Article de revue

Effets de masquage dans l'expression d'une représentation sociale

Pages 15 à 31

Citer cet article


  • Flament, C.,
  • Guimelli, C.
  • et Abric, J.-C.
(2006). Effets de masquage dans l'expression d'une représentation sociale. Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale, Numéro 69(1), 15-31. https://doi.org/10.3917/cips.069.0015.

  • Flament, Claude.,
  • et al.
« Effets de masquage dans l'expression d'une représentation sociale ». Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale, 2006/1 Numéro 69, 2006. p.15-31. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-les-cahiers-internationaux-de-psychologie-sociale-2006-1-page-15?lang=fr.

  • FLAMENT, Claude,
  • GUIMELLI, Christian
  • et ABRIC, Jean-Claude,
2006. Effets de masquage dans l'expression d'une représentation sociale. Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale, 2006/1 Numéro 69, p.15-31. DOI : 10.3917/cips.069.0015. URL : https://shs.cairn.info/revue-les-cahiers-internationaux-de-psychologie-sociale-2006-1-page-15?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cips.069.0015


Notes

  • [*]
    Pour toute correspondance relative à cet article, s’adresser à Claude Flament, Laboratoire de Psychologie Sociale de l’Université de Provence, 29 avenue Robert Schuman, 13621 Aix-en-Provence cedex 1, France ou par courriel à <?amentclaude@wanadoo.fr>.
  • [1]
    D’autres types de consigne de substitution sont utilisés, par exemple par Campbell, Muