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En deçà du mythe autochtone. La création d'un mythe magico-sexuel

Pages 91 à 102

Citer cet article


  • Levy, S.
(2012). En deçà du mythe autochtone. La création d'un mythe magico-sexuel. Cliniques méditerranéennes, 85(1), 91-102. https://doi.org/10.3917/cm.085.0091.

  • Levy, Sydney.
« En deçà du mythe autochtone. La création d'un mythe magico-sexuel ». Cliniques méditerranéennes, 2012/1 n° 85, 2012. p.91-102. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cliniques-mediterraneennes-2012-1-page-91?lang=fr.

  • LEVY, Sydney,
2012. En deçà du mythe autochtone. La création d'un mythe magico-sexuel. Cliniques méditerranéennes, 2012/1 n° 85, p.91-102. DOI : 10.3917/cm.085.0091. URL : https://shs.cairn.info/revue-cliniques-mediterraneennes-2012-1-page-91?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cm.085.0091


Notes

  • [1]
    N. Loraux, Né de la terre, Paris, Le Seuil, 1996, p. 10.
  • [2]
    ïbid., p. 14.
  • [3]
    M. Detienne, Comment être autochtone, Paris, Le Seuil, 2003, p. 54.
  • [4]
    Je précise que l’étude complète de V. J. Rosivach démontre que, parmi les multiples acceptions du grec ????-, inhabituellement utilisé ici dans sa forme nominale, celle qui convenait de la façon la plus juste (« provide an excellent explanation ») était la suivante : « having the same— —as another », V. J. Rosivach, « Autochthony and the Athenians », Classical Quaterly, n° 37(2), 1987, p. 300.
  • [5]
    Ibid., p. 301.
  • [6]
    Ibid., p. 295. « Le peuple d’Érechthée né de la terre devient le peuple érechtéien né de la terre (ou Érechthéides) » (ma traduction).
  • [7]
    N. Loraux, Les enfants d’Athéna, Paris, La Découverte, 1981 ; Né de la terre, op. cit.
  • [8]
    S. de Mijolla-Mellor, Le besoin de savoir, Paris, Dunod, 2002.
  • [9]
    S. Levy, Freud et l’homme vertical. Autochtonie et politique, Paris, Éditions des crépuscules, 2011.
  • [10]
    N. Loraux, Né de la terre, op. cit., p. 88. N. Loraux, en 1981, déjà, décrivait, mais sans plus de développement, le passage où Athéna reçoit des mains de l’enfant, ainsi : « Le passage d’Érichthonios, “naissance sociale” s’opérant, comme il est normal, dans la verticalité », Les enfants d’Athena, op. cit., p. 62-63.
  • [11]
    N. Loraux, Né de la terre, op. cit., p. 88.
  • [12]
    « Ce que j’entends par “interactions” de la psychanalyse, c’est la confrontation des discours tenus par diverses disciplines sur un même objet, telle qu’elle permet de dégager les spécificités les unes des autres », S. de Mijolla-Mellor, « La recherche en psychanalyse à l’Université », Recherches en psychanalyse, n° 3, 2004, p. 45.
  • [13]
    Une autre cité du Ve siècle, Thèbes, s’est nourrie du discours autochtone pour raconter l’origine. Il n’en sera pas fait mention dans cet article. S. Levy, op. cit.
  • [14]
    C. Bérard, Anodoi, thèse, faculté des lettres de Lausanne, Neuchâtel, imprimerie Paul Attinger sa, 1974, p. 21.
  • [15]
    G. Gillison, « Totem et tabou dans les Hautes Terres de Papouasie-Nouvelle-Guinée », Cahiers de l’homme, n° 37, 2005, p. 120.
  • [16]
    Le terme anodos sert à décrire, selon la tradition et à partir des documents archéologiques, le passage chthonien. Le terme lui-même qui signifie mouvement ascendant renvoie à l’idée de verticalité.
  • [17]
    C. Bérard, Anodoi, op. cit., p. 26.
  • [18]
    Ibid., p. 27.
  • [19]
    H. A. Shapiro, « Autochthony and the visual arts in fifth-century Athens », dans D. Boedeker, K. A. Raaflaub (sous la direction de), Democraty Empire and the Arts in Fifth-Century Athens, Cambridge, Harvard University Press, 1998, p. 133.
  • [20]
    G. Bachelard, L’air et les songes, Paris, Corti, 1987, p. 7.
  • [21]
    G. Bataille, « Informe », dans Le dictionnaire critique, Orléans, L’Écarlate, 1993, p. 33.
  • [22]
    P. Fédida, Par où commence le corps humain, Paris, puf, 2000, p. 47.
  • [23]
    G. Agamben, « Aby Warburg et la science sans nom », dans Image et mémoire, Paris, Hoëbeke, 1998, p. 36.
  • [24]
    Ibid., p. 11.
  • [25]
    G. Didi-Huberman, « Savoir-Mouvement », dans P.-A. Michaud, Aby-Warburg et l’image en mouvement, Paris, Macula, 1998, p. 17.
  • [26]
    G. Didi-Huberman, L’image survivante, Paris, Minuit, 2002, plus précisément, la partie II, L’image-pathos. Lignes de fracture et formules d’intensité, p. 115-270.
  • [27]
    M. Porte, La dynamique qualitative en psychanalyse, Paris, puf, 1994.
  • [28]
    Le terme revient à Kerényi (Introduction à l’essence de la mythologie) et renvoie à « un élément à la fois ferme et mobile en même temps, matériel bien que non statique, sujet à transformations », dans S. de Mijolla-Mellor, Le besoin de savoir, op. cit., p. 86.
  • [29]
    Ibid., p. 150-151.
  • [30]
    S. de Mijolla-Mellor, « De l’informe à l’archaïque », Recherches en psychanalyse, n° 3, 2005, p. 10.
  • [31]
    Ibid., p. 12.
  • [32]
    Ibid., p. 9-10.
  • [33]
    J.-P. Valabrega, Les mythes, conteurs de l’inconscient, Paris, Payot, 2001.
  • [34]
    J. Galinier, « L’archaïque, un nouveau concept pour l’anthropologie », Cahiers de l’homme, n° 37, 2005.
  • [35]
    Ibid., p. 203.

