« Alors il existe vraiment, le serpent de mer auquel nous n'avons jamais cru ! »
- Par Carlo Bonomi
Pages 27 à 35
Citer cet article
- BONOMI, Carlo,
- Bonomi, Carlo.
- Bonomi, C.
https://doi.org/10.3917/cohe.212.0027
Citer cet article
- Bonomi, C.
- Bonomi, Carlo.
- BONOMI, Carlo,
https://doi.org/10.3917/cohe.212.0027
Notes
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[1]
Traduit de l’anglais par Eva Brabant.
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[2]
Lettre de Freud à Martha du 19 juin 1882 (Freud, 1960). Voir Fried (2003, p. 419-422) et l’excellente étude du fantasme de Mélusine dans Rosenberg (1978).
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[3]
Freud a mentionné aussi Alfred Adler pour l’introduction du terme de « protestation masculine » dans l’usage courant.
Quelle langue pour le trauma ?
1Au cours des dernières années de sa vie, Ferenczi a déployé un immense effort dans le but de réorganiser la psychanalyse dans son ensemble. Sa révision large, cohérente et bien articulée était essentiellement fondée sur un facteur unique : celui d’une attitude moins défensive et plus ouverte à l’égard du patient traumatisé.
2Nous avons l’habitude de dire que Ferenczi a redécouvert la théorie du trauma abandonnée par Freud. Mais l’idée n’est pas tout à fait juste, car ce que Freud a abandonné n’est pas clair. Selon Ferenczi, c’est le patient qui a été abandonné, certainement pas le trauma, qui a été déplacé du patient, localisé dans les temps archaïques pour devenir l’objet de fantasmes incessants relatifs à la brutalité des origines. Comme on sait, l’article de Freud intitulé « Fantasmes phylogénétiques » (Freud, 1985) est devenu le berceau des scènes traumatiques considérées ensuite comme une donnée héréditaire, « un héritage phylogénétique » (Freud, 1918, cf. Grubrich-Simitis, 1986). Le contenu de ces scènes était constitué par le coït parental, la séduction sexuelle d’un enfant et la castration, étant donné que l’élément commun était l’agression génitale, « la castration » était implicitement supposée être le langage universel du trauma. Quand Otto Rank a écrit Le traumatisme de la naissance (1924) dans le but de ramener le trauma dans la vie réelle, Freud a reformulé sa théorie en proposant la castration comme l’a priori synthétique du trauma : « quel que soit le danger vécu par le moi, l’inconscient le représente sous forme de castration » (Freud, 1926). Cette théorie simple traverse toute l’œuvre de Freud et possède une structure systémique et globale qui ne permet aucun compromis : soit nous l’acceptons, soit nous la rejetons ; soit nous sommes dans le système, soit nous sommes en dehors.
3Ferenczi était fortement dedans. Tellement « dedans » qu’il a travaillé sur « La fantaisie phylogénétique » pendant près de dix ans, l’a développée en sa théorie de la génitalité, connue sous le titre de Thalassa. Mais après avoir accompli cet immense effort il était « dehors ». Peu à peu Ferenczi a cessé de s’identifier à Freud et il s’est mis à adopter une attitude différente dans l’analyse, moins anxieuse et plus accueillante. Il trouva alors, derrière la protestation masculine de l’enfant rebelle, une demande sous-jacente d’amour et de tendresse (Ferenczi, 1927). Et quand il a modifié sa technique, un univers complètement nouveau lui est apparu, celui de la fragmentation psychotique de la vie psychique (Ferenczi, 1929, 1931). Finalement, Ferenczi a crée un nouveau langage pour le trauma.
4Dans mes travaux précédents (Bonomi 1994, 1996), j’ai tenté de montrer qu’il s’agissait du résultat final d’un processus très long et clairement exprimé, passant par l’incorporation, la perlaboration et la reformulation du trauma, tel qu’il apparaît dans l’autoanalyse de Freud.
