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Discrimination raciale ou distinction en fonction de l’expérience professionnelle ? Des ambiguïtés qui posent question

Pages 73 à 90

Citer cet article


  • Diallo, I.
(2019). Discrimination raciale ou distinction en fonction de l’expérience professionnelle ? Des ambiguïtés qui posent question. Cahiers de la LCD, 10(2), 73-90. https://doi.org/10.3917/clcd.010.0073.

  • Diallo, Ibrahima.
« Discrimination raciale ou distinction en fonction de l’expérience professionnelle ? Des ambiguïtés qui posent question ». Cahiers de la LCD, 2019/2 N° 10, 2019. p.73-90. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cahiers-de-la-lcd-lutte-contre-les-discriminations-2019-2-page-73?lang=fr.

  • DIALLO, Ibrahima,
2019. Discrimination raciale ou distinction en fonction de l’expérience professionnelle ? Des ambiguïtés qui posent question. Cahiers de la LCD, 2019/2 N° 10, p.73-90. DOI : 10.3917/clcd.010.0073. URL : https://shs.cairn.info/revue-cahiers-de-la-lcd-lutte-contre-les-discriminations-2019-2-page-73?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/clcd.010.0073


Notes

  • [1]
    Cet article a été réalisé dans le contexte d’une recherche doctorale portant sur les travailleurs agricoles saisonniers issus d’Afrique noire ayant participé à des travaux saisonniers dans trois régions : Bretagne, Champagne et Poitou-Charentes.
  • [2]
    Haricots demi-secs bénéficiant depuis 1998 d’une appellation d’origine contrôlée (AOC).
  • [3]
    Nous utilisons le terme « événement » pour souligner le caractère extraordinaire que cette démission collective de saisonniers subsahariens a pris. Certes, il est fréquent de voir quelques ramasseurs de haricots coco quitter leurs employeurs, mais c’est la première fois qu’un nombre important de nouveaux venus issus d’Afrique subsaharienne décident d’adopter la même démarche. Ce départ d’un groupe de saisonniers est comparable à un événement « rupture-transgression » décrit par Michèle Leclerc-Olive (1997). Celle-ci a identifié quatre catégories d’évènements : « l’évènement rupture-transgression tel la mort ; l’évènement qui brise, ou encore l’évènement catastrophe tel le viol ; et enfin l’évènement qui détruit » (Leclerc-Olive, 1997, p. 188). L’évènement fait référence à la démission collective, mais aussi à la scène et les discours qui la constituent.
  • [4]
    Dans la littérature sociologique, la notion de résistance renvoie à « une sorte de concept-valise qui intègre un ensemble de conduites sociales informelles allant du freinage aux jeux productifs, en passant par les ajustements, contournements et réappropriations tels que le coulage ou la perruque » (Bouquin, 2011 : 69). J’utilise cette notion en me référant à deux définitions que donne Stephen Bouquin dans son article « La question des résistances au travail dans la sociologie du travail française ». La résistance peut être définie comme « une manière de ne pas se vivre comme victime, comme personne « en souffrance » (ibid. : 71) ou comme une forme « d’opposition, de refus de se conformer ou de se plier, bref, de consentir au point de ne plus exister » (ibid. : 72).
  • [5]
    J’emprunte ce terme à Yves Miramont qui, dans son étude sur les salariés saisonniers (2008), a distingué quatre figures de salariés agricoles temporaires : 1. le « régulier » qui revient d’une année sur l’autre, « adhérant au projet de l’entreprise » ; 2. le « contraint circonstanciel » qui a le sentiment d’être relégué, voire d’être exclu ; 3. le « débrouillard » qui développe habileté et astuce dans le travail. Le « débrouillard » ne se considère pas comme un saisonnier, mais comme un intérimaire ; 4. « le passager », généralement un étudiant. Le travail saisonnier est un premier emploi pour lui, avec un rapport au travail non stabilisé. Il tâtonne et est considéré comme « un visiteur attentif ».
  • [6]
    Une gousse de coco contient au maximum six grains unicolores, de blanc à ivoire, de forme ovoïde, faiblement à moyennement veinés et à l'épiderme de très faible épaisseur. Les gousses contenant entre cinq et six grains sont considérées par les saisonniers comme des « gros cocos », par opposition aux « petits cocos » qui désignent des gousses de trois à quatre grains.