Le choix de l’autochtonie

1Il est dans le mythe qui raconte la naissance de l’humanité à partir de la terre deux dynamiques différentes conduisant à l’avènement de la première créature sous l’impulsion démiurgique. Soit l’émergence est le fruit d’une fabrication, le geste créateur ressemble à celui de l’artisan potier qui mélange terre et autre substance (souvent des productions corporelles). Soit l’apparition succède à des semailles (là aussi souvent il s’agit d’humeurs divines ou apparentées) à la surface de la terre et l’anthropogenèse devient le produit d’une agriculture. En optant pour la question autochtone, je laisserai de côté tous les Héphaïstos techniciens, sculpteurs de la première femme (chez Hésiode, par exemple) mais aussi du premier homme, ainsi faits de terre. Avec la naissance autochtone, c’est de la fécondité mythique de la terre dont il est question : « L’homme […] surgit de terre comme une plante sort du sol ou l’enfant de la matrice [1]. »

2Et, pour ne s’en tenir qu’à la pensée grecque, les récits, nombreux, nomment ces premiers hommes : pour certains d’entre eux gêgeneis, pour d’autres autochthôn, pour d’autres, enfin, les deux termes sont indifféremment avancés. L’homme est spontanément, ou pas, né de la terre [né (racine gen-) de la terre (gê) ou gêgeneis] ou né du sol même [né du sol (chthôn) même (autos)] de la patrie [je souligne l’ajout], semble vouloir préciser N. Loraux, historienne et anthropologue de la cité grecque, pour autochtone. Il s’agirait de ne pas s’y perdre et opérer des confusions. En effet, la première recommandation apparaît à la lecture de l’ouvrage (déjà cité) de l’historienne, intitulé Né de la terre. Elle écrit :

3

« […] chthôn n’est pas la terre primordiale (gê) mais, solidement enraciné entre le ciel des dieux olympiens et les profondeurs de l’Hadès, le sol sur lequel s’installent demeures et cités des hommes [2] ».

