S'abonner
Article de revue

L’insolence épistémique de l’hypocondrie

Pages 80 à 94

Citer cet article


  • Gaudriault, P.
(2021). L’insolence épistémique de l’hypocondrie. Cliniques, 21(1), 80-94. https://doi.org/10.3917/clini.021.0080.

  • Gaudriault, Pierre.
« L’insolence épistémique de l’hypocondrie ». Cliniques, 2021/1 N° 21, 2021. p.80-94. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cliniques-2021-1-page-80?lang=fr.

  • GAUDRIAULT, Pierre,
2021. L’insolence épistémique de l’hypocondrie. Cliniques, 2021/1 N° 21, p.80-94. DOI : 10.3917/clini.021.0080. URL : https://shs.cairn.info/revue-cliniques-2021-1-page-80?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/clini.021.0080


Description de l'image par IA : Femme soignant un enfant malade assis sur une chaise, tasse sur table, cadre sombre.
« Il laissait entendre que sa mère l’aurait soigné mieux que quiconque, et ne croyait pas si bien dire, si l’on admet que son hypocondrie était justement ce qu’il avait trouvé inconsciemment pour réaliser ce soin manquant. »
Pierre Gaudriault
© Jan Steen, L’enfant malade

1À l’heure où la Covid-19 continue de nous imposer sa subreptice menace, je voudrais évoquer une autre menace encore plus impalpable, celle de l’hypocondrie. Cette maladie peut nécessiter des soins longs et décourageants, comme on va le voir à propos du cas d’Henri. Je vais raconter son histoire en deux parties. Dans la première, ce sera celle de sa maladie pendant toute la période où je l’ai suivi en psychothérapie. Je rendrai compte de la façon dont Henri s’est installé dans l’hypocondrie à partir de l’origine de son mal, telle du moins que le patient me l’a rapportée. Je témoignerai des très nombreuses séances que nous avons eues ensemble pour tenter de faire face à cette clinique déroutante et l’on verra qu’elle correspond assez bien aux observations des auteurs qui l’ont explorée. Dans une seconde partie, je montrerai comment deux événements ont marqué le début d’une évolution spectaculaire chez Henri. Sur cette évolution, il me semble plus difficile d’avoir une explication claire et convaincante. Je proposerai cependant quelques hypothèses en revenant sur certains faits de la première partie tels qu’on peut les interpréter a posteriori, à la lumière de cette évolution.

2Insolentia signifie en latin, inexpérience, manque d’habitude d’une chose ; nouveauté, étrangeté, affectation ; manque de modération, prodigalité, faste, orgueil, arrogance. Cette notion d’insolentia m’a semblé s’appliquer aux deux temps de l’histoire d’Henri, quoique d’une façon différente. Dans le premier, c’est à cause du caractère immodéré de son symptôme qui va jusqu’à une sorte d’arrogance morbide. Pour le second, c’est plutôt à propos du renversement inattendu de l’état d’Henri que ce terme s’applique.

Un insolent mauvais visage

3

« Cléante – Monsieur, je suis ravi de vous trouver debout et de voir que vous vous portez mieux.
Toinette – Comment, qu’il se porte mieux ? Cela est faux. Monsieur se porte toujours mal.
Cléante – J’ai ouï dire que monsieur était mieux, et je lui trouve bon visage.
Toinette – Que voulez-vous dire avec votre bon visage ? Monsieur l’a fort mauvais, et ce sont des impertinents qui vous ont dit qu’il était mieux. Il ne s’est jamais si mal porté.
Argan – Elle a raison. »
Molière, Le malade imaginaire, Acte II, scène II, 1673.

Déracinement et hypocondrie

4Souvent, Henri commençait sa séance avec ce « mauvais visage » et il n’était pas question à ce moment de lui dire qu’il allait bien. J’avoue qu’il m’est arrivé de lui faire remarquer tel et tel progrès, plutôt à la fin d’une séance au cours de laquelle il m’avait paru plus positif que d’autres fois. Poliment, il me laissait dire mais n’en pensait pas moins et revenait sur son mal-être dès la séance suivante. J’ai dû apprendre au cours des ans que personne d’autre que lui-même ne pouvait admettre une quelconque amélioration de son état et il valait mieux qu’elle ne fût pas dite pour ne pas risquer qu’elle fût bientôt perdue.