La reformulation du trauma de Freud
5La première édition de L’interprétation des rêves était presque entièrement fondée sur les rêves de Freud, et le plus énigmatique et le plus troublant de ces rêves est celui de l’autodissection du bassin. Dans ce rêve sont mis en scène la fragmentation du corps et un clivage du self, interprétés par Freud comme le symbole de son autoanalyse. Selon mon hypothèse, le contexte traumatique de ce rêve a été dans un premier temps incorporé dans les rêves de Ferenczi, puis perlaboré sur le plan émotionnel dans la « Théorie de la génitalité », et finalement reformulé dans le nouveau langage sur le trauma comme « le clivage narcissique du self ». Tentons d’illustrer chacune de ces phases.
L’incorporation
6En novembre 1912 Freud a son deuxième évanouissement en présence de Jung (Jones, 1953). Ferenczi était si accordé à l’inconscient de Freud qu’il l’avait prédit. Peu après, Freud lui fait savoir qu’il a réglé sa crise d’étourdissement par l’autoanalyse (Freud à Ferenczi, 9.12.1912, dans Freud, 1969).
7Le jour de Noël 1912, Ferenczi fit le rêve suivant : un pénis coupé, horriblement mutilé, mais en érection ferme lui était apporté sur un plateau de petit déjeuner. Il rapporta le rêve à Freud dans une très longue lettre qui commençait par une condamnation sévère de l’« analyse mutuelle », et finissait par une demande « d’entrée en analyse » avec le maître. « Chacun doit être capable de supporter une autorité au-dessus de lui », écrit-il, pour reconnaître en Freud « le seul qui puisse se permettre de se passer d’analyste ». « Malgré tous les inconvénients de l’autoanalyse, ajouta-t-il, nous devons attendre de vous la force nécessaire pour venir à bout aussi de vos plus petits symptômes. » (lettre du 26.12.1912, dans Freud, 1969).
8Le rêve était offert comme un signe visible d’assujettissement. Toutefois, plusieurs éléments laissent penser que Ferenczi ne faisait pas vraiment confiance à la capacité de Freud de venir à bout de ses symptômes, qu’il s’est clivé et qu’il a représenté le clivage en utilisant l’indication de l’échec de l’autoanalyse de Freud, à savoir le rêve de l’autodissection du bassin. Autrement dit, le rêve de Ferenczi n’était pas seulement un rêve d’autocastration mais aussi sur l’autocastration et, plus précisément, sur l’autocastration comme une marque du trauma mémorisé dans l’auto-analyse de Freud.
9L’incorporation dangereuse a été mise en scène dans le rêve que fit Ferenczi quand il fut finalement accepté en analyse. Il rêva qu’il enfonçait un pessaire occlusif dans son urètre. Très effrayé, il essayait de l’en extraire par la force. Il envoya l’analyse du rêve à Freud sous forme de manuscrit destiné à la publication, où il adoptait le rôle non pas du patient mais du médecin. Ainsi, comme le fait remarquer Falzeder, l’article devint « un véritable chef-d’œuvre d’ambivalence, de métadiscours et de messages cachés » (Falzeder, 1996, p. 7) sur le bassin disséqué, symbole de l’autoanalyse de Freud : dans les deux rêves « il y a une opération, réalisée par le rêveur sur la partie inférieure de son propre corps, dans les deux cas les associations relient l’opération à l’autoanalyse » (ibid., p. 9).
La perlaboration émotionnelle
10Quel était le destin de l’incorporation occlusive ? Pendant des années, Ferenczi fut obsédé par les blessures physiques des organes génitaux. Il a entrepris des recherches et publié des articles sur ce sujet (Ferenczi, 1917a, 1917b), mais l’étude où l’horrible vision du pénis coupé a été élaborée fut Thalassa, la théorie de la génitalité, renommé en hongrois Katasztrófák (catastrophes). Ferenczi conçut l’idée de ce travail immédiatement après le rêve, mais il fut incapable de le mettre par écrit pendant plusieurs années : à chaque fois qu’il tenta de le coucher par écrit, il s’en trouva empêché par des douleurs dorsales, des troubles psychosomatiques et des crises d’angoisse.
11La théorie fut finalement publiée en 1924. L’idée centrale en est que le pénis en érection est le mémorial d’une grande catastrophe qui se répète encore et encore par la tendance à l’« autotomie », un néologisme grec qui signifie autodissection. Sans entrer dans les détails de cette vaste spéculation, il suffira de noter qu’une fois libéré de sa coquille biologique, Thalassa apparaît comme la transformation poétique de la vision paralysante du pénis coupé en érection, et l’issue cathartique pour l’incorporation occlusive.
