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La survenue en séance d'étiologies culturelles sur le handicap : l'expression du transfert ?

Pages 193 à 208

Citer cet article


  • Guittonneau, M.
(2014). La survenue en séance d'étiologies culturelles sur le handicap : l'expression du transfert ? Cliniques méditerranéennes, 89(1), 193-208. https://doi.org/10.3917/cm.089.0193.

  • Guittonneau, Mireille.
« La survenue en séance d'étiologies culturelles sur le handicap : l'expression du transfert ? ». Cliniques méditerranéennes, 2014/1 n° 89, 2014. p.193-208. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cliniques-mediterraneennes-2014-1-page-193?lang=fr.

  • GUITTONNEAU, Mireille,
2014. La survenue en séance d'étiologies culturelles sur le handicap : l'expression du transfert ? Cliniques méditerranéennes, 2014/1 n° 89, p.193-208. DOI : 10.3917/cm.089.0193. URL : https://shs.cairn.info/revue-cliniques-mediterraneennes-2014-1-page-193?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cm.089.0193


Notes

  • [1]
    1S. Korff-Sausse, Le miroir brisé, Paris, Calmann-Lévy, 1996.
  • [2]
    Nous verrons plus loin qu’en répondant à leur recherche de causalité, c’est aussi l’énigme constituée par l’origine des enfants que les étiologies culturelles tentent de résoudre.
  • [3]
    D’autant que si certaines étiologies s’imposent comme solution offerte par le groupe d’origine, toutes n’apportent pas un sentiment d’apaisement. En effet, certaines d’entre elles semblent au contraire alimenter un sentiment de culpabilité inconscient. Marie, 20 ans, est originaire de RDC. Elle a quitté son pays contre l’avis de ses parents pour venir en France. Quelques mois après son arrivée, elle se découvre enceinte et porteuse du vih. Cette annonce mortifère se répète lorsque, après la naissance de Nathan, on détecte son nanisme. Ainsi, se pense-t-elle doublement punie par les ancêtres « pour avoir désobéi à ses parents » ; expression infantile qui laisse entendre la présence d’une culpabilité plus ancienne encore. Et Marie se trouve entraînée dans une nouvelle répétition : en décidant de garder Nathan à ses côtés, elle transgresse une nouvelle fois l’ordre social car au village cet enfant, confié « dès la naissance aux vieilles », serait mort. Par conséquent, impossible pour elle d’imaginer rentrer dans son pays auprès de sa famille, même pour un court séjour. D’ailleurs, n’est-elle pas identifiée, dans son fantasme alimenté par sa séropositivité au vih, à l’enfant malfaisant qui doit mourir ?
  • [4]
    S. Korff-Sausse, op. cit.
  • [5]
    F. André-Fustier, L’enfant insuffisamment bon, Paris, Dunod, 2011.
  • [6]
    Citons à cet égard la réflexion d’E. Grange-Ségéral : « Si cet enfant ou cet adulte ne sont pas humains, s’ils s’apparentent, selon la formule populaire à des “légumes”, des animaux ou des machines, ils ne nous concernent pas, ils ne nous touchent pas. » « Le handicap aux prises avec le risque de l’inhumanité », Dialogue, 174, 2006, p. 27-38.
  • [7]
    M. Guittonneau, « Trauma et transfert : la nécessité de l’étranger », Piper [en ligne], n° 3/2012.
  • [8]
    S. Korff-Sausse, « Le handicap, figure de l’étrangeté », dans Trauma et devenir psychique, Paris, Puf, 1995.
  • [9]
    S. Freud, « L’inquiétant » (1919), dans Œuvres complètes. Psychanalyse, t. XV, Paris, Puf, 2002.
  • [10]
    F. André-Fustier, op. cit., p. 55.
  • [11]
    Bracelet qu’elle a retrouvé peu après.
  • [12]
    H. Collomb, « Études transculturelles », dans S. Lebovici, R. Diatkine, M. Soulé, Traité de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Paris, Puf, 1985, p. 215-275.
  • [13]
    Elles se font ainsi voie royale pour comprendre le devenir traumatique de certaines émigrations : en effet, selon F. Duparc, c’est en interrogeant les traumatismes non élaborés de leur histoire transgénérationnelle et le roman familial de ces personnes que l’on parvient à une telle compréhension, « Traumatismes et migrations », Dialogue, 185/2009, p. 15-28.
  • [14]
    Bien que nous étayions notre réflexion sur la conceptualisation faite par S. de Mijolla des mythes magico-sexuels, nous conservons l’appellation générique des théories sexuelles, plus lisible pour notre propos.
  • [15]
    Et nous verrons qu’elles sont multiples.
  • [16]
    S. Freud, L’interprétation du rêve (1899), Œuvres complètes. Psychanalyse, t. IV, Paris, Puf, 1996, p. 145.
  • [17]
    S. Freud, « Des théories sexuelles infantiles » (1908), dans Œuvres complètes. Psychanalyse, t. VIII, Paris, Puf, 2007.
  • [18]
    S. de Mijolla-Mellor, Le besoin de savoir : théorie et mythes magico-sexuels dans l’enfance, Paris, Dunod, 2002.
  • [19]
    Ibid., p. 4.
  • [20]
    S. de Mijolla-Mellor définit les mythes magico-sexuels comme « des intuitions ayant valeur de certitude » qui s’expriment « de façon quasi oraculaire, avec des mots magico-sexuels mystérieux » qui viennent répondre à la double énigme de la vie et de la mort, ce en quoi ils se différencient des théories sexuelles infantiles dégagées par Freud. Ibid., p. 5.
  • [21]
    Selon nous, c’est plus précisément la façon dont chaque étiologie culturelle articule origine et mort, permettant ainsi une mise en sens de leur histoire, bouleversée par un présent traumatique, qui semble motiver le choix inconscient dont elle fait l’objet.
  • [22]
    Pour reprendre une partie du titre de l’ouvrage de P. Aulagnier : Un interprète en quête de sens.
  • [23]
    Quelle est donc cette connaissance qui peut parfois le rendre « fou » si ce n’est celle de l’inconscient, du sexuel (l’autre monde, le monde invisible) dont dispose bien l’enfant, en dépit des représentations faisant de lui un être hors sexualité ? C’est alors le visage du nourrisson savant tel que l’a conceptualisé Ferenczi qui se dévoile.
  • [24]
    S. Freud, « Des théories sexuelles infantiles », op. cit.
  • [25]
    Nous nous différencions, sur ce sujet, de la pensée de S. de Mijolla-Mellor pour qui les mythes magico-sexuels font toujours l’objet d’une certitude.
  • [26]
    S. Freud, « Souvenirs d’enfance et “souvenirs-écrans” » (1900), dans Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, Payot, 1967.
  • [27]
    Enfant, elle avait été confiée à sa grand-mère maternelle, puis sa mère était morte durant son adolescence.
  • [28]
    Cette représentation d’un enfant-serpent s’accompagne de l’idée de sa dangerosité : il ne doit pas rester parmi les humains.
  • [29]
    M. Guittonneau, « Identification narcissique, figure du double et fantasme d’enfant meurtrier », Cliniques méditerranéennes, 86, 2012, p. 33-44.
  • [30]
    S. Freud, Inhibition, symptôme et angoisse (1926), Paris, Puf, 1993.
  • [31]
    Comme nous l’avons montré dans notre article « Identification narcissique, figure du double et fantasme d’enfant meurtrier », dans certaines histoires, c’est le « meurtre psychique » dont ils ont été victimes eux-mêmes durant leur enfance qui se trouve projeté par ces parents sur leur enfant. Ce meurtre leur apparaît alors à venir, créant les conditions d’une relation mortifère.
  • [32]
    Notre analyse s’est nourrie ici de la notion d’« identification avant-coup » introduite par S. Le Poulichet dans L’œuvre du temps en psychanalyse. Elle y interroge ces « instants catastrophiques » où « avant même que la question “Que veut l’Autre et que suis-je pour lui ?” n’ait eu le temps de s’élaborer, des rencontres traumatiques peuvent venir faire réponse et assigner le corps à une place impossible : des réponses massives arrivent avant la question » (p. 130). Toutefois, dans les situations auxquelles nous nous référons, ce processus « avant-coup » s’avère très différent car non traumatique, puisque c’est le sujet qui tente d’imposer au clinicien une réponse « avant-coup », laquelle le concerne lui et ne touche aucunement à l’identité de son destinataire, l’analyste.
  • [33]
    M. Fabregat, « Défauts de transmission symbolique dans la migration », Dialogue, 185, 2009, p. 29-42.
  • [34]
    M.-J. Del Volgo, L’instant de dire, Toulouse, érès, 2012.
  • [35]
    S. Le Poulichet, Les chimères du corps, Paris, Aubier, 2010.

