Clinique d'une consommation de médicaments psychotropes : la part de l'inconscient
Pages 111 à 124
Citer cet article
- DUCOUSSO-LACAZE, Alain
- et KELLER, Pascal-Henri,
- Ducousso-Lacaze, Alain.
- et al.
- Ducousso-Lacaze, A.
- et Keller, P.-H.
https://doi.org/10.3917/cm.077.0111
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- Ducousso-Lacaze, A.
- et Keller, P.-H.
- Ducousso-Lacaze, Alain.
- et al.
- DUCOUSSO-LACAZE, Alain
- et KELLER, Pascal-Henri,
https://doi.org/10.3917/cm.077.0111
« Dans notre culture scientifique médicale, c’est le corps malade qui a pris la place des esprits. C’est lui le persécuteur et c’est sur lui que l’on doit agir par des traitements qui lui sont destinés, éventuellement par des médicaments psychotropes. »
1Cette phrase de Guyotat placée en exergue soulève des questions essentielles concernant la prescription et la consommation de médicaments psychotropes dans la société moderne. Notamment, elle a l’intérêt d’inscrire les deux – prescription et consommation – dans le cadre d’une réflexion anthropologique. Car, si toutes les cultures ont inventé des modes de prise en charge de la souffrance psychique, seule la culture moderne prétend qu’une telle prise en charge relève d’un savoir et d’une pratique technoscientifique. Mais l’analogie – ou le rapprochement – avec les cultures qui fondent ces prises en charges sur la référence à l’ordre divin interroge cette prétention. En attribuant au corps (le système nerveux) la responsabilité de la souffrance psychique, le savoir scientifique reconduirait-il en le transformant, sans le savoir, un mode de raisonnement antérieur à l’avènement de la science et de la technique ? Troublante question.
2En réalité, Guyotat nous oblige à penser qu’une culture, aussi scientifique qu’elle se prétende dans la prise en charge de la souffrance psychique, ne peut se passer d’une représentation de l’altérité (Ducousso-Lacaze, 2001 ; Ducousso-Lacaze et Dessaint-Lemaire, 2004). Sur ce plan, le corps – en tant qu’il est autre dans la conscience du sujet par rapport à lui-même – aurait, dans le raisonnement, pris la place de l’ancienne altérité divine. Autrement dit, en dépit de ce qui change, c’est-à-dire la laïcisation des pratiques et leur médicalisation, quelque chose n’a pas changé, et prendre en charge la souffrance psychique suppose toujours trois conditions : 1) se référer à un autre ; 2) attribuer à cet autre la cause de la souffrance psychique ; 3) disposer d’un certain nombre de moyens supposant d’avoir à agir sur cet autre.
3Mais qu’en est-il pour ceux qui, espérant atténuer leur souffrance psychique, s’en remettent à la médecine ? La souffrance psychique les confronte à des questions que l’on connaît bien : « Pourquoi je souffre ? », « Pourquoi moi ? », etc. Questions qui portent, dans leur structure même, l’incontournable référence à une altérité excédant les pouvoirs de la conscience. Finalement, les personnes ayant recours aux médicaments psychotropes adhèrent-elles vraiment à la représentation de l’altérité suggérée par le dispositif médical, soumise par lui à la prééminence du corporel ? L’objectif de la recherche clinique présentée ici était, entre autre, de répondre à certaines de ces questions. Dans deux services du chu de Bordeaux (gastro-entérologie et clinique du sommeil), nous avons ainsi proposé à trente patients hospitalisés un entretien semi-directif centré, d’une part, sur leur expérience de la souffrance psychique et, d’autre part, sur leur expérience de la consommation de médicaments psychotropes. À partir de la présentation de deux études de cas, nous allons maintenant montrer comment, au cours de ces entretiens, s’actualisent différentes figures de l’altérité qui entrent en conflit avec celle que propose le monde médical. Nous mettrons également en évidence comment le rapport subjectif à la prescription et à la consommation de médicaments psychotropes dépend de ces figures de l’altérité, tout en leur donnant une place au sein des conflits inconscients qui les sous-tendent.
Madame R.
