Sabina Spielrein et la transmission de la psychanalyse
- Par Yves Lugrin
Pages 93 à 104
Citer cet article
- LUGRIN, Yves,
- Lugrin, Yves.
- Lugrin, Y.
https://doi.org/10.3917/cohe.197.0093
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- LUGRIN, Yves,
https://doi.org/10.3917/cohe.197.0093
Notes
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[1]
Intervention du 4 février 2009 dans le cycle des Conférences du ive Groupe. Discutant, Pierre Sabourin. À paraître dans un prochain numéro des Lettres de la spf, Revue de la Société de psychanalyse freudienne.
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[2]
Sans oublier ce qui différencie moment fécond de type psychotique et foudre passionnelle.
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[3]
Le point d’exclamation entre parenthèses et ceux qui suivent sont les nôtres.
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[4]
Freud lui proposera, plus tard, une telle reprise d’analyse…, que Sabina aura la sagesse de décliner.
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[5]
La levée de l’amnésie dans l’analyse et sur le divan n’est pas celle qui opère ici dans un temps second quand le journal revisite justement le parcours précédent et ses avatars.
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[6]
Cela modifierait la datation des divers temps du parcours de S. Spielrein sans invalider pour autant nos hypothèses de lecture.
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[7]
F. Perrier, op. cit., p. 144.
Un édifiant trajet
1Dans une récente intervention [1] nous risquions une double hypothèse iconoclaste : « Avec Ferenczi…, Freud n’a pas réussi là où le paranoïaque échoue », contrairement à ce qu’il affirme dans l’immédiat après-coup de l’incident de Palerme en septembre 1910. Par contre, exactement à la même date, une analysante de Jung, Sabina Spielrein, était bel et bien, elle, en train de réussir là où l’érotomane [2] échoue. À cette date selon nous, cette femme parvient enfin à sortir de l’impasse où elle et son analyste s’étaient trouvés enlisés lors de la crise transférentielle majeure qui, au printemps 1909, venait compromettre la conclusion du parcours analytique antérieur. Parcours édifiant d’ailleurs : toute jeune patiente du Dr Jung au Burghölzli où elle est hospitalisée en 1904-1905, Sabina Spielrein est son analysante dès 1906, date où sur ses conseils elle s’inscrit en médecine. En août 1911, sa thèse de psychiatrie est publiée dans le Jahrbuch, à côté des travaux de Freud, Jung, et Rank dont elle se retrouve très vite collègue puisqu’au titre de son propre désir, elle devient psychanalyste, freudienne qui plus est. Admise à la Société psychanalytique de Vienne à la séance du 11 octobre 1911, elle se marie peu après et met au monde une petite fille.
2Même si en ces temps des pionniers l’analyse n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui, même si nous savons peu de l’analyse qui fut la sienne ni du style d’analyste qu’elle devint, même si elle n’a pas laissé une œuvre marquante, il reste qu’elle est une des premières des analystes « formés » par voie « classique », par l’analyse personnelle, sa conclusion et ses suites, ce qui n’était le cas ni de Freud ni de Jung. Comment penser, déployé sur six ans, cet exemplaire passage d’une position de supposée « psychose hystérique » à celle d’analyste reconnue ? Et surtout comment penser, dans cette traversée concluante, la fonction de cette tourmente qui voit le passionnel amour de transfert « friser le pathologique » d’une érotomanie et mener à une brutale rupture entre l’analysante et son analyste ? Selon nous S. Spielrein devient analyste justement dans et par les truchements de son cru que, dans la solitude et hors divan, elle bricole pour traiter cette violente crise qui menaçait de rendre impossible toute fin viable de cure. Cette hypothèse, nous pouvons la poser aujourd’hui à la faveur d’un improbable après-coup favorable, la découverte il y a une trentaine d’années de documents sur lesquels, après d’autres, nous allons prendre appui pour construire ce qui restera une fiction, soit l’ouvrage de M. Guibal et J. Nobécourt Sabina Spielrein entre Freud et Jung.