Introduction [1]

1De récents travaux de chercheurs en sciences sociales témoignent d’un regain d’intérêt pour la situation des travailleurs agricoles saisonniers. Ces recherches portent principalement sur les migrants originaires du Maghreb, notamment ceux employés dans les serres espagnoles d’Andalousie (Hellio, 2014), ou encore dans le département des Bouches-du-Rhône (Morice, 2008 ; Décosse, 2016). Pourtant, en d’autres endroits de France, comme en Bretagne, les travaux agricoles saisonniers requérant l’emploi de travailleurs sont courants. Il en va ainsi du ramassage des haricots coco, dits « cocos » [2], dans la région de Paimpol, ou encore de la récolte de petits pois ou des choux-fleurs. Les deux premiers ramassages (haricots coco et petits pois) se déroulent à la même période, entre début août et octobre. Les autres se pratiquent l’hiver et sont effectués par des migrants intra-européens et quelques saisonniers locaux. Le ramassage de haricots cocos qui fait l’objet de cet article est un travail payé au nombre de caisses de légumineuses : la rémunération du saisonnier dépend donc de son rendement personnel, soit de sa capacité à remplir des caisses qui peuvent contenir jusqu’à 25 kilos de haricots.

2Jadis pratiqué par les locaux (retraités, jeunes locaux), le ramassage de cocos est aujourd’hui majoritairement pris en charge par des migrants intra-européens (Bulgares et Polonais). Parmi ces ramasseurs, figurent aussi désormais en bonne place des migrants issus d’Afrique subsaharienne. Les Bretons, Bulgares et Polonais employés dans les champs de haricots coco doivent ainsi partager ce travail avec les migrants subsahariens, dont la plupart sont des étudiants. Certaines recherches, comme celles d’Alain Morice et de Bénédicte Michalon, montrent que la dévalorisation des travaux agricoles par la population autochtone et la pénurie de main-d’œuvre locale sont des arguments invoqués par les exploitants agricoles dans l’introduction des saisonniers sous contrat OMI (office des migrations internationales) dans le sud de la France (Michalon, Morice, 2008).

3En Bretagne, selon les saisonniers, ils sont recrutés dans deux types d’exploitations agricoles : les petites et les grosses. La plupart des exploitants appartiennent à la catégorie des « petits exploitants » dans la mesure où leur exploitation compte environ une dizaine d’hectares. Seuls Erwan (25 ha), Michel (30 ha) et Sylvain (20 ha) dont les exploitations excèdent 20 hectares, sont considérés par les saisonniers comme de « gros » exploitants. Cette distinction entre « petits » et « gros » exploitants est utile ici dans la mesure où les premiers s'intéressent à la disponibilité immédiate de la main-d’œuvre saisonnière pour une période très courte, variant entre 2 et 10 jours. Les seconds préfèrent une main-d’œuvre disponible sur des périodes plus longues, qui remplira un contrat couvrant les 2 mois de la saison. Cela instaure déjà une catégorisation selon la taille de l’exploitation entre les exploitations agricoles.

4Cependant, nos observations nous ont conduit à remarquer que les travailleurs agricoles saisonniers employés dans les champs de cocos bretons sont fréquemment catégorisés et même hiérarchisés selon l’ancienneté par les gros exploitants. Ceci se concrétise en premier lieu par l’instauration de catégories objectives entre « anciens » et « nouveaux venus ». Les « anciens » sont des saisonniers réguliers. Ils viennent chaque année, sont là depuis longtemps. Ils ont pour la plupart l’habitude de travailler une saison complète. Cette catégorie regroupe les locaux, des migrants intra-européens et quelques subsahariens. Quant aux seconds, ils sont majoritairement des étudiants subsahariens primo-arrivants en France. Ils en sont donc à leur première saison et sont perçus par les employeurs comme des « saisonniers touristes », « temporaires », ou « occasionnels ».

5Cet article s’appuie sur des données recueillies au cours d’un événement singulier qui a agité le monde du travail agricole saisonnier et marqué mon enquête de terrain. En août 2014, en Bretagne, une dizaine de travailleurs agricoles saisonniers issus d’Afrique subsaharienne employés dans une structure agricole considérée comme de grande taille, portent leur démission à leur employeur. Cette démission collective a de toute évidence fait événement au sein de mon terrain d’enquête et mérite de retenir notre attention. Elle vient en particulier brutalement renverser les rapports de domination entre employeurs et employés.