4Âgée de 73 ans, Madame R. évoque, dès le début de l’entretien, une douleur corporelle et une souffrance psychique. La première (« je souffrais beaucoup de l’estomac et de l’intestin ») explique, selon elle, sa présence dans le service de gastro-entérologie. Elle met en relation la seconde (« j’étais fatiguée, j’étais angoissée, je tremblais ») avec la prescription de Prozac et de Noctamine (« pour dormir la nuit »). Cette « grande fatigue » aurait commencé il y a sept mois. Selon elle, auparavant, elle ne consommait pas des médicaments de ce type, pourtant :
« Je consommais quelque chose pour dormir, mais c’était léger mais c’était tout à fait léger. Après cette époque-là il a fallu me mettre à la Noctamine parce que j’ai perdu le sommeil. Il faut dire que j’ai gardé ma mère pendant vingt-trois ans, une personne dépressive. Dans la famille on est dépressif. Mon frère était dépressif, il s’est suicidé, ça c’est une chose. Ma mère était dépressive mais enfin elle a 99 ans quand même, donc cela ne tue pas. J’ai dû la mettre dans une maison de retraite parce qu’elle m’a fait perdre le sommeil. Elle tombait la nuit et moi j’étais toujours à me lever ou inquiète parce qu’elle était à terre et j’ai perdu le sommeil comme ça. »
6Cet extrait du tout début de l’entretien rassemble de manière condensée la plupart des éléments du récit qui vont se déployer par la suite :
- l’ambivalence à l’égard de l’imago maternelle avec les enjeux inconscients de différenciation, d’indifférenciation et de culpabilité :
- le rapport aux médicaments psychotropes intégré dans ces enjeux inconscients :
- enfin, deux temporalités narratives (Ricœur, 1985) susceptibles d’être actualisées :
- avec la première temporalité, l’expérience de la souffrance psychique succède à un événement déclencheur : avoir gardé sa mère pendant vingt-trois ans ;
- avec la seconde temporalité, l’expérience de la souffrance psychique se rapporte à l’accomplissement d’un destin familial, probablement en appui sur le mythe familial de la famille d’origine.
Le mouvement d’indifférenciation
7Un mouvement d’indifférenciation à l’égard de l’imago maternelle se déploie à partir des relances du psychologue concernant la consommation de médicaments psychotropes de Madame R., d’une part, et de sa mère, d’autre part. Madame R. décrit une mère ayant vécu de longs épisodes dépressifs, le premier survenant à la naissance du frère de Madame R. Elle avait alors 5 ans et se souvient que sa mère restait couchée la plupart du temps, se plaignant de douleurs à l’estomac. Madame R. remarque que, si elle a toujours entendu sa mère se plaindre de l’estomac, elle aussi s’en plaint sans cesse. Elle conclut d’ailleurs « on fait tout pareil ». Le mouvement d’indifférenciation à l’égard de l’imago maternelle s’accompagne d’une référence de plus en plus nette à la maladie organique. Dans le discours, les douleurs gastriques et intestinales – et non l’expérience dépressive – deviennent le trait de ressemblance entre la mère et la fille, ressemblance qui confine même à l’identité. Cette partie de l’entretien comporte de nombreuses émergences de fantasmes relevant du registre de l’oralité. Nous y reviendrons, à propos du rapport subjectif de la patiente aux médicaments.