3Ce livre de 1981 est la présentation critique d’écrits découverts en 1977 par Aldo Carotenuto et Carlo Trombetta à Genève, soit des lettres échangées entre S. Spielrein, Freud, Jung, et un journal. Ces documents éclatés permettent de lire autrement l’affaire qui les agite tous trois au premier semestre 1909, autrement que ce qui s’en donne à deviner dans la correspondance des deux hommes. Cette autre page de l’histoire de la transmission de la psychanalyse manque, et dans la biographie de Freud par Jones, et dans l’autobiographie tardive de Jung. À nos yeux, le plus précieux des documents exhumés tient au récit palpitant du traitement de l’épisode critique par S. Spielrein, narration qui fait entendre moins sa propre version de l’affaire que l’émergence d’une voix où résonne un désir résolu. Y est patent que dans cette analyse probablement peu « cadrée », l’analyste tout autant que l’analysante analyste potentielle se sont laissé emporter dans un « amour » manifestement partagé et que, sauf pudibonderie défensive, nous ne pouvons dire fautif, même si Jung in fine manque gravement à sa fonction d’analyste dans sa gestion de la crise. Très tôt, Freud informé du mouvement de cette cure avait parlé de « guérison par l’amour » sans savoir encore que l’amour de transfert peut se retourner en maladie d’amour quand cette hainamoration en vient à toucher à un impossible avec lequel il faut compter pour qu’il y ait issue, avec lequel l’analyste devrait savoir faire. Y est évident encore que S. Spielrein soutient cette épreuve psychique de séparation d’avec son analyste, d’abord seule, contre Jung et Freud, puis tout autant avec eux, cela dans une dynamique qu’orchestre un inattendu rapport pluriel à l’écriture. Y est clair encore que si ces documents avaient tous pour adresse Freud et Jung, et pourquoi pas leur couple imaginaire, rien ne prouve qu’ils aient tous été effectivement envoyés aux intéressés, c’est évident pour le journal. S. Spielrein cherchait-elle une adresse hors transfert dans ce recours aux lettres à Freud quand son analyste ne peut plus l’entendre, et dans son passage à la rédaction d’un journal (clinique) quand Freud à son tour ne peut la suivre ? C’est, semble-t-il, dans ce mouvement de distanciation qu’elle s’impose et auquel elle plie Freud et Jung, que s’ouvre un troisième registre d’écrits ; elle rédige sa thèse puis un article à l’adresse des collectifs qui l’accueillent, l’Université et la communauté analytique. À la lecture du témoignage sur ce travail de fin d’analyse qu’elle tente dans les documents évoqués, nous pouvons supposer que hors divan S. Spielrein a bricolé une procédure inédite par où elle s’autorise « d’elle-même » et de « quelques autres ». Mais parce qu’elle opère hors appareillage institutionnel et hors adresse de vive voix à des passeurs ou à un jury d’association par exemple, nous ne ferons pas de cette procédure bricolée un tenant-lieu de Passe, même si elle en suppose l’intuition secrète. Pour autant, avec ces écrits confiés à son journal, S. Spielrein s’imposait de mettre en mots comment la psychanalyse lui avait été transmise. Dans ce même mouvement, elle amenait sa propre pierre à l’histoire de cette transmission, cela à une époque où cette question n’était pas encore la question brûlante qu’elle est et reste aujourd’hui.
4Il nous reste maintenant à déployer cette hypothèse du franchissement plusieurs fois répété d’un seuil qui l’ouvre à son devenir analyste, cela en « construisant » une série des parcours d’une même boucle qui, selon nous, s’initient en juin 1909 et aboutissent en septembre 1910.
Freud interpellé et interloqué
5Le 30 mai 1909 la jeune femme demande à Freud « une petite entrevue » pour « une affaire de la plus haute importance ». Sous couvert de dénégation le ton est à la quérulence : « Vous avez peut-être pensé que j’étais une audacieuse en quête de renommée et qui voulait vous présenter un méchant travail (! [3]) promis à une célébrité universelle… Non, ce n’est pas ce qui m’amène auprès de vous. » Et d’ajouter encore : « Vous aussi (!) m’avez mis dans l’embarras. » Freud a dû être interloqué. Pourtant, nul délire dans cette sévère accusation ; S. Spielrein, en effet, ne pouvait pas ne pas savoir que, depuis des années, Freud et Jung évoquaient son cas et encore moins que, depuis début mars, ils échangeaient quant à l’affaire transférentielle récente et cela pas de la plus élégante des manières. Jung : « une patiente, que j’ai tirée autrefois d’une très grave névrose avec un immense dévouement, et qui a déçu mon amitié et ma confiance de la manière la plus blessante que l’on puisse imaginer. Elle m’a fait un vilain scandale, uniquement parce que j’ai refusé le plaisir de concevoir un enfant avec elle. Je suis resté avec elle dans les limites d’un gentleman, mais je ne me sens malgré tout pas très propre aux yeux de ma conscience un peu trop sensible ». Sans entendre ce « malgré tout », Freud lui répond aussitôt qu’il était déjà prévenu de l’affaire, doublement prévenu même puisqu’il détaxe d’emblée son ami de sa part de responsabilité et charge la patiente dont il ignore encore l’identité : « Une nouvelle de cette patiente qui vous a appris la gratitude névrotique de la femme dédaignée est parvenue jusqu’à moi. […] mais nous étions d’accord pour supposer que la chose […] ne pouvait pas s’expliquer sans un recours à la névrose de la part de la crâneuse. » Et d’évoquer les risques