5Henri est d’origine rurale. Sa mère est morte quand il avait 6 ans. Il garde d’elle un souvenir vague et idéalisé. Avec son frère, il a été élevé à la dure dans la ferme paternelle. Il se souvient de travaux épuisants dès son plus jeune âge et de l’intransigeance de son père pour qui le travail ne s’arrêtait jamais. Il a souffert aussi de la préférence du père pour son frère aîné qui était apparemment plus vigoureux et efficace que lui. Vers l’âge de 20 ans, il quitte la ferme et entreprend une formation de mécanicien dans la ville voisine. Cependant, c’est à cette époque qu’il commence à avoir des attaques de panique, des malaises corporels et des insomnies tenaces. Il se retrouve à l’hôpital psychiatrique de L., établissement très traditionnel, dont il garde un souvenir épouvanté et en ressort stigmatisé par la réputation de la folie dans le milieu rural de sa famille.

6À partir de là, il développe une anxiété hypocondriaque intense et chronique. Au moment où il consulte en centre médico-­psychologique (cmp), adressé par son médecin traitant, il a alors 38 ans. Il travaille dans un établissement public où il occupe la fonction d’ouvrier ­d’entretien. Il accomplit scrupuleusement son activité et paraît donner satisfaction à son employeur. Mais il n’a aucune relation, ne sort de chez lui que pour aller au travail et faire ses courses, il est complètement isolé, il n’a que peu de contact avec les personnels de l’établissement. Il retourne deux ou trois fois par an dans sa province pour voir son père et son frère, mais l’entente avec eux n’est pas bonne, ceux-ci lui reprochent d’avoir quitté la ferme. Ses maladies occupent toutes ses pensées : il redoute de mourir d’un instant à l’autre, ne fait aucun effort superflu pour ménager son cœur, surveille le moindre malaise qui pourrait annoncer une crise fatale, attend avec une impatience angoissée les analyses qu’il fait faire régulièrement en redoutant la diminution de ses globules blancs. Le psychiatre qu’il consulte au cmp lui donne un traitement antipsychotique et lui conseille des entretiens psychologiques avec moi.

7Ces entretiens, d’abord hebdomadaires, puis tous les quinze jours, ont duré plus de dix ans. Pendant toute cette période, le patient a ressassé ses angoisses corporelles sur tous les tons, déniant souvent leur dimension psychologique, insistant sur l’incurabilité de sa maladie qui pouvait l’emporter d’un seul coup. Il était convaincu que les médecins qu’il consultait ne lui disaient pas toute la vérité, ils voulaient le rassurer, mais lui se doutait bien qu’il était condamné. À d’autres moments, il revenait avec beaucoup d’émotion sur la dureté de son enfance et les injustices de son père envers lui. « Ah, si ma mère avait vécu », répétait-il les larmes dans les yeux, « tout ça ne serait pas arrivé ! »

8Sur la maladie d’Henri, bien que la nécessité du secret m’empêche de donner trop de détail, je peux préciser ceci : il ressentait dans des lieux clos et en présence de personnes qui le connaissaient des troubles somatiques comme des tremblements, blocage respiratoire, vertiges, tachycardie. Il admettait que ce fût lié à l’angoisse, mais croyait plutôt que c’était à cause de la faiblesse de son cœur. Il était particulièrement attentif à des spasmes qu’il avait dans les cuisses et qui selon lui, étaient annonciateurs d’une suite dangereuse. Toute son attention était concentrée pour prévenir les situations qui pouvaient provoquer de telles crises, ce qui l’amenait donc à mener une vie très rétrécie.

Fixité du délire hypocondriaque

9Le plus frappant de cette partie de l’histoire du patient est son extrême fixité : j’étais arrivé à l’idée résignée qu’il ne pourrait pas changer et je me suis demandé si, en étant le témoin complaisant de ses plaintes hypocondriaques, je n’avais pas contribué à les renforcer. La seule chose dont j’étais sûr, c’est qu’il avait besoin de venir très régulièrement les ressasser auprès de moi.

