumé aux Archives de la préfecture de police […] je vois et je sens leur [8] peur. » Ces éléments objectifs abordés par une subjectivité qui se sait telle (ici, pas de fantasme d’objectivité absolue) permettent à ce petit-fils d’enfin imaginer ce qui a eu lieu, à partir des éléments de réalité dont il dispose désormais. Il s’agit d’un événement traumatique passé, transmis de manière quasi fantomatique, et exhumé grâce au décryptage attentif d’un historien qui explore son inscription dans l’Histoire.
10 Écouter un silence qui recouvre une béance dans l’histoire de quelqu’un du fait d’un meurtre, d’un crime qui a été perpétré dans sa lignée [9], c’est identifier le « fantôme [10] » qui hante le patient et le faire parler – le fantôme, pas la mort. Autrement dit, c’est capter ce qui n’a pas pu être directement transmis au patient, de vive voix, mais qu’il lui faut pourtant entendre pour pouvoir continuer à vivre. Il est mort… En elle-même, cette information n’apprend rien sur l’individu singulier qu’était cette personne. Parvenant à ne pas se focaliser sur cette mort, qui doit d’ailleurs être désignée par son nom spécifique : assassinat, Ivan Jablonka part d’abord à la découverte de la vie de Matès et Idesa. S’il entraîne son père dans cette recherche, il l’entreprend toutefois en son nom – comme un grand. « Son » père, « sa » mère, la mère « de », « ma » mère…, disent souvent des patients qui parlent de grands-parents avec qui ils n’ont pu nouer de liens personnels. Cette formulation et ce champ lexical amputé du nom spécifique de « grand-père » ou « grand-mère », signe un interdit tacite de penser plus avant les générations qui ont précédé, en assumant les liens de filiation et leurs implications. Instinctivement, ils servent de repoussoir tout en laissant entendre des secrets terribles, des ruptures douloureuses, des événements impossibles à décrire, et in fine, une impossibilité de transmettre quoi que ce soit. Tout au long de cette recherche, le petit enfant qu’était son père pendant la guerre refait surface ; son attitude montre, comme en négatif, l’ampleur du manque de parents qu’il a enduré et qu’il ne parvient pas à ressentir autrement que par cette résistance passive à toute recherche concrète les concernant [11].
11 L’enquête qu’Ivan Jablonka conduit de manière professionnelle et pour des raisons personnelles donne un aperçu du travail à fournir pour vivre sans être hanté par lui. À certains moments, une telle recherche peut effectivement ressembler à celle de l’historien. « Comme ces rêvasseries m’attristent sans me mener nulle part, je vais aux Archives de la ville de Paris consulter les recensements de population d’avant la guerre [12]. » Elle peut à juste titre intimider, impressionner – faire peur. Mais elle permet de tisser un lien vivant entre soi et l’histoire qui nous a précédés, notre préhistoire…
12 Leur mort, c’est ce que « sait » son père. Ivan, le petit-fils, fait parler les archives pour en tirer des hypothèses concernant la vie de ses grands-parents. Il cherche quelque chose dont il ignore tout, mais qui travaille en lui ; pour cela, il appréhende progressivement les interférences entre ce qu’il fait et ce qu’il est poussé à faire. Dans Savoir et non-savoir d’un trauma psychique massif, Dori Laub et Nanette Auerhahn donnent plusieurs vignettes cliniques où un souvenir pressenti, ou complètement occulté, est progressivement retrouvé [13]. Car les souvenirs traumatiques peuvent accéder à la conscience, et le patient s’approprier progressivement ces événements. Décrivant minutieusement ses démarches, Ivan Jablonka donne à chacun les moyens techniques d’effectuer, dans les zones d’ombres de son histoire, une recherche comparable. Il rejoint en ce sens le positionnement éthique et clinique de Dori Laub dans l’importance, concernant la transmission de traumas psychiques, de mener une enquête aussi minutieuse que possible pour enfin pouvoir raconter une histoire [14].