du métier : « Être calomniés et roussis au feu de l’amour avec lequel nous opérons, ce sont les risques de notre métier. » Avant même de tendre l’oreille à ce qui agite Jung quant à son implication dans cette affaire, Freud a posé son diagnostic : une crâneuse et ingrate femme humiliée. Avec cet implicite ternaire des phases illusion amoureuse/déception humiliante/violence vengeresse, Freud anticipe sur la description de l’érotomanie que de Clérambault proposera plus tard avec le ternaire espoir-dépit-haine. Ce n’est donc pas sans raison que, certes sensitive mais non dupe, S. Spielrein cherche d’emblée à corriger l’image première que Freud a d’elle et de sa démarche. Habilement prudent ce dernier n’accède pas à la demande d’entrevue ainsi libellée et y va d’un mensonge diplomatique : « Je ne peux deviner de quelle affaire il est question » et, probablement pour gagner du temps y va aussi d’un conseil qui va s’avérer avisé : « Je vous prie donc de commencer par m’expliquer par écrit ce dont il s’agit. » S. Spielrein se saisit de cette proposition, Freud lui répondant aussitôt, d’abord pour se féliciter de lui « avoir demandé une première explication par écrit ». Il signe et persiste dans son a priori et soutient Jung qu’il a entre-temps invité à « maîtriser le contre-transfert » : « Le Dr Jung est mon ami et mon collaborateur (!) ; je crois le connaître par ailleurs et je suis en droit de supposer qu’il serait incapable d’agir à la légère ou de façon inélégante. » Il dit aussi sa répugnance à l’idée de s’ériger en juge et ne répond donc pas à ce qu’il suppose être une demande de « service juridique ». Après la fermeté vient l’ouverture quand il met l’accent sur l’essentiel : « Il a existé entre vous deux un lien étroit d’amitié et cette amitié n’est plus. » « De quelle manière cette amitié a pris fin et qui en est responsable, je n’en sais rien et n’aimerais pas avoir à en juger (!). » Cette fin de non-recevoir renouvelée, Freud ajoute encore à sa lettre un étonnant conseil : « Mais si je puis me permettre, sur la base de ce que j’ai supposé plus haut (la fin de l’amitié), de vous adresser un mot, j’aimerais vous inciter à un examen personnel afin que vous sachiez si les sentiments qui ont survécu à cette relation ne mériteraient pas par exemple d’être refoulés et relégués, dans votre propre psyché s’entend. » Cette claire invitation au refoulement serait aliénante si elle n’était suivie d’une nuance dont S. Spielrein saisit le précieux quand est précisé que cet « examen personnel » devrait s’effectuer « sans intervention extérieure, sans faire appel à une tierce personne ». Pris au pied de la lettre, le triple refus de l’entrevue, du service juridique escompté et du dialogue espéré, peut non sans raison paraître sévère manœuvre défensive de la part de Freud ; mais calculé ou pas, il est plus que cela. En refusant un face-à-face qui eût favorisé la plainte et redoublé l’impasse compte tenu de sa propre place, Freud évite à S. Spielrein le risque d’une « seconde tranche [4] », d’une analyse de complément qui eût reporté inutilement la question de la conclusion de cette analyse. En invitant encore son interpellatrice à procéder à un examen par-devers elle, par voie « endopsychique », Freud, sans le savoir probablement, l’invitait de fait à un singulier supplément d’analyse à opérer par « elle-même », hors divan donc et qui fasse non pas analyse continuée, mais coupure et séparation. Plus, le conseil de s’en tenir avec lui à l’écrit et à renoncer à la médiation d’une seconde personne (instance imaginaire) aura permis à S. Spielrein de trouver, en elle, accès à la Dritte Person, à cette instance symbolique entrevue dès Le mot d’esprit dans ses rapports avec l’inconscient. En refusant d’être directement en première ligne, en se contentant d’être le lieu d’adresse potentiel d’un témoignage inédit sur une expérience inouïe, Freud laissait à S. Spielrein seule la construction à venir d’un savoir sur le soubassement transférentiel de son parcours analytique. Pour baliser cette expérience de l’extrême du transfert qui la déborde et l’égare, S. Spielrein allait sillonner et cartographier la part sauvage de cet amour de transfert dont Freud, en 1915, proposera une approche théorique.
Juin 1909 : la graphorrée à l’œuvre ?
6Les lettres qui en juin suivent l’intervention de Freud prennent vite le tour d’une lettre fleuve écrite les 11, 12, 13, 14 puis après une courte pause le 20. Encore enflammée, S. Spielrein y trouve l’occasion de préciser un certain nombre de points, et ce faisant, de mettre de l’ordre dans une pensée enténébrée par la passion révoltée. Opiniâtre, elle poursuit sa tentative d’éclairer Freud dont elle devine les préjugés : « Vous pensez que je m’adresse à vous afin que vous rétablissiez la paix entre moi et le Dr Jung ? Mais nous n’avons connu aucune guerre ! Mon plus cher désir est de me séparer de lui à l’amiable. » Elle insiste, peut-être à sa propre adresse : « Je voudrais me séparer complètement du Dr Jung et suivre mon propre chemin. » Incroyablement lucide, l’analysante repère alors l’impossible sur lequel elle bute, soit un enjeu tragique de vie ou de mort qui semble devoir faire retour dans le réel. Dans l’ornière où l’ont plongée la démission et la trahison de son analyste, elle n’entrevoit qu’une seule alternative pour permettre le passage libérateur de l’amour passionnel à « l’amabilité », telle celle qui (idéalement) pourrait demeurer entre ceux qui n’oublient pas l’expérience une fois partagée, celle des retrouvailles de l’aimable en eux. Alternative tragique : « Mais je ne pourrai le faire que lorsque je serai assez libre pour pouvoir l’aimer (sur cet autre mode), lorsque je lui aurai pardonné ou lorsque je l’aurai tué. » Cette impasse tragique – le pardon ou le meurtre – fait retour dans le réel quand S. Spielrein en fait l’expérience cruelle dans une scène traumatique où elle gifle Jung et se retrouve même « avec un couteau dans la main gauche » et les bras en sang. Effondrée elle croit l’avoir tué. C’est dans cet hallucinant état de perdition qu’elle a fait appel à Freud dont elle sait la place pour Jung : « À ce moment-là, le professeur Freud m’apparut comme un rédempteur. » « C’est ainsi que j’ai eu recours à la seule planche de salut pour moi : parler avec l’homme qui l’aime profondément et le respecte… » Dans la solitude S. Spielrein écrit encore et encore, trouvant peu à peu les mots qui introduisent les nuances qui manquaient à Freud, comme à elle, pour une plus juste appréhension de la situation : « Bien loin de moi, monsieur le professeur, de vouloir accuser le Dr Jung ! Au contraire : je serais heureuse que quelqu’un me montre qu’il est digne d’amour et que ce n’est pas un coquin. » Non sans pertinence, elle dégage et souligne la fonction de ce non-oubli de l’amabilité qui fut et qui doit demeurer, précisément pour que puisse chuter ce point où l’amour frise le pathologique. Poussant cet effort d’élaboration elle fait valoir en quoi elle se distingue de l’érotomane potentielle que Jung et Freud voient en elle, et dans le droit fil nomme l’injuste crime impardonnable de son analyste, sa faute la plus haïssable :
« Qu’il aime désormais qui il veut […] Mais il n’a pas le droit de nier qu’il a existé pendant des années une profonde parenté d’âme entre nous, il ne saurait nier qu’il s’exclamait constamment : quelle intelligence ! […] il ne peut nier qu’il me considérait moi et son amour comme quelque chose de sacré ; il ne peut nier qu’il m’a plusieurs fois assuré que personne ne le comprenait aussi bien que moi… »
8Elle ne cessera d’ailleurs de marteler l’amplitude des multiples confidences de Jung sur la profondeur des émois amoureux qu’elle éveillait en lui et qui donne à son déni un tour peu honorable. Avec l’énergie du désespoir elle cherche à bien dire les choses et à faire entendre que sa haine potentielle n’est pas réductible à celle qui suit les phases d’espoir et de dépit chez l’érotomane avérée. L’amour dont elle refuse le déni chez Jung ne relève pas du postulat qui poserait l’autre à l’origine de la déclaration d’amour. Pour elle au contraire, l’indignité suprême de Jung réside dans son affirmation tonitruante de l’irréel de cet amour expérimenté au vif du transfert, affirmation mortifère quand elle se double ici de cette négation de la dimension d’amour véritable de ce qui, bouleversant, s’est éprouvé entre eux comme inouïe « compréhension mutuelle ». Aux yeux de l’analysante, l’indignité vire chez Jung à la lâcheté : « Maintenant, son angoisse lui a fait tout oublier ; il vient chez Freud chercher salut et pardon », collusion qu’elle pointe et dénonce.
9Avec un rare courage et une détermination sans faille, parce que c’est pour elle le seul rempart face à la menace d’effondrement, S. Spielrein mène la lutte sur deux fronts, et contre Jung le « malfaiteur », et contre cette prévention de Freud à son endroit. Après une courte pause silence, dans sa lettre de neuf pages datée du 20 juin, elle le lui signifie vertement : « J’ai parlé au malfaiteur en personne de 4 h 30 à 6 heures […] Il me fit la promesse de tout vous écrire honnêtement. » S. Spielrein réussit donc un tour de force époustouflant : elle suscite chez Jung puis chez Freud un heureux mouvement d’analyse autocritique et leur impose un changement de discours, une sortie de la connivence complice. Dans sa lettre à Freud du 21, Jung fait amende honorable et confesse à Freud son propre « délire » quant à telle rumeur dont il la tenait à tort pour fautive et reconnaît sa part dans les égarements de son analysante : « Sans être désemparé de remords, je regrette tout de même les péchés que j’ai commis, car je suis dans une très grande mesure coupable des ambitieux espoirs de mon ancienne patiente. » Il reconnaît son manquement radical aux exigences de sa fonction, moins ses évidentes séductrices imprudences ou ambiguïtés au cours de la cure que son passage à l’acte quand, à l’acmé de la tourmente transférentielle est questionné son désir d’analyste : « Quand de cette façon la situation eut évolué jusqu’au point où, si la relation devait persévérer, seuls les actes sexuels pouvaient encore dénouer correctement le tableau, alors je me suis défendu d’une façon moralement injustifiable. Pris dans mon délire (!) d’être quasiment victime des persécutions sexuelles de ma patiente, j’ai écrit à la mère (!) de celle-ci que je n’étais pas là pour satisfaire la sexualité de sa fille, mais que j’étais seulement médecin, raison pour laquelle il fallait qu’elle me débarrasse de sa fille. Si l’on pense que peu auparavant la patiente était encore mon amie, qu’elle jouissait largement de ma confiance, ma façon d’agir était une muflerie dictée par la peur… » Cette peur se double de celle qui joue de Jung à Freud, et obscurcit un échange dont S. Spielrein était menacée de faire les frais.