10J’avais, si l’on veut, la satisfaction d’observer un cas assez typique de ce qui avait été décrit à propos de l’hypocondrie dans la littérature. Une question qui revient souvent chez les auteurs est celle de la structure sous-jacente, soit névrotique, soit psychotique. Il y aurait une hypocondrie délirante et une hypocondrie plus proche de la psychasthénie. La persécution de la maladie que subissait Henri, sa propension à surveiller en permanence les attaques d’agents pathogènes dont il risquait d’être la victime désarmée, paraissaient bien se rapporter à un vécu paranoïaque avec retour de la libido sur le moi, comme Freud l’a d’abord suggéré (1906). On peut admettre aussi que l’attention très vive qu’Henri portait à ses troubles corporels correspondait à une érotisation narcissique en rapport avec une stase libidinale, du fait de son absence complète de relations affective et sexuelle (Freud, 1914). Mais là encore, mes tentatives pour relier ses inquiétudes corporelles à l’indigence de sa vie affective se heurtaient aux plus vives dénégations de sa part et il ajoutait cette conclusion imparable : « De toute façon, qui voudrait fréquenter un homme aussi malade que moi ? »

11Comment qualifier les entretiens que j’ai eus avec Henri pendant ces longues années ? Psychothérapie de soutien sans doute, mais dans laquelle le rôle du thérapeute apparaît dérisoire, réduit à l’écoute d’une plainte répétitive, sans élaboration véritable et devenue pour le patient l’objet d’une jouissance manifeste : « La maladie, me confiait-il un jour, ne me quitte jamais, c’est un peu comme une femme qui serait très proche. » Il dit cela alors qu’il semblait n’avoir guère connu de femme dans sa jeunesse.

12Et c’est sans doute à cause de la pérennité de sa conviction morbide, et de la façon dont il la réactualisait presque à chaque séance, que j’ai acquis pour ma part une conviction correspondante, celle que l’hypo­condrie d’Henri était majeure, qu’elle avait la force inaliénable du délire. L’essentiel de nos entretiens était consacré à l’évocation de sa maladie et de la crainte de son aggravation, et finalement fort peu à la perspective de guérison, et encore moins aux conflits psychiques qui pouvaient y être associés. Comme dans le cas exposé par Perrier (2005) où l’organe hypocondriaque est aliéné dans le surmoi maternel, il pouvait y avoir chez Henri une sorte d’emprise du souvenir de sa mère malade prématurément disparue. Mais de cela, il était bien difficile de parler avec lui.

13Il revenait à ses séances avec une ponctualité d’horloge pour parler de sa maladie et n’envisageait pas de les interrompre. L’intérêt que j’avais éprouvé pour ce patient douloureux s’était estompé peu à peu, j’avoue que ma bienveillance a souvent fait place à de l’agacement et il m’est arrivé plusieurs de fois de le secouer, de tenter de lui montrer que son inquiétude était sans fondement, ce qui, évidemment, n’avait pas plus d’effet sur lui qu’une rosée sur les plumes d’un canard.

Une santé insolente

Renversement spectaculaire

14Et puis, deux événements se sont produits.

15Le premier est que son psychiatre est parti à la retraite et a été remplacé par une jeune collègue pleine d’allant. Je continuais pour ma part les entretiens avec Henri. Comme il gémissait devant elle sur sa santé, sa nouvelle psychiatre lui proposa d’aller en maison de repos. Il en rêvait. Il croyait même qu’il devait finir ses jours à l’hôpital et que c’était pour bientôt. Quand il m’apprit cette nouvelle, je lui signifiai énergiquement que cela ne l’aiderait pas et que c’était même un risque de régression pour lui. Je le répétai à ma collègue qui ne me comprit pas et chercha à me rassurer en m’assurant que le séjour serait de courte durée. Le patient alla donc dans un établissement de convalescence où il put enfin s’apaiser. Il en revint en pleine forme à tel point qu’il demanda l’année suivante un autre séjour pour lequel je ne protestai plus. Au cours de ces séjours, il réussit à se faire quelques relations. Il osa parler à des femmes. Dans ce lieu protégé, il se révéla être un bon malade, affable, qu’on aimait avoir à sa table ou comme voisin de chambre. On découvrait qu’il était prévenant et qu’il avait de la conversation. Je fus assez étonné quand il me raconta, à son retour, qu’il avait gardé les adresses de plusieurs personnes auxquelles il avait l’intention d’écrire. Ce fut le début d’une sorte de socialisation.

16Le second événement fut la mort de son père. Il n’en fut pas tant affecté que préoccupé par des questions d’héritage et de partage avec son frère. Devenant propriétaire, il eut des biens à gérer et fit de nombreux séjours dans sa région natale.