La création d’un nouveau langage pour le trauma
12Quelques années après cette réparation, Ferenczi créa un nouveau langage pour le trauma, et le symbole de ce nouveau langage fut « le clivage narcissique du self » (Ferenczi, 1931), qui représente une nouvelle interprétation du rêve clé de Freud. Dans le rêve de l’autodissection du pelvis, Freud est en fait divisé en deux et s’observe de l’extérieur sans aucune émotion ; et ce qu’il voit, c’est la partie inférieure du corps complètement éviscérée (Freud, 2003).
13Cette insensibilité traumatique, il la désigna comme « suppression d’affects », l’interprétant comme une défense névrotique, même si plus tard il en dira que « c’est comme le calme d’un champ jonché de cadavres ; on n’aperçoit plus rien du tumulte de la bataille » (ibid., p. 517). Dans l’article « L’analyse d’enfant avec des adultes », Ferenczi fournit une nouvelle lecture de cette insensibilité traumatique la ramenant au clivage du self en « une partie sensible brutalement détruite » et une « instance autoperceptrice », une autre partie « qui sait tout mais ne sent rien » (Ferenczi, 1931, p. 98-112). Rappelons ici que dans le Journal clinique, Ferenczi a non seulement décrit Freud comme une personnalité narcissique, mais fait également remonter l’origine de sa théorie au désaveu du « moment traumatique de sa propre castration » (Dupont, 1985, note du 4 août 1932).
Dragons et serpents
14Comment Freud a-t-il réagi à la déconstruction du pilier de sa théorie, dans laquelle la castration représente le langage universel du trauma ? Sa première réaction aux « nouveaux points de vue sur la fragmentation traumatique de la vie psychique » fut enthousiaste, même si quelque peu réservée, réserve sur laquelle nous reviendrons (Freud, 1969, Lettre à Ferenczi du 16.09. 1930). Peu après surgit le conflit bien connu entre les deux hommes. Puis, après la mort de Ferenczi, Freud commença à assimiler ses points de vue. Cet effort est souligné dans plusieurs travaux importants, en particulier dans le passage de Moïse et le monothéisme où il parle de séquestration et de fragmentation du moi (Freud, 1939). Dans ce passage, il n’attribue pas le clivage directement au trauma, mais à l’incapacité du moi affaibli à résister au conflit entre instincts et monde extérieur ; cependant il a en partie reconsidéré ce point dans la note inachevée sur le « Clivage du moi dans le processus de défense » (Freud, 1938). En bref : le trauma de la castration est resté le pilier de son système, mais il a tenté d’assimiler et d’intégrer dans ce système le langage de la fragmentation. Auparavant, Freud avait agi de même avec les nouveaux points de vue d’Adler, de Jung et de Rank ; cependant, cette fois, le système risquait de s’effondrer et la crise l’a contraint à réfléchir sur l’échec de son autoanalyse. Il l’a fait dans son style discret habituel – celui d’un « grand révélateur de soi, mais aussi… un soigneux dissimulateur » (Freud, 1930) – mais il l’a fait.