4Ainsi, n’est pas Chthôn ! M. Detienne, autre helléniste, non moins célèbre, nous rappelle le caractère récent du mot autochtone et dont le sens serait « qui a toujours la même terre » plutôt que « né du sol même [3] ». En effet, V. J. Rosivach a bien montré, et malgré la rareté des sources littéraires disponibles, comment la structure même du terme (auto+Chthôn) en fait une construction tardive [4] (par rapport aux mythes eux-mêmes). Ce néologisme devient alors concept dans l’Athènes classique, probablement dès la première moitié du ve siècle (v. 460), pour signifier d’abord « always living in the same land » (qui a toujours vécu sur la même terre, ma traduction) : « We can at least be certain that structurally the word does not mean “born from the earth[5] ”. »

5Ainsi l’ajout « … de la patrie », chez N. Loraux, à l’expression « né du sol même… », pour une traduction plus conforme du mot « autochtone », s’éclaire. L’acception « né de la terre » (à strictement parler et par opposition à « qui a toujours vécu sur le même sol ») sera plus tardive et le fruit d’un mélange avec le mythe de naissance d’Érichthonios (parfois Érechthée). Ce que conclue V. J. Rosivach : « The people of earthborn Erechtheus become Erechtheus’ earthborn people[6] . »

6Comprendre pourquoi les Athéniens firent de la naissance terrestre d’Érechthée (récit mythique) le symbole d’une occupation permanente du sol de l’Attique (discours politique) ne sera pas ma préoccupation, la question est affaire d’helléniste [7]. Pour une recherche en psychanalyse, ces échanges incitent certes à ne pas confondre et Chthôn, mais surtout, et le point suivant constituera mon apport essentiel : à explorer l’articulation, rarement pensée pour elle-même, entre et Chthôn. En effet, si ces deux entités sont distinctes, pour autant elles ne sont pas sans relation l’une avec l’autre. Je propose donc une approche dynamique qui les verrait entrer en interaction, en leurs bords. L’objet de ce travail sera de montrer qu’il est possible d’envisager un autre point de vue que la classique thématique de la Terre, mère de l’humanité. J’avance que cette représentation autre de notre rapport à la Terre-mère s’approche (sinon s’éclaire) à partir du jeu complexe existant entre archaïque et informe (notions qui ont fait l’objet de développements récents dans la recherche en psychanalyse). Ceci me permettra de montrer que le récit mythique autochtone tel qu’il nous parvient des sources classiques (voire antiques) recèle en deçà un autre type de mythe, plus proche de la pensée archaïque, un mythe magico-sexuel [8].

Autochtonie et verticalite de l’humain

7Mais avant d’envisager cette articulation possible, je resterai un instant sur un point qui n’a été, jusque-là et à ma connaissance, qu’à peine esquissé par les spécialistes de la question autochtone et jamais évoqué dans une recherche en psychanalyse. Il s’agit du lien entre autochtonie et redressement de l’humain qui le verticalise (spécificité au sein du règne animal d’un strict point de vue locomoteur et qui n’est pas à confondre avec l’adaptation à la bipédie) [9].

