Corps séparé, corps échoué : le sujet de l’exil
Pages 37 à 50
Citer cet article
- ASSOUN, Paul-Laurent,
- Assoun, Paul-Laurent.
- Assoun, P.-L.
https://doi.org/10.3917/cm.094.0037
Citer cet article
- Assoun, P.-L.
- Assoun, Paul-Laurent.
- ASSOUN, Paul-Laurent,
https://doi.org/10.3917/cm.094.0037
Notes
-
[1]
P.-L. Assoun, Le pervers et la femme, Economica/Anthropos, 3e éd., 2016.
-
[2]
G. Magherini, Le syndrome de Stendhal, Vineuil, Chiron, 1990.
-
[3]
Stendhal, Rome, Naples et Florence, 1826.
- [4]
-
[5]
S. Freud, Le moi et le ça, Paris, Puf, 2011.
-
[6]
J.-B. Bossuet, Sermon sur la mort, 1662. Cf. notre ouvrage Tuer le mort. Le désir révolutionnaire, Paris, Puf, 2015.
-
[7]
P.-L. Assoun, « L’angoisse du retour. Figures juives de l’Unheimliche », Pardès, n° 53, L’inquiétante étrangeté dans le judaïsme, 2013, p.11-24.
-
[8]
M. Duras, Le marin de Gibraltar, Paris, Gallimard, 1952.
-
[9]
Sur la portée de ce couple de notions, voir notre commentaire dans l’édition critique de S. Freud, L’avenir d’une illusion, Paris, Éditions du Cerf, 2012.
-
[10]
P.-L. Assoun, « Précarité du sujet, objet de la demande. Préjudice et précarité à l’épreuve de la psychanalyse », Cliniques méditerranéennes, n° 72, 2013, p. 7-16.
-
[11]
J. Hofer, Disertation medica de Nostalgia oder Heimweh, 1688.
-
[12]
Séance du 15 septembre 1975. Cf. Nicos Nicolaïdis, « Une séance de supervision avec Jacques Lacan », dans Alphabet et psychanalyse, L’Esprit du temps, 2001, p. 108-110.
-
[13]
R. Burton, Anatomie de la mélancolie, 1621.
-
[14]
P.-L. Assoun, « Du corps mélancolique au corps maniaque. Le corps « mélancolomane », intervention au colloque « Le corps de la mélancolie », université Paris 13, organisé par le laboratoire utrpp, Colloque interuniversitaire Paris Sorbonne Cité Louis Lumière Montpellier 3, 10 avril 2015.
-
[15]
Johanna Spyri, Heidi, 1880.
-
[16]
S. Freud, « Pulsions et destins des pulsions », dans Métapsychologie, Paris, Puf, 2010, et notre commentaire dans Corps et symptôme. Leçons de psychanalyse, Paris, Anthropos, 2004.
-
[17]
S. Freud, Psychologie des masses et analyse du moi, Paris, Puf, 2010, ch.VIII et notre commentaire dans Freud et les sciences sociales. Psychanalyse et théorie de la culture, Paris, Armand Colin, 2e éd., 2008.
-
[18]
P.-L. Assoun, Le démon de midi, Paris, Éditions de l’Olivier, 2008.
-
[19]
Pour le détail de ces opérateurs et de leur application clinique, nous devons renvoyer à notre Corps et symptôme, op. cit.
-
[20]
S. Freud (1914), Pour introduire le narcissisme, Paris, Payot, 2012.
-
[21]
J. Lacan, Le Séminaire, Livre XI (1963-1964), Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973, et notre commentaire dans Corps et symptôme, op. cit.
-
[22]
S. Freud, « Une névrose démoniaque au XVIIe siècle », ville, éditeur, 1923.
-
[23]
P.-L. Assoun, « Voyage au bout de la lettre. Psychanalyse de la passion du réel chez Segalen », dans Analyses et réflexions sur Équipée Stèles, Victor Segalen, Paris, Éditions Ellipses, 1999, p. 47-59.