17Puis il reprit contact avec les femmes qu’il avait rencontrées dans la maison de repos. Il fut invité en vacances chez elles. Il entreprit des voyages d’agrément avec elles. Il découvrit des pays où il n’était jamais allé. Lui qui ne sortait pas de chez lui sans craindre de mourir sur le trottoir prenait maintenant l’avion.

18Dans les dernières années où j’ai rencontré Henri, il était à la retraite. Il ne venait plus me voir que rarement, pour me donner de ses nouvelles. Il continuait à s’occuper de ses amies et de ses affaires de locations. Son angoisse de mort imminente avait apparemment disparu. Sans doute, sa santé le préoccupait toujours mais ne l’empêchait pas d’avoir une vie sociale et relativement active. Il était toujours célibataire mais fréquentait plusieurs dames qui l’hébergeaient de temps en temps. Je crois qu’il entretenait avec elles des relations quelque peu sentimentales.

19Il m’est arrivé, à cette époque, de rencontrer Henri dans une association d’anciens malades, il me serrait aimablement la main en souriant, sans aucune allusion à nos entretiens passés. Il était capable de dire que tout allait bien pour lui, et même si cela n’était pas tout à fait vrai, n’est-ce pas là une sorte de pudeur qui fait partie des conventions sociales ?

20J’ai eu des nouvelles d’Henri plus récemment. Il se portait toujours bien et venait d’enterrer son frère. Je n’ai rien su de plus mais cet homme, qui se disait condamné à mourir jeune d’une maladie foudroyante, était toujours vivant à 80 ans !

21Qu’est-ce qui a permis à Henri d’évoluer de cette façon ? Quelle part faut-il attribuer à la mort de son père, à la psychothérapie, à des rencontres fortuites dans la maison de repos, à autre chose encore ? Comment cette hypocondrie quasi délirante sur une personnalité qui apparaissait comme psychorigide a pu s’atténuer à ce point et permettre des progrès si spectaculaires dans la socialisation ? J’avoue que je n’ai pas de certitude à ce sujet. Mais cela n’empêche pas de faire quelques hypothèses. Je suppose qu’il a existé pour ce patient certains facteurs soignants qui n’étaient pas exactement ceux que nous avions prévus pour lui. Je veux dire que je ne crois pas que son énorme pharma­copée ni même les entretiens sur une durée si longue aient suffi à le guérir.

22De quoi s’agirait-il alors ?

La mort du père

23C’était l’hypothèse de ma collègue psychiatre. Elle croyait qu’Henri n’avait pu se libérer de la tutelle paternelle qu’avec sa mort. Il est possible que cette disparition ait contribué à rééquilibrer le montage défensif avec lequel Henri fonctionnait depuis si longtemps. Le père était diminué dans les dernières années de sa vie et n’avait plus beaucoup d’importance réelle pour Henri. Mais il demeurait pour lui comme un vivant et sévère reproche d’avoir quitté la ferme, la présence presque muette du vieux père lui rappelait sa trahison. Cela aurait peut-être été supportable si Henri avait pu s’intégrer dans un autre milieu, mais son isolement et son repli sur son hypocondrie faisait de lui une espèce de déraciné ; en tout cas, on pouvait comprendre son état comme celui d’une déliaison sociale, une véritable désaffiliation de son milieu d’origine qui avait contribué à sa souffrance subjective (Douville, 2000). De ce fait, la mort du père a pu permettre un allègement de la honte filiative et autoriser Henri à s’ouvrir à un autre groupe social.

Le changement de psychiatre

24Quoi qu’il en soit, rien n’aurait sans doute pu se faire sans cette initiative de la nouvelle psychiatre qui m’avait d’abord paru si intempestive et à laquelle j’avais tenté de m’opposer. Je n’avais pas compris alors qu’Henri avait besoin que l’autorité médicale reconnaisse en lui un grand malade avant de pouvoir lui-même admettre une évolution. Son ancien psychiatre ne l’avait jamais fait et avait même tenté, en vain, d’alléger son énorme traitement (il ne prenait pas moins de dix médicaments dont sept psychotropes), manifestant ainsi un certain scepticisme envers la gravité de sa maladie. Une fois qu’il avait tenté de lui supprimer le Nozinan, Henri avait fermement refusé et s’était écrié devant moi : « Arrêter le Nozinan, c’est comme si j’arrêtais la nourriture ! »