Du redressement de l’humain à l’autochtonie

8Freud, lorsqu’il théorise le refoulement organique suite au redressement des premiers hommes, fait usage avec constance du terme Aufrichtung, traduit en français par verticalisation ou station droite. Avec ce terme, il reste, si j’ose dire, debout et bien soumis à la force de gravitation. En effet, le verbe allemand Aufrichten est plus riche que ne le laisse envisager la traduction française. Il signifie aussi redresser quelqu’un, une opération de relèvement (d’abord du corps), puis de maintien (de la loi, par exemple), établissement (de la paix) et enfin, fondation. Si le nez, voire Homo sapiens, suivant le procès phylogénétique mais aussi ontogénétique, se détourne de la Terre, une fois redressé, l’homme vertical freudien n’échappe pas à cette dynamique gravitationnelle, indéniablement, et toujours pour Freud, question pulsionnelle, dès l’origine, soumise au refoulement. Il se tient droit, certes ressent le vertige, mais à force d’assurance et de réassurance, il finit par ne plus tomber. J’ajoute, à cet effet, qu’une des traductions possibles du verbe Aufrichten est « consoler, réconforter, donner courage ». Or, l’image du Aufrichtung, telle qu’elle renvoie à celle du redressement, puis à la fondation, rencontre la question de l’autochtonie. N. Loraux avance l’idée (sans toutefois la développer) selon laquelle le rapport autochtone au sol, en opposition avec le déplacement à la surface de la terre, s’exprime sur le mode de la verticalité [10] : « Le geste par lequel on érige un édifice, une stèle, une statue [11]. »

9On imagine aisément le petit d’homme remis debout, redressé, opération qui en retour lui confère une stabilité au contact de la terre ou du sol.

10L’autochtonie serait-elle une façon de travailler le sol comme on le dit d’un sculpteur ou d’un agriculteur travaillant la terre ? Dès lors que la verticalité est prise en compte plusieurs questions émergent. Ne serait-ce pas avant tout le vertical qui travaille le sol ? Peut-on envisager, du moins selon une perspective originale, notre rapport à la Terre en conférant une existence au Sol (cette fois avec un grand S), précisément à partir d’une pensée de la verticalité de l’Homme, plus complexe ? Auquel cas, il y aurait la Terre des origines (Gê) et le Sol (Chthôn) sur lequel, depuis et avec la pensée grecque, nous bâtissons nos cités, notre urbanité et par voie de conséquence notre projet collectif et politique. Toutes ces questions incitent à envisager Chthôn et en interaction dynamique, et à imaginer la participation du vertical. Je propose, dès lors, de penser plus profondément la thématique de l’autochtonie, et ce à partir des données les plus récentes sur la pensée archaïque et ses relations à l’informe et selon la perspective des interactions de la psychanalyse [12].

Ce qui est « à voir » dans le mythe des naissances autochtones

11Des sources narrant la fondation d’Athènes [13], il n’en manque pas tant « la passion revendicatrice des Athéniens pour l’autochtonie » fut manifeste [14]. D’Homère aux Tragiques et aux Comiques, des premiers historiens (Hérodote puis Thucydide), des orateurs aux présocratiques puis à Platon, et enfin aux céramistes, tous ont raconté la naissance et les enfances d’Érichthonios. Je rappelle qu’Athéna, venue passer commande au dieu forgeron, se voit poursuivie par Héphaïstos. Si elle réussit à se dérober in extremis, peu encline qu’elle est à se laisser prendre par ce dieu boiteux, en revanche il est trop tard et pour l’un et pour l’autre sur un point. Il laisse tout de même échapper sa semence, elle reçoit le sperme sur sa cuisse. D’un geste, qu’on imagine aisément de dégoût, elle s’essuie avec un brin de laine et lance le tissu imprégné à terre. Dès lors et selon le mythe, de Gaïa qui passait par là, la terre ainsi fécondée, naquit un enfant. présente donc le nouveau-né à Athéna qui, le soulevant, le reçoit pour se charger de son éducation. Héphaïstos assiste à la scène (impuissant ?). Érichthonios, donc, puis (ou, selon les versions et les auteurs) Érechthée nommera Athènes d’après le nom de la déesse et deviendra le roi de la cité, mais aussi le premier autochtone et le premier Athénien.