6Comme un pavé dans la mare, cet évènement [3] (Leclerc-Olive, 1997) a fait surgir des discours contradictoires entre les différentes parties en jeu et fait émerger des tensions au sein du groupe des saisonniers subsahariens. En ce qui me concerne, cette démission m’interroge sur ma capacité à préserver une certaine distance avec mon objet d’étude lors d’évènements dont la charge émotionnelle est forte et dont les arguments des uns et des autres en appellent aussi à des dimensions intimes de mon identité. Car je partage en partie la condition de ces travailleurs saisonniers subsahariens : étudiant sénégalais et travailleur agricole saisonnier. Surtout, cette démission collective saisie en tant qu’évènement dit quelque chose de mon objet d'étude, à savoir les travailleurs agricoles saisonniers issus d’Afrique subsaharienne et témoigne de la condition de ces travailleurs et des rapports qu'ils entretiennent avec leurs employeurs.

7Il s’agit donc ici de proposer une analyse des inégalités de traitement entre les saisonniers recrutés pour le ramassage de haricots cocos et des tensions qui agitent le milieu de l'emploi saisonnier dans les grandes exploitations agricoles. Pour ce faire, nous commencerons par une présentation succincte du contexte de cette démission, puis nous proposerons une analyse des acteurs en présence qui permettra de constater la pluralité de leurs profils et l'imbrication des identités individuelles des travailleurs subsahariens.

8Nous proposerons ensuite une lecture des causes du conflit, à savoir des inégalités de traitement et des pratiques jugées discriminatoires par les travailleurs saisonniers subsahariens. À ces fins, nous étudierons les discours des saisonniers subsahariens, d'une part, et des employeurs, d'autre part. Il s’agira de mettre l’accent sur ma difficulté en tant que chercheur à me positionner entre race et expérience individuelle pour justifier des logiques de marginalisation. Nous identifierons les points objectifs à l’origine du conflit, en particulier en ce qui concerne la marginalisation géographique et sociale des travailleurs subsahariens au sein du groupe plus large des saisonniers agricoles, ainsi que la violence symbolique et physique à laquelle ils doivent faire face. Nous nous intéresserons alors à la manière dont cette mise à la marge est subjectivement perçue par les saisonniers. Au regard des émotions exprimées de part et d’autre lors de cet évènement, nous nous interrogerons pour savoir à quelles émotions, mémoires et stigmates cette relégation vers marges spatiales et sociales réveille : mémoire de l'esclavage, de la colonisation, etc.

9Notons enfin que cet article vise autant à mettre en évidence et à analyser les discriminations raciales qui résultent du recrutement des saisonniers subsahariens dans les grandes exploitations agricoles en Bretagne, qu’à montrer la complexité de la situation et de l’exercice qui consiste à en démêler ses tenants sociaux.

1. La démission collective des saisonniers subsahariens

1.1 Les inégalités de traitement entre les migrants intra-européens et les saisonniers subsahariens

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« La scène se déroule dans la salle commune du camping breton où nous logeons. Certains saisonniers préparent tranquillement leur repas, deux autres jouent au baby-foot et quatre jouent à la belote ou regardent la télévision. Une dizaine de travailleurs agricoles saisonniers issus d’Afrique subsaharienne rentrent des champs de haricots cocos. Ils disent avoir donné leur démission à l'un des trois plus gros producteurs de Bretagne (qui possède une vingtaine d’hectares), après avoir travaillé quelques jours pour lui. Les saisonniers présents dans la salle se regroupent autour d’eux et les écoutent avec attention. Ils justifient leur décision par le fait qu'ils s'estiment victimes de “discriminations”, car l’exploitant privilégie les saisonniers locaux et les saisonniers intra-européens, notamment les Bulgares.
L’un des démissionnaires, Bass, un étudiant sénégalais préparant un master en télécommunications revient sur le motif de leur démission :
Bass : On travaillait chez Sylvain, ce gars favorisait les Bulgares au détriment des Noirs.
Ibrahima : Ah bon, pourquoi ?
Bass : Parce qu’on n’a travaillé que 2 jours, alors que les Bulgares ont travaillé toute la semaine. En 2 jours, tu peux pas gagner beaucoup d’argent. Et puis, il nous mettait dans des zones du champ où il n’y avait pas de cocos ; on passait 2 heures rien que pour remplir une caisse ! ».
[Journal de terrain, 22 août 2014].