Jung et Freud exposés à leur impasse
10Le 7 mars Jung lance son sos à Freud, sans préciser que la supposée coupable est une vieille connaissance. Il faut la lettre du 4 juin pour que soit précisée l’étrange place d’objet d’échange que la jeune femme a été entre eux : « La S. est la personne même dont je vous ai parlé. Elle a paru (!) en abrégé dans ma conférence d’Amsterdam d’ancienne mémoire. » Celle que Freud suppose être une quelconque crâneuse est donc cette jeune femme qui fin 1906 permettait à Jung de se présenter d’emblée à Freud en freudien convaincu : « Il me faut abréagir auprès de vous (!) […] une expérience que j’ai vécue tout récemment. Je traite actuellement une hystérie selon votre méthode. Cas grave, une étudiante russe, malade depuis six ans. » Trois ans plus tard, il lui faut deux mois pour oser le reconnaître : « Elle a été pour ainsi dire mon cas psychanalytique d’apprentissage (!), aussi (!) lui ai-je gardé une reconnaissance et une affection particulières. » Début juin, Jung, avec lucidité, fait l’hypothèse que cette place particulière de S. Spielrein dans leurs liens a été pour beaucoup dans son surinvestissement du cas et donc dans l’impossibilité d’une bonne séparation entre eux. Surprise, quand Jung parle on ne peut plus clair, Freud n’entend pas. À la fin du mois il continue de s’étonner du style de sa correspondante : « (J’ai) reçu aujourd’hui sa réponse, étrangement malhabile – elle n’est sans doute pas allemande ? – ou trop inhibée, difficile à lire et difficile à comprendre. » Le 10 juillet, Jung confirme l’intuition de Freud : « Mlle S. est russe, cela explique sa gaucherie. » La gaucherie est aussi celle de Jung et de Freud empêtrés dans des liens transférentiels croisés, qui en retour gauchissent la résolution de l’impasse dont S. Spielrein cherche à sortir.
11Or, c’est son mérite, S. Spielrein remet les choses à l’endroit, et réussit à rappeler peu à peu son analyste à plus d’authenticité dans les liens de collégialité où elle entend prendre place. Dans cette dynamique de réveil elle n’oublie pas Freud qu’elle rudoie comme peu de collègues hommes l’oseraient : « Or cela signifie que vous devriez m’accorder audience sans la moindre résistance. Mais l’on préférerait s’éviter un moment désagréable, n’est-ce pas ? Même le grand “Freud” ne peut toujours dominer ses faiblesses. » Freud à son tour, après Jung, fait amende honorable. Dans la lettre qu’il lui envoie le 24 du mois, il reconnaît son erreur : « Je constate que j’avais correctement deviné une partie du problème et que j’en avais reconstruit de manière erronée et à votre désavantage d’autres aspects. Ce pourquoi je vous prie de bien vouloir m’excuser. […] la faute incombe ici à l’homme et non à vous, comme mon jeune ami le reconnaît lui-même. » Il va plus loin et reconnaît le mérite de sa courageuse démarche : « Acceptez l’expression de toute ma sympathie pour la manière élégante dont vous avez résolu le conflit. » Freud à son tour tranquillisé mesure-t-il la performance que vient de réussir cette jeune femme à la langue déliée, faire céder la connivence des deux géants qu’étaient Freud et Jung ? À une date où l’absence d’institution fait qu’aucune procédure n’orchestre ce passage à l’analyste, S. Spielrein réussit ce premier exploit d’amener Jung et Freud, d’abord tentés de faire groupe défensif, à s’inscrire dans un agencement collectif minimal par où elle retrouve peu à peu une énonciation souveraine, même si cela va lui demander encore du temps. Cela semble suffire à calmer la récente tempête ; elle laisse les deux hommes préparer tranquillement leur départ pour les Amériques le 21 août.
12Si pour eux l’affaire est close, pour elle le questionnement demeure. En effet, elle sait que si le conflit est réglé et le fil du dialogue renoué avec son analyste, l’affaire n’est pas « avantageusement résolue » comme Jung l’annonce à Freud, et qu’elle ne s’est pas « libérée du transfert de la meilleure et la plus belle des manières » comme ses deux interlocuteurs veulent le croire. S. Spielrein a déjà beaucoup obtenu d’eux et devine qu’elle ne peut escompter beaucoup plus de Freud. Elle le notait le 14 avant une pause silence d’une semaine : « Il est difficile de s’entretenir à distance, et d’autant que j’ai affaire à – Freud » ; elle y revient le 20 : « Vous voyez à quel point il faut que je réfléchisse avant de me décider à vous écrire ! », d’où peut-être son initiative : elle a à nouveau parlé au coupable. Ce pas en avant, celui qui va permettre à Jung et Freud de se parler plus authentiquement « (doit être, dit-elle, porté au compte de l’anamnèse) ». Que signifie cette précision sinon que S. Spielrein mesure que l’évolution favorable de la situation tient d’abord à sa propre analyse, à la clairvoyance que favorise ce travail d’écriture où la narration borne le drame et circonscrit la violence de ce qui la laissait déchirée, tout en déjouant la fâcheuse connivence ponctuelle des deux hommes sur le coup dépassés. Avec les incertains conseils de Freud, S. Spielrein aura donc bricolé un médium inédit qui dépasse la voie de l’analyse comme celle de l’auto-analyse, soit l’examen endopsychique par voie d’écriture. Ce faisant elle ne procède ni au refoulement auquel Freud l’invitait, ni à sa levée d’ailleurs ; ce qui était criant pour elle, ce que Jung voulait oublier dans un déni pour elle ravageur, cela, elle le confie à la page blanche qui en garde trace et lui permet d’y revenir à plusieurs reprises. C’est à cette fonction an-amnésique de l’écriture qu’elle confie les tenants et aboutissants de ce qui faisait affaire et scandale sans pouvoir s’inscrire en une histoire articulable. Elle ne dialogue plus avec Freud, elle joue avec la Dritte Person. C’est la voie du journal pensons-nous, même si de cet écrit démarré dans l’immédiate après-crise ne nous restent que des fragments, quelques confidences d’août 1909 et d’autres, plus fournies, de la fin de l’été 1910. Du dialogue avec Jung, S. Spielrein passe à l’échange épistolaire avec Freud avant d’en venir au journal. Freud ne lira pas cet écrit en principe non destiné à être publié. Pourtant, et elle ne peut pas ne pas y être pour quelque chose, ce journal a été mis à l’abri et nous est parvenu. À le parcourir, les effets de remaniements subjectifs de ces changements de mode d’adresse sont immédiats et patents. Distinguons-en quatre, sans les développer.