12Dans un article intitulé, « Totem et tabou dans les Hautes Terres de Papouasie-Nouvelle-Guinée », G. Gillison rapporte la façon dont l’ethnie gimi approche ses propres mythes : « Les hommes gimi disent que la seule façon de comprendre un mythe, c’est de le “voir”, de voir les images qui sont “à l’intérieur du mythe”, [] en regardant le déroulement des rituels [15]. »

13Une telle entreprise, quasi hallucinatoire, est tentante et invite à s’installer au cœur du mythe athénien pour cette lecture particulière de l’image en mouvement.

14Gaïa sort de terre (mouvement de bas en haut) et remet à Athéna le nouveau-né Érichthonios. La déesse sans mère le reçoit des mains de la Terre et poursuit le même mouvement en le soulevant. C. Bérard a étudié ces images (elles sont nombreuses) de sortie du monde souterrain, ou anodos[16], telles que les figurait l’imagerie attique classique. Les artistes œuvraient selon un schéma formel traditionnel rigoureux : « Le support du tableau, le méandre, la frise d’oves, la ligne du sol quelle qu’elle soit, fait office de lieu de passage, de croûte terrestre [17]. »

15Telle était la caractéristique fondamentale des images d’anodoi. Ainsi, seule la partie supérieure du corps émergeant apparaissait au-dessus de la ligne du sol. Cette représentation en buste était celle d’un moment de la trajectoire (ainsi fixée l’espace d’un instant), celui décisif du passage, avec le bas d’un corps encore enfoui dans le sol et le haut d’un corps en mouvement vertical : « Cette lecture est possible et facile parce que la convention buste = mouvement est parfaitement rigoureuse [18] […]. »

16Ce qui m’apparaît fondamental à partir de cette convention, c’est qu’il y a là la représentation d’une dynamique. Ainsi, la traversée chtonienne est dynamique ! est animée d’un mouvement, ou plutôt elle est le mouvement. Elle s’anime de l’intérieur pour jaillir de terre, jaillir d’elle-même pour peut-être ensuite disparaître selon une direction inverse, une cathodos, mais toujours verticalement. H. A. Shapiro dans son article « Autochthony and the visual arts in fifth-century Athens » est, à ce sujet très explicite, probablement du fait même de la langue anglaise : « The Earth, in the form of the goddess Ge, rises up out of herself carrying the new-born baby and presents it to Athena[19]. »

17Gê rises up out of herself (se lève vers le haut hors d’elle-même, ma traduction), comme tout et partie. Ainsi, au cœur du mythe autochtone, en son moment central (la naissance) et selon une lecture de l’image animée, il apparaît que le mouvement propre de la Terre primordiale soit toujours le même : de haut en bas et inversement, uniquement. Cette dynamique se caractérise par ce que les mathématiques classiques définissent comme un mode de stabilité dit « simple ». Autrement dit, un axe rigide de direction verticale, toujours identique à lui-même, et qui, surtout, réduit le bord avec le Sol à un point, celui qui voit alternativement la sortie puis la disparition de la Terre. La perturbation que représente le jet d’humeurs (le jet de sperme) le laisse égal à lui-même, même si l’effet est une ouverture de la Terre. , qui ne peut que s’imaginer s’ouvrant pour monter puis redescendre en se refermant, laisse apparaître ces créatures pour aussitôt les ravaler. En isolant ce motif précisément (la terre met à jour ses enfants), je ne commets aucune opération qui tendrait à dénaturer le mythe en ses multiples interprétations. Je repère plutôt une image forte : une terre sort d’elle-même selon une direction verticale pour apporter ses créatures à la lumière. J’ajoute que ses créatures, fruits d’une terre dépossédée d’elle-même, sont autant de représentations, d’images du sol. Cette lecture permet au fond de mettre en image une telle distinction entre et Chthôn. En effet, second point, si la Terre se referme, il s’agit de ne pas oublier que, ce faisant, elle s’efface devant Athéna qui accueille le premier-né, figure dont le destin est celui de la fondation de la polis. Le sol mériterait peut-être qu’une spécificité lui soit conférée. Il convient, donc, d’aller plus loin et de s’intéresser précisément à la façon dont ces instances s’articulent l’une l’autre. Selon mon intuition, une certaine pensée de la verticalité permet de l’approcher.

