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Article de revue

À l'épreuve de l'inconnu dans la clinique

Pages 88 à 92

Citer cet article


  • Fognini, M.
(2014). À l'épreuve de l'inconnu dans la clinique. Le Coq-héron, 216(1), 88-92. https://doi.org/10.3917/cohe.216.0088.

  • Fognini, Mireille.
« À l'épreuve de l'inconnu dans la clinique ». Le Coq-héron, 2014/1 n° 216, 2014. p.88-92. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-coq-heron-2014-1-page-88?lang=fr.

  • FOGNINI, Mireille,
2014. À l'épreuve de l'inconnu dans la clinique. Le Coq-héron, 2014/1 n° 216, p.88-92. DOI : 10.3917/cohe.216.0088. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-coq-heron-2014-1-page-88?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cohe.216.0088


Notes

  • [1]
    Ce texte est la partie clinique de ma conférence « Naviguer vers l’inconnu après Wilfred Bion et Henry Bauchau » (colloque d’Annecy en mars 2011 organisé par le 4e Groupe), conférence dont la première partie a été publiée sous cet intitulé dans Topique, n° 118, « Le psychanalyste, lecteur de l’écrivain », 2012, p. 43-57.
  • [2]
    H. Sachs, Freud mon maître et mon ami, Paris, Denoël, 1977, p. 128 (citation de Freud : « On doit apprendre à supporter une part d’incertitude. »).
  • [3]
    W.R. Bion, Entretiens psychanalytiques, Paris, Gallimard, 1980, p. 247 : « Le rôle de l’analyste implique inévitablement l’emploi d’idées transitoires, d’idées de transit. » Concept qui s’approche de la « théorisation flottante » proposée par Piera Aulagnier.
  • [4]
    W.R. Bion, Séminaires italiens, Paris, In Press, 2005, p. 104 : « Quelles sont les pensées sauvages, quels sont les sentiments sauvages que vous êtes prêts à risquer d’accueillir ? »
  • [5]
    H. Bauchau, Journal d’Antigone, Paris, Actes Sud, 1999, p. 363.
  • [6]
    W.R. Bion, Entretiens psychanalytiques, op. cit., p. 198.
  • [7]
    En restant la plus discrète possible sur la vie et le parcours de Léo, je le décrirai comme un homme sympathique, travailleur, issu d’un milieu simple, ayant bien réussi sa vie professionnelle, et à qui il tient à cœur d’enrichir sa culture personnelle. Malgré ses efforts de liens sociaux et amicaux, il souffre à 47 ans de son célibat. Son travail n’exige pas un usage fréquent d’Internet, mais Internet va devenir un tiers acteur de sa vie, pendant un temps particulièrement long de sa cure.
  • [8]
    W.R. Bion, Cogitations, Paris, In Press, 2005, p. 320.
  • [9]
    W.R. Bion, Séminaires italiens, op. cit., p. 49 : « Quel effet cela fait d’être moi, [qui] erre dans les méandres de la psyché humaine ».
  • [10]
    A. Ferro, « Observations théoriques et cliniques », Année psychanalytique internationale, n° 4, 2006, p. 174-175 : « La rêverie de l’analyste correspond à des moments de contact profond avec sa pensée onirique de la veille […] durant lesquels l’analyste entre en relation avec des images syncrétiques constituées de stimuli préverbaux. Ces images témoignent de l’acceptation en lui de la métabolisation et de la transformation de tout ce qui vient du patient, un matériel qui pourra être utilisé pour formuler une interprétation après avoir été adéquatement perlaboré. »
  • [11]
    Le polyphtoos est le « jour des multiples questions ».
  • [12]
    A. Ferro, La psychanalyse comme littérature et thérapie, Toulouse, érès, 2005, p. 24.
  • [13]
    W. Bion, L’attention et l’interprétation (1970), Paris, Payot, 1974.

1Lire Bion et Bauchau familiarise avec l’incertitude, les questions sans réponse et l’inconnu qui surgit du présent, cet inconnu dont, à plusieurs reprises, Freud a souligné l’importance pour faire avancer notre pensée au sein de la cure [2]. Réussir à y parvenir exige une ascèse intérieure qui exclut tout stéréotype théorique a priori, et demande la souplesse de pouvoir convoquer en soi une certaine capacité à utiliser « des idées transitoires [3] » pouvant faire pont et transition dans la « rêvance » et la « portance » des patients.