11Cette situation nous permet de comprendre en quoi une inéquitable répartition des équipes de saisonniers et une injuste division du travail dans les grandes exploitations ont pu aboutir à la démission des saisonniers africains. Notre terrain nous a permis d’observer que la plupart des travailleurs subsahariens ne supportent pas ces inégalités de traitement qu’ils considèrent comme une injustice. Ils s’opposent à leur relégation tant hiérarchique que géographique dans les zones périphériques et, en même temps, au « sale boulot » qui l’accompagne.

12Le groupe engage alors des tentatives de discussion avec l’employeur, Sylvain en l’occurrence, afin de corriger cette injustice. Sylvain leur répond qu’il ne peut pas, après seulement 2 ou 3 jours d’embauche, les affecter aux zones centrales. Le groupe finit par entrer dans une démarche de résistance [4] collective (Bouquin, 2011, p. 201) en se confrontant à son employeur. Ils remettent à ce dernier une liste avec les noms et prénoms des 10 saisonniers démissionnaires.

13Cette résistance collective, portée par un groupe d’une dizaine de nouveaux travailleurs agricoles saisonniers subsahariens, vise à améliorer leurs conditions de travail dans les champs de cocos. La crainte de ne pas être repris la saison suivante, moyen de pression et instrument de soumission utilisé par l’employeur, a été combattue collectivement. Dans cette dynamique, les saisonniers tentent aussi d’inverser le rapport de domination entre l’employeur et ses employés.

14La démission collective à laquelle a été confronté cet employeur en Bretagne n’est pas sans antécédents. Alain Morice (2008), dans son étude sur les contrats OMI et ANAEM, a montré comment une grève déclenchée en 2006 dans deux exploitations arboricoles de la plaine de la Crau, par des saisonniers qui voulaient obtenir leurs arriérés de salaires et améliorer leurs conditions de logements inacceptables, leur a permis de vaincre collectivement « la crainte de ne pas revenir » (Morice, 2008, p. 66), puisqu’ils ont été de nouveau employés, avec l’aide du préfet, par leur employeur. En Bretagne, ces démissions de travailleurs agricoles saisonniers issus d’Afrique subsaharienne sont fréquentes. Le propriétaire du camping La Faune et deux autres saisonniers racontent que dans certaines exploitations, les migrants intra-européens et les locaux cueillent d’abord les gros cocos, puis les nouveaux venus, notamment les travailleurs agricoles saisonniers issus d’Afrique subsaharienne, repassent pour ramasser le reste de cocos, bien plus petits et légers. Face à cette inégalité de traitement, et donc de salaire pour le même temps passé à travailler, les saisonniers subsahariens décident de quitter les champs. Après leur départ, l’employeur s’est présenté en larmes au camping La Faune pour supplier les démissionnaires de revenir travailler pour lui, mais ceux-ci ont refusé. La réaction de l’employeur s’explique par le fait que le manque de candidats pour procéder à la récolte peut entraîner la destruction des cultures. La disponibilité d’une main-d’œuvre saisonnière pour ramasser les produits est une préoccupation de taille pour tout exploitant agricole.

15Ce renversement des dépendances nous rappelle l’étude de Xavier Daumalin sur les usages et résistances des ouvriers immigrés dans l’industrie marseillaise (1880-1914). Il a montré comment, entre 1883 et 1896, les ouvriers italiens employés dans les raffineries de sucre, les huileries et dans les cimenteries, ont inversé les rapports de force avec les industriels, lorsque ceux-ci les licenciaient, réduisaient leurs salaires, ou diminuaient leur temps de travail, en intégrant des structures syndicales pour obtenir des augmentations de salaires.

1.2 Des positions hétérogènes de saisonniers subsahariens

16Les débats qui ont suivi la démission collective à laquelle nous avons assisté, nous ont permis de relever l’hétérogénéité des positions des saisonniers africains. Nous avons également noté l’importance du rôle joué par la mauvaise qualité des conditions de travail des saisonniers dans ces démissions collectives. En effet, la plupart des démissionnaires se rapprochent de la figure du « passager » [5] dépeinte par Yves Miramont (2008) : ce sont des étudiants primo-arrivants en France. Ils évoquent l’urgence, car la plupart sont venus en Bretagne fin août dans l’espoir de travailler 2 semaines avant de reprendre les cours à l’université. Plusieurs solutions s’offrent à eux, notamment de travailler par intermittence chez plusieurs petits exploitants où les saisonniers œuvrent tous dans les mêmes zones, sans discrimination. Cependant certains anciens, et même certains nouveaux saisonniers migrants venus d’Afrique subsaharienne, critiquent ces démissions :