La creation d’un mythe magico-sexuel

18« Nous vivons longtemps avec des mots usés », écrivait le philosophe Gaston Bachelard. Partant d’une image de la verticalité fixée, et qui ne peut que conduire, toujours selon le philosophe, à une « imagination sans images [20] », il m’apparaît important de rêver ce vertical autrement en le déformant, mais suivant toujours la méthode des « interactions de la psychanalyse » pour ne pas risquer de verser dans la poésie. Certes, il est toujours possible de figer la verticalité selon un axe raide qui serait perpendiculaire à l’horizontalité et qui, ne pliant pas, n’invite qu’à se représenter le chemin qui va de bas en haut ou inversement. Or, cette opération mériterait d’être pervertie bien parce qu’elle recèle une ouverture intéressante à partir d’une lecture anthropologique de l’image.

Le mouvement interne du vertical

19G. Bataille avance que le projet même d’un dictionnaire « commencerait à partir du moment où il ne donnerait plus le sens mais les besognes des mots [21] ». Une telle opération permet en deçà du mot d’approcher le vocable en offrant un accès possible à l’archaïque, « la primitivité phonique-gestuelle du mot [22] », écrivait P. Fédida. Aux origines étymologiques du vertical, et il convient de garder sa capacité à écouter la matérialité d’un mot, nous sommes renvoyés au vertere, qui signifie « tourner », au sens propre et figuré, physique tout autant que moral, « convertir, traduire, changer (en) ». Il est donc question, non plus d’un axe fixe simplement stabilisé, mais d’une dynamique selon la courbe et aussi d’une transformation qualitative (passage, changement…). J’avance que la matière même du vertical est oscillation entre courbe et droit (à ne pas confondre avec le mouvement de la vis puisque toute l’affaire est de bien rester en contact avec la terre et le sol). Ces vibrations devenant le corps de son mouvement interne. Il convenait de ré-animer les résonances du vertical, en approcher les rythmes, dans une sorte de « philologie physiologique » (selon l’expression de P. Fédida). Je propose, donc, et selon une lecture anthropologique, cette « image-avant », en deçà d’un vertical qui se figure, notamment à travers les formes de la transcendance, mais aussi de la raideur. Il s’agissait justement de repérer que tout le procès phylogénétique et ontogénétique – qui voit se redresser (se transformer, vertere) l’espèce comme le petit d’homme – d’une certaine façon vibre, oscille toujours dans le vocable (à l’intérieur et en deçà). Pour qui la pensée d’Aby Warburg, anthropologue des images, est connue, ces propos évoqueront immanquablement le concept de Pathos-formel[23] : « Un concept comme celui de Pathos-formel, [qui] rend impossible de séparer la forme du contenu, car il désigne l’indissoluble intrication d’une charge émotive et d’une formule iconographique [24]. »

20Le concept de formule pathétique résulte d’une coalescence dans la tension entre un affect (le pathos) et une forme évolutive (et donc qui se transmet dans le temps) dans laquelle celui-ci vient s’inscrire, et est à comprendre comme : « […] les expressions visibles d’états psychiques que les images auraient, pour ainsi dire, fossilisées [25]. »

21Ainsi, une image, si on sait la regarder, devient plastique, complexe : tout un jeu de forces internes s’y déploie et lui donne une intensité. Et ce qui met en mouvement est bien ce qui affecte ou est affecté. Lorsque je propose d’imaginer un tel mouvement interne au vertical, je le dote d’une intensité « affective », dès lors qu’un certain regard s’y pose. À l’instar de ce que Aby Warburg a montré à partir de son approche biologique de l’image, par exemple lorsqu’il nous invitait à voir, à travers la transmission culturelle des images, comment la cariatide dans sa posture droite verticale et en apparence figée en vient à être affectée d’un mouvement intérieur la rapprochant alors de ce qui caractérise la nymphe en mouvement et en fuite, à savoir l’ondulation courbe [26]. Je reste avec cette proposition conforme à la théorie mathématique, appelée « dynamique qualitative », dont les outils permettent d’envisager, dans le même temps, le mode de stabilité simple, classique et déjà décrit, et un autre qualifié de structurellement stable : « La stabilité structurelle concilie réversibilité (retour à l’état antérieur) et irréversibilité (dépense d’énergie pour ce faire) ; ce faisant, elle est la première forme de dynamique tant soit peu adaptée pour rendre compte de la dynamique vitale [27]. »