 

1 Quelles significations prend, pour les parents d’un enfant handicapé, l’adresse chez un psychologue ? La non-réversibilité du handicap semble, le plus souvent, entraîner leur doute sur l’intérêt d’une telle démarche : que pourraient-ils dire ? À quoi cela servira-t-il puisque le handicap est là et restera là ? Lorsque, de surcroît, ces familles s’inscrivent dans une autre aire culturelle, le fossé semble devoir se creuser : comment parler à un psychologue français, « blanc », de sorcellerie, d’enfant-ancêtre ou de punition divine ? Or, le recours à des étiologies culturelles permet à certains parents de trouver un début de réponse aux questions qui les taraudent : « Pourquoi ? Pourquoi mon enfant ? Pourquoi moi ? » ; questions dont S. Korff-Sausse [1] a montré qu’elles témoignent du désarroi des familles soudain plongées dans un monde inconnu, souvent étranger, celui du handicap. Il s’agit alors pour ces familles d’éviter à tout prix le vide, l’absurde ou le non-sens qui les envahissent [2].

2 Mais s’ils ne peuvent parler de ces choses-là, de quoi pourraient-ils bien parler ? Sont-ils alors condamnés à se taire ou à s’en tenir à une parole « lisse », celle dont ils pensent qu’elle est attendue par le professionnel ? La position adoptée par le clinicien va donc décider en grande partie du destin de cette rencontre, permettre ou non que ces parents s’approprient une démarche qui, au départ, leur est étrangère. En effet, lorsque le clinicien parvient dans cette première rencontre à témoigner de son ouverture à leur culture d’origine, la parole de ces parents peut progressivement se déployer, faire place aux étiologies culturelles qui les habitent, permettant ainsi l’engagement d’un travail psychothérapique.

3 Mais pour cela, il paraît également important d’interroger la survenue de ces étiologies en séance et de ne pas la considérer comme une évidence : en effet, leur surgissement n’est-il pas aussi manifestation de transfert ? Le travail clinique semble étayer cette hypothèse car par-delà l’appel au groupe porté par ces étiologies, on peut également entendre leur dimension inconsciente : répétition d’une histoire d’enfant, expression de différents fantasmes infantiles, d’un sentiment de culpabilité, etc., et, dans l’ici et maintenant de la séance, message adressé à l’analyste. Les étiologies culturelles semblent donc n’avoir pas pour seule fonction de donner sens au handicap, mais peuvent donner forme à certains conflits infantiles ou traumatismes réactivés par cet événement effroyable qu’est l’annonce du handicap d’un enfant [3]. Ainsi, le clinicien se doit-il de les entendre dans leur complexité, naviguant entre leur signification groupale et leur signification singulière pour chaque famille.

4 Il s’agit donc pour nous de faire apparaître quelques-unes des significations inconscientes prises par les références culturelles, leurs liens avec les processus de répétition et d’explorer les implications cliniques d’une telle hypothèse.

Dire sans dire en guise de question : l’autre est-il un semblable ?

5 C’est en premier lieu l’attention portée au moment et à la manière dont surgissent les étiologies culturelles dans le discours parental qui permet d’interroger leur dimension transférentielle. Ainsi, en évoquant ces étiologies de façon implicite, allusive, certains parents n’obéissent pas seulement à un usage culturel de la parole, mais questionnent aussi la capacité du clinicien à les comprendre. Se joue dès cet instant la possibilité d’une rencontre thérapeutique car en testant inconsciemment l’écoute de l’analyste, ces familles questionnent son être même : est-il un semblable ou n’est-il qu’un étranger porteur d’une altérité irréductible ? Cette interrogation concernant le clinicien vient alors en écho aux questions qu’ils se posent sur leur enfant : « Qui est-il ? » ; « Quelle est sa nature ? ». Si le clinicien ne saisit pas les références culturelles qui se dessinent en creux dans leur parole, ces familles en concluent souvent que c’est là le signe de son appartenance à un autre monde. Les conditions d’une rencontre s’évanouissent alors puisque cet autre, le psychologue, désormais considéré comme pur étranger, ne saurait les comprendre. Ainsi, d’emblée se répète ce qu’ils vivent dans leur relation avec leur enfant ; cet enfant étrange dont ils ne comprennent pas toujours les réactions, les comportements, qui – de son côté – semble parfois ne pas comprendre leur parole [4]

6 L’énonciation d’une étiologie culturelle par le biais de sous-entendus apparaît donc comme une première étape dans la recherche, parfois vaine, d’un contenant, d’un autre avec lequel une pensée et une parole pourraient être partagées. Car, comme F. André-Fustier [5] l’a souligné, la présence d’un enfant porteur de handicap, cet « enfant insuffisamment bon » affecte en premier lieu les fonctions psychiques de contenance du groupe familial. L’appel au groupe culturel – par le truchement des étiologies et de l’utilisation d’une parole allusive – aurait alors pour fonction de substituer l’ordre culturel à l’appareil psychique familial, devant l’échec de la famille à contenir et à métaboliser l’angoisse de plus en plus massive qui circule devant cet enfant si étrange. Pourtant, ce n’est pas « en soi » que ces étiologies peuvent exercer une telle fonction de contenance. Pour cela, il leur faut être livrées à une écoute singulière, capable d’accueillir les affects d’impuissance, d’effroi, la sidération… qu’elles tentent de mettre à distance. C’est aussi à cette condition qu’elles peuvent favoriser l’accès à la souffrance de l’enfant, au lieu de le figer dans un statut de non-humain (enfant-esprit…), destiné à éviter toute identification à sa souffrance [6].

7 En outre, la compréhension de cet implicite permet au clinicien d’être investi comme un semblable, bien plus que comme un autre. Or, cette position s’avère parfois essentielle dans le travail avec les familles, en raison notamment de cette association qui se fait entre l’enfant handicapé et le non-humain, parfois même avec le monstrueux. En effet, à la différence de certaines personnes qui, après un trauma, s’étayent sur l’étrangéité de l’analyste pour contenir le risque de confusion qui les menace, du fait de leurs limites devenues incertaines [7], les parents d’un enfant porteur de handicap ont souvent besoin d’investir l’analyste comme un semblable. C’est ce qui leur permet ensuite de regarder leur enfant autrement et de le reconnaître dans sa familiarité. Car comme S. Korff-Sausse [8] l’a montré, c’est bien ce mouvement de reconnaissance qui est si difficile à réaliser tant il est porteur d’effroi. L’accrochage à l’étrangeté se révèle ainsi défensif, destiné à se préserver de la confrontation à ce « depuis longtemps connu, depuis longtemps familier [9] » que le handicap réactive en chacun de nous, et qui génère l’effet d’inquiétant décrit par Freud. C’est donc un mouvement parallèle qui permet à ces parents de reconnaître en l’analyste puis en leur enfant un semblable, par-delà son étrangéité – étrangeté première.

8 À partir de ces quelques éléments, on comprend à quel point il est fondamental que le clinicien entende ce qui se dit de façon détournée, allusive, par ces familles venues d’ailleurs, tant les enjeux inconscients sont nombreux. Car se joue là le devenir de la rencontre : sera-t-elle ou non un espace de pensées et de découvertes malgré l’irréversibilité du handicap ?

Quand une étiologie culturelle parle autant du parent que de l’enfant porteur de handicap

9 Une fois engagé le travail psychothérapique, on constate que le processus de répétition qui sous-tend le recours aux étiologies culturelles ne vise pas le seul présent de leur histoire avec leur enfant. En effet, on découvre parfois que par-delà la relation à leur enfant se rejoue leur propre histoire. Car l’enfant porteur de handicap « renvoie aux failles de l’environnement précoce rencontrées jadis par les membres de la famille [10] » et réactualise des agonies auparavant contenues par le groupe familial. Énoncer de telles étiologies culturelles en séance apparaît alors comme l’expression d’une attente inconsciente : remettre au travail une souffrance d’enfant toujours actuelle.

10 Mamadou a 3 ans, ses parents sont originaires de Côte d’Ivoire. Il a fait plusieurs convulsions entre 12 et 18 mois et bien qu’aucune séquelle neurologique n’ait été décelée, son développement paraît comme arrêté : les mots ont disparu, différentes stéréotypies sont apparues et la communication avec autrui semble rompue. Il paraît même ne plus entendre. Or, le monde médical s’est lui aussi montré sourd, incapable d’entendre la mère de Mamadou. En effet, pendant des mois, personne ne l’a prise au sérieux, personne n’a écouté sa parole, celle d’une mère affolée devant son enfant dont elle ne reconnaissait plus le comportement, submergée par l’impression de le perdre un peu plus chaque jour.

11 Il lui a donc fallu du temps pour être sûre de mon écoute, sûre que sa souffrance et celle de son fils seraient reconnues et accueillies. Ce fut là la première étape avant qu’elle puisse me parler de ses hypothèses concernant la pathologie de son fils. Une fois acquise la certitude qu’elle était entendue, elle a questionné ma capacité à accueillir son origine autre par des propos en apparence anodins. Ainsi évoqua-t-elle brièvement, comme « en passant », sa contrariété que Mamadou ait perdu son bracelet, avant d’enchaîner sur son inquiétude concernant le devenir de l’enfant : parlerait-il un jour ? J’interrogeai alors une éventuelle fonction protectrice de ce bracelet et j’appris qu’en effet, il lui avait été envoyé par sa mère après une visite chez un guérisseur. Ce dernier avait assuré que Mamadou parlerait et lui avait préparé ce bracelet [11] dont il ne devait jamais se séparer. Si ma question fut essentielle pour la suite de notre travail, c’est qu’elle fut le signe pour cette mère que nous parlions une langue commune, incluant nos deux systèmes de pensée. C’est ce qui lui a permis ensuite de me parler de la représentation faisant de Mamadou « un enfant des esprits » ; représentation à partir de laquelle elle déroula son histoire d’enfant, éclairant d’un jour nouveau les étapes que nous avions franchies.

12 Dernière et seule survivante de six enfants, tous morts en bas âge, elle avait été considérée comme un enfant qui « part et qui revient [12] », faisant l’objet d’une vigilance et d’une protection extrêmes durant toute son enfance. La fillette débordée par l’angoisse maternelle était ainsi devenue une mère terrorisée à l’idée de perdre son enfant. Derrière l’étrangeté actuelle de son fils se dessinait donc l’ombre de sa propre enfance, de la petite fille considérée elle aussi comme un « enfant des esprits », susceptible de rejoindre à tout instant leur monde. La peur de voir mourir son fils avait par conséquent ramené au premier plan non seulement une angoisse de mort passée la concernant, mais la mort réelle – déjà advenue – de ses frères et sœurs. Enfant étrangère qu’il avait fallu retenir parmi les humains, elle avait retrouvé cette position singulière avec le monde médical, redevenant soudain étrangère lorsque les médecins refusaient d’entendre ses cris d’alarme, lui laissant l’impression de parler une langue inconnue d’eux, en dépit de sa maîtrise du français.

13 Ainsi, l’étiologie culturelle concernant Mamadou a-t-elle été la voie d’accès à l’histoire infantile de sa mère. En effet, seule l’évocation de « l’enfant des esprits » pouvait lui permettre de penser ce qui était réactivé de son histoire d’enfant, de dire l’insupportable angoisse qu’elle lisait, petite fille, dans les yeux, les gestes et les mots de sa mère. Mais pour cela, il a d’abord fallu qu’elle s’assure de mon écoute et qu’elle éprouve, en ma présence, autre chose qu’une angoisse de mort continue. C’est donc parce qu’elle m’a investie dans le transfert comme une mère pare-excitante, capable de contenir son angoisse, qu’elle a pu prendre le risque de faire retour, à travers cette étiologie, sur des souvenirs si douloureux que leur seule évocation en était dangereuse.

14 Les étiologies culturelles se révèlent ainsi particulièrement à même de condenser différentes histoires de vie et apparaissent alors comme autant de formations composites. En effet, non seulement elles font souvent lien entre une histoire individuelle et une histoire transgénérationnelle, mais elles les recomposent dans cette figure à la fois connue de tous et pourtant singulière, entre le mythe, le roman familial et le rêve [13].

Les étiologies culturelles et les théories sexuelles infantiles [14]

15 Toutefois, les étiologies culturelles ne parlent pas seulement des traumas passés et présents : c’est, semble-t-il, une large part de la vie psychique infantile qui s’y trouve représentée. En effet, les similitudes existant entre les étiologies culturelles et le travail du rêve [15] invitent à penser l’existence d’un lien entre elles et la sexualité infantile. Si elles ne sont pas, comme le rêve, « l’accomplissement déguisé d’un désir refoulé [16] », elles semblent par contre s’inscrire dans une continuité avec les théories sexuelles infantiles[17]. Ne sont-elles pas, elles aussi, un système explicatif dont la fonction est de répondre à une énigme, qu’elle soit celle du handicap et/ou celle de l’origine des enfants ?

16 En effet, la naissance d’un enfant handicapé, par l’effondrement narcissique qu’elle entraîne, mobilise chez ses parents un besoin impérieux de trouver des réponses, semblable à celui qui anime l’enfant chercheur. Et c’est d’ailleurs, si l’on suit la réflexion de S. de Mijolla-Mellor [18], une blessure du même ordre qui pousse l’enfant à chercher, à créer ses réponses. En effet, cet auteur fait l’hypothèse que la représentation d’un temps où il n’était pas encore là et d’un temps où il n’y sera plus, associée à la découverte que la relation d’amour qui l’unit à ses parents n’a rien d’une évidence, constituent pour l’enfant « un équivalent de la castration dans le domaine de l’identité [19] ». Il s’agit alors pour lui de redonner sens à ce qui semble soudain insensé ; l’élaboration des mythes magico-sexuels [20] en sera le résultat.

17 Mais n’est-ce pas la même tâche qui occupe les parents d’un enfant handicapé et qui les conduit à donner un sens culturel à son handicap ? Certes, ces parents ne créent pas l’étiologie culturelle qu’ils adoptent, mais ils la choisissent inconsciemment, en fonction de sa capacité à rendre compte non seulement du handicap de leur enfant, mais aussi de leur histoire passée et, comme nous allons le voir, en fonction de la réponse qu’elle apporte à la double énigme de l’origine et de la mort [21]. Or, en expliquant vie et mort, les étiologies culturelles semblent rejoindre, une fois encore, le travail psychique opéré par l’enfant en quête de sens[22] car lui aussi est confronté à ces deux énigmes indissociables selon S. de Mijolla-Mellor.

18 Si l’on s’arrête maintenant sur la représentation de l’enfant-ancêtre et ses variations, on constate qu’elle se présente comme une théorie de l’origine et de la mort, dont découle la possibilité d’un handicap ou d’une maladie. En effet, cette théorie de l’origine et de la mort est basée sur le retour du même : un être humain meurt, un autre naît. C’est, en fait, le même qui revient, doté parfois d’une connaissance dont ne dispose pas habituellement un enfant ; connaissance susceptible alors de perturber son développement [23]. En effet, ce retour du même – s’il explique la vie et la mort, s’il offre la représentation du lieu d’où l’on vient et où l’on ira après sa mort –, inscrit une faille au cœur du sujet, lui dont le corps d’enfant abrite désormais l’esprit d’un adulte. Mais cette faille n’est-elle pas le prix à payer pour avoir écarté la représentation de la mort en tant que finitude, laquelle se trouve désormais restreinte à un ailleurs, un lieu d’attente avant une renaissance ?

19 Origine et mort semblent pareillement interrogées par les étiologies faisant d’un enfant porteur de handicap un enfant-sorcier, à la différence qu’ici, la mort n’est pas maîtrisée par un temps circulaire. C’est au contraire le meurtre qui fait son apparition, à travers la capacité à tuer dont se trouve doté l’enfant-sorcier. On retrouve ainsi la conclusion à laquelle parviennent souvent les enfants : il n’existe pas de mort naturelle, seul un meurtre peut l’expliquer. Et si l’origine des enfants n’est pas directement posée, elle semble pourtant se dessiner derrière les hypothèses concernant l’origine de la sorcellerie : transmission in utero ou par un aliment que l’enfant a mangé. Si le lien semble direct dans la première hypothèse, il se révèle tout aussi puissant dans la seconde, dès lors que l’on songe aux théories sexuelles infantiles [24] faisant de la conception d’un enfant un acte alimentaire.

20 Ainsi, ces étiologies semblent bien être un traitement culturel des énigmes qui se posent très tôt à l’enfant. Et les théories qui s’ensuivent restent parfois agissantes dans la psyché bien longtemps après qu’un savoir scientifique a apporté des réponses. Cela semble être tout particulièrement le cas lorsque des événements traumatiques ont nourri à la fois ces énigmes et les réponses que l’enfant a pu s’en donner. Ces théories continuent alors à vivre dans la psyché, témoins peut-être d’une interrogation qui demeure mais qui se doit d’être obturée aussitôt qu’elle affleure à la conscience. En effet, on constate que certains sujets s’accrochent de toutes leurs forces à ces théories devenues inconscientes, malgré leurs insuffisances, seule façon pour eux de ne pas être happés par l’effroi du vide. Il semble donc qu’au travers de leur recherche présente d’un sens venant expliquer le handicap de leur enfant ressurgissent leurs interrogations d’enfant et le point de butée qu’ont représenté certains événements familiaux concomitants. Et comme autrefois les théories sexuelles infantiles, les étiologies culturelles semblent échouer dans leur mission première : offrir un système explicatif global qui ne laisse aucune place à l’incertitude [25].

21 Derrière l’énonciation d’une telle étiologie en séance, se répéteraient donc à la fois l’attente inconsciente d’un Autre tout-puissant, détenteur de tous les savoirs et la crainte que, comme par le passé, il se dérobe et refuse d’en livrer les secrets. C’est donc l’écoute attentive accordée à ces étiologies culturelles qui permet au clinicien de faire apparaître çà et là les énigmes et traumatismes de l’enfance auxquels le handicap d’un enfant les confronte à nouveau. Mises à jour à partir de ce qui s’en répète dans la relation transférentielle, ces différentes énigmes peuvent alors donner lieu à de nouvelles réponses pouvant tolérer l’incertitude et se transformer au fil des élaborations successives.

22 Nous allons voir maintenant que le mécanisme de condensation qui sous-tend ces étiologies culturelles, leur donnant la capacité de figurer différents temps, différents événements… n’est pas seul en jeu. En effet, dans certains récits, ces étiologies sont plurielles, résultat d’une forme de déplacement qui se découvre au fil des mouvements transférentiels.

Les étiologies culturelles au fil du transfert

23 En effet, l’évolution du processus psychothérapique montre qu’il ne s’y produit pas un transfert mais des transferts, successifs ou simultanés. Qu’en est-il alors des étiologies culturelles ? Peut-on considérer qu’une signification unique soit donnée au handicap de l’enfant, tel un récit établi une fois pour toutes ? La réalité clinique semble tout autre et les récits culturels dévoilent, eux aussi, leurs variations et leurs versions successives. De la même façon qu’un souvenir-écran [26] dissimule son lot de souvenirs et de fantasmes interdits à la conscience, les étiologies culturelles livrent parfois à notre écoute des niveaux différents. Ainsi une étiologie culturelle peut-elle en cacher une autre, révélée par des changements de position transférentielle.

24 Mme A., originaire de Guinée, est la maman d’un enfant de 2 ans et demi, Ibrahim, atteint d’une amyotrophie spinale. Au début de notre travail, soutenue par un transfert positif dans lequel je suis investie comme une mère capable de l’aider à porter son enfant, capable de la porter elle, c’est la représentation d’un enfant-ancêtre qui est associée à Ibrahim. Il est donc un vieux de retour sur terre, doté d’un savoir qu’on ne saurait soupçonner. Dans cette première partie de notre travail, elle semble découvrir son fils, découvrir qu’ils peuvent jouer et avoir du plaisir ensemble. Mais l’interruption des vacances d’été opère un basculement : elle redevient non seulement la femme laissée-pour-compte pendant sa grossesse par le père d’Ibrahim, mais aussi la petite fille abandonnée par sa mère [27]. À mon retour, elle ne parvient pas à me retrouver, montre qu’elle est envahie par des fantasmes de mort : elle ne peut plus porter Ibrahim, elle étouffe, elle se sent mourir… Ibrahim fera deux épisodes convulsifs successifs majeurs qui entraîneront son départ en internat de semaine. C’est durant sa première hospitalisation que surgit une autre étiologie, imprégnée des fantasmes morbides dont elle est envahie. Il cesse alors d’être l’enfant-ancêtre pour dévoiler sa dangerosité : il est un enfant-serpent[28]. Se révèle ainsi l’enjeu vital de leur relation : qui tuera qui [29] ? En effet, c’est une histoire à la vie à la mort qui s’était nouée entre eux, organisée autour du fantasme que cet enfant serait l’artisan direct de la mort de sa mère. Se dévoila ensuite, parallèlement à ce fantasme, à quel point la venue au monde de cet enfant avait réactivé chez sa mère l’hilflosigkeit[30] d’antan [31].

25 Comme cette vignette le montre, les étiologies culturelles convoquées dans le discours parental sont des figures complexes, nullement figées. Ce sont alors les variations transférentielles qui sont susceptibles de faire apparaître ce que masquent certaines étiologies « de surface », aux fonctions défensives évidentes. Les récits par lesquels les familles tentent de donner sens à ce qui leur arrive sont donc à analyser, quelle qu’en soit la forme, pour en comprendre les processus et les enjeux inconscients. Il faut du temps, bien sûr, pour que ces multiples visages puissent se révéler, processus essentiel du travail psychothérapique. Or, devant l’étrangeté de certaines étiologies, la tentation est parfois grande de faire de ces références « des choses en soi », inamovibles, impossibles à interroger, comme si elles portaient en elles leur signification ultime. Pourtant, c’est en leur accordant une écoute véritablement analytique qu’on offre à ces familles la possibilité de s’engager dans une réécriture du bouleversement engendré par le handicap de leur enfant, de faire des liens nouveaux et de reprendre pied dans la vie, par-delà leur douleur de parents.

26 Cette nécessité d’interroger les références culturelles prend une importance toute particulière face aux étiologies qui s’énoncent sans délais ; processus dont nous allons voir qu’il vise notamment à mettre à distance l’analyste et à éviter toute pensée.

Des étiologies culturelles comme leurre ? Surtout ne pas penser

27 En effet, s’il faut du temps à de nombreux parents avant de pouvoir dire quelles étiologies culturelles leur permettent de donner sens au handicap de leur enfant, d’autres les évoquent d’emblée, les jettent, pourrait-on dire parfois, à l’écoute du clinicien. L’expérience clinique montre qu’il faut, là encore, dépasser l’évidence d’une confiance immédiate, d’une volonté de coopération qui expliquerait cette parole apparemment facile. En effet, lorsque les étiologies culturelles sont ainsi mises en avant, elles ne sont pas pour autant le moteur d’un travail d’élaboration psychique. Au contraire, elles se révèlent bien souvent comme une façon de détourner l’écoute et le regard de l’analyste de l’histoire familiale, de ses traumas passés, et comme le signe d’une impossibilité à penser les bouleversements familiaux induits par le handicap.

28 L’analyse montre alors que ces étiologies sont offertes inconsciemment à l’écoute de l’analyste comme une sorte de réponse avant-coup [32] à ses questions. Il s’agit en effet pour certains parents d’anticiper la réponse pour tenter de contrôler les questions, et essayer ainsi d’éviter le surgissement d’une douleur intolérable s’il leur fallait mettre des mots sur ce qu’ils vivent au quotidien avec leur enfant, sur ce que le handicap est venu raviver de traumas non élaborés.

29 Certaines étiologies culturelles semblent alors particulièrement à même de faire écran, d’empêcher tout travail psychothérapique. Ainsi en est-il souvent des représentations faisant du handicap la conséquence d’un acte de sorcellerie pendant la grossesse. Ce type d’étiologies apparaît en effet comme une fin de non-recevoir, écartant toute possibilité de penser ensemble leur détresse : seul un guérisseur pourrait, selon eux, leur venir en aide. Or, ce dernier apparaît comme une figure mythique à travers laquelle se répète la quête jamais achevée d’un objet inaccessible : car où trouver un guérisseur suffisamment puissant, savant pour contrer le sort ? Pourtant, l’espoir de certains parents reste associé à cet objet imaginaire hors d’atteinte, derrière lequel se dessine une imago parentale parée de toute-puissance.

30 Certains parents parviennent cependant, face à la répétition des échecs de traitements traditionnels, à investir un travail analytique et à se dégager d’une étiologie dominée par la sorcellerie. Mais dans d’autres familles, ce décalage à l’égard de l’étiologie première est impossible car elle semble là pour mobiliser toute leur énergie psychique. Ils restent ainsi accrochés à l’idée qu’un psychologue ne peut rien pour eux et surtout que la parole est inutile.

31 On constate ainsi que certaines étiologies acquièrent une fonction défensive majeure, qu’il s’agisse de maintenir l’espoir désespéré en une possible guérison ou de conserver hors d’atteinte des traumas restés impensés. S’inscrire dans un travail psychothérapique devient par conséquent quasi impossible tant la figure du psychologue apparaît dangereuse. En effet, consulter, n’est-ce pas reconnaître l’irréversibilité du handicap ? N’est-ce pas aussi risquer de voir resurgir ces traumas anciens que le handicap de leur enfant a réactivés ? La rencontre, quand elle a lieu à la demande d’un tiers, se doit donc d’échouer : c’est ce que visent inconsciemment certaines de ces étiologies sorcières, lesquelles font du psychologue un être impuissant, incapable de les secourir. Mais n’est-il pas, alors, à leur image, sorte de double d’eux-mêmes, livré lui aussi à l’impuissance la plus totale ?

32 Certaines étiologies culturelles s’imposent donc parfois comme façon d’obturer tout questionnement, lequel conduirait inévitablement à rouvrir d’anciens traumas restés en jachère et recouverts d’une chape de silence. En se donnant ainsi comme réponse immédiate et définitive aux interrogations que fait naître le handicap d’un enfant, elles s’opposent à tout travail de pensée. La question se pose alors de savoir si ce processus est mû par les pulsions de mort – maintenir au plus bas le seuil d’excitation – ou par les pulsions de vie. Dans ce deuxième cas, il s’agirait donc d’immobiliser sa pensée pour rester en vie et ne pas être happé par le tourbillon de la douleur. Cette seconde hypothèse nous paraît être la plus probable et témoigne des mouvements paradoxaux par lesquels ces parents tentent de survivre psychiquement à un présent et un passé impensés et parfois impensables. À cela, il faut ajouter l’hypothèse de F. André-Fustier concernant le refuge de ces familles dans un monde de non-pensée : c’est, selon elle, une façon pour le groupe familial de s’identifier à l’enfant considéré comme non pensant et non souffrant, afin de se préserver d’une douleur insupportable ; processus qu’elle qualifie de « clivage de survie » pour souligner le mouvement de vie qui le sous-tend.

33 Ainsi se dégage la fonction essentielle de ces étiologies qui se donnent comme leurre destiné à l’analyste : maintenir ténu un mouvement de vie par la suspension de toute pensée.

Implications cliniques

34 Considérer la survenue d’une étiologie culturelle comme étant une manifestation du transfert modifie inévitablement l’écoute du clinicien, laquelle cesse en particulier de cliver les registres intrapsychique et culturel pour les articuler, les penser ensemble. C’est aussi l’étrangeté de ces étiologies qui cède car elles deviennent à la fois pensables et parlantes, chargées de significations inconscientes groupales et individuelles. Parallèlement, disparaît la vision d’un patient autre, porteur d’une langue étrange et étrangère, au profit de la représentation d’une langue commune, c’est-à-dire d’une langue intégrant les deux systèmes de références. Et inversement, en situant l’analyste comme semblable, cette écoute favorise le déploiement du transfert, la possibilité que se crée une pièce à laquelle participent les deux partenaires. Cette langue inédite contribue alors à réduire les clivages souvent au centre de leur fonctionnement psychique : semblable/autre ; ici/là-bas ; présent/passé… et à faire vivre les affects. En effet, comme le rappelle M. Fabregat [33], l’autre langue, celle du pays d’accueil, est souvent bien peu propice au ressenti et à l’expression des affects. L’instauration de cette langue commune permet ainsi aux affects de reprendre corps dans les mots, d’autant qu’il y a là quelqu’un, l’analyste, pour les recevoir et les transformer.

35 Ainsi, en offrant à ces patients une écoute qui accueille la polysémie des étiologies culturelles, qui la révèle parfois, le clinicien leur permet de déployer le roman de leur maladie, décrit par M.-J. Del Volgo [34]. Roman qui, selon elle, ne peut se dérouler dans la parole qu’à la condition que soit accordé à ces patients « l’instant de dire », soit une écoute analytique qui accueille leur parole, laisse des liens surgir et leur permet, même après un entretien unique, de s’entendre mieux et de pouvoir donner un sens nouveau à leur maladie. Car la souffrance, qu’elle soit due à une maladie ou à un handicap, réclame des mots : c’est par eux qu’elle peut se transformer.

36 La reconnaissance de la part inconsciente de ces étiologies, de leurs multiples fonctions permet également de faire apparaître leur dimension symbolique, métaphorique. S’ouvre ainsi progressivement l’espace du « comme si », un espace de pensée désormais partageable et partagé avec le thérapeute. Ces étiologies cessent alors de n’être qu’une catégorie culturelle qui s’impose au sujet pour devenir une création à deux, interne aux séances, témoin de ce que S. Le Poulichet nomme un travail de composition[35]. En effet, inscrites dans un tel espace de jeu, les étiologies culturelles sont amenées à se transformer en se nourrissant des figures inédites proposées par l’analyste. Elles cessent alors d’être synonymes d’un évitement de la pensée pour exprimer, au contraire, la présence retrouvée d’un plaisir de penser. C’est alors qu’elles peuvent donner lieu à une relecture, réécriture non seulement du handicap de leur enfant mais de toute leur histoire de vie. Elles favorisent ainsi un mouvement de ressaisie, de restauration de soi car de ces figures inédites peuvent naître de nouvelles identifications, qui ne se réduisent plus au handicap de leur enfant.

37 Ainsi, en cessant d’être figées, d’être considérées comme une marque culturelle inamovible, ces étiologies concourent alors à créer un décalage avec la réalité du handicap qu’il ne s’agit pas de nier mais de pouvoir penser, ressentir. C’est ce que rend possible le jeu permis par la prise en compte de leur dimension métaphorique, par une écoute mobile, capable de jouer avec elles comme on peut jouer avec les mots ou les associations. Ces étiologies culturelles ressemblent alors à s’y méprendre à un rêve dont on cherche en séance à dérouler les différents fils.

Conclusion

38 Ainsi, l’analyse des étiologies culturelles montre leur position intermédiaire : à la fois témoins d’une appartenance groupale et porteuses d’un matériel latent. Leur survenue en séance demande donc à être entendue comme manifestation du transfert et non pas comme seule tentative de donner sens à un événement traumatique : le handicap d’un enfant. Recherche d’un contenant, répétition d’une histoire présente et passée, expression déguisée des fantasmes infantiles, ou réponse avant-coup, elles sont aussi appel à l’endroit de l’analyste, appel à penser, à se retrouver, appel à survivre au trauma. Recevoir ainsi ces étiologies culturelles apparaît alors comme une condition essentielle pour éviter d’être, en séance, l’agent d’une répétition mortifère. Ce serait là l’enjeu du « tact » décrit par Ferenczi dans sa réflexion sur la relation analytique. Face à des familles d’une autre origine culturelle, le tact – « ce sentir avec » – ne consiste-t-il pas à rendre possible l’émergence d’une parole « libre », puis à se laisser toucher par les étiologies culturelles qui s’invitent en séance, à les laisser résonner en soi pour en comprendre les différentes significations, les fonctions inconscientes et leur permettre de se transformer ? N’est-ce pas là le fondement d’un possible travail de création à deux ?

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Mots-clés éditeurs : cocréation, Étiologies culturelles, handicap, répétition, transfert

Date de mise en ligne : 07/05/2014

https://doi.org/10.3917/cm.089.0193