Le mouvement de différenciation
8Un changement apparaît lorsque Madame R. évoque le suicide de son frère. Selon elle, son frère ne souffrait pas de la même dépression que sa mère : « Lui, c’était pas la même dépression. Il se faisait des idées tandis que ma mère n’est pas suicidaire […] il ne s’était pas marié parce que, soi-disant, il ne pouvait pas. Après il s’est marié à 45 ans pour se suicider 6 mois après. » Ce changement se manifeste donc, en un premier temps, par un retour de la référence à la souffrance dépressive, l’amorce d’un travail psychique de différenciation et la réactualisation des motions pulsionnelles agressives. Mais s’il concerne tout d’abord le rapport subjectif à l’autre fraternel, il va s’étendre rapidement au rapport subjectif à l’autre maternel : « Mais moi, je ne suis pas une personne dépressive, je n’ai jamais été dépressive. Je suis une personne très active et qui les ai toujours secoués mais elle ne comprenait pas. »
9Un deuxième temps intervient alors, à la suite d’une relance du psychologue (« vous étiez différente ? »). Le travail de différenciation psychique par rapport à l’autre maternel actualise alors la structure œdipienne selon une configuration particulière : « Oui, j’étais différente de ma mère, je suis beaucoup de mon père, que j’ai perdu jeune ». Et, plus loin :
« J’avais 17 ans quand mon père est mort par accident. Et là, j’ai eu beaucoup de responsabilités, parce que j’avais un frère qui avait 12 ans et puis ma mère qui n’était pas bien, donc j’ai pris mes responsabilités. On était à la campagne, la vigne, le travail… je travaillais beaucoup, je travaillais énormément. En plus je me suis mariée avec un viticulteur à 20 ans, j’ai eu trois enfants. »
11Deux remarques concernant cette configuration œdipienne :
- la place fantasmatique qu’y occupe Madame R. semble être celle d’un père idéalisé (« Il assumait ses responsabilités »), qui prend en charge et protège sa femme et son fils ;
- on peut penser que cette place fantasmatique, d’une part, fonde l’inscription de Madame R. dans la temporalité de la succession des générations mais, d’autre part, rend probablement l’expression de la rivalité œdipienne avec l’objet maternel très culpabilisante.
Les médicaments
12Le discours de Madame R. à propos des médicaments psychotropes est sollicité par deux fois, la première au cours de la phase dite « d’indifférenciation », la seconde au cours de celle dite de « différenciation ».
13Au cours de la première, ce discours présente deux caractéristiques principales. D’une part, il opère une distinction entre le Prozac® et les somnifères. D’autre part, comme nous l’avons déjà suggéré, il est infiltré de fantasmes relevant du registre de l’oralité.
14Ainsi à propos du Prozac® Madame R. dit : « Depuis qu’on m’a mis sous Prozac, je suis beaucoup plus calme. Si on me dit quelque chose qui ne me plaît pas, j’avale, je ne réponds pas. » Le calme que procure ce médicament est aussi, fantasmatiquement, responsable de l’incorporation des mauvaises paroles (du mauvais objet ?). Pour elle, le Prozac® et ceux qui le prescrivent, seraient autant au service de son bien-être que de l’objet incorporé qui la fait souffrir.
15À propos des somnifères, Madame R. reprend la distinction entre ceux qu’elle consommait auparavant et ceux prescrits plus récemment. Les premiers « C’étaient des petits somnifères […] C’était pas le poison. » Et quand le psychologue interroge cette formule, elle répond : « Parce que c’est plus fort… Chacun sait que les somnifères c’est du poison, non ? » À l’incorporation de mauvaises paroles (paroles empoissonnées ?) s’ajoute donc l’ingestion de médicaments empoisonnés. Ce fantasme s’appuie sur une représentation véhiculée par le discours médical : les médicaments psychotropes sont plus ou moins forts, qui s’articule au processus inconscient de clivage entre bon objet et mauvais objets, bonne nourriture et mauvaise nourriture. Pour Madame R. cette articulation s’effectue à la faveur de la prédominance de fantasmes d’incorporation et, probablement, du souvenir du suicide de son frère : « On lui avait donné des médicaments. Il a avalé le tube entier. »
16Lors de la seconde phase de l’entretien, la relance à propos des effets des médicaments psychotropes amène Madame R. à une étrange formulation qui, probablement, résume toute son ambivalence à leur égard : « Peut-être qu’ils m’empêchent d’être moins inquiète. » Mais surtout, elle précise que, concernant leurs effets, « je sais pas moi, je fais confiance aux docteurs et puis… on m’a dit de pas les abandonner ». Difficile de ne pas rappeler ici que les paroles des médecins font écho à un autre abandon, à la fois désiré et source d’une grande culpabilité, celui de sa mère, pour qui elle s’inquiète tellement. Sur le plan inconscient le rapport aux médicaments psychotropes est donc traversé à la fois par les enjeux du conflit ambivalentiel lié à l’oralité et par les enjeux du conflit œdipien.
17D’ailleurs Madame R. conclura ainsi l’entretien : « … les (sa mère et sa belle-mère) entendre se plaindre tout le temps, gémir […] je suis usée de mes nerfs. Vous ne pouvez pas les envoyer à la gare ! Il faut rester calme. Alors je pense que j’ai avalé tout ça. » Elle voit dans cette explication, soutenue elle aussi par un fantasme d’incorporation, une raison de ne pas entreprendre une psychothérapie. Ce type de prise en charge se justifierait, selon elle, si elle était quelqu’un de dépressif.
