La passion du dire
- Par Rajaa Stitou
Pages 25 à 34
Citer cet article
- STITOU, Rajaa,
- Stitou, Rajaa.
- Stitou, R.
https://doi.org/10.3917/cm.082.0025
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- Stitou, R.
- Stitou, Rajaa.
- STITOU, Rajaa,
https://doi.org/10.3917/cm.082.0025
Notes
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[*]
Rajaa Stitou, psychanalyste, maître de conférences en psychopathologie clinique à l’université de Montpellier III ; 30 rue Foch, F-34000 Montpellier.
-
[1]
R. Gori, Logique des passions, Paris, Denoël, 2002, p. 286.
-
[2]
R. Gori, 1977, 1978.
-
[3]
C’est ce qu’il appelle « l’amour des détournements », ce à quoi il invite le lecteur dans Exilés de l’intime, 2008. Voir pour en savoir plus Y. Clot, R. Gori, 2003.
-
[4]
R. Char, 1977, p. 190.
-
[5]
L. Wolfson, 1970.
-
[6]
R. Stitou, 2002a, p. 167-178.
-
[7]
R. Gori, 1972 ; 1978 ; 1996 ; 2000.
-
[8]
R. Gori, 2000, p. 769.
-
[9]
R. Stitou, 1997 ; 2002a, p. 161-170.
-
[10]
J. Hassoun, 1993.
-
[11]
J. Lacan, 1972-1973.
-
[12]
R. Stitou, 2002b, p. 164.
-
[13]
R. Gori, 1977, p. 72.
-
[14]
R. Gori, 2000, p. 769.
-
[15]
R. Gori, Ch. Hoffmann, 1999.
-
[16]
R. Gori, 1996, p. 208.
-
[17]
Ibid.
-
[18]
R. Gori ; M.-J. Del Volgo, 2005.
-
[19]
R. Gori ; P. Le Coz, 2006.
-
[20]
R. Gori ; M.-J. Del Volgo, 2008.
-
[21]
R. Stitou, 1997 ; 2002a ; 2007-2008.
-
[22]
É. Benveniste, 1954, p. 62.
-
[23]
É. Roudinesco, 2007.
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[24]
Op. cit., 2008.
-
[25]
R. Gori ; M.-J. Del Volgo, 2009, p. 147.
1La pensée gorienne est à la fois animée et habitée par la passion du dire et l’amour de la langue. N’est-ce pas là la démarche d’un style ? Passion et parole sont d’ailleurs ses thèmes favoris. Il les lie l’un à l’autre. Selon lui, « la passion est un état produit par la poétique du langage » et c’est aussi « une maladie de la langue [1] », maladie fondamentalement humaine, donc incurable. Roland Gori propose un mode de dire et d’écrire qui consiste à rendre aux mots leur énigme, leur force parlante. Il instaure de la coupure là où la novlangue contemporaine et les nouveaux dispositifs de servitude tentent de recomposer de la complétude, du sans-faille. Le questionnement incessant qui traverse ses écrits et ses enseignements porte sur ce qui lie intrinsèquement l’humain et le langage. Le lire, l’écouter, échanger avec lui, fraye à chaque fois le chemin vers une nouvelle élaboration autour de la question fondamentale de « qu’est-ce que parler veut dire ? » que ce soit à travers l’engagement singulier dans le langage, tel qu’il se déploie dans les discours de souffrance, en situation d’interlocution via le transfert, ou à travers les effets de discours liés à la civilisation et au contexte sociopolitique. Quel est l’impact de ses effets de discours sur l’être parlant et sur la fonction protectrice et humanisante de la culture ? Quelles répercussions ont-ils sur nos subjectivités, nos façons de nous inscrire dans le rapport aux objets du monde, de nous lier à l’autre et à l’Autre, d’aimer, de souffrir, d’être soigné ? Le lien social n’est autre qu’un lien langagier. Mais quelle place la société accorde-t-elle à la parole ? Comment cette parole qui implique ce que chacun a de plus intime peut-elle exister face à la tyrannie de la norme ? Telles sont les questions qui mobilisent de plus en plus l’engagement de Roland Gori dans les débats contemporains. Deux grandes étapes peuvent se distinguer dans son trajet. La première porte sur l’épistémologie. En effet, l’une de ses préoccupations majeures était d’abord la validité de la psychanalyse comme méthode et comme théorie. Il va ensuite orienter son regard vers ce qu’il en est du sujet en proie au politique et vers les montages anthropologiques par lesquels transite ce qui lie le singulier et le collectif, la subjectivité et le fait culturel. C’est ce qui retiendra alors toute son attention. Mais dans les deux approches, le langage et la parole occupent une place fondamentale. Ils tiennent lieu de boussole.