15Dans l’article sur la « néocatharsis » Ferenczi a reformulé le but de l’analyse en proposant qu’« une analyse ne saurait être considérée comme achevée […] si on n’a pas réussi à atteindre le matériel mnésique traumatique » (Ferenczi, 1930, p. 93), le « matériel traumatique » ne devant pas être recherché dans les réactions névrotiques et dans les solutions adaptatives du moi, mais dans des réactions plus primitives comme le refus psychotique de la réalité, le clivage et la fragmentation. Et c’est exactement le matériel que Freud, après la mort de Ferenczi, a choisi d’aborder dans son essai « Un trouble de mémoire sur l’Acropole. » Il l’a fait dans un style narratif élégamment parsemé de métaphores, mais les phénomènes qu’il a présentés étaient loin d’être inoffensifs. En fin de compte, ils concernaient le problème de la validité de son autoanalyse. On sait bien que le point central de celle-ci était son « aspiration névrotique d’aller à Rome ». Rome était tout d’abord le symbole de la nounou catholique, fantasmée par Freud comme à la fois séductrice et castratrice. C’est en analysant ses inhibitions par rapport à « Rome » qu’il a fait ses grandes conquêtes intellectuelles. Finalement, en 1901, la phobie fut surmontée : il entra à Rome et, se rendant compte du caractère absurde de sa névrose, il écrivit à sa femme : « Alors c’est de cela que j’avais peur depuis des années ! » Mais Rome n’était pas tout : il y avait aussi Athènes. Freud visita Athènes trois ans plus tard, en 1904. La montée au Parthénon représenta le couronnement réussi de son autoanalyse ; toutefois le plaisir fut gâché par le sentiment cauchemardesque que ce qu’il voyait n’était pas réel. Ces sentiments d’irréalité, explique-t-il, « surviennent très souvent dans certaines maladies mentales, mais ils ne sont pas inconnus chez les personnes normales, tout comme des hallucinations surviennent occasionnellement chez les bien-portants » (Freud, 2004). En fait, cette hallucination s’est avérée si troublante que Freud n’est jamais retourné dans la capitale grecque. « L’incident », comme il le nommait, l’a « perturbé » pour le reste de sa vie (Freud, 2004). L’expression allemande est heimgesucht qui, selon Niederland (1969), évoque un affect bien plus douloureux, comme « tourmenté ou torturé », alors que, selon Bettelheim (1982), l’expression a une connotation religieuse, Heimsuchung étant le terme viennois pour la Visitation de la Vierge Marie.
16Cette connotation religieuse de l’incident troublant est reflétée par le titre initialement choisi par Freud : « Incrédulité sur l’Acropole » (Freud, 2004, p. 221-230.) Un troisième sens, plus large, suggéré par André Haynal, est « rechercher » ou rentrer à la « maison » (Heim). Cette lecture a l’avantage d’insister sur le lien entre l’essai sur l’Acropole et la méditation finale de Freud sur Moïse qui, selon Rice (1990), est la meilleure façon pour représenter « le long voyage de Freud vers la maison ». Si nous considérons que l’élément central du « roman familial » de Freud est la substitution de sa mère juive par la bonne catholique romaine, nous pouvons aisément reconnaître dans la méditation de « la Visitation de la Vierge Marie » vécue sur l’Acropole un tribut destiné à cette dernière.
17L’incrédulité se traduisit par une comparaison provocante : c’est comme si, note Freud, en se tenant sur l’Acropole, il était forcé de croire en quelque chose dont la réalité lui semblait douteuse, tout comme si, en se promenant au bord du Loch Ness, la vision soudaine du fameux Monstre, obligeait quelqu’un à admettre : « Alors il existe vraiment – le serpent de mer auquel nous n’avons jamais cru ! » (Freud, 2004).
18La réflexion de Freud est très claire et dense de métaphores, mais je me concentrerai ici sur l’insertion délocalisante du dragon écossais au milieu de la Grèce antique. Immédiatement après la méditation sur Acropole, le « dragon » allait refaire surface dans « Analyse avec fin, analyse sans fin », au point précis où Freud met en garde contre la conviction de Ferenczi que les souvenirs traumatiques sont accessibles. Discutant de la persistance des fixations libidinales et des croyances superstitieuses, il écrit : « Parfois nous sommes enclins à douter que les dragons des temps archaïques soient vraiment éteints » (Freud, 1937). Notez la formulation : il ne parle pas de dinosaures éteints ou de dragons inexistants, mais de « dragons éteints », effaçant la distinction entre le monde réel des dinosaures, dont témoigne la présence des fossiles, et le monde imaginaire des dragons. C’est une manière dramatique d’affirmer à Ferenczi que le jeu entre réalité et fantasme, entre trauma et défenses, ne peut être désenchevêtré, ainsi qu’une réponse précise à Ferenczi.
19Les éléments qui contribuent à l’enchevêtrement sont multiples, je n’en retiendrai ici qu’un seul.