22Autrement dit, un autre axe vertical est possible et surtout pensable, différent de celui, considéré comme statique et rigide, qui se maintient ou casse. Il s’agirait d’un axe souple, de dynamique structurellement stable. L’enveloppe de son mouvement interne à partir du sol dessine une façon de cône pas tout à fait pointu (une moitié de sablier) : oscillation permanente entre ligne droite et ligne courbe, toutes deux de direction verticale. Surtout, le bord, en son contact avec la terre ne se réduit plus à un point, mais s’envisage comme une surface. Et cette précision n’est pas sans conséquence.

Un mythe plus proche de la pensée archaïque

23Je reviens sur l’image forte repérée à partir de ma lecture du mythe autochtone : la terre sort d’elle-même selon une direction verticale pour apporter ses créatures à la lumière, fruits d’une terre dépossédée d’elle-même, et représentations du sol. Cette image, qui fonctionnerait à la manière d’un mythologème [28], raconte un mythe magico-sexuel, notion originale élaborée par S. de Mijolla-Mellor dans son ouvrage intitulé Le besoin de savoir. Pourquoi s’agit-il d’un mythe magico-sexuel ? Cette image est limitée mais puissante, cinétique, et renvoie à la nécessité du « sortir de l’Un » selon la dynamique « du prendre en soi/rejeter hors soi », premier mouvement issu des sensations corporelles. En effet, le mythe magico-sexuel se rapproche (mais ne s’y confond pas) du modèle de l’« engramme pictographique » (ce dernier précédant le mythe sexuel) car ils renvoient tous les deux à des expériences corporelles communes :

24

« La distinction fondamentale tient [donc] à la singularité des expériences érogènes […]. Le mythe magico-sexuel est ponctuel et surtout matériel, qu’il s’agisse des matières issues du corps propre (urine, fèces, salive, etc.) ou de matières de la nature. Les unes peuvent d’ailleurs rejoindre les autres et, ce faisant, rencontrer les mythes de la mythologie collective [29]. »

25Avec la Terre, faut-il le souligner, il n’est peut-être pas de situation plus éloquente où se conjoignent matières du corps propre et matières issues de la nature. Enfin, S. de Mijolla-Mellor fait du mot, de l’image, à l’instar d’un fragment de rêve, dès lors qu’il possède une intensité, le « noyau » à partir duquel le mythe sexuel trouvera une possibilité de se déployer. Certes, le mot « vertical » ne suscite pas l’étrangeté et ne s’inscrit pas d’emblée dans le registre de ces mots « magiques ». Néanmoins, une fois qu’il s’est laissé traverser par l’opération régressive (qui d’une certaine façon a contribué à reconstituer cette connexité entre mot et image), il n’est pas sans revêtir une indéniable intensité (sa forme pathique) et cette puissance magique propre à surinvestir le besoin de savoir devant l’énigme, voire le traumatique auquel peut répondre la création d’un mythe sexuel. Mon hypothèse, avec l’invention d’un tel mythe, est que la Terre, impressionnée par le jet d’humeurs, à la fois s’ouvre et se trouve dépossédée. Cette dépossession voit le Sol, occupant cette béance, se dessiner. L’enjeu est majeur puisqu’il s’agit en pensée de ne pas se retrouver annihilé par la voracité de . On pourrait tenter d’illustrer ces propos à partir des opérations sur la crête d’un volcan. La terre crache verticalement ses profondeurs à la surface. Ce faisant, elle tente à la fois de gagner du terrain sur le sol en même temps qu’elle crée les conditions de son existence (celle du sol). La crête serait le résultat de cette lutte selon le principe de la transformation. Je rejoins là, pour articuler mon hypothèse, l’informe (et cette exigence de mouvement qui l’empêche de perdurer à l’identique [30]) théorisé par S. de Mijolla-Mellor : « L’informe contient en lui la potentialité du mouvement et de ce fait, tour à tour, se fait béance ou plénitude déferlante [31]. »