13 Au niveau thérapeutique, des patients disent avoir évité autant que possible de connaître un pan de leur histoire, car ils n’y pressentaient que la souffrance et la mort. Ivan Jablonka, à travers son enquête, retrouve pourtant aussi de la vie, des désirs, des entreprises motivées par l’espoir – même si cet espoir a été trahi. « Plus que l’issue tragique, écrit-il, c’est le parcours qui m’intéressera, et notre douleur inconsolable n’aura d’autre expression que la volonté de savoir [15]. » La « volonté de savoir » dont parle ici Ivan Jablonka, ce n’est pas qu’une conscience professionnelle ; c’est une énergie qui cherche à prendre le dessus sur une position mortifère, qui cherche à demeurer sujet de son existence. Cette expression fait écho à l’article de Dori Laub et Nanette Auerhahn où la dualité savoir/non-savoir est transformée en gradation quantitative les ayant pour extrêmes [16]. Ils mettent alors l’accent sur des éléments accessibles par des procédés différents de ceux que l’analyste a coutume d’explorer : « Comprendre le niveau de souvenir traumatique est crucial pour savoir où placer l’intervention thérapeutique. Pour le survivant, bombardé par des perceptions du passé non intégrées, les déficits l’emportent sur les défenses ; il faut donc se souvenir de la cohésion du soi et de l’angoisse de fragmentation plutôt que des conflits. L’élucidation des retranchements et des fragments de souvenirs réactualisés de manière diffuse, est essentielle pour faciliter la reconstruction de l’événement traumatique “inconnu” et pour comprendre sa signification. Ainsi, la reconstruction de l’événement, la constitution d’un récit et le dégagement d’un thème sont tous nécessaires si le fragment – le symptôme – doit perdre son pouvoir, pour être correctement intégré dans la mémoire [17]. »
14 Ivan Jablonka parvient à ne plus rester sous l’effet de la fascination et de la sidération de la pensée exercées par le meurtre programmé et industrialisé de millions d’individus par les Allemands nazis [18]. Son premier geste, pour se soustraire à l’emprise du trauma intergénérationnel, est de partir sur les traces du village (Shtetl, en yiddish) de ses grands-parents en Pologne, Parczew. Matès et Idesa y ont vécu leurs premières années et s’y sont mariés. Il est vrai qu’il ne part pas seul ; hormis l’interprète et ceux qui l’accompagnent de manière ponctuelle, il y a ce lecteur imaginaire, l’autre avec qui il échange et dont l’écrit retrace le dialogue intérieur. À la lecture du livre, Ivan Jablonka nous invite à ses côtés pour faire ce périple.
15 La position du père est différente. Dans son corps, il sait : qu’il est vivant, qu’ils sont morts, qu’il a été abandonné par la force des choses et a dû se construire à partir de cette séparation-là [19]. L’enfant qui a subi cette disparition ne souhaite pas en savoir plus, comme si cette décision de partir sans lui était ce qui les avait privés d’eux [20]. Effectivement, ils ont décidé de partir sans eux, mais ils ont surtout décidé de mourir sans eux [21]. Le petit-fils vient perturber, brouiller ce ressenti. Il donne la possibilité de ne plus assimiler les silences à de l’indifférence, les absences à de l’abandon. Cherchant à « savoir », il dévitalise progressivement l’interdit de penser, alimenté par la transmission du trauma psychique massif que constitue leur assassinat. Il parvient à penser ce réel que Lacan définit si justement en ces termes : « l’impossible », « ce qui revient toujours à la même place », « ce qui ne cesse de ne pas s’écrire ». Si Lacan se donne la peine de préciser ainsi cette définition, ce n’est pas pour renoncer à toute investigation psychanalytique du côté du trauma, déclarer cliniquement forfait. Au contraire, c’est pour pointer les difficultés rencontrées à l’approche de ce « réel », et c’est pour signifier qu’il faut l’explorer, se doter d’outils spécifiques, ceux qui tiennent compte de ces barrages puissants qui empêchent toute pensée et toute élaboration.