Logique de la ségrégation
1 Avant même d’en envisager l’aspect idéologique, irrémédiablement péjorant, il convient de sonder le signifiant « ségrégation » en lui-même. Segregatio dit d’abord la séparation. Segregare, c’est littéralement séparer du troupeau (grex), terme désignant une réunion d’animaux ou d’individus de la même espèce. Bref, c’est le pecus, le bétail qui est en cause.
2 Le terme concerne donc d’abord l’animal ; quand il se spécialise dans le domaine humain, il en vient à désigner l’isolement des habitations et établissements des colonisateurs. Le maître se distingue topographiquement par une habitation à part. Il se « ségrégue ». La ségrégation est d’abord, il faut le souligner, l’acte du maître sur lui-même, le geste même d’exercice et de notification de la maîtrise, du « faire un » sous la forme du « retranchement », qui revient naturellement à se séparer des autres, donc de séparer les autres de soi.
3 Une conséquence en est que le non-maître, le dominé, vit séparé, a un statut d’être séparé, il ne peut que contempler, de plus ou moins loin, la Maison du maître et sa jouissance. L’apartheid s’est théorisé à l’origine comme « développement séparé », terme euphémique pour désigner la ségrégation. Façon cynique de prôner le droit à la différence : que chacun se développe de son côté et que les deux « développements » ne se croisent jamais ! Que l’esclave « s’épanouisse » de son côté…
4 Cela instaure un régime de cohabitation dans un même espace de deux temporalités hétérogènes qui ne doivent surtout pas se croiser ni se métisser. Leur devoir est de s’ignorer systématiquement. Ce que, soit dit en passant, devraient méditer les théories « différentialistes » qui font la chasse à tout universel, au prix d’hypostasier la différence et de rompre ledit universel.
5 En prenant la connotation de ségrégation raciale, de fait ou de droit, la signification du terme s’est déplacée de l’action séparatrice ségrégante (du maître) à l’effet ségrégatif sur le dominé. De fait, en parlant de ségrégation, il faudra garder à l’esprit le caractère d’action séparatrice, autant que d’état de ladite ségrégation.
Ségrégation et séduction
6 On n’est pas loin de l’idée de séduction, alors même que les registres en semblent fortement éloignés, puisque la séduction attire et rapproche, alors que la ségrégation éloigne radicalement. Mais le préfixe « -se » exprime dans les deux cas l’action de séparer. Ce sont deux modes de dé-polarisation. Le séducteur sépare sa « proie » individuelle d’un troupeau, au sein duquel il la recrute en quelque sorte. Stratégie du loup ou de la bête fauve qui, repérant le maillon faible du troupeau, l’isole savamment pour fondre sur lui.
7 Don Juan [1] est celui qui, ayant repéré la femme à séduire, cherche à la détacher de l’ensemble, de la troupe de femmes (ainsi que de son environnement paternel ou conjugal). Une partie de son succès pourrait procéder de ce qu’une femme se sent ainsi traitée en « une », agréablement séparée des autres, ce qui est un enjeu majeur pour la féminité. Même si Don Juan collectionne ses « proies », il traite les femmes une par une. Et c’est d’en faire des unités « discrètes » qu’il en devient comptable (mil e tres). Il compte les femmes, mais on ne peut pas « compter sur » lui. Voilà une ségrégation qui peut être génératrice de jouissance pour une femme, même si ensuite elle s’en plaint, Dona Elvire n’étant pas tout à fait de bonne foi. Il faut passer par ce rapprochement détonant pour repérer en quoi la ségrégation touche à cette question de l’un et du multiple.
L’étranger ou l’exil comme ségrégation
8 Ce n’est sans doute pas un hasard si nous avons déjà rencontré le féminin. Être étranger, structuralement, c’est, avant même de se sentir en situation géographique d’être séparé, recevoir l’effet de l’action de séparation produite par le maître, en sa jouissance indigène. « Séparons-nous de, d’eux ! », telle est la voix rejetante, indépendamment même de l’attitude personnelle des membres du groupe dominant. Du moins est-ce cette voix que l’étranger entend. Ce qui donne le bruit de fond de l’expérience de l’exil : « seul parmi tous », tel est l’exilé. On peut voir dans cette défiance a priori une tendance paranoïaque, mais la conjoncture de l’étranger en crée les conditions, ne serait-ce qu’au sens d’être quotidiennement posé comme l’autre, que ce soit avec malveillance ou bienveillance.