Août 1909, le journal
13Peut-être écrite au moment où Freud et Jung embarquent sur le George Washington et où elle-même a quitté Zurich accompagnée de sa mère et de son oncle, la première note du journal évoque un impossible baiser…, celui de la femme de ménage (!) auquel elle ne peut répondre : « Intérieurement, si profondément émue, extérieurement si sèche » : « J’aurais eu tant et tant de choses à lui dire, mais j’en fus incapable : je ne pus que la serrer dans mes bras […] incapable de la moindre parole bienveillante » (142). Pour la première fois une figure maternelle apparaît dans le dire de S. Spielrein. Dans la seconde note, datée du 27.08.09, elle confesse un fantasme de désir : dans la pièce d’eau où elle s’apprête, l’idée lui vient qu’un homme pourrait la surprendre, dénudée, par tel interstice laissé ouvert. Pour la première fois cette folle d’amour qui ne rêvait que d’âme à âme, se trouve sexuellement désirable dans le miroir : « Que peut-il donc d’y avoir de plus beau qu’une jeune fille saine et féminine ? » Quand elle surprend le regard d’un « beau jeune homme » elle est délicieusement troublée, mais c’est le dégoût qui l’envahit quand un « monsieur plus âgé (s’avise) de (la) regarder par la fenêtre ». Sur cette lancée elle retrouve accès au fantasme et au désir : « Je redoute la parfaite tranquillité […] j’ai besoin d’être animée par de grands et profonds sentiments, d’être environnée de musique, d’art. » La sublimation invoquée ouvre l’horizon d’une autre jouissance à tonalité mystique, cela quand elle se rêve « entourée d’une nuée de disciples » à qui elle enseignerait « le sincère amour de toute chose dans la nature ». Que doit cet enthousiasme hors sexe à cet horizon qu’ouvre ce qu’elle a retrouvé pour l’avoir provoqué, soit le non-déni par Jung de l’amour qu’ils ont eu à connaître : « mon ami m’aime », point sur lequel, comme elle l’annonce, elle revient un mois plus tard, fin septembre, dans des pages rédigées après le retour de Freud et Jung. Forte de l’avis de sa mère qui pense impossible qu’elle et Jung restent « simplement amis », S. Spielrein en vient, chose nouvelle, à envisager d’autres alternatives. Si une telle séparation devait advenir entre elle et Jung, alors faudrait-il que « nous ne formions, même à distance (en français dans le texte), qu’une seule âme, que nous nous tendions la main dans notre effort » vers « le Beau et le Bien ». La solution : rester « le bon génie de son inspiration » même à distance et même pour un temps limité ajoute-t-elle : « Jusqu’à ce qu’il m’arrive quelqu’un pour prendre sa place, quelqu’un qu’avec une joie suprême je nommerai mon mari. » Sans plus faire menace d’effondrement la dissolution du lien de transfert devient pensable et remet en perspective son histoire passée et à venir. La fonction an-amnésique spécifique qu’elle trouve dans l’écriture [5] la conduit alors à évoquer l’histoire du couple de ses parents, celle de cette mère qui ne put épouser un premier homme aimé d’un « amour partagé » : « Ils étaient fiancés, ils se tutoyaient et, séparés, s’envoyaient des lettres extasiées (!). Et puis ?… Ils durent se séparer. Pourquoi ? La famille était contre. » Sa mère, femme blessée, trouvera dans le père de S. Spielrein d’éminentes qualités, mais pas l’amour extasié dont elle gardait la nostalgie : « En dépit de tout cela, elle ne l’aimait pas. » Un impossible amour peut donc en cacher un autre, ce qui ne peut que compliquer la structuration œdipienne et la mise en place d’un idéal du moi féminin solide. Dans la suite immédiate, S. Spielrein aborde une nouvelle dimension d’écriture, soit la poursuite de son travail de recherche. Elle tremble à l’approche de « l’audition de son travail » par le professeur Bleuler. Dans un rêve, son père la rassure sur l’aboutissement de sa recherche : « Je n’avais qu’à travailler tranquillement et patiemment. » On l’entend, prisonnière d’un infernal duo, elle en appelle au Tiers que Freud se refuse à être, la jeune femme passant alors au collectif, sa mère, son père, Bleuler et les collègues à venir. Dans ce contexte, elle trouve l’audace de proposer à son ami de lire ce travail « ne serait-ce que parce qu’il y était cité ». La voie d’une collégialité institutionnellement reconnue par des tiers est manifestement investie par S. Spielrein comme voie royale de sortie des inavouables connivences sauvages, entre elle et Jung, entre Jung et Freud. Citer dans un article tel écrit de son analyste peut être voie de déprise, tentative de transmutation du lien transférentiel ainsi dépassé. Ce n’est hélas manifestement pas la disposition inconsciente de Jung qui persévère dans une coupable ambiguïté des places ; il est l’analyste, le collègue, un responsable de revue. Cette confusion menace de saper les appuis – ici le biais universitaire – que l’analysante, par ailleurs médecin, met en place pour en finir avec l’aliénation transférentielle. C’est alors la confusion de langues qui, chez Jung, prend le relais : « Il se moqua des qualités de psychanalyste du professeur Bleuler, me disant que je n’avais pas su tourner en dérision quelqu’un qui m’était si cher. » « Cette perfidie (!) envers le vieux professeur ne cessa de me tourmenter (!). » Plus, s’il pointe la nécessité pour eux deux de « prendre garde à ne plus tomber amoureux l’un de l’autre », il agit autrement : « Ensuite, il se fit de plus en plus tendre. Finalement, il serra plusieurs fois ma main contre son cœur, en disant que, maintenant, une nouvelle ère allait s’ouvrir » ; « qu’a-t-il bien pu vouloir dire par là ? Allons-nous nous revoir, ou non ? » On l’entend au désarroi de la jeune femme, Jung insiste dans le désaveu de tout le courageux travail psychique de séparation par elle bricolé pour s’extraire d’une impasse ravageante. Au moment même où, après l’interpellation de Freud et l’intervention de Bleuler, S. Spielrein peut espérer un renouvellement de son lien à lui, passer d’une position d’analysante à la position de qui témoigne de l’épreuve par où elle initie son passage à la position d’analyste, Jung, lui, sème à nouveau le trouble chez elle. Le travail allait donc devoir être repris et poursuivi. Mais curieusement, sauf erreur éditoriale [6] difficilement envisageable, le journal retrouvé à Genève ne comporte aucune note rédigée entre fin septembre 1909 et début septembre 1910.