25Henri avait dû ressentir en nous, l’ancien psychiatre et moi-même, une incompréhension qui était déjà celle de son père et son frère sur sa maladie, ceux-ci ne s’étaient pas gênés pour lui renvoyer l’image d’un fainéant ou d’un simulateur. Ce n’était pas, bien sûr, ce que nous pensions de lui, mais pour ma part, ma perplexité envers sa conviction hypocondriaque quasi délirante avait pu y ressembler. Par cette référence à la nourriture, Henri voulait sans doute nous signifier que les soins capables d’assurer sa sauvegarde le renvoyaient à la fonction maternelle nourricière qui lui avait manquée. À cet égard, le fait que son nouveau médecin psychiatre soit une femme a pu le rassurer. Mais il me semble que la transformation d’Henri qui s’ensuivit tient également à deux autres facteurs.

L’accès à un environnement facilitant

26Je ne connais pas le détail des soins qui furent donnés à Henri dans la maison de repos. Mais d’après ce qu’il m’en rapporta, c’était une surveillance sanitaire soutenue avec un encadrement journalier des activités et des temps de repos (sieste obligatoire), des sorties en groupe dans la campagne voisine. Je ne pense pas qu’il y ait eu de traitement spécifique miraculeux ; je crois que ce fut plutôt l’effet d’un milieu primaire favorable, au sens winnicottien d’un environnement facilitant, c’est-à‑dire capable de favoriser une psyché autonome (Winnicott, 1965).

27Il est certain que dans ce type d’établissement, les sentiments de protection et d’apaisement peuvent contribuer grandement à la convalescence des patients. Ce ne sont peut-être pas tant les techniques de soins qui sont opérantes qu’un certain climat dans lequel ceux-ci se déroulent. S’inspirant de Winnicott et de Bion, Mellier (2005) a défini une fonction à contenir, c’est-à‑dire un processus institué, discret, capable de traiter des souffrances primitives. L’auteur insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas seulement de mettre à disposition du patient un lieu protecteur et bienveillant, la contenance n’est pas donnée a priori, elle se construit d’une façon dynamique dans une intersubjectivité, surtout peut-être avec des patients qui ont pâti d’un défaut de maternage, ce qui était manifestement le cas d’Henri. Mais il n’avait pas pu trouver jusqu’alors un milieu assez favorable pour endiguer ses angoisses, il fallait pour cela deux conditions : qu’il soit considéré comme un malade à part entière pour bénéficier de soins rassurants contre le danger de sa maladie ; puis, dans ce contexte, qu’il soit confronté à des situations intersubjectives assez stimulantes pour commencer à transformer son repli hypocondriaque et développer un soi relationnel.

28C’est donc à partir de là que s’est produit une sorte de dénouement dans le psychisme d’Henri. Il ne pouvait apparemment avoir lieu sans qu’Henri ait été plongé dans ce milieu nouveau qui faisait rupture avec son mode de vie habituel. Il y ressentit un soulagement de la souffrance profonde qu’il traînait avec lui depuis si longtemps et qu’il n’avait réellement obtenu ni de ses soins médicaux ni de la psychothérapie.

Confiance épistémique et régression maternante

29Alors, tous ces entretiens que j’ai eus avec Henri ont-ils été vains ? Je ne le crois pas. Le lecteur se dira peut-être que je tente de me rassurer et de me convaincre que je n’ai pas perdu mon temps. C’est possible. Mais je pense aussi que les phases de la maison de repos n’auraient pas été aussi agissantes si elles étaient intervenues plus tôt. J’en veux pour preuve qu’un précédent séjour dans un sanatorium, des années auparavant, ne l’avait pas fait progresser par rapport à son hypocondrie. Je suppose que nos entretiens ont permis, entre-temps, une élaboration de sa souffrance : pour la première fois, quelqu’un acceptait de l’entendre longuement sans lui rire au nez ni disqualifier son angoisse corporelle. J’ai dit plus haut que je restais circonspect par rapport à la gravité de sa maladie physique, mais j’ai tenté d’accueillir autant que je l’ai pu sa souffrance psychique, c’est bien à cela que nous amène l’hypocondrie. Cette attitude n’est pas si simple à adopter, car le fait de renvoyer cette différence au malade risque de le confronter à la caricature du malade imaginaire.