9 Il ne faut pas, dans ce processus, méconnaître l’action autoséparatrice inhérente à la condition même de l’étranger. Se tenir à part, c’est le premier mouvement de l’étranger – l’exception ici étant intéressante, de confirmer la règle de ceux qui font du statut d’étranger une dynamique et de la position d’exception un style, qui peuvent en faire des conquérants, au moyen de « l’étranger » comme image de marque. Hystérisation plus ou moins calculée, de « faire un tabac » au moyen de sa différence. On notera au passage que ce que l’on appelle « globalisation » favorise en formation réactionnelle ces petites sécessions, ce pullulement d’« exceptions ». Plus ça « absorbe » les différences, plus ça excite la création des « petites différences ».
Le nom et le corps ou le double exil
10 Le statut d’étranger touche donc solidairement le nom et le corps. S’interroger sur le statut du corps dans la conjoncture de l’exil suppose de ne pas isoler ce qui serait un « sujet étranger » étiqueté comme tel, doté d’un corps à part, et qui a tôt fait de s’installer dans la morbidité – ce qui est un effet second implicite du discours ségrégant du maître. Du patient étranger au « migrant thérapeutique » – formule extraordinaire où s’avoue fonctionnellement et sans honte ce qui s’opère d’un sujet qui promènerait ses maladies d’un pays à l’autre –, il y a là en effet une sorte d’effet d’exclusion onomastique. Y a-t-il même une clinique spéciale de l’exil ? Je n’en suis personnellement pas convaincu, loin de là, mais il y a bien une conjoncture exilique, qui fait surgir une version particulière du corps et c’est ce que la problématique du soin a à méditer. Corps malade, assurément, mais cela fait naître un cercle caractéristique : le symptôme n’a pas de frontières, il constitue bien un universel, sauf à le spécifier comme universel singulier, point sur lequel la psychanalyse ne peut céder, surtout pas sur la foi des « bons sentiments », car elle engage toute son expérience du sujet inconscient. Mais franchir une frontière a des effets de segmentation de l’universel, ségrégatifs donc, qu’il va s’agir d’examiner en ses effets subjectifs.
Corps et exil : clinique de la frontière
11 Un moment révélateur de ce processus de séparation à potentialité ségrégative est donc le franchissement d’une frontière. Au-delà d’une « psychanalyse de l’exil » qui constituerait une rubrique (« exotique » à ce titre), il s’agit de saisir ce qui arrive en ce cas au sujet. Portrait de l’exilé – ou de la condition exilique – en sujet inconscient.
L’exil ou le déclenchement du corps
12 C’est un fait que le corps se déclenche dans l’exil, ne disons pas qu’il « parle », tout serait perdu d’une interrogation sur le « différentiel » entre le réel du corps et le « parlêtre », mais, oui, là dans l’exil qui dit étymologiquement la misère, il se déclare. On peut appeler cela aussi bien une « maladie », dans la mesure où on dit non fortuitement qu’elle « se déclare ». Se déclarer, c’est commencer à se manifester clairement, à prendre forme, c’est « éclater ». Cela se dit aussi dans le registre de la profération, quand le sujet « se déclare » nommément comme amoureux. Faire l’aveu formel de son amour à la personne qui en est l’objet. Profération du corps, qui déjoue ce que l’on appelle « barrière de la langue ». C’est un déclenchement du corps, qui va de pair avec un « changement de discours ». Mais comme il y a crise conjointe du nom et du corps dans l’exil, on peut soupçonner que la somatisation est, chez l’exilé, une façon de se refaire un nom au moyen du symptôme, un « nom de transit » en quelque sorte.