Octobre 1909, août 1910 ?
14Entre ces deux dates, les pages manquent-elles ou S. Spielrein a-t-elle privilégié entre-temps, comme nous le supposons, la rédaction et la soutenance de son mémoire de psychiatrie qui annonce déjà et nourrit l’article qui, en 1911, signera son entrée officielle dans la communauté analytique viennoise ? Les auteurs français de cette présentation des documents ici exploités font de ce texte le « miroir brouillé » de sa propre histoire. S. Spielrein étaye en effet sa thèse sur le cas d’une histoire d’amour qui tourne mal chez une vraie psychotique, patiente de Jung sur qui elle développe un délire… érotomaniaque. Par ailleurs, S. Spielrein a dû être marquée par une date de 1910, celle du 31 mars, jour où se tient le second Congrès de psychanalyse à Nuremberg. Ferenczi y propose la création de l’api (l’ipa), Freud suggérant, lui, que Jung en devienne le président à vie ! Si nous ne savons pas comment elle reçut cette confirmation de la place de « prince héritier » que Jung occupe encore dans la fantaisie de Freud, nous savons qu’elle reste sur la brèche où la pousse un Jung bien peu princier.
Septembre 1910
15« Pourquoi donc cette inquiétude, à nouveau ? Pourquoi donc cette peine ? » tels sont ses premiers mots confiés au papier. Ce n’est pourtant pas la « course aux examens » qui la désole, mais l’insignifiance de tel collègue ou le bavardage d’autres : « On aborda les habituelles inepties qui se disent entre hommes et femmes […] dont le seul intérêt est de donner quelque chose à dire, et le monde m’apparut terriblement morne. Est-ce donc là la jeunesse, la force et la fleur de l’humanité ? […] Si encore cela leur permettait de dire quelque chose de neuf ! Ce que je désire ? Ah ! voilà bien de nouveau la difficile question : ce que je désire. » De cette évocation de son désir de « bien dire », S. Spielrein passe directement au destin de son travail de recherche et sur l’embarras où l’avait laissée Jung en lui suggérant « ce rôle de traître envers le professeur Bleuler ». Sur les conseils et avec l’aval de ce dernier, elle adressera à Jung et à des fins d’éventuelle publication ce travail qu’elle estime « digne d’être lu, même si ce n’est pas une œuvre extraordinaire ». Comme la citation, cette publication ferait de cet écrit autre chose qu’un papier privé offert à son analyste qui lui en renverrait alors l’extraordinaire facture, ce qu’elle cherche farouchement à déjouer dans ce recours implicite au public. Dans une note suivante S. Spielrein revient sur cet amour fou qui ne s’épuise pas entre elle et Jung, associant son journal à celui que tenait Jung qui le lui fit lire. Elle est toujours tourmentée par son désir d’une « amitié parfaitement pure, serait-ce – à distance ». Mais elle le constate, Jung s’approche à nouveau, le rêve d’un enfant de lui revient…, mais le « travail scientifique » en pâtirait. La perspective d’un autre homme à aimer et qui lui redonnerait sa « fierté de femme » est de nouveau envisagée comme solution. Le danger du duo menace, et fidèle à sa rigueur elle n’oublie pas la voie autre qu’elle s’est donnée : « Si seulement je pouvais avoir de rapides nouvelles du travail que je lui ai envoyé ! » Mais, maintenant sa diabolique emprise, Jung lui répond de la pire des façons, sur un mode paranoïaque : « Il me reproche d’ignorer, en toutes circonstances et pour ainsi dire, intentionnellement, son nom, de ne jamais faire référence à ses écrits, et somme toute, de me moquer de lui. » Touchée au vif elle y va d’un cri que l’écriture livre à la voix aphonique du texte : « Mais, seigneur, s’il pouvait se douter de ce que j’ai souffert, et souffre encore, à cause de lui ! » Elle est « effondrée de douleur » mais aussi « tranquillisée » par ce qu’elle pressent du détachement enfin à l’œuvre chez celui qui collait à ses pas. Lucide, elle mesure la méprise de son correspondant et confirme la vérité de son expérience : « Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que j’aie craint de lire ses œuvres, ne voulant pas retomber sous l’empire de mes sentiments ? Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que j’adopte ainsi inconsciemment une attitude négative ? » À l’évidence, avec elle, Jung n’est plus analyste depuis longtemps, l’analyse est chez elle. Cela, supposons-nous, elle ne pourra l’oublier, analyste devenue. Ça s’entend dans le titre de son premier article d’analyste « La destruction comme cause du devenir », texte auquel Freud fera allusion dans une note de Au-delà du principe de plaisir. Mais l’apport le plus précieux de S. Spielrein à Freud d’abord, et par là à la psychanalyse, se lit ailleurs, en creux, dans le texte de 1915 Observations sur l’amour de transfert qui nous permettra de conclure.