16 La méthodologie de l’historien permet de faire cette recherche, si intime soit-elle. Le tiers, c’est la recherche qu’il déploie sous nos yeux ; cet autre, c’est le travail d’historien qu’il nous raconte. Des repères externes lui permettent de ne pas baisser les bras face aux résistances inconscientes de son père, et aux multiples difficultés administratives, linguistiques, géographiques…, qui entravent constamment sa route.
17 Ce qu’il nomme « volonté de savoir », qui se rapproche de la « volonté de puissance » dans le sens où cette volonté est le moteur de la connaissance, ne semble pas si éloigné de cet objectif thérapeutique face à des réactions traumatiques, que la clinique nomme parfois « empowerment [22] ». Car l’objectif est de redevenir sujet là où l’on a été mis dans une position d’objet, de reprendre une position active (to empower) là où l’on subissait une emprise.
18 Il peut accéder à des éléments essentiels pour se construire en connaissance de cause, cesser de hanter des lieux hantés sans le savoir et sans savoir pourquoi. « Le hasard – mais est-ce complètement le hasard ? – veut qu’à l’époque où je commence cette recherche, j’habite rue du Pressoir [23] » – autrement dit, là où ses grands-parents habitaient et où son père et sa tante ont vécu leurs premières années, dans des conditions particulièrement difficiles [24]. Il vit et devient père dans le même quartier que celui où ses grands-parents fondèrent avant lui une famille et essayèrent de survivre à l’antisémitisme et à la guerre. Les murs, empreints de cet Unheimlich freudien, l’« inquiétant familier », transpirent la mémoire traumatique, les fantômes hantent les rues [25]. Dans la clinique du trauma aussi, il s’agit de ne pas exclure les enquêtes historiques, de ne pas craindre la précision des dates, des événements qui se sont produits, celle des lieux. Loin d’entraver les rêves et les fantasmes, la mémoire peut au contraire être libérée d’une crainte dévastatrice de ne pas connaître son objet.
Reconstructions thérapeutiques
19 Le père d’Ivan Jablonka « déteste les psychanalystes, mais là, il m’avoue qu’il en a vu un quand il était jeune ». « Le psy : “Avez-vous des souvenirs d’enfance ?” Mon père : “Non.” Lui : “Vraiment ? Racontez-moi un souvenir, n’importe lequel.” Mon père : “J’en ai aucun. C’est des conneries. Ça ne vaut rien [26].” » C’est l’insistance de l’analyste, l’authentique intérêt qu’il lui porte, qui lui permettent d’atteindre des souvenirs décisifs de séparation précoce d’avec ses parents [27]. Ils lui font pressentir que cette mémoire apparemment vide ne l’est pas, que les souvenirs existent bel et bien, mais sous une autre forme, sous la forme de flashs, de sensations, de malaises, d’impressions, d’hallucinations, de doutes, qu’il faut aborder avec un autre pour parvenir à fixer avec précision le souvenir. « On est à la maison. Avec Suzanne, on est dans une pièce, notre mère dans l’autre. Je suis angoissé parce que Suzanne dit que maman pleure avec deux messieurs. Il y a une table. Je ne suis pas plus haut que la table. » Il parvient donc à accéder au souvenir où il a dû fuir une première fois avec sa sœur et sa mère, parce que la police venait le chercher. Si le père n’a pas eu d’autres séances avec ce « psy » qui ne se laissait pas décourager par ces effets rattachés aux souvenirs traumatiques, il a toutefois accédé à un moment où la vitalité magistrale de sa mère se déploie pour les sauver du danger qui sans cesse les menace.