13 Pour le faire entendre, reprenons la question par le début, par le mot, soit ce que la migration du signifiant enseigne. L’exil a commencé par dire le bannissement, avant de se fixer autour du registre du tourment et du malheur, finissant par désigner l’éloignement et le déplacement local, mais aussi temporel, puisque l’exilé s’éloigne non seulement de son pays natal, mais de son origine, de sa domiciliation existentielle. Voici par où nous pouvons avancer : la condition d’exil est moment propice, si l’on peut dire, à se déclarer…quoi ? Que l’on « a » un corps et il n’est pas façon plus directe et efficiente de le dire que comme corps « malade ».
14 Si le nom et le corps sont solidairement concernés, c’est que, comme le dit Goethe, cité par Freud, corps et nom ont grandi ensemble, leur croissance est croisée. Si l’on a mal quand on égratigne son nom (propre), c’est qu’il est fantasmatiquement greffé sur le corps (propre). Toucher à la lettre nominative, c’est écorner le corps propre. Or, l’exil crée une telle situation critique. En cette « passion » exilique – où le sujet pâtit de son déplacement –,le nom et le corps sont solidairement concernés. Le sujet en exil se retrouve en porte-à-faux à son nom propre – comme sujet de l’énonciation et de la langue – et à son corps propre. Il ne sait plus tout à fait comment il s’appelle – ou plutôt comment son nom agit pour le représenter en propre –, ni comment habiter « son » corps, qui se réduit comme « peau de chagrin »… Le « propre » est une agrafe du nom et du corps et c’est ce qui « se dégrafe » dans l’exil.
15 C’est aussi bien l’enjeu de ces voyages que l’on appelle « pathologiques », où se révèle la fêlure d’un sujet, comme chez les « dromomanes ». Sans doute faudrait-il dépsychiatriser cette catégorie – qui au reste a donné lieu au XIXe siècle à de saisissantes descriptions cliniques, pour ressaisir le pathos propre à « l’être-ailleurs ». La notion actuelle de « migrant thérapeutique » évoquée atteste, sous couleur de modernisation, que cette tendance n’a pas disparu.
16 Cela pose la question : qu’arrive-t-il au corps propre quand le sujet franchit une frontière ? On connaît le « syndrome de Stendhal [2] », quand un sujet déclenche dans un musée étranger un épisode confusionnel. Que l’on relise dans cette perspective le récit de Stendhal, qui a donné lieu à la désignation de ce symptôme du voyageur à l’épreuve de l’art : « J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux-arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber [3]. » C’est bien ce que l’on a ensuite appelé platement le « stress du voyage », alors que c’est le moment bien plus radical où le corps est vaincu par la surcharge de jouissance recelée par l’œuvre d’art, qui s’avère alors toxique. Le « muséomane » Stendhal est victime d’une overdose de chefs-d’œuvre – comment, en effet, soutenir d’un seul coup ce mitraillage de maîtres [4] ? C’est comme une insolation, qui le sépare des autres et met son corps dans tous ses états, entre vertige et nausée.
17 Le « touriste de l’art » ne se déplace pas que dans l’espace, il se meut dans ce monde de l’art, et voilà que tout à coup, c’est « trop pour un seul homme »… Stendhal se sent en quelque sorte « pompé » par ce que les choses contenues dans cette profusion de chefs-d’œuvre rencontrés à la basilique Santa Croce de Florence opèrent en lui. Voici certes un « exilé de luxe », mais précisément, en deçà de tout misérabilisme, il s’agit de saisir ces moments de « dépersonnalisation » où le sujet se retrouve en un vécu atopique, où quelque chose du « moi-corps [5] » chute. Preuve que l’art n’a pas qu’une fonction apaisante, mais à l’occasion désastrante. Stendhal en ce moment, éreinté par le spectacle, n’est plus nulle part. Ainsi passe-t-on à l’occasion, dans le même espace urbain, du musée à l’hôpital...
Le marin rejeté par la mer
18 Posons la question directement et le plus concrètement comme question préalable et préjudicielle à la question du corps soigné transfrontalier. Il y a à interroger le rapport entre la délocalisation géographique et la délocalisation du corps. Avant même de parler de corps malade, il faut évoquer ce qui arrive au corps dans l’exil pour comprendre pourquoi la somatisation en est un destin.