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Kamara : « Eux [les Bulgares et les Polonais], ils viennent en famille. Ce qu’ils coupent, ce sera beaucoup [beaucoup de caisses récoltées]… Si les étudiants rentrent, eux [les Bulgares et les Polonais], ils restent ici toute la saison. Parfois, ce qu’ils acceptent chez le producteur, toi [Kamara s’adresse à l’enquêteur], tu ne vas l’accepter. Ils font gratuitement la pesée pour le producteur. ».
[Discussion avec Kamara, un ancien saisonnier et intermédiaire de Jean-Yves, après le dîner pris devant nos tentes, le 25 août 2015].

18Kamara (étudiant sénégalais), avec trois saisons de cocos à son actif, est un ancien. Il faisait partie de ceux qui ont critiqué la démission du groupe des 10 étudiants. En tant qu’ancien, Kamara parvient à se faire recruter avant la période du pic de production, au même titre que les locaux (les retraités, les jeunes locaux) et les migrants intra-européens. Il a pu tisser des relations de confiance avec ses employeurs. C’est en ce sens qu’il a été promu intermédiaire par un exploitant. Dans l’entretien, il évoque les relations tissées entre les exploitants et les migrants intra-européens – en l’occurrence les Bulgares – et critique la démission collective des étudiants, qui détruit l’image du saisonnier africain en Bretagne. Partant des différents traits présentés, nous pouvons proposer une vision dichotomique des saisonniers africains et les migrants intra-européens, à partir des critères suivants :

Bulgares/PolonaisSaisonniers africains
BlancsNoirs
En familleSeuls ou en petit groupe
PermanentTemporaire
Tâches supplémentaires gratuites

19Le fait de venir en famille constitue un avantage pour les migrants intra-européens. En effet, lorsque les femmes et les enfants ramassent les gousses de cocos, les hommes peuvent s’adonner gratuitement – pour satisfaire leur employeur – à des tâches telles que la pesée des caisses. Cette situation permet de développer des liens de confiance entre les migrants intra-européens et les exploitants, tandis que le saisonnier africain, qui arrive individuellement en Bretagne, ne veut pas perdre son temps à ce genre de services gratuits.

20Certains nouveaux venus, les migrants subsahariens pour raisons économiques en particulier, prétendent que les étudiants doivent accepter les conditions de travail qui leurs sont imposées dans les champs de cocos et éviter les conflits avec les exploitants. Ces migrants sont, pour la plupart, des sans-papiers dotés d’un faible capital symbolique. Ils rencontrent des difficultés à trouver du travail agricole saisonnier et espèrent, par une bonne conduite, basculer au fil du temps dans la catégorie des « anciens ».

21Cette différenciation des positionnements entre « anciens » et « nouveaux » saisonniers subsahariens prouve l’existence d’intérêts dissymétriques entre l’ensemble de ces travailleurs agricoles. En effet, les migrants pour raisons économiques et les anciens saisonniers sont plus dépendants des exploitants en raison de leurs conditions de vie (de leur précarité administrative notamment), contrairement aux étudiants qui viennent ramasser les cocos pour gagner un peu d’argent et mieux vivre durant l’année universitaire.

2. Distribution inégalitaire des tâches dans les grandes exploitations

2.1 La marginalisation des saisonniers, logiques légitimes ou procédé raciste ? De la difficulté de proposer une lecture unilatérale

22Sur un champ, les saisonniers sont affectés par leurs employeurs à différentes zones de travail. Pour ce faire, c’est le critère de l’expérience de chacun qui est invoqué par les exploitants agricoles. Selon cette logique, plus l’employé a d’expérience dans le ramassage des cocos, plus il aura de chance de se retrouver dans la partie centrale du champ, soit la plus rentable pour lui. Dans les grandes exploitations, du fait des différences de taille des gousses de cocos [6], les locaux et les migrants intra-européens, affectés aux parties centrales des champs, remplissent leurs caisses plus vite que les saisonniers subsahariens.