30P. Fonagy et ses collaborateurs (2019) ont insisté sur le fait que toute psychothérapie ne peut commencer sans passer par une première phase de confiance épistémique. Cela consiste à convaincre le patient qu’il est compris par son thérapeute et son système de référence théorique : « Tout modèle thérapeutique – c’est-à‑dire qui inclut les causes du problème et leur éventuelle résolution – ne peut être efficace que dans la mesure où il donne le sentiment d’être reflété de manière marquée, ce qui conduit au sentiment d’être compris. C’est, à notre avis, l’une des expériences humaines les plus puissantes, qui conduit à la restauration des sentiments d’agentivité et d’identité. Ces expériences conduisent à leur tour à la récupération de la mentalisation et de la confiance épistémique » (Fonagy et coll., 2019, p. 98).

31Une des difficultés majeures du traitement des hypocondriaques pourrait être précisément celle d’établir avec eux une confiance épistémique suffisante pour que la relation thérapeutique s’installe vraiment. Je dois admettre que cette confiance a pris de longs mois à se faire entre Henri et moi. Quand il affichait sa conviction inébranlable qu’il était condamné dans un proche avenir et même parfois, qu’il aurait disparu avant la séance suivante, Henri me réduisait au rôle de témoin impuissant de sa déchéance proche. J’ai dû montrer plusieurs fois mon agacement, surtout du fait de mon incapacité d’établir avec lui un meilleur accord sur la nature de sa pathologie. Il affichait une sorte d’insolence épistémique par laquelle il me signifiait alors qu’il avait besoin de moi, mais pour constater l’incompatibilité de nos points de vue et l’inutilité de mon aide. Dans ces moments-là, il pouvait s’opposer à moi, ce qu’il n’avait pas pu faire avec son père, autrement qu’en quittant la ferme. Cette situation s’est répétée souvent entre nous. Mais il a pu y avoir une certaine évolution, imperceptible sur le moment, à la faveur de certains incidents qui ont quelque peu amélioré la confiance épistémique d’Henri envers moi. Une fois qu’il venait de faire une analyse de sang, la séance fut presque entièrement consacrée à l’inquiétude qu’il avait de son résultat. Il était certain qu’on allait y voir que ses lymphocytes avaient diminué et que ce résultat signerait son arrêt de mort. Cette certitude était si forte que je voyais l’angoisse monter chez Henri, il commençait à transpirer à grosses gouttes. J’étais alors imprégné d’une doxa psychanalytique qui exigeait d’un thérapeute une parfaite neutralité, et c’est avec l’impression de commettre un acting-in que je lui tendis le téléphone pour appeler le laboratoire. Henri composa le numéro d’une main tremblante : ses lymphocytes étaient à 3300 g/l, ce qui était faible, en raison du traitement psychotrope, mais à peu près autant qu’à l’analyse précédente. Il ne fut pas aussi soulagé que je l’aurais souhaité. Il ne dit presque plus rien jusqu’à la fin de la séance. Peut-être cette initiative de ma part n’était-elle pas recommandable dans son principe, mais je pense, rétrospectivement, qu’elle contribua à améliorer la relation entre nous. J’avais un moment partagé avec Henri sa conviction qu’il était vraiment en danger.

32Dans cet épisode comme dans d’autres où j’ai eu l’impression d’assumer plutôt une fonction de nursing que de psychothérapie, je suppose que j’ai répondu à une demande profonde chez Henri. Quand il me disait que tout aurait été autrement pour lui si sa mère n’avait pas disparu prématurément, il avait la forte intuition que cette disparition avait beaucoup compté dans sa maladie. Il laissait entendre que sa mère l’aurait soigné mieux que quiconque, et ne croyait pas si bien dire, si l’on admet que son hypocondrie était justement ce qu’il avait trouvé inconsciemment pour réaliser ce soin manquant, ou comme le dit Gérard Szwec, reprenant une formule d’Anna Freud, le moyen de « jouer à la mère et à l‘enfant » (Szwec, 1990, p. 49). Mais pour que cette compensation de l’absence maternelle eût une valeur symbolisante, il avait fallu qu’Henri revînt longuement sur son douloureux langage d’organe en trouvant auprès de moi une oreille attentive et une compréhension suffisante (quand j’avais été capable de mettre de côté mon ennui et mon agacement) pour l’aider à élaborer la régression maternante qui lui avait tant manqué. Je ne m’associais plus alors à la figure du père sévère et incrédule devant sa souffrance, mais à celle d’une mère idéalisée auprès de laquelle il pouvait venir se réfugier et se faire consoler de son mal. C’est de cette façon, me semble-t-il, qu’une confiance épistémique a fini par s’installer chez Henri, comme l’a montré finalement la parfaite assiduité dont il fit preuve pendant de si longues années.