19 L’emblème en est un certain Ulysse, tel qu’il apparaît dans l’Odyssée aux jeunes filles au bord du rivage. Cela se passe au chant VI de l’Odyssée (v. 133- 137), quand apparaît une chose étrange rejetée par la mer, qui n’est autre que le corps du héros, surgissant des flots, nu, sale et affamé. Nausicaa, la fille d’Alcinoos, est là jouant à la balle avec ses amies. Quand, dit Homère, « l’horreur de ce corps tout gâté par la mer leur apparut », c’est « la fuite éperdue » de toutes, sauf une, Nausicaa qui reste debout et « fit tête ». Non seulement il ne lui fait pas peur, mais elle en prend soin, veillant à sa toilette, lui donnant des habits et une collation. Bref, ce déchet, non loin du pourrissement, reprend visage humain. De cette « chose sans nom dans aucune langue » (comme Bossuet nomme le cadavre [6]), elle fait (re)surgir le héros pimpant. Et c’est requinqué par son infirmière princesse qu’il retrouve la parole pour raconter son histoire au père.
20 On pourra invoquer ici le sens de l’hospitalité de la petite princesse, mais il n’est pas interdit d’en dépister un ressort libidinal qui en assure l’accomplissement. L’épave lui plaît. Ce n’est pas la première fois qu’une fille s’éprend, sans l’approbation du père, d’une épave (sociale) qu’elle lui met ensuite sous le nez avec une certaine jubilation : « Vois qui j’ose aimer »… puisque toi tu m’es interdit et d’ailleurs ne me regarde pas comme il faut.
21 En attendant, le surgissement en est dans le registre de l’Unheimliche [7] : est-ce humain, pas humain ; organique et inorganique, vivant ou inanimé ? Voilà l’étranger, mais ce trait d’étranger peut constituer un choix d’objet particulier chez la femme. « L’homme venu d’ailleurs » trouve alors grâce à ses yeux. Il s’agit d’un corps-déchet, « rejeté par la mer » après y avoir macéré et fermenté. Le sujet arrive en son lieu d’exil sur ce mode de l’échouage.
22 On sait que Marguerite Duras en fera une figure fantasmatique saisissante [8].
Méditation sur « l’épave » : le sujet-objet de l’exil ou la lettre en souffrance
23 C’est cette position d’objet qui est en jeu, dont l’autre nom est le sujet de l’exil. C’est en effet sur ce « versant-objet » qu’apparaît l’exilé.
24 Méditons un instant sur cette notion d’épave. C’est littéralement un débris de navire, de cargaison, objet quelconque abandonné à la mer, coulé au fond, flottant ou rejeté sur le rivage (souvent à la suite d’un naufrage). Tel est l’exilé, c’est celui qui flotte, et qui, quand il ne coule pas, s’échoue sur le rivage, devenant ainsi une image saisissante de la détresse (Hilfslosigkeit), du « sans-aide » ou du besoin d’aide (Hilfsbedürftigkeit) [9]. Dire qu’il y a détresse et précarité suppose qu’il y ait demande – sauf à l’aborder en sa dimension inconsciente, celle qui apparaît quand justement le sujet ne demande plus rien à personne, comme l’atteste le lien entre précarité (terme où s’entend la prière) et demande inconsciente [10]. Il arrive que ce soit littéralement – ça se voit ces temps-ci – ces cargaisons humaines d’embarcations en détresse, apparaissant, quand elles ne sombrent pas, dans le reflux de la mer.