Le langage et la parole : approche éthique et épistémique
2Dès ses premiers écrits situant « l’acte de parole entre cri et langage, en tant que formation potentiellement intermédiaire entre le corps et le code [2] », la place du langage devient centrale. Son intérêt pour la dimension érotique de l’acte de parole, à la suite des travaux de Didier Anzieu, va s’ouvrir davantage à la prise en compte du « primat du signifiant » dans une référence féconde à Lacan et à Conrad Stein. Cette ouverture au pouvoir symbolique des mots ne lui fait pas perdre de vue que dans la langue subsiste une part d’étrangeté, d’intraduisible qui migre de langue en langue. La « catachrèse [3] » empruntée à la linguistique devient pour lui un concept important pour rendre compte du transfert et de l’incomplétude à la base de tout processus langagier, grâce à laquelle peut se renouveler indéfiniment le sens des mots. C’est par la « preuve par la parole » que Roland Gori n’a cessé de démontrer à quel point les mots sont porteurs d’une mémoire inconsciente, non réductible au souvenir, au sens où comme le dit René Char : « Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux [4]. » Les mots et les plaintes sont à entendre, nous dit-il, comme un récit de rêve. Un rêve, ce sont d’abord des images visuelles, sonores, tactiles, avant d’être parlées et interprétées. C’est parce que la mémoire du rêve émerge sur fond d’oubli qu’il peut être interprété. Dans son analyse des discours de souffrance, Roland Gori propose un regard et une écoute qui s’ouvrent au message de l’Autre reçu par le sujet dans le langage même de son symptôme, langage en souffrance, dans l’attente d’une parole qui en relancerait la signifiance dans le transfert. Parmi ses élaborations psychanalytiques, « le mythe et le roman de la maladie » constituent un point d’appui important afin de repenser avec M.-J. Del Volgo les dispositifs d’interlocution face aux patients dit « somatiques », dans une époque où la médecine est poussée à devenir de plus en plus technico-économique. Sa lecture fascinée du livre de Louis Wolfson [5] a enrichi la mienne [6]. Il s’est référé à plusieurs reprises [7] à ce roman qui témoigne du « ravage passionnel » lié à la langue maternelle ou plutôt à « lalangue », « source dans laquelle puisent toutes les passions ontologiques, amour, haine, ignorance », et qui, dans le cas de Wolfson « infecte le corps, le vampirise pour le faire advenir comme chair érotique persécutée et persécutrice [8] ». Cette approche foisonne de pistes de réflexion. Elle m’a aidée dans ma propre élaboration face à la plurilangue dans ses effets de parole, et à l’épreuve de l’étranger dans la langue, en relançant d’une manière autre la question « qu’est-ce que parler ? » dans sa langue dite « maternelle » ou dans une langue étrangère. Ce cheminement a été possible à partir de la prise en compte de ce qui d’un point de vue psychanalytique lie et distingue langue maternelle, langage et parole [9] :
- le langage est cette structure dont l’élément fondateur demeure insaisissable. Il participe avant tout d’une réalité humaine, c’est-à-dire de toutes ses constructions culturelles nécessaires, utiles, logiques qui organisent la vie sociale en découpant le temps en un passé, un présent, un avenir auquel il permet d’accéder par sa codification. Il n’est de langage que fondé sur une langue articulée à la parole et il ne peut y avoir de langue sans langage. Mais de quelle langue s’agit-il ? ;
- la langue maternelle n’est pas la langue que l’on parle, d’un point de vue psychanalytique, mais celle par laquelle chacun est parlé. Elle désigne ce qui sans cesse se dérobe, se déplace, se transforme et ressurgit comme une énigme. C’est ce dont témoigne à sa façon J. Hassoun à travers son très beau texte L’exil de la langue [10].