Madame C.
18Elle est âgée de 64 ans. D’emblée, elle dit des médicaments psychotropes : « Ces médicaments je les ai pris parce que j’ai été forcée. » La relance du psychologue (« forcée ? ») amène madame C. à faire référence à la rectocolite hémorragique pour laquelle elle est toujours traitée et qui a entraîné son hospitalisation dix ans auparavant. Ainsi, dès le début de l’entretien, il s’agit pour elle de se dégager de toute implication subjective dans la consommation de médicaments psychotropes. Le thème semble donc actualiser une certaine forme de culpabilité, que la référence à la maladie « organique » permet probablement d’alléger. Pourtant, madame C. ne va pas se contenter de ce compromis qui vient oblitérer l’émergence de la pensée : elle va mettre à profit l’entretien pour s’interroger, à la fois sur les effets des médicaments psychotropes et sur l’origine de sa souffrance psychique. Cette double interrogation s’amorce parce que, d’une part, Madame C. se demande : « Est-ce que c’est psychique ? » de ne pouvoir dormir qu’après avoir pris un Témesta et que, d’autre part, elle peut faire référence à son « tempérament nerveux » : « J’ai pris beaucoup de choses sur moi et ça a craqué. » Le psychologue, par ses relances, soutient cette double interrogation et le récit de Madame C. va actualiser successivement deux configurations narratives différentes. Avec la première, la mise en intrigue va privilégier le pôle de la mêmeté familiale et la souffrance psychique va être appréhendée en appui sur le mythe familial de la lignée maternelle. Avec la seconde configuration narrative, la souffrance psychique va être appréhendée à partir de la mise en intrigue de figures de l’expérience vécue, qui ont confronté Madame C. à une altérité implacable.
Le mythe familial et la souffrance de la grand-mère
19Alors qu’elle vient de faire allusion à la consommation de médicaments psychotropes de sa mère, le psychologue relance : « et votre mère ? » : Madame C. répond alors : « Maman était d’une famille de gens hypernerveux aussi. » L’actualisation d’une configuration narrative débute aussitôt, dans laquelle l’expérience de la souffrance psychique est mise en intrigue en tant que trait commun aux femmes de la lignée maternelle : la tante maternelle de Madame C. a vécu une grave déception amoureuse et s’est pendue : mais surtout, sa grand-mère a perdu deux enfants, l’un s’étant noyé, l’autre ébouillanté. Selon Madame C. qui, précise-t-elle, a entendu raconter ces événements (mythe familial), le décès de ses deux enfants permet d’expliquer que la grand-mère soit devenue épileptique à 60 ans. C’est cette configuration narrative qui aboutit à un dénouement au cours duquel la souffrance psychique actuelle est pensée par analogie avec celle de la grand-mère :
« Les crises d’épilepsie doivent être pour moi… bon elle était nerveuse certainement parce qu’elle aussi avait pas mal d’enfants, elle avait des enfants. […] je n’en sais rien, mais c’est tout un ensemble, qui est la perte de ses deux enfants. Vous savez moi il y a quelque temps j’ai reçu un coup de téléphone, j’ai cru qu’on me disait que ma fille était morte et c’est de là que tout est reparti. Je plains les gens qui perdent des enfants. C’est irrémédiable pour moi. »
21Comment comprendre l’événement de la vie psychique lié au coup de téléphone ? Nous ferons l’hypothèse qu’il s’agit d’un fantasme qui fait effraction dans la conscience, mais sous une forme déguisée (retour du refoulé). À la faveur d’une situation confuse, des motions pulsionnelles haineuses à l’égard de l’image de la fille ont franchi la barrière de la censure. Or, comme on le verra plus loin, Madame C. vit avec la plus jeune de ses filles un conflit qui dure depuis plusieurs années et qui l’éprouve durement.