20Dans l’article de Freud, l’image du dragon est employée comme métaphore pour le pénis de la femme. Étant donné que, pour devenir charmantes, les enfants du sexe féminin doivent se défaire de leur sexualité masculine, dans l’article « La disposition à la névrose obsessionnelle » (1913), Freud en vient à la conclusion que lorsque, plus tard dans la vie, les femmes deviennent de « vieux dragons », elles régressent à l’illusion qu’elles possèdent un pénis. Notons que c’est le sujet même de « Analyse avec fin, analyse sans fin », à savoir la difficulté ou plutôt l’impossibilité de convaincre une patiente de renoncer au désir d’avoir un pénis. L’image du dragon illustre aussi parfaitement l’histoire de la fixation libidinale de Freud lui-même : jeune homme, il appelait sa future femme Martha « Mélusine », femme au-dessus du nombril et serpent en dessous [2] ; jeune garçon, il appelait son premier objet d’amour « Ichtyosaure » (poisson-lézard) ; enfant, le début de sa vie sexuelle a été marqué par le prototype de tous objets d’amour dépréciés et de « vieux dragons préhistoriques » : la nounou séductrice et castratrice.
21Nous arrivons ainsi à une première conclusion : si le dragon devient une métaphore pour l’impossibilité de dénouer l’enchevêtrement entre trauma et fantasme, c’est parce que l’illusion que les patientes ont un pénis résonne avec l’angoisse de castration de Freud lui-même. De manière significative, dans « Analyse avec fin, analyse sans fin », le nom de Ferenczi est mentionné encore une fois, lorsque Freud exige « que dans toute analyse réussie ces deux complexes (envie de pénis et angoisse de castration) soient maîtrisés ». Dans ce contexte, Freud entreprend également de souligner que « Ferenczi en demandait vraiment beaucoup » (Freud, 1937). L’échange imaginaire avec Ferenczi que Freud poursuit dans « Analyse avec fin, analyse sans fin » s’achève apparemment sur ce point. « Nous avons souvent l’impression, écrit Freud, qu’avec l’envie de pénis et la protestation virile nous avons pénétré toutes les couches psychologiques et nous avons atteint le fond, de sorte que nos activités sont terminées. »
22Cependant, malgré cette déclaration, la réflexion de Freud nous permet d’approfondir la question.
Le grand seigneur pénis
23S’interrogeant sur « l’arrière-plan du “trouble” de Freud sur l’Acropole », Max Schur a estimé que l’élément ayant précipité l’expérience de déréalisation était la lettre de Fliess au sujet de sa priorité quant à la découverte de la bisexualité persistante, et la tendance de Freud d’oublier cela, lettre reçue « une semaine seulement avant que Freud ne parte en voyage » (Schur, 1969, p. 130). Curieusement, cependant, Schur n’a pas relevé que dans la même lettre, Fliess a rappelé à Freud le cas « d’une femme qui avait des rêves de serpents géants » : « Nous en avons parlé pour la première fois à Nuremberg […] et tu m’as relaté le cas de la femme qui rêvait de serpents géants [riesigen Schlangen]. À l’époque tu étais très frappé par l’idée que les courants souterrains chez une femme puissent provenir de la part masculine de sa psyché. Pour cette raison j’étais encore plus intrigué par ta résistance à Breslau d’accepter la bisexualité dans la psyché » (Masson, 1985, lettre 27).
24Serait-ce – je veux dire : « le serpent géant » – « le serpent de mer auquel nous n’avons jamais cru » ? Qui était la dame-dragon phallique ? Pourquoi l’angoisse de castration de Freud était-elle aussi enchevêtrée avec les hallucinations génitales de cette patiente ? En quoi exactement Freud « ne croit jamais » ? Et quel était le rapport de cette histoire de cas avec le débat interne de Freud avec Ferenczi sur la possibilité d’accéder aux souvenirs traumatiques ? La réponse se trouve une fois de plus dans « Analyse avec fin, analyse sans fin » où, à part Ferenczi et la critique de la théorie du traumatisme de la naissance de Rank présentée dans le premier chapitre, Freud ne se référait qu’à deux autres personnes importantes [3]. L’une d’elles est Wilhelm Fliess, mentionné précisément pour avoir attiré son attention sur le fait que les courants souterrains chez une femme peuvent provenir de la partie masculine de sa psyché (Freud, 1937). L’autre est Emma Eckstein dont le cas est mentionné sous forme anonyme (Masson, 1984). Elle était en analyse au cours des années cruciales de la création de la psychanalyse, elle a subi une opération nasale par Fliess, opération dont elle a failli mourir.