2Bion recommande d’explorer en nous-mêmes notre capacité à prendre le risque d’accueillir pensées et sentiments sauvages [4]. Les nôtres et ceux de nos patients.

3Dans un de ses journaux de vie, Bauchau en décrit le difficile accès intérieur dans l’écriture :

4

« L’écriture – celle qui compte – demeure toujours sauvage, c’est ce qui fait son attrait, c’est ce qui nous pousse sourdement à fuir l’effort nécessaire pour lui faire place en nous [5]. »

5Ainsi, avec certains patients, on peut donc ressentir de grandes difficultés à voyager vers leur inconnu avec le nôtre qui résiste, car « l’analyste n’est peut-être pas aussi souple que l’inconscient [6] ».

6J’évoquerai ici Léo [7], un patient « accro » à Internet, à une période où moi-même je n’ai ni usage, ni besoin, ni connaissance de cet outil, et où j’y reste même réfractaire, au nom d’un souci de préserver la temporalité à dimension humaine plutôt que technologique. La fascination qu’elle exerce sur certains de mes patients, l’aspect magique et tout-puissant de l’utilisation plutôt maladive et addictive qu’ils en font, m’intriguent, et je ne peux pas toujours en décrypter la fonction. Cela m’apparaît tantôt un doudou consolateur, ou un jouet, voire un fétiche excitateur, en tous les cas une barrière dressée contre leurs inconnus et l’angoissant processus de leurs analyses. Mais mes tentatives d’exploration en ce sens me sembleront souvent dérisoires et sans grands effets. Je m’en trouve souvent un peu dépitée et perplexe : ces histoires addictives entre internautes auxquelles certains d’entre eux me soumettent répétitivement, chacun selon son propre registre pulsionnel, font intrusion dans le processus comme le serait « un hors-jeu », un acting-out, dont je ne parviens pas à retranscrire l’histoire dans un tissu de vie.

7Certes, je peux plus ou moins approcher leurs compulsions respectives fantasmatiques à cet agir ; mais j’observe pourtant combien j’éprouve parfois un sentiment d’agacement peu compatible avec une écoute flottante. J’explore alors au mieux ces effets pénibles de mon contre-transfert : serais-je un peu jalouse de cette relation secrète qui m’échappe totalement ? Il existe pourtant bien d’autres agirs et comportements des patients dont nous ignorons tout et dont nous ne faisons pas l’expérience personnelle, mais que nous réussissons à travailler en cure … Pourquoi donc cet agir-là me semble-t-il si différent et si difficile à aborder ? Est-ce parce que je le méconnais, parce que je m’en refuse alors l’accès, ou parce qu’il s’agit d’un outil à l’usage perverti, et non d’une relation identifiable et reconnue à un être vivant ?

8Peut-être s’agit-il pour moi de ressentir un éprouvé d’exclusion et de résistance qui met en échec mon abord d’une telle relation auto-érotique à l’écran ? Comment comprendre le « virtuel » en ses liens avec le fantasme, la réalité psychique et la réalité externe ? Y aurait-il en moi-même un aspect de cette question encore non accessible ? Quel rôle d’écran peut jouer l’investissement d’une telle technique dans la relation analysand/analyste ?

9Or, en rassemblant différentes notes pour cette présentation, j’ai eu la bonne surprise de redécouvrir un commentaire de Bion étonnamment ajusté à ma question sur certaines conséquences d’usage de la technique ; voici, en effet, sa remarque :

10

« Le progrès technique favorise la production de “vacance”, et […] la “vacance” est l’état le plus propre à permettre l’intrusion des pulsions émotionnelles inconscientes dans les relations humaines [8]. »

11Car ce patient, Léo, voulait précisément comprendre son acte aveugle consistant à chercher quelque chose sur son écran, et pourquoi en le quittant il ressentait un vide intolérable, et l’inutilité de cette quête tous azimuts. Avec ce presque cinquantenaire scotché à l’écran, désespéré et plaintif de l’être, j’aurai à apprivoiser l’étrangeté et l’inconnu de cette « bête » technique qu’il m’impose dans les séances et qui le tient en éveil des heures durant, le laissant dans une expérience finale désespérante de totale vacuité d’esprit. En effet, séance après séance, il se plaint de perdre des heures de sommeil et de travail à questionner l’ordinateur « sur tout et sur rien ».