Cette langue maternelle n’est pas sans évoquer ces échanges précoces, érotisés entre la mère et l’« infans » (celui qui ne parle pas encore) à travers lesquels se présentifie l’inadéquation entre les appels et les réponses de l’Autre, maternel en l’occurrence. C’est à partir de ces malentendus que l’enfant peut se détacher de l’immédiateté des choses afin d’accéder à la parole et se reconnaître comme divisé, pris dans un processus de substitution signifiante. Il rencontre ainsi l’altérité et découvre qu’il peut se faire entendre dans une langue Autre que celle des « lallations », articulée à la castration, dans laquelle subsiste un intraduisible (inhérent au maternel dans la langue), qui émerge sous forme de lapsus, de rêve, d’acte manqué… La langue maternelle, celle que Lacan [11] nomme en un seul mot (lalangue), n’est donc pas à confondre avec le langage institué, codifié mais elle s’y articule sans que leur connexion jamais ne cesse. Ce qui rend possible cette articulation, c’est la parole qui est ici à entendre non pas dans sa dimension usuelle mais dans sa fonction, c’est-à-dire la manière dont elle constitue un acte pour le sujet [12] ; - la parole est à entendre au sens que nous indique l’étymologie, à savoir ce qui est jeté à côté. Cet « à-côté », c’est ce que l’aspect informatif ou performatif du langage ne parvient à saisir que comme raté. Pour que cette parole ait la valeur d’un acte, il faut que le sujet s’y engage subjectivement en se comptant dans le langage pour faire entendre sa voix qui n’est pas réductible à une matérialité sonore.
3« Le travail auquel s’astreint Wolfson constituerait l’archéologie du discours scientifique [14] » selon Roland Gori. La science, dit-il, s’inscrit dans une dette à l’endroit du langage. Dans La science au risque de la psychanalyse [15], ouvrage qui propose un débat de fond entre la psychanalyse et la science, il insiste sur les impasses auxquelles peuvent conduire les idéologies scientifiques quelles qu’elles soient « lorsqu’elles feignent d’oublier la structure nécessairement narrative de tout discours prétendant à la communication scientifique ». L’éthique et l’épistémologie constituent les deux manières de dire cette impasse. Et si la psychanalyse « se trouve repoussée hors champs de la science, c’est moins par sa méthode et sa théorie qu’en tant qu’elle rappelle constamment aux scientifiques que toute science naît du rêve et ne saurait définitivement s’en abstraire, s’y soustraire [16] ». Autrement dit ce qui se révèle insupportable à travers elle, et pas seulement pour les scientistes, c’est « l’extrême dépendance de l’humain aux faits de parole et de langage [17] ». N’est-ce pas ce que montre l’actualité au quotidien face à l’impérialisme du discours scientiste, de l’expertise à outrance et du rejet massif de la référence à la psychanalyse dans les institutions de soin et de formation ? La psychanalyse a toujours généré un certain malaise. Mais ce malaise se manifeste aujourd’hui dans des formes nouvelles, suscitant de manière inédite l’ingérence de l’État. Il interroge de fait le rapport de la psychanalyse au politique, en tant que révélateur des démêlés de la société avec elle-même. C’est à partir de là que s’ouvrira le passage vers une autre étape dans la pensée gorienne.