25 Dans le domaine des postes, on appelle « épave » un colis en souffrance, qui n’est réclamé ni par son destinataire ni par son expéditeur. Image des plus éloquentes, quand il s’agit d’un « colis humain »… C’est littéralement une « lettre en souffrance », un entre-deux suspendu entre le point de départ et le point d’arrivée. On comprend au passage pourquoi l’exil fut un tel ressort d’inspiration pour l’écriture littéraire, alimentant l’idée d’une vocation de l’écrivain même à l’exil intérieur, participation à un « hors lieu » (un « hors-là »). C’est par extension « une personne qui, à la suite de malheurs, de revers, est diminuée physiquement ou moralement ». Donc aussi qui n’est plus « réclamée » par personne. Et dont quand même certains, à proximité du rivage, prennent soin… C’est là qu’intervient ce que l’on appelle un « soignant », placé symboliquement sur un bord de rivage. L’exilé est être du littoral, à la limite de la terre et de la mer, donc un « passeur de rives », fût-ce par la force des choses.
26 Nous voici au cœur du réel et c’est là qu’on va trouver le corps de l’exil.
Le nostalgique et son corps
27 Il n’est pas fortuit que l’un des premiers objets cliniques modernes touche à l’exil, soit la « nostalgie », douleur (algos) du voyage (nostos), pathologie des armées – notion née en Suisse au XVIIe siècle. Le jargon ici s’impose pour tenter de cerner cet objet « philopatridomania », folie de l’amour de la patrie ou « pothopatridalgia », douleur du désir-passion de la patrie. Douleur du dépaysement corrélée à la souffrance d’une absence [11].
28 Cette douleur, « morale » autant que physique, qui attaque le corps des soldats éloignés de leur pays et voyant s’éloigner les perspectives de retour, fut baptisée Heimweh, « mal du pays », littéralement douleur (Weh) lié au Heim (terme devenu si populaire qu’il était transcrit en Hemwé en français, comme dans l’article « Nostalgie » de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert). L’exilé est celui qui « a mal » (physiquement), du fait que l’objet perdu produit en lui des élancements. La description de la médecine militaire de la fin du XVIIe siècle – devenant « psychiatrie militaire » avant la lettre – est encore bien loin de l’exaltation romantique qui ferait de l’exil un chant « désespéré » et d’autant plus « beau » ; elle est même liée, aux yeux de ceux qui la décrivent, à une forme d’imbécillité de ceux qui, ayant la chance de servir dans les belles armées européennes, regrettent leurs « montagnes infertiles » ! Hofer traduit le Heimweh comme l’expression chez l’exilé d’une « rage », celle de « retourner chez lui ». Et si, dans leur « Montblanc » [12] natal, les malades de nostalgie regrettaient leur « manque », leur « blanc », selon un jeu de mots fait par Lacan à l’occasion d’une séance de contrôle qu’il fit à Genève, dans cette Suisse qui vit naître le « mal des montagnes ». « Blanc » si regretté qu’il leur fait « broyer du noir ». Cela donnerait vue sur le « deuil pathologique » et la mélancolie, affect princeps de l’exil qui s’avère une relation à l’objet comme perte, perdu depuis toujours mais se révélant de façon poignante à cette occasion.
29 L’essentiel est ce premier repérage de ce que l’exil plus ou moins forcé fait au corps. On touche ainsi du doigt l’objet inconscient de l’exil qui a vocation à s’inscrire dans le corps propre. On comprend que la nostalgie n’est pas quelque vague regret, mais « l’algie », la douleur qui provient des « élancements » de l’objet abandonné et de son « lieu ».
30 Quels en sont les signes, dans ce tableau clinique vieux de quatre siècles ? Outre la tristesse, l’obsession, l’insomnie et les veilles, l’épuisement, le refus de s’alimenter et de se désaltérer, l’inquiétude, les battements de cœur, les soupirs fréquents, des fièvres opiniâtres, le sujet ne réagissant vraiment qu’à l’évocation de sa terre perdue. Cela rappelle la représentation de la mélancolie à l’âge baroque [13]. Et l’on sait l’importance du corps dans le « drame baroque ». Cette pathologie de la prostration libère une suractivité d’excitation dépressive. On ne sait ce qui est le plus douloureux chez l’exilé, de la paralysie ou de la surexcitation triste. Car chez le mélancolique, l’objet perdu cadavérisé exerce ses sévices internes [14], comme l’atteste Deuil et mélancolie. Cette « maladie de l’exil » enveloppe les trois dimensions du temps : regret du passé (de la perte), insatisfaction du présent – vécu d’éloignement – et désespoir de l’avenir – de ne revoir jamais sa terre « dé-promise » qui ne cesse de s’éloigner plus à l’horizon. On en trouve une séquelle dans l’histoire chère aux enfants de Heidi [15], regrettant ses chères montagnes suisses dans l’exil urbain francfortois.