12En m’exposant continûment à la plainte de cette vacuité, il parvenait ainsi à me faire ressentir la mienne, à son sujet. Avec des propos vagues répétitifs, sans autre élément pulsionnel que cette sorte d’épistémophilie apparemment sans objet ni sujet dicibles et figurables, je me sentais émotionnellement seule et perdue, comme il se sentait peut-être lui-même dans sa vie. N’était-ce pas sa manière inconsciente de m’y confronter ? Je ne parvenais pas à dissoudre, à escalader, ou bousculer ma propre barrière d’écoute, que ces frustrants inconnus inconnaissables, appelés à l’infini sur l’écran par Léo, érigeaient en lui et en moi.

13L’interrogeant sur ses dites « questions à l’ordinateur », j’apprendrai peu à peu qu’il surfe sur des mots, des textes, des noms ; il s’instruit mais se sent frustré de n’avoir rien appris. D’innombrables séances s’enchaîneront autour de cette plainte lancinante de précieux temps perdu, où l’objet précis de sa recherche n’apparaît jamais dans sa plainte ; comme lui, je reste toujours en attente de quelque chose. Je me sens alors peu aidante dans son collage à l’écran, où il se poste en enquêteur infatigable, privé sans cesse du fruit inconnaissable de son énigmatique recherche.

14À la différence d’autres patients compulsifs à Internet, il n’utilise pas l’écran pour se jeter dans des affabulations et des rencontres de tous ordres et de tous désordres. Il cherche quelque chose, dit-il, mais quoi ? Il ne le sait pas lui-même … Il n’utilise ni les sites divers de rencontres, ni les sites pornographiques car il juge « ces trucs très malsains », et il est furieux quand ils surgissent subitement dans une de ses recherches. Ignorante des multiples fonctions d’Internet j’écoute, en me balbutiant des ballons d’essai pour départager ce qu’il en est pour lui du réel, du virtuel, de l’hallucinatoire, dans sa sexualité. Il en est peu bavard. Il ne raconte alors que très peu de rêves, se plaint de leur pauvreté et rapporte peu de choses sur sa vie de tous les jours. Je lance parfois des pistes direction transfert : qui cherche-t-il à découvrir, à voir en face de lui sur écran ? Mais ramener son discours et sa quête dans le cadre de la cure et du transfert le laisse indifférent ; sa plainte persiste, ainsi que l’addiction.

15Il erre sur son écran ; moi j’erre sur son errance.

16Il m’est revenu une remarque lue dans un séminaire de Bion : qu’on ne saura jamais vraiment ce qu’a vécu le découvreur du pôle Nord, Nansen, pendant son errance dans les déserts de l’Arctique. Sans doute pour exprimer l’humilité inhérente et indispensable au travail du psychanalyste, Bion ajoute aussi que lui-même – en penseur de la pensée – connaît à peine l’effet intérieur d’« [errer] dans les méandres de la psyché humaine[9] ».

17Ma rencontre renouvelée avec ce commentaire est venue soutenir a posteriori mon propre état d’errance, alors plutôt aveuglé de présupposés itinéraires balisables … Car en de telles errances, comment éviter de tendre à se tracer voies et repères aux signaux banalisés et aux feuilles de route connues ? Ne faut-il pas laisser simplement osciller la boussole de nos « pensées rêvantes [10] » et « vagabondes » ?

18J’ai donc peu à peu essayé de pactiser avec ce tiers-machine en l’accueillant comme l’interlocuteur privilégié de la vie de Léo, et non comme un obstacle parasitant la cure. Il ne parlait pas de son père, de sa mère, de ses relations amoureuses, de sa sexualité, mais de son silencieux et décevant « oracle pythien », comme je le lui formulerai un jour. En replongeant ainsi ma propre pensée dans l’histoire mythique, sa plainte dans la cure venait pointer mon incapacité à remplacer l’absence évidente d’un Apollon puisque, dit-on, l’oracle peut parler uniquement en sa présence … Absence d’un père protecteur, me disais-je ? Et je me surprendrai à rêvasser à cet étrange « jour aux multiples questions », le polyphtoos[11] du mythe grec, en l’associant aux « multiples heures en quête de questions » de Léo.