Conclusion

33J’ai donc dû reconnaître que l’état d’Henri, que j’avais cru longtemps incurable, était susceptible d’évoluer. J’ai fait quelques propositions pour tenter de comprendre cette évolution. Peut-être existe-t-il encore d’autres explications. Je crois cependant qu’il n’y a pas eu pour Henri qu’un seul facteur de changement, c’est plus probablement un ensemble de conditions qui lui a été favorable. Je ne crois pas non plus que ces conditions correspondent à des faits objectifs, comme la mort de son père, l’entrée en maison de repos, la rencontre de telle ou telle personne. Il me semble plutôt qu’ils ont pris sens pour Henri parce qu’il était arrivé à une disposition d’esprit qui le rendait réceptif à ces événements. Cette disposition correspond assez bien à ce que Fonagy et ses collaborateurs (2019) appellent la réduction de la vigilance épistémique qui permet au patient d’admettre une nouvelle compréhension de soi dans l’échange avec son thérapeute.

34C’est sans doute à partir de là qu’Henri a pu d’abord développer une certaine mentalisation de sa vie psychique. Mais j’ai dû me rendre à l’évidence qu’Henri avait bénéficié de ses séjours en maison de repos pour activer une image plus saine de lui-même et des compétences relationnelles qu’il avait longtemps crues inaccessibles. Cela correspond à un troisième niveau de communication, celui de la réémergence de l’apprentissage social (le premier étant la confiance épistémique, le deuxième la mentalisation) : « En tant que cliniciens, nous supposons souvent que ce qui se passe dans la salle de consultation est le principal moteur de changement, mais l’expérience nous montre que le changement est également provoqué par ce qui se passe au-delà de la thérapie, dans l’environnement social du patient » (Fonagy et coll., 2019, p. 101). Et c’est bien, pour Henri, la confrontation au milieu de la maison de repos qui paraît avoir catalysé le changement dans sa maladie.

35Il apparaît dans l’histoire de ce cas que l’hypocondrie peut être considérée comme un état transitoire et évolutif, même si cette transition est très lente et se fait au prix d’un travail de soutien long et souvent décourageant. Le malade imaginaire, moqué par Molière, a donné à cette maladie une réputation à la fois insolente et dérisoire. Il est possible que cette image ait contribué à rendre la relation thérapeutique difficile avec ce type de patients. Ils bousculent en tout cas ce que nous croyons savoir sur la souffrance psychique quand elle paraît se réduire à celle d’un moi corporel perpétuellement blessé.

Bibliographie

  • Douville, O. (2000). Pour introduire l’idée d’une mélancolisation du lien social. Cliniques méditerranéennes, (63), pp. 239-261.
  • Fonagy, P., Luyten, P., Allison, E., Campbell, C. (2019). Mentalizing, epistemic trust and the phenomenology of psychotherapy. Psychopathology, (52), pp. 94-103.
  • Freud, S. (1906). Séance du 21 novembre. Dans N. Schwab-Bakman (trad.), Les premiers psychanalystes, Minutes de la Société psychanalytique de Vienne Tome I (pp. 84-85). ­Gallimard, 1976.
  • Freud, S. (1914). Pour introduire le narcissisme. Dans Œuvres complètes, t. XII (pp. 213-245). Puf, 2005.
  • Mellier, D. (2005). La fonction à contenir. Objet, processus, dispositif et cadre institutionnel. La psychiatrie de l’enfant, 48(2), 425-499.
  • Perrier, F. (2005). Psychanalyse de l’hypocondrie. Champ psychosomatique, (39), pp. 33-53.
  • Szwec, G. (1990). Pensée animique, hypocondrie et allergie. Cahiers du Centre de psychanalyse et de psychothérapie, (21), pp. 49-71.
  • Winnicott, D.W. (1965). The Maturational Processes and the Facilitating Environment. Hogarth Press.

Mots-clés éditeurs : confiance épistémique, fonction à contenir, Hypocondrie, mentalisation

Date de mise en ligne : 10/05/2021

https://doi.org/10.3917/clini.021.0080