31 On rappellera la belle caractérisation freudienne de la douleur comme « pseudo-pulsion [16] ». Comme la pulsion, c’est une excitation interne que l’on ne peut pas fuir, mais là où la pulsion trouve apaisement éventuel dans l’objet, la douleur s’épuise en elle-même. Ce qu’il faut en retenir, c’est l’idée d’une délocalisation douloureuse de la jouissance.
L’acédie militaire : nostalgie et désagrégation
32 Ce n’est pas un hasard si c’est au cœur de l’Armée, cette « foule artificielle » au sens freudien – ou institution – que cette pathologie est repérée. Ce que les armées craignent dans cette nostalgie, c’est bien une atteinte au « moral », une « dé-motivation » du soldat étranger. Mais dit en termes de dynamique inconsciente, si l’institution ne tient que par la mise en commun de l’idéal du moi autour d’un objet, rendant possible l’identification des « moi » entre eux [17], le sujet nost-algique tel qu’il a été décrit contient une possibilité de sécession. Il se ségrégue, « corps et âme ». L’attrait de son objet perdu revient en boucle pour saborder l’idéal du moi commun, ce qui produit un raté de l’identification, préjudiciable au lien.
33 Étranger, le sujet devient un exilé de l’intérieur. En contraste avec l’opération de type « Légion étrangère », où le sujet est supposé trouver une suppléance triomphale, une « matrie », l’armée atteinte par la pathologie nostalgique se trouve confrontée à une attaque de « l’esprit de corps ». Le corps miné par la mélancolie du pays, le Heimweh, est dans l’esprit de corps nécessaire à « l’un-stitution » comme le ver dans le fruit. Le parallèle avec l’acédie des moines, ce mal qui saisit le moine et le sépare de ses cénobites, espèce de « démon de midi » spirituel [18] repéré dès le VIIe siècle, est particulièrement révélateur.
Esquisse métapsychologique du corps de l’exil
34 Il nous faut déchiffrer cette lettre qui saisit le corps, en faisant appel à la « sorcière métapsychologie ».
35 Considérer le corps pulsionnel, c’est l’envisager selon un quadruple opérateur [19].
36 – Dimension libidinale d’abord, de quête de l’objet : l’exil est en effet d’abord perte d’objet, de la terre qui s’éloigne à l’horizon… vue depuis le bateau.
37 – Dimension narcissique ensuite, de reflux sur le corps propre. L’exil « influe », pour emprunter le langage freudien, « sur la répartition de la libido du moi et de la libido d’objet », comme dans toute conjoncture traumatique.
38 – Dimension du « moi-corps » : de fait on a vu l’état simili-confusionnel de qui se retrouve hors de ses repères spéculaires.
39 – Dimension de la pulsion de mort enfin, ou plutôt de la déliaison entre pulsions de vie et de mort.
40 On comprend, à cette mise en situation, qui touche à toute la problématique inconsciente du corps, l’incidence métapsychologique majeure de la conjoncture subjective de l’exil, entendons réveillée par l’événement.
41 L’envers en est une reconquête : ainsi de tels sujets qui choisissent inconsciemment l’ex-patriation comme tentative de solutionner un oedipe enfermé dans ses propres frontières, telles ces jeunes femmes qui, voulant échapper au destin des attaches familiales et de l’attache conjugale programmée, trouvent prétexte – d’études par exemple – pour « prendre le large » et refaire souche à l’étranger. L’exil est le risque à prendre pour relancer un destin pulsionnel fermé ou le déchaînement déliaisif qui livre le corps aux pulsions de mort. Ce qui lui donne le sens d’un héroïsme œdipien (dans le meilleur des cas…).