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« Ibrahima : J’ai entendu des saisonniers se plaindre dans le camping où je logeais l’an dernier, parce que leur employeur les mettait dans des zones où les cocos sont petits.
Ndiaye : Ces situations existent… Tu te rappelles de Michel ? Le gars [Michel] nous a séparés, dès que nous sommes arrivés, avec une équipe d’un côté, et l’autre de l’autre.
Djibril : Il nous a amenés là où il y avait peu de haricots, mais beaucoup d’herbe. Il n’a pas manqué de souligner qu’il travaillait depuis longtemps avec ces gens-là. D’où la différence entre “nous”, les “simples saisonniers”, comme il nous appelait, et “eux”, qui travaillaient avec lui durant toute l’année. “Vous, vous êtes là temporairement”, nous disait-il. En fait, chez Michel, ce sont les autres [les migrants intra-européens et les locaux] qui décidaient où travailler.
Ndiaye : Le dernier jour, nous avons eu des problèmes avec lui. Il nous a conduits là où il y avait de l’herbe. Nous sommes restés pendant 2 heures sans pouvoir remplir une caisse, mais avons convenu de finir ici, et ensuite de nous rendre où sont les cocos. Il y avait une black [une habitante de la région d’origine subsaharienne] parmi les locaux, qui nous a invités à rester là où nous étions.
Djibril : Ils ont mis une frontière, une limite. »
[Dans l’appartement de Djibril à Reims, discussion avec Ndiaye (26 ans, étudiant sénégalais, en master de chimie) et Djibril (28 ans, étudiant sénégalais, également en master de chimie), le 23 février 2015 à 18 heures]

24Ici, on peut en déduire que le critère de race ne joue pas dans l’affection des saisonniers dans leurs zones de travail. Comme le souligne Olivier Masclet, « les discriminations peuvent s’exercer sans que la race[…] soit mobilisée » (Masclet, 2017, p. 10). En effet, la marginalisation ne concerne pas tous les saisonniers subsahariens. La femme dont il est question dans l’extrait du journal de terrain et un autre saisonnier subsaharien nommé Mass (un migrant subsaharien qui vit en Italie), font partie des réguliers qui sont valorisés par les discours des exploitants, ce qui explique leur occupation des meilleures positions dans les champs. Toutefois, les places du milieu sont rares et disputées, ce qui contraint la grande majorité des subsahariens à la marge. Le fait d’être recruté avant le pic de production, permet aux « anciens » d’éviter les zones de travail les moins avantageuses, qui sont assignées par les exploitants aux saisonniers subsahariens. Ceci contribue en même temps à la dévalorisation de ces saisonniers et à leur relégation dans les zones marginales des champs.

25Cette mise à distance ne permet pas à ces saisonniers de récolter le même nombre de caisses que le groupe formé dans sa très grande majorité par des locaux et des migrants européens. Cela revient pour eux à être moins rémunérés que leurs collègues postés au milieu du champ et contribue à maintenir une certaine forme de hiérarchie dans laquelle le groupe des Subsahariens est en position subordonnée.

26À cela, il faut ajouter un autre élément qui pourrait nous aider à explorer toutes les facettes du problème. La mise à l’écart est un procédé voilé utilisé par les exploitants pour contrôler le travail effectué par les travailleurs récemment recrutés. Le travail de ces derniers est rythmé par le contrôle de leurs employeurs. Ainsi, Morvan est venu plusieurs fois dans notre zone pour jeter un coup d’œil à nos récoltes et y retirer les gousses vertes, non mûres. Les coopératives en Bretagne exercent une pression sur les exploitants, à propos de la qualité des produits livrés quotidiennement et les exploitants transfèrent celle-ci sur les nouvelles recrues, pour la plupart des migrants saisonniers. Lorsque les exploitants agricoles ne sont pas en mesure de livrer leurs produits à la coopérative, ils accusent les « saisonniers de la marge » d’en être les responsables. Or, ils les placent dans les zones ou la cueillette se fait difficilement et où remplir sa caisse est une souvent vraie gageure.

2.2 « Les zones centrales » versus « les bords de champs »

27Les deux « gros » exploitants chez lesquels des observations participantes ont été effectuées n’affectent pas leurs employés dans les mêmes zones de travail. Les expressions « bord des champs », « périphérie », « lieu décalé », « là où il y a l’herbe » utilisées par les saisonniers les moins expérimentés – soit uniquement les Subsahariens – pour désigner leur zone de travail, opposent cette dernière au « centre », au « lieu de travail des autres », à « là où il y a les cocos », en référence aux zones de travail occupées par les saisonniers locaux et les migrants européens.