22Par son étrangeté et la souffrance qu’il entraîne, ce fantasme confronte Madame C. à l’altérité qu’abrite sa propre vie psychique : si elle ne peut nier qu’il émerge au sein de sa conscience, elle ne peut pour autant y reconnaître son implication subjective. Dès lors, l’analogie avec la souffrance psychique de la grand-mère a une double fonction. D’une part elle permet une appropriation de l’événement psychique et de la souffrance en les inscrivant, sur le plan imaginaire, dans une lignée féminine : elle en réduit donc l’altérité tout en confortant le sentiment de filiation mis à mal par le conflit avec la fille. Mais cette analogie a d’autre part une fonction défensive : elle dédouane Madame C. de sa propre implication subjective dans ce fantasme, dans sa souffrance et dans le conflit avec sa fille (Laflaquière et Ducousso-Lacaze, 2004 ; Attema et Ducousso-Lacaze, 2004).
Les figures implacables de l’altérité
23La seconde configuration narrative s’actualise alors qu’apparaît une nouvelle interrogation, à propos de la rectocolite hémorragique cette fois. Reprenant les discours des médecins, Madame C. suggère au psychologue : « […] il paraît que ma maladie est due aux gens anxieux » : celui-ci réagit : « Qu’en pensez-vous, vous-même ? », entraînant cette réponse : « Je n’en sais rien, je sais que j’ai eu une enfance très heureuse jusqu’à l’âge de 12 ans où je me suis aperçue que mon père était en train de mourir d’un cancer. »
24C’est donc l’expérience du deuil qui apparaît dans le récit, deuil d’un père dont l’image a conservé une part de sa coloration œdipienne : « Mon père pour qui j’avais une adoration (pleurs). C’était un homme extraordinaire, très intelligent. » Mme C. ajoute ensuite que, durant sa maladie, « il ne pouvait boire que du lait et il ne voulait que moi pour lui donner à boire ». Madame C. rassemble en une belle formule son expérience de la rencontre avec cette figure implacable de l’altérité qu’est la perte d’un être aimé : « L’anxiété, ça été le vide de mon père. » Pourtant, rajoute-t-elle, « c’était une anxiété de jeune fille. Ma véritable anxiété a commencé quand mon mari a eu un accident du travail. Il n’a jamais pu retravailler ». Quelques années plus tard, son mari décède d’un cancer, mais entre ces deux événements, Madame C. s’est confrontée à une autre figure implacable de l’altérité, sur son lieu de travail cette fois : « J’ai été méprisée, j’ai été mis plus bas que terre par mon employeur parce que je n’allais pas assez vite. Elle m’a dit une fois : vous êtes un poids mort pour l’entreprise. » La structure temporelle du récit conduit alors Madame C. à évoquer l’apparition des symptômes liés à la rectocolite hémorragique : « J’avais maigri de 10 kg en douze jours je crois. Je suis arrivée ici chez le professeur B. dans un état lamentable. » Toutefois, sur le plan conscient, le récit de toutes ces épreuves rend compte avant tout d’une souffrance passée, à l’exception des douleurs liées à la rectocolite hémorragique.
25Une nouvelle figure de l’altérité, source de « beaucoup de soucis », est alors mise en intrigue : sa fille. Depuis son bac, alors que sa scolarité avait été particulièrement brillante jusque-là, celle-ci refuse de poursuivre des études et, à 28 ans, elle vient juste de commencer une formation qualifiante. Mme C. rajoute à son sujet que « sciemment, elle a fait des chèques sans provision. Elle ne se rendait pas compte de ce qu’elle subissait et de qu’elle nous faisait subir ». Dans cette nouvelle épreuve, la souffrance de Madame C. semble relever autant de l’expérience de la culpabilité que de la blessure narcissique :
« Moi qui n’avais pas pu parler avec ma mère, j’essayais de parler avec ma fille […]. Elle m’a dit : “Tu sais maman quand tu rentrais tu n’étais pas très abordable.” C’est vrai, très énervée. Je ne sais pas. Je n’ai pas réussi son éducation. »
Les médicaments psychotropes et l’identification à l’image maternelle