20 Dans Savoir et non-savoir d’un trauma psychique massif, Dori Laub et Nanette Auerhahn étudient minutieusement ces différentes formes de souvenirs, qu’ils nomment ainsi : « non-savoir », « états de fugue », « fragments », « phénomènes de transfert », « récits envahissants », « thèmes de vie », « récits témoins », « métaphores [28] ». Pour éviter la confusion de processus de pensée entre le refoulement et les mécanismes de défense spécifiques qui relèvent de cette mémoire traumatique, ils parlent de « savoir » et de « non-savoir ». De la même manière, le père ne « sait » pas, ne parvient pas à « savoir ». Le vide est la métabolisation de l’absence transmise en héritage, et courageusement assumée par ces parents qui leur écrivent une dernière fois du camp d’internement de Drancy. Matès et Idesa n’ont pas peur de nommer la situation : ils les laissent « comme des orphelins ». Ils leur souhaitent une vie heureuse. Il y a comme une bénédiction dans ces mots, qui renvoient au bonheur qui a précédé la déchirante séparation.
21 Dori Laub décrypte cette étrange sensation que peut ressentir un descendant de rescapé – ou de victime – d’une guerre, d’être bloqué dans une période de l’histoire, période d’autant plus étrange qu’elle a précédé sa naissance. Il ne s’agit pas d’un trauma psychique massif subi directement et qui le « glace [29] ». Dans son article intitulé « Arrêt traumatique du récit et de la symbolisation : un dérivé des pulsions de mort [30] ? », il parle précisément d’une jeune femme qui vient faire une analyse avec lui, et qui se met à hurler au cours de certaines séances. Elle revit dans le transfert, comprendra-t-il bien plus tard, la torture subie par son père dans un camp de prisonniers de guerre japonais pendant la Seconde Guerre mondiale, et dont il ne lui a pourtant jamais parlé.
22 Ivan Jablonka décrit de quelle manière, parfois, on n’ose pas penser quelque chose, car ce serait trop horrible ; imaginer constituerait en soi une pensée traumatisante [31]. Postuler que celui qui veut nuire se pose lui aussi ces mêmes limites de l’innommable, de l’impensable, alors précisément qu’il souhaite nuire le plus possible, c’est oublier l’état spécifique du tortionnaire, de l’auteur d’atrocités, du perpetrator. Il n’a pas d’inhibition à mettre en acte ces exactions, puisqu’il a clivé sa pensée et distingué entre bons individus et individus nuisibles : « Le bourreau ne tient pas compte des supplications de la victime, et procède implacablement à l’exécution [32]. » Dans son article « Le défaut d’empathie [33] », Dori Laub distingue différents traumas psychiques massifs : les uns sont dus à des catastrophes naturelles, les autres à des individus. Puis il distingue ceux qui sont commis dans un cadre idéologique de masse, et ceux qui sont perpétrés de manière individuelle. Il montre ensuite les implications au niveau individuel d’une organisation gouvernementale qui instaure le crime et la torture. Cette sous-catégorie trouve à s’illustrer dans cette période où la France de Vichy fit du zèle auprès des nazis pour leur livrer parfois plus de personnes juives qu’ils n’en demandaient. En 2014, on peut accéder au nom des enfants qui ont été déportés, les tout-petits qui n’allaient pas encore à l’école n’étaient socialement inscrits nulle part. Square Édouard-Vaillant, devant la plaque des enfants posée à la mémoire des onze mille enfants déportés et assassinés, dont mille du 20e arrondissement de Paris, Ivan Jablonka rappelle ce qu’on peut lire : « Passant, lis leur nom, ta mémoire est leur unique sépulture [34]. » Mais cette « mémoire » du passant suffit-elle, si elle glisse sur des noms difficiles à prononcer, pas français du tout, et si elle n’a aucune mémoire de leur vie – un passant n’est pas un historien, ni un juif descendant de rescapés de la Shoah ? À chacun d’estimer le travail de mémoire qui lui revient.
Mots-clés éditeurs : econstruction, émoire, enquête thérapeutique, histoire, Hommage, rauma psychique
Date de mise en ligne : 29/04/2015
https://doi.org/10.3917/cohe.220.0125