L’opération hypocondriaque : la chute du corps dans l’exil
42 Considérons donc ce corps organiquement endommagé, en tant qu’il est un corps pulsionnel qui fait aussi et surtout du symptôme. Le corps pulsionnel s’acte quand le sujet « tombe », qu’il tombe amoureux ou qu’il tombe malade. Il faut donc se demander ce qui arrive au corps lors de la chute dans l’exil.
43 Ce qui se produit est une symptomatologie de type hypocondriaque. Non pas ce que l’on appelle « maladie imaginaire », sinon en un sens bien précis. On peut faire l’hypothèse que le corps, comme support de lésion et d’inflammation, réalise une opération hypocondriaque au sens métapsychologique du terme, soit une affection narcissique du corps. Malaise chronicisé d’un corps. Les modifications d’organes ne manquent pas dans l’hypocondrie, comme le souligne Freud, même si l’on ne peut assigner au trouble une localisation organique [20]. Le « sentiment d’être malade » est l’indice d’un déplacement de la libido narcissique. L’hypocondriaque retire sa libido et ses intérêts du monde extérieur. D’où l’élévation de l’investissement narcissique.
44 Il y a donc là une dimension holophrastique [21]. L’holophrase est la forme syntaxique élective et appropriée de la détresse. C’est une expression a-syntaxique qui se produit là où la phrase et le phrasé ne sont plus possibles. Trouble solidaire de la langue et du corps. Elle est appel muet de celui qui à la fois ne demande plus rien et ne cesse de demander, au point d’être demande. D’où la forme inter-jective de cette maladie. Mais du coup, la maladie apparaît comme une forme d’« extimité ». Nous renchérissons ainsi sur l’initiative de Lacan d’inventer un terme qui combine l’idée d’intimité à celle de l’extériorité. L’exilé n’est pas seulement isolé et vulnérable, il est convoqué à la rencontre de son corps. Il est comme « possédé » de lui-même et enfermé dehors...
45 Freud fait cette remarque essentielle que les démons reviennent de nos jours sous le vêtement des maladies organiques. La maladie organique est donc le support d’une position « psycho-somatique » hypocondriaque. Il y a bien une hypocondrie exilique. Celle-ci se marque par un usage démonique de la maladie organique : « Les névroses de ces temps précoces entrent en scène sous un vêtement démonologique, tandis que celles du temps présent, non psychologique, apparaissent sous un vêtement hypocondriaque, déguisées en maladies organiques [22]. » Il convient donc de démasquer la « maladie organique », non pour en dénier la réalité, mais pour discerner en quoi le sujet réalise en quelque sorte, avec le déclenchement de sa maladie organique, une réponse hypocondriaque, protestation de Narcisse malade de lui-même et de son autre. Dans l’exil, le corps « s’écoute » pour le pire et le meilleur… Ce qui se dessine alors, c’est bien une maladie de l’exil, espèce de « névrose narcissique ». Mais du coup la maladie en apparaît comme la forme « extime ». Nous renchérissons sur l’initiative de Lacan d’inventer un terme qui combine l’idée d’intimité à celle de l’extériorité. L’exilé n’est pas seulement isolé et vulnérable, il est convoqué à la rencontre de son corps. Il est comme « possédé » de lui-même.
46 Mais l’exilé renégocie, sous l’effet traumatique, un rapport à son corps propre, en sorte qu’il réalise paradoxalement une sorte de ré-incarnation. C’est ce que quête dans un autre contexte le globe-trotteur. Le sujet aussi bien peut aller au plus loin pour… se rencontrer, tel Victor Segalen, rencontrant son double au bout de son trajet, au « bout du monde [23] ». Là où son ombre était, advient le voyageur… pour le pire et le meilleur.
Bibliographie
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Mots-clés éditeurs : art, corps, étranger, exil, extimité, nom, Ségrégation, Unheimliche
Date de mise en ligne : 27/10/2016
https://doi.org/10.3917/cm.094.0037