Un irréel amour véritable
16Dans ce texte Freud, bien optimiste, avance ceci : « Il convient de maintenir ce transfert, tout en le traitant comme quelque chose d’irréel, comme une situation qu’on traverse forcément au cours du traitement et que l’on doit ramener à ses origines inconscientes. » Il laisse alors entendre que l’amour de transfert donne accès au fantasme fondamental du sujet, la névrose de transfert devenant la voie royale qui ouvre au travail de fin d’analyse : « Il ne s’agit plus alors que de découvrir le choix objectal infantile et les fantasmes qui se sont tissés autour de lui. » Après ce ferme premier pas, un second nous concerne ici au premier plan, tant dans les paroles de Freud résonne l’enseignement de S. Spielrein, en particulier quand il se demande si les arguments avancés « représentent […] réellement la vérité ? » : « Autrement dit, l’amour qui devient manifeste dans le transfert ne mérite-t-il pas d’être considéré comme un amour véritable ? » Il élabore sa réponse en deux temps : tout amour a « son prototype dans l’enfance » et ce facteur infantile « confère justement à l’amour son caractère compulsionnel et frisant le pathologique (!). » Et de conclure sur ce que S. Spielrein lui a crié jadis : « En résumé, rien ne nous permet de dénier à l’état amoureux qui apparaît dans l’analyse, le caractère d’un amour véritable. » Freud écrit ce travail, peu après sa violente séparation, sa rupture avec Jung ! S. Spielrein, elle, restera freudienne, se séparera de Jung, mais, fidèle à sa lointaine décision, sans rompre. Est-ce dire pour autant qu’en 1915, Freud a pleinement pris acte de ce que sa collègue tentait de faire entendre cinq ans plus tôt ? Nous pouvons en douter au vu du champ aveugle qui demeure chez lui, celui de l’inanalysable de certaines femmes :
« Je veux parler de ces femmes à passions élémentaires, que des compensations ne sauraient satisfaire, des enfants de la nature, qui refusent d’échanger le matériel contre le psychique. […] On se trouve obligé, soit de leur rendre l’amour qu’elles vous portent, soit de s’attirer toutes les foudres dont dispose une femme humiliée. »
18C’est ce qu’il avait cru entrevoir jadis chez celle qui est devenue son élève. Avec cette diabolique figure de femme, le psychanalyste ne peut que « battre en retraite » ; ce fut probablement son premier conseil à Jung. Même si Freud nuancera, dans les années 1930, son abord de la féminité et de la sexualité féminine, il n’arrivera jamais aux positions que F. Perrier, collègue de J. Lacan, fait siennes dans son article « De l’érotomanie » et où l’envolée érotomaniaque est référée à une défaillance de l’idéal du moi dans un œdipe mal posé. S. Spielrein ne dit pas autre chose quand en septembre 1910, après un énième embrasement passager, elle sent enfin réalisée, chez l’autre, la véritable condition de la séparation recherchée :
« Je ne vis que trop bien ce que je représentais pour lui. Je ne pouvais connaître de plus haute satisfaction. – Ainsi donc, non pas une parmi tant d’autres, mais une unique –, car il est impossible qu’il y ait une (autre) fille pour le comprendre aussi bien que moi, pour ainsi l’étonner par un chemin de pensée personnel aussi analogue au sien. Il s’est défendu, il ne voulait pas m’aimer. Mais il le lui faut bien, parce que, même séparés, nous sommes unis par l’œuvre commune. »
20Cette unicité distinctive qui lui permet de s’accepter comme une parmi d’autres, divisée entre amour impossible et appel de l’œuvre, voilà ce qu’elle recherchait et qui lui permet de conclure. À sa façon, son intuition anticipait F. Perrier : « Que me voulez-vous et où me menez-vous ? Voilà ce qui vient dans la vindication au sein même de la relation analytique. Est-ce spécifique de l’érotomane ? Nous ne le pensons pas si l’on s’en tient à cette seule formule générale (valable au fond pour l’achèvement de toute analyse) [7]. » On le devine, riche de ce qu’elle a à confier au seul papier, Sabina Spielrein ne le démentirait pas.
Mots-clés éditeurs : amour de transfert, devenir analyste, écriture, emprise, érotomanie, fin d'analyse, manquement de l'analyste à sa fonction, procédure inédite, transmission
Date de mise en ligne : 01/07/2009
https://doi.org/10.3917/cohe.197.0093