19Comment nos patients viennent-ils à entendre dans la cure que l’écoute de l’analyste s’ouvre en d’autres espaces ? Notre voix (ou notre silence) en porte-t-elle le message ?

20En effet quand, après ces rêveries intérieures, je renouvelai quelques questions déjà pourtant posées bien d’autres fois sur ce qu’il avait demandé la veille à son écran, du genre : « Est-ce exactement comme les autres jours ? », l’inattendu pour moi advint, avec une description enfin plus détaillée.

21Il écrit toujours répétitivement son nom, et il explore alors tout ce qu’Internet écrit autour. Cela n’en finit pas. Parfois des indications changent ; il ne sait pas pourquoi ; cela peut être intéressant. Mais il sait bien d’avance qu’il lui est impossible d’avoir la moindre source réelle sur ses ascendants inconnus. Ils resteront à jamais inconnus. « Mon nom n’est pas mon adn ». Il dit écrire aussi d’autres noms ; « tous ceux qui lui viennent à l’esprit » (amis, auteurs, voisins, rivaux de travail, actuels et anciens, et leurs relations communes) et il lit tout ce qui est écrit à leur sujet, même s’il ne les connaît pas vraiment ; voire pas du tout. Mais il suffit qu’il pense pouvoir reconnaître un nom pour relancer plus loin sa recherche. « Tous ceux qui lui viennent à l’esprit » me fait songer à l’énoncé ouvrant la cure, « tout ce qui vous vient à l’esprit », qu’il met en acte à la lettre sur écran.

22Ce qui me vient alors, c’est qu’à remplir ainsi ses séances de sa plainte de temps perdu sur cet écran peu nourricier (qui ne comble jamais son attente et sa quête), il m’inflige mon handicap à comprendre – et le sien –, à nourrir véritablement sa pensée obnubilée « sans mot dire », par cette question enfouie dans son être : celle de ses origines. Il serait donc seul, perdu dans sa filiation, voire sans repère de filiation ?

23Engluée dans mon rôle de Pythie sans écran, je n’avais donc jusqu’alors pas trouvé le secours de cet Apollon manquant dans sa chaîne de vie, pour faire surgir à la fois un père créateur et protecteur, et une Terre-mère d’origine. Pourtant, ce jour-là, Apollon convoqué lui-même en mes propres rêveries intérieures autour du mythe de la Pythie, se sera enfin soudain présenté en séance, en lui faisant m’énoncer lui-même fort diciblement, l’inconnu potentiel de ces noms inatteignables à l’écran : ceux d’une mère et d’un père, supposés et supposables. Jamais encore dans la cure il n’avait évoqué le fond de la question secrète qui taraudait sa quête : son nom, ses géniteurs, son origine … Nous pourrons, dès lors, embrayer sur les mystères et inconnues qui font « trous noirs » dans son histoire personnelle.

24Un autre véritable tournant se produira ensuite dans sa cure quand je lui formulerai une sorte de « co-narration transformante [12] », en observant que ses quêtes et questions m’évoquaient la détresse d’un naufragé perdu en une mer sans limites qui guette et fouille autour de lui, le bruit, la danse d’une vague, sa couleur, et tous les signes multiples de la vie animale environnante, pour avoir un lien avec la vie, témoignant de la sienne propre.

25Plus tard, en le suivant dans ses surfings, qu’il pratiquait encore mais de façon plus vivante et articulée, et surtout sans « vacance » intérieure, il m’est alors souvent arrivé de songer en l’écoutant à la quête d’inconnu de ces grands voyageurs du passé et des espaces futurs, explorateurs en route vers des contrées encore non atteintes et encore sans nom. Quêtes humaines aux plus lointains de notre originaire … Parcours où, telle une sonde en l’espace de l’univers, l’analyse elle-même vient étendre le champ même de son exploration [13].

26Ainsi vint s’ouvrir une longue route se défrichant dans l’indéchiffrable. En tracera-t-il un jour un lisible sillage, visible ou non sur son écran ? …


Mots-clés éditeurs : addiction, Bauchau, Bion, co-narration transformante, filiation, idées transitoires, Internet, lien d’inconnu, pensées sauvages, polyphtoos, progrès technique, vacance

Date de mise en ligne : 18/03/2014

https://doi.org/10.3917/cohe.216.0088