27Tout au long de l’entretien, la consommation de médicaments psychotropes est abordée à plusieurs reprises, au cours desquelles se précisent, notamment, les soubassements œdipiens des sentiments de culpabilité associés. La signification inconsciente de cette consommation nous paraît d’ailleurs être en relation avec la réactualisation d’un désir d’identification à l’image de la mère œdipienne. Ainsi, Madame C. dit : « Avant cette maladie, je grondais maman qui en prenait (des médicaments). Le bon dieu m’a bien punie. » Comme si la consommation de médicaments venait réaliser un « être comme » la mère et constituait, dans le même temps, une rétorsion contre les motions agressives à son égard. S’identifier à la mère, sur le plan inconscient, suppose une transgression, à plus forte raison si cela suppose de recourir à des médicaments qui étaient frappés de son interdit : « Maman prenait beaucoup de médicaments… Et puis, il ne fallait pas y toucher. »
28Madame C. trouve alors, dans la comparaison entre sa pratique de consommation et celle de sa mère, l’occasion de se défendre des risques intrapsychiques liés à cette transgression : « Maman prenait ce qu’on lui ordonnait maintenant… ce qu’on lui avait ordonné il y a vingt ans. Vous savez elle faisait son automédication. » Et juste après :
« Moi, je fais ce que l’on me dit […] mais quand je vois quand même que ça me convient pas, j’essaie de… diminuer. Le Liprax que j’avais à 3 par jour, je l’ai mis à 2. J’ai demandé au docteur, jamais sans l’avis de mon médecin traitant. Je fais pas ça comme ça. »
30C’est donc la référence à l’autorité médicale qui, dans l’entretien, vient protéger Madame C. des conséquences du fantasme d’entretenir un rapport identique à celui de sa mère, à l’objet incarné par les médicaments.
Les médicaments psychotropes et les médecins
31Mais dans ce rapport subjectif complexe aux médicaments psychotropes interviennent également les représentations de Madame C. concernant les professeurs de médecine. C’est d’ailleurs l’un deux qui, le premier, a prescrit du Témesta au moment de la crise aiguë de rectocolite. Or, le Témesta est source de difficultés car, selon elle, elle ne peut en prendre plus d’un cachet par jour, « (sinon), je ne fais que dormir ». Voyons ce que ces supposés excès de sommeil représentent pour elle.
32Lors de la crise aiguë « c’est le professeur B. qui a pris cela en main, qui a pris le Témesta en main », la consommation de Témesta et ses effets apparaissent bien comme emblème de la maîtrise exercée par le professeur de médecine sur Madame C. D’autant plus qu’à la suite de cette première prescription, souligne-t-elle, « pendant huit jours, je n’ai fait que dormir ! » Quelle intention se dissimulait derrière une telle « prise en main » ? Bienveillante ? Malveillante ? Madame C. fait consciemment l’hypothèse qu’il s’agissait de l’apaiser : « J’ai l’impression qu’il m’a fait faire une cure de sommeil pour essayer d’apaiser mes souffrances. »
33Pourtant, les mots qu’elle utilise pour parler de cette somnolence relèvent plus du vocabulaire de l’excitation que de celui de l’apaisement. Ainsi pendant les huit jours de sommeil : « Il me semble qu’on voulait me piquer les doigts. » De même : « Hier chez ma sœur je n’ai fait que dormir. Elle m’a dit que j’avais rencontré une mouche qui m’avait piquée. » Et la connotation sexuelle de cette excitation apparaît dans une formule qui ressemble beaucoup à une dénégation : « Je suppose quand même qu’on ne me donne pas ça pour le plaisir. » Dénégation qui est immédiatement suivie de la description de la maîtrise qu’exerce sur elle (sur son plaisir ?) un autre professeur de médecine, par l’intermédiaire de la prescription de médicaments psychotropes : « Maintenant le professeur m’a enlevé le Liprax. Il ne m’a laissé que le Survector et il m’a mis à deux Témesta mais alors là je ne fais que dormir, que dormir. Ça c’est le professeur C. » Quelle est cette gêne dont parle alors Madame C. : « Non là ça me gêne énormément, ce Témesta qui me fait dormir constamment. Je suis très gênée » ? S’agit-il d’un malaise physique lié à l’excès de sommeil ? Ou bien d’une honte liée à un plaisir inavouable ?
La représentation de l’autre
34Les discours de Madame R. et Madame C. mettent en évidence un certain nombre des caractéristiques des discours que nous avons obtenus au cours de notre recherche. Nous allons insister sur ces caractéristiques en nous appuyant sur l’idée qu’elles tiennent tout autant aux sujets eux-mêmes qu’au dispositif que nous leur avons proposé.