Le langage et la parole : approche politique et anthropologique
4Roland Gori va redonner toute son importance à la dimension anthropologique et politique, depuis la Santé totalitaire [18] en passant par L’empire des coachs [19], jusqu’à son dernier livre [20]. La référence à Foucault devient capitale dans cette nouvelle approche. Mais ce qui reste constant, ce qui traverse son œuvre de bout en bout, c’est le rapport à la langue et la parole ; la parole en tant que acte infiniment singulier, dans son articulation aux institutions du langage, institutions variables en fonction des cultures et des époques. « Et c’est cette articulation qui m’intéresse particulièrement car c’est ce par quoi je suis également travaillée [21]. » C’est en effet à travers le langage et ses institutions que peuvent se comprendre les transformations contemporaines et le nouveau rapport au savoir. Ce savoir, non réductible à la science, transite lui-même par une nouvelle langue, façonnée par l’impératif « médico-économique ». En s’attachant uniquement à une dimension utilitaire et instrumentale, cette « novlangue » selon l’expression de Roland Gori, voudrait confisquer à l’autre sa subjectivité et nourrir l’illusion d’une adéquation entre le mot et la chose. Or la langue, quelles que soient ses codifications, ne peut faire lien social si le sujet n’est pas en mesure de s’y impliquer singulièrement. C’est dans ce sens qu’il faut entendre la formule de Benveniste selon laquelle « la langue est ce qui tient ensemble les hommes [22] ». Les travaux actuels de Roland Gori éclairent d’une manière tout à fait intéressante cette crise qui secoue non seulement le monde psy et la fonction du soin, du social, mais qui concerne tous les secteurs du savoir, tous les secteurs professionnels. Ils portent au plus vif les questions cruciales qui se posent à nous dans une actualité brûlante, face aux « mutations anthropologiques » et à la recomposition des dispositifs permettant aux hommes de se protéger contre l’insoutenable du réel et de réguler les liens entre eux. Roland Gori nous montre que la civilisation n’est autre qu’un effet de discours, et en cela, elle constitue un véritable baromètre. Nous ne pouvons que souscrire à cela. Car c’est en effet dans sa façon de gérer son rapport à la folie, à l’angoisse et au conflit, qu’une civilisation peut témoigner de son aptitude à construire et à créer. Or qu’en est-il actuellement des cadres conceptuels de notre époque, à travers lesquels émergent les nouveaux idéaux, la nouvelle conception du lien social, de la souffrance, de la maladie, de ses modes de traitement ? Ces montages sont dominés par le biopouvoir et une logique de rentabilité désarrimée de tout échange. Ils reposent sur la non-reconnaissance du sujet. Roland Gori se distancie des conceptualisations selon lesquelles il y aurait dans notre post-modernité l’émergence d’un « néo-sujet » ou encore une « éradication du sujet ». En effet, aucune science, aucun savoir ne peut prétendre abolir le sujet ou le défaire de son étrangeté dont il est porteur, de sa part d’intraduisible, « part obscure de nous-mêmes [23] ». En revanche, il s’agit d’un désaveu. Ce qui est désavoué c’est la faille subjective, faille qui est de plus en plus transformée en déficit ou en anomalie. Cela se traduit actuellement à travers l’acharnement à vouloir tout évaluer, contrôler, normaliser, standardiser. Mais à force de traquer l’anomalie, à force de rechercher les indices observables ou mesurables du déficit, ne finissons-nous pas par les créer en lieu et place de l’autre ?
5Dans Exilés de l’intime [24], Roland Gori nous montre d’une manière fort instructive à quel point les nouvelles formes expressives de la pathologie sont isomorphes aux montages qui les désignent. Ces dispositifs sont sous l’emprise d’un « nouvel ordre économique », faisant du sujet un individu « médicalisé », entrepreneur de sa santé, capable de s’autogouverner, toujours en quête de performances. Cette figure de l’Homo economicus, initiée par le néo-libéralisme américain, c’est ce qui façonne l’ensemble des conduites humaines et leurs conceptions, à travers les nouveaux visages de la science et des modélisations informatiques. Ce n’est ni la science, ni la médecine, ni même l’évaluation qui sont à désapprouver, mais leurs dérives idéologiques. De même ce ne sont pas les normes dans leurs fondements qui sont à récuser, mais leur fétichisation, nourrie dans une civilisation « néolibérale ». La question se pose alors de savoir ce que deviennent la parole et la réalité psychique ou même politique dans une société de « l’expertise généralisée », où les rapports humains ne sont conçus qu’en termes de productivité et où tout est