28Les zones de travail des « nouveaux venus » sont parsemées d’herbes, ce qui rend la cueillette rude. Dans les zones de travail des réguliers « où il n’y a pas d’herbe », la cueillette se fait plus rapidement. Ainsi, les « nouveaux » mettent donc deux fois plus de temps que les réguliers à remplir leurs caisses (2 heures contre 1 heure environ).

29Une fois dans leur zone, on les accuse de ne pas respecter les consignes. Or l’inexpérience de ces travailleurs peine à expliquer la logique de les placer là où le travail est le plus laborieux. Du fait de cette pénibilité accrue de leur travail, ces travailleurs des marges gagnent de toute évidence moins d’argent pour une journée de travail équivalente à celle d’un travailleur considéré par le producteur comme « aguerri », non pas parce qu’il est néophyte, mais en premier lieu parce qu’il est placé dans un espace où le rendement est plus faible et la cueillette plus ardue. Et les exploitants les y laissent pendant une bonne partie de la saison. Ce qui explique que l’argument du néophyte ne tient pas, car ils parviennent pour la plupart à maîtriser rapidement les techniques de ramassage de cocos qui ne sont pas extrêmement compliquées à assimiler.

30On comprend ici à quel point la discrimination par l’expérience recoupe une discrimination ethnique et combien les deux sont étroitement imbriquées. La couleur de la peau détermine, à quelques exceptions près, la catégorie à laquelle un saisonnier appartient. Un subsaharien qui a de l’expérience peut être perçu comme un « nouveau venu » par un gros exploitant pour lequel il n’a jamais travaillé et être placé en marge des champs avec le groupe de saisonniers occasionnels. Par exemple, après avoir expliqué à Michel que nous avons déjà fait le ramassage des cocos, il a, après quelques hésitations, fini par nous reléguer dans la même zone de bordure investie par un groupe de nouveaux venus subsahariens. Contrairement à ceux-ci, le fait d’être « blanc » est à l’origine de l’affection d’un groupe de trois jeunes saisonniers français aux côtés des anciens. Or au moment du paiement de notre acompte sur salaires, Erwan nous a confié qu’il n’allait pas les recruter l’année prochaine car ils ne faisaient pas correctement leur travail.

31Cette relégation à la marge des champs est considérée comme une discrimination raciale par les saisonniers subsahariens et est ressentie de manière très violente. Car finalement, ce qui se voit de cette répartition au sein du champ, ce sont les « Blancs » au milieu, dans les zones le plus avantageuses, et les « Noirs » à la marge, dans les zones difficiles et ingrates. Cette ségrégation raciale nous a tous profondément choqués. Mais il est difficile d’objectiver ces sentiments subjectifs.

2.3 Stéréotypes et préjugés racistes à l’encontre des nouveaux venus subsahariens

32Une fois dans leur zone de travail c’est à dire « là où la cueillette se fait difficilement », les exploitants accusent les saisonniers subsahariens de lenteur. Ce stéréotype racial est bien connu : l’homme africain est perçu comme lent et paresseux. À ce propos, Pap N’Diaye a montré comment les récits produisaient et faisaient circuler des préjugés négatifs sur les Africains :

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« Pour les Européens de l’époque moderne, les caractéristiques physiques des Africains étaient une anomalie relevant d’explications environnementales (le climat, le sol africain), comportementales (des coutumes étranges), morales (la perversion de l’âme) ou religieuses (la malédiction de Cham). À cela s’ajoutaient des considérations sur leur paresse et leur indolence. »
(N’Diaye, 2005, p. 102).

34Ces stéréotypes raciaux poussaient les colons à utiliser la violence dans les plantations, sous le prétexte d’améliorer le rendement de leurs esclaves. Car « la torture est une modalité des relations occupant-occupé » (Fanon, 2011, p. 73), esclave-maître, colonisé-colonisateur. C’est dans cette logique coloniale qu’il faut comprendre la violence que les gros exploitants peuvent exercer sur les saisonniers subsahariens qui sont marginalisés dans les champs.

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« Premier jour d’embauche. Après avoir remarqué que Boudouma (19 ans, étudiant guinéen, nouvelle recrue) n’arrache pas tous les plants de cocos, Erwan s’énerve : “Merde, ceux-là, il faut les prendre…”, en s’adressant à Boudouma. De dépit, il donne deux coups de pied sur la caisse servant de siège à Boudouma. Erwan soulève Boudouma par le col de son tee-shirt, puis le traîne jusqu’à Mass (migrant sénégalais et mari d’Anne, notre intermédiaire). Quelques minutes plus tard, Erwan revient dans notre zone de travail pour nous dire : “Pourquoi c’est toujours avec vous que j’ai des problèmes ? Pourquoi pas avec les autres ?”. Un peu plus tard, c’est au tour de Mass de venir voir Boudouma afin de l’inviter à respecter les consignes de cueillette. »
[Journal de terrain, dans les champs de cocos d’Erwan, le 17 août 2014].

36Cette note de terrain met en scène Erwan, un gros exploitant, qui injurie et brutalise Boudouma, une nouvelle recrue qui n’a pas arraché tous les plants de cocos qui se trouvent dans sa zone de travail. Cette scène très violente nous rappelle le traitement des esclaves dans les plantations. Dans son étude sur la violence contre les esclaves, Caroline Oudin-Bastin (2006) a montré que celle-ci s’inscrit, dans le système esclavagiste, dans deux cadres distincts : celui de la violence légale et celui de la violence illégale. La violence légale se présente sous deux formes : la violence-stimulation et la violence châtiment. La violence-stimulation « est employée pendant le travail dans le but d’assurer un bon niveau de productivité » (Oudin-Bastide, 2006, p. 33). Elle concerne les « Nègres de terre », c’est-à-dire ceux qui sont affectés aux travaux agricoles, et les matelots. La violence-stimulation prend la forme de coups (coups de fouet du commandeur ou de corde du « patron » de l’embarcation) ». La seconde forme est infligée à toutes les catégories d’esclaves et se traduit par trois ou quatre piquets (« supplice du fouet infligé à l’esclave attaché sur le sol à des piquets »), et par le port des fers.

Conclusion

37À partir de la démission d’un groupe de saisonniers agricoles subsahariens de chez leur employeur, nous avons analysé la complexité des discriminations dans les grandes exploitations agricoles en Bretagne. Ces discriminations ont pu être saisies grâce à des critères objectifs de gestion, comme ceux de l’expérience ou de l’ancienneté, mais également à des compétences ou un savoir être beaucoup plus subjectifs, faisant appel aux notions de fidélité ou de loyauté (Jounin, 2006). Dans le discours des employeurs, ces critères expliquent la différence de traitement entre nouveaux venus et anciens : les derniers se retrouvent dans les zones les plus rentables alors que les premiers sont affectés les zones dans les moins rentables. Toutefois, cette discrimination par l’expérience est de toute évidence redoublée d’une discrimination raciale. N’en témoigne que le fait que les nouveaux saisonniers se retrouvant à la marge sont exclusivement des subsahariens, contrairement aux travailleurs inexpérimentés, mais Français et migrants intra-européens, qui sont de facto considérés comme des anciens saisonniers. Cette marginalisation est à l’origine des difficultés qu’ils rencontrent (stigmatisation, violence physique, démotivation).

38Cette démission collective portée par des étudiants a en outre mis en évidence l’hétérogénéité du groupe de saisonniers subsahariens, qui s’avère constitué d’individus aux parcours et aux origines sociales et ethniques très divers. Ils n’ont donc ni les mêmes dispositions ni les mêmes intérêts ; et c’est pourquoi ils ne réagissent pas de la même manière aux différences de traitement et aux violences qui ont lieu dans les champs.

39Les tenants de la démission collective sont des étudiants primo-arrivants en France. Ce sont les plus dotés en capital symbolique du groupe, ce qui explique qu’ils mettent en avant des idées comme l’égalité entre les individus et fassent parfois référence à des figures historiques, comme Nelson Mandela, qui ont lutté contre la ségrégation raciale des noirs. La plupart d’entre eux n’ont pas prévu ou ne veulent plus revenir faire de saison de cocos. Quant aux migrants économiques, leur situation précaire ne leur laisse pas le choix. Au contraire des étudiants, ils ont tendance à accepter leur marginalisation dans les champs et les humiliations, voire les violences auxquelles ils peuvent être confrontés. Ces situations sont, de leur point de vue, perçues comme une étape, une sorte de rite de passage avant de basculer dans la catégorie des saisonniers anciens et plus respectés.

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Date de mise en ligne : 16/12/2019

https://doi.org/10.3917/clcd.010.0073