26Mettant en perspective une analyse de J.-F. Mattéi sur l’entité platonicienne qu’est la Chôra, selon la quête de l’origine à partir du jeu entre informe et archaïque, elle souligne que la Chôra serait à rapprocher en cela du Chaos, « une matière sensible, prête à être “impressionnée” au sens photographique par les Idées et comme le négatif de ces mêmes idées, leur manque [32] ». Le propre de l’Homme n’est pas sa verticalité mais le mouvement de la pensée qu’elle produit. Situant le mouvement de l’informe dans les bords entre et Chthôn, je propose d’avancer que c’est justement la pensée d’un vertical structurellement stable, en tant qu’elle dessine un bord et non plus un point, qui permet d’envisager une issue à cette lutte violente, autre que la simple alternance anodos-cathodos de la Terre. Le Sol est donc une création humaine (précisément la représentation d’une Terre devenue Sol). Si la Terre consent à sortir d’elle-même pour s’articuler avec le Sol (dans la conflictualité), ce n’est que parce que la pensée plus complexe de la verticalité (singularité de l’Homme au sein du règne animal) y participe.

Conclusion

27Explorer une thématique aussi complexe que celle de notre rapport à cette Terre-mère archaïque expose à une fréquentation avec l’inconscient, toujours si difficile. « L’inconscient est construit et reconstructible comme un mythe [33] », écrit J.-P. Valabrega. Il s’agissait, pour une approche originale, de dépasser cette représentation classique de la Terre, nourrice de l’humanité, sans pour autant la dénier. Le récit autochtone se devait d’être déformé, mis en mouvement, pour exhumer, à partir d’une lecture, certes particulière, mais fondamentalement psychanalytique, l’essence même de ce qu’il recé-lait : une lutte violente et sexuelle entre deux instances. Imaginer une articulation entre et Chthôn nécessite de convoquer des notions qui permettent d’approcher les fonctionnements archaïques de la pensée. De ce fait, avoir recours au mythe sexuel (dont la nature reste indissociable de l’expérience issue de l’éprouvé sensoriel) constitue une opération nécessaire et surtout féconde. Le mythe autochtone, à son tour, emprunte au mythe magico-sexuel cette image forte pour ensuite se déplier à travers les récits qui nous parviennent. L’assertion du mythe autochtone selon laquelle, on naît de la terre, puis du sol même de la patrie a pu servir certains discours politiques, qui justement ont eu pour effet de le figer. Pour, l’anthropologue J. Galinier, le mythe n’est pas à dissocier du social. Il raconte le politique à partir d’une certaine exploration de l’archaïque, dont le statut renvoie à ce qu’il appelle, « la part vive de la culture [34] » :

« C’est [l’archaïque] quelque chose qui a à voir avec la partie la plus intime de la culture et qui ne s’élimine pas à travers le processus de changement, la colonisation, l’occidentalisation et maintenant la mondialisation [35]. »
Confondre Terre et Sol, c’est coller à la Terre. Il s’agit de renoncer à cette ancienne connivence avec la Terre primordiale, sans pour autant perdre le contact avec le Sol. Ceci ouvrirait une perspective : celle d’un vivre ensemble en fondant le Sol de la polis, pour dans le même temps s’astreindre collectivement à une nécessaire gestion de cette violence inhérente au projet politique lui-même.

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Mots-clés éditeurs : autochtonie, mythe magico-sexuel, verticalité, violence politique

Date de mise en ligne : 20/03/2012

https://doi.org/10.3917/cm.085.0091