affaire de « neurones, d’hormones ou de stratégie logicomathématique » ? La médecine porte la marque de ces changements. Elle se trouve ainsi éloignée de la dimension thérapeutique et « du souci de soi ». La subjectivité et la responsabilité sont congédiées au profit du consentement et de l’information. De son côté, la psychopathologie, transformée en santé mentale, est de plus en plus orientée vers le contrôle social et la surveillance féroce des comportements. Cette dite santé mentale met en avant une normalité idéale tout en concevant l’individu quel qu’il soit comme potentiellement porteur d’un trouble ou d’une dysfonction, générant ainsi, à l’intérieur même de la cité, une nouvelle figure de la peur de l’autre et du tout Autre. Le dsm constitue le support de cette orientation à travers laquelle s’effectue un déplacement du pathologique vers le normatif et ses dérives normalisantes. Avec cette approche, surgit un rapport fragile à la frontière entre le dedans et le dehors, le familier et l’étranger, le privé et le public, le normal et ce qui ne l’est pas. Plus besoin de se référer à la folie, l’angoisse, la névrose, le délire. Plus besoin de considérer le symptôme à travers la valeur qu’il prend dans la parole du sujet. Il suffit de traquer le trouble du comportement repéré grâce à la profusion des nouveaux diagnostics. D’où l’obsession du dépistage et la médicalisation à outrance de l’existence ; une médicalisation aux formes nouvelles, recodée par le langage de la génétique et de la neurobiologie via les nouvelles technologies. Comment ce regard qui stigmatise peut-il prendre sens pour celui qui n’est plus considéré comme sujet de son mal-être ou de sa souffrance mais qui est identifié d’une manière déconcertante à ce qui est supposé être son handicap ou son dysfonctionnement ? La visée de la nouvelle santé mentale est de transformer les professionnels du soin en « super-coachs », capables de libérer le sujet le plus rapidement possible de l’étrangeté dont il est porteur, en lui faisant faire l’économie d’une élaboration psychique et en lui dictant des modes de conduites et de comportements pour être performant et non manquant. Ce rejet de ce qui fait énigme, c’est ce qui sous-tend tous les dispositifs sécuritaires, mettant en avant une prévention non plus « prévenante » mais prédictive, cherchant à débusquer l’étranger jusque dans le berceau. Roland Gori ne se contente pas d’une dénonciation du nouveau monde contre l’ancien ou d’une nostalgie réactionnaire. Son approche va bien au-delà d’une querelle de spécialistes. Ce qui l’intéresse, c’est la logique qui sous-tend « le nouveau style anthropologique ». Autrement dit, la mise à mal de la clinique et de la fonction du soin ne peut se comprendre sans ce rapport à ce « nouveau style anthropologique » et au contexte politique actuel. Nous assistons aujourd’hui à « l’émergence d’une civilisation numérique qui […] procède de la mise en place de dispositifs d’initiation sociale à une manière de penser le monde, le rapport à soi-même et aux autres. Peu importe la validité de ces procédures et leur adéquation aux objets et aux pratiques qu’elles prennent dans leur dispositif, seule compte la servitude volontaire qu’elles imposent aux sujets qui s’y façonnent ou y résistent avec plus ou moins de bonheur. […] Les experts au premier rang desquels se placent les scientifiques, les médecins et les économistes deviennent alors les scribes de ces nouvelles servitudes [25]. »
6Le cheminement de Roland Gori n’est pas seulement théorique. Il repose sur ce qu’il met en œuvre dans sa pratique et dans les actes avec lesquels il s’engage dans la cité, que ce soit avec le collectif « Pas de zéro de conduite pour les enfants de 3 ans », « Sauvons la clinique », ou encore récemment avec « l’Appel des appels ». Cela pour à la fois contester et éclairer le débat sur les dérives du scientisme, de l’évaluation généralisée, de la fureur de la normalisation qui portent atteinte non seulement au sujet et à l’altérité, mais aussi à la fonction du soin psychique, de la formation et de la recherche. Et en cela, il est fidèle à l’éthique psychanalytique, car la psychanalyse dans son acte et sa responsabilité ne peut s’abstraire de la culture, et donc du politique. Son devoir est de maintenir ouverte la voie de la vigilance et d’inciter l’homme à s’impliquer avec sa voix, dans la civilisation qu’il traverse. Tel est le message qui anime sa passion de dire et d’écrire.
Bibliographie
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Mots-clés éditeurs : biopouvoir, langage, néolibéralisme, norme, parole, politique, style anthropologique, sujet
Date de mise en ligne : 29/11/2010
https://doi.org/10.3917/cm.082.0025