35Précisons, tout d’abord, que ce dispositif sollicite une parole singulière. Dans ce contexte, il apparaît que la logique technique de la prescription n’interrompt pas le questionnement, ni à propos de la souffrance psychique, ni à propos des médicaments psychotropes, ni à propos du discours médical. Les sujets, même s’il leur arrive d’invoquer le savoir médical en réponse à leurs propres questions ou à celle du psychologue, expriment à quel point la souffrance psychique reste pour eux une énigme, au même titre que le mode d’action des médicaments psychotropes. La réponse technique à de telles énigmes ne suffit donc pas et la plupart des sujets s’emparent de la situation que nous leur proposons pour se risquer à élaborer leur propre réponse.
36Mais notre dispositif soutient une mise en forme particulière de la parole. Dans les termes de Ricœur (ibid.), nous dirons qu’il sollicite une mise en intrigue et une temporalisation de l’expérience de la souffrance psychique. Grâce à cette mise en forme du discours, deux voies narratives apparaissent, où les sujets en appellent à l’autre pour se donner à eux-mêmes une représentation de ce qui les fait souffrir, représentation distincte de celle que propose la médecine.
37Avec la première voie, le récit est dominé par le pôle de la « mêmeté ». Le sujet raconte alors sa souffrance psychique en tant qu’elle constitue un trait de ressemblance entre lui et certains membres de sa famille. Dire l’énigme de la souffrance psychique, dans ce cas, c’est donc bien la penser à partir de l’autre mais un autre semblable. Dans nos entretiens, cette représentation spécifique de l’altérité revêt alors les traits de la figure du père, de la mère ou bien de l’ancêtre (grand-père, grand-mère, arrière-grands-parents). Pour Madame R. ces figures sont celles de son frère et, surtout, celle de sa mère et le trait de ressemblance est énoncé tantôt à partir du signifiant « dépression » tantôt à partir « des troubles de l’estomac ». Pour Madame C., ces figures sont celles de sa mère, de ses tantes et surtout celle de sa grand-mère. La filiation narcissique joue un rôle déterminant dans ce type de configuration narrative et, dans un grand nombre de cas, les sujets recourent à des éléments du mythe familial. Ainsi le discours sur soi apparaît-il très souvent comme le témoin de la présence de l’autre familial en soi.
38Avec la seconde voie, le récit est dominé par le pôle de « l’ipséité ». Cette fois les sujets insistent sur la singularité de leur souffrance psychique et la mettent en intrigue dans la confrontation avec une altérité irréductible. L’autre à partir de qui est raconté la souffrance psychique n’est plus un autre semblable mais un autre radical. Ainsi nous avons vu comment Madame R., après avoir mis en intrigue l’autre maternel sur le mode de la mêmeté, en vient à le représenter en tant qu’altérité radicale. Sa souffrance psychique n’est plus alors pensée comme semblable à celle de sa mère mais comme née de la confrontation avec elle. Madame C., quant à elle, après avoir pensé son anxiété comme une anxiété familiale, la met en intrigue à partir des épreuves au cours desquelles elle a fait face à une altérité implacable : deuils, maladie du corps, conflits intersubjectifs…
39Mais les processus par lesquels se construisent ces deux représentations de l’autre n’obéissent pas seulement aux contraintes de l’activité narrative. Ils sont également soumis aux exigences des conflits inconscients.
40La mise en intrigue de la représentation de l’autre semblable, avec les fantasmes de la filiation narcissique qui la sous-tendent, apparaît particulièrement déterminée par les exigences inconscientes, et conflictuelles, de différenciation et d’indifférenciation. Dans certains cas, comme chez Madame R. en un premier temps, le désir d’indifférenciation l’emporte sur l’impératif de différenciation (Legendre, 1990). La singularité de la souffrance du sujet se perd alors dans un « on » familial indifférencié. Dans d’autres cas, comme chez Madame C., le recours aux effets d’indifférenciation du mythe familial apparaît davantage comme un processus d’inscription de la souffrance psychique dans un soi familial (Eiguer, 1987) qui restaure le narcissisme du sujet et le dédouane d’avoir à prendre conscience de sa propre implication dans sa souffrance psychique.