25Max Schur, qui a été le premier à divulguer l’incident de l’opération ratée (1966), a avancé l’hypothèse d’une connexion avec le rêve de l’injection faite à Irma qui a précipité l’auto-analyse de Freud. Le fait que « Analyse avec fin, analyse sans fin » ait été fondé sur le cas d’Emma Eckstein et sur les théories de Fliess – comme si rien, à part des défis posés par Ferenczi, n’était advenu en quarante ans – devrait nous suggérer de reconsidérer attentivement l’hypothèse. Dans une lettre à Fliess écrite le 24 janvier 1897, peu avant leur rencontre à Nuremberg (Masson, 1985), Freud rend compte d’un cas centré sur une « scène de circoncision d’une jeune fille », identifiée de manière convaicante par Schur comme étant Emma Eckstein (Schur). Cette lettre est le seul endroit, dans toute l’œuvre de Freud, où il se réfère au phallus comme « le grand Seigneur pénis », comme s’il associait les rêves du serpent sacré de sa patiente à sa mutilation génitale.
26Je ne peux formuler ici que quelques suppositions fragiles : Freud se demandait-il si l’hallucination de pénis d’Emma Eckstein contenait le souhait de surmonter son trauma et l’espoir d’un organe génital restauré ? Serait-ce la visitation sacrée qui l’a hanté sur l’Acropole ? Pourquoi a-t-il renoncé à la perception (insight) profonde que les rêves de serpents géants avaient une origine traumatique ? Pourquoi ne croyait-il pas à ce qu’il voyait ? Pourquoi avoir accepté une fois de plus l’idée de Fliess selon laquelle ces rêves étaient tout simplement l’expression d’une prédisposition bisexuelle innée ? ou plutôt : pourquoi s’est-il clivé – une partie de lui s’identifiant à Fliess et l’autre à Emma Eckstein, une partie s’identifiant à l’auteur du crime et l’autre à la victime ?
27Selon l’enseignement de Ferenczi, pour pouvoir croire à ce que nous voyons, nous devons le partager avec quelqu’un. Mais la seule personne avec qui Freud pouvait, à l’époque, partager le savoir en germe sur le serpent sacré était Fliess. Mais Fliess était aussi la personne responsable de la répétition du trauma de E. Eckstein. Autrement dit, il était impossible de partager avec lui ses idées fragiles et embryonnaires. En fait, Freud n’a jamais révélé à Fliess que la patiente qui a rêvé de « serpents géants » était Emma Eckstein. Toutefois, en dissimulant ce secret à son ami et « superviseur », son identification à la patiente castrée était sous séquestre, devenant ainsi inaccessible à l’autoanalyse. Comme le met en scène le rêve paradigmatique de l’autodissection du bassin, Freud s’est clivé en une « partie souffrante brutalement détruite » identifiée à Emma Eckstein, et une partie auto-observatrice.
28Plus tard, le mouvement psychanalytique devint un lieu où il était possible de partager les visions choquantes de la réalité psychique, mais les transferts non résolus à Fliess et à Emma Eckstein ont subsisté comme des cicatrices durables empêchant Freud de plus jamais se confier. Au sein du cercle interne des élèves, Ferenczi était probablement son collègue le plus intime et le seul à qui Freud faisait vraiment confiance. Certes, pas assez pour que Freud se confie à lui, mais après sa mort, lui et ses idées ont accompagné Freud dans une réflexion large, claire et consistante sur les origines de la psychanalyse, qui parcourt nombre de ses travaux. Ceux-ci deviennent encore plus éclairants s’ils sont lus dans la perspective que j’ai tenté d’esquisser ici.
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Mots-clés éditeurs : autoanalyse, Ferenczi, le malaise de Freud, trauma
Date de mise en ligne : 29/05/2013
https://doi.org/10.3917/cohe.212.0027