41C’est qu’en deçà de ces exigences de différenciation et d’indifférenciation sont à l’œuvre d’autres conflits qui jouent un rôle déterminant dans la construction de la représentation de l’autre en tant qu’altérité radicale. Nous avons vu ainsi que, pour Madame R. la prégnance du conflit ambivalentiel lié à l’oralité grève fortement la possibilité de se représenter un autre maternel différencié, que la structuration œdipienne tendrait à promouvoir. Ce n’est pas le cas pour Madame C. chez qui le conflit intrapsychique lié à l’œdipe structure de manière prédominante le rapport à l’autre. De telle sorte que même les désirs d’identification n’en altèrent pas la dimension d’altérité.
42Ces deux études de cas mettent en évidence une dimension essentielle du rapport subjectif à la consommation de médicaments psychotropes : il est traversé par les conflits psychiques inconscients et la représentation de l’altérité qu’ils déterminent. Ce qui explique très certainement que la plupart des autres sujets rencontrés manifestent une grande ambivalence, tant à l’égard des médicaments eux-mêmes que de leurs effets supposés. D’ailleurs, concernant la consommation de médicaments psychotropes, nombre d’entretiens témoignent de cette articulation avec des fantasmes de filiation narcissique et/ou des éléments du mythe familial, et ce, d’autant plus facilement que très souvent, plusieurs personnes d’une même famille ont recours à ces médicaments. Ainsi en va-t-il dans le cas de Madame C. pour qui, parler de la consommation de médicaments psychotropes, c’est non seulement parler de son anxiété mais aussi de celle de la lignée féminine à laquelle elle appartient.
43Il arrive aussi que la représentation de la consommation de médicaments psychotropes s’articule avec un fantasme de transmission (Kaës, 1993 ; Ciconne, 1999). Tout se passe alors comme si, subjectivement, le recours aux médicaments psychotropes attestait que certains traits de caractère ont été hérités. En ce sens, cette consommation peut s’inscrire dans les processus fantasmatiques conflictuels par lesquels un sujet construit sa place, différenciée ou non, de sujet de l’héritage (Ducousso-Lacaze, 2002).
44Ajoutons deux points essentiels. Premièrement : certaines paroles prononcées par les médecins au moment de la prescription jouent un rôle essentiel, faisant parfois écho à des énoncés identificatoires familiaux : qui était considéré comme anxieux (ou déprimé) dans la famille du patient ? Qui, en dehors du médecin, a dit que le patient est anxieux ? Et anxieux comme qui ? Pour Madame R., par exemple, « ne pas abandonner les médicaments » fait directement écho à « ne pas abandonner sa mère et son frère », paroles probablement prononcées au moment de la mort de son père.
45Deuxièmement : le conflit entre désir de différenciation et désir de d’indifférenciation, appréhendé dans sa dimension intergénérationnelle, permet de comprendre la signification de certaines conduites, dites de non-observance. Dans certains cas en effet, pratiquer l’automédication, diminuer les doses, les augmenter, pourrait coïncider, soit avec le désir de se différencier de son héritage familial, soit avec celui d’en être le sujet.
46Pour terminer, nous insisterons sur ce que disent Mme R. et Mme C. des effets supposés de ces médicaments. De leurs discours, on peut en effet dégager deux considérations assez générales. Tout d’abord, les médicaments sont perçus comme des objets responsables d’une altération de la familiarité du rapport à soi. Le sujet repère dans l’expérience de soi des changements, qui sont autant de figures de l’altérité en soi et qu’il attribue aux effets des médicaments. Madame R. estime par exemple que ces médicaments lui permettent de supporter des paroles que, sans eux, elle ne supporterait pas, alors que Madame C. pense que le Témesta la fait dormir, lui procurant un plaisir inavouable dans son lien – inconscient – au médecin. Autrement dit, deuxième considération, cette expérience spécifique de l’autre en soi appelle, de la part du sujet, une interprétation qui, dans la plupart des cas rencontrés, est en lien avec ses conflits intrapsychiques et l’exigence ne rien savoir de ses désirs.
47Comment, autrement que par la méthode clinique, prendre la mesure de la complexité de l’expérience subjective qui accompagne la prescription/ consommation des médicaments psychotropes ?
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Mots-clés éditeurs : filiation, inconscient, psychotropes, souffrance psychique
Date de mise en ligne : 01/05/2008
https://doi.org/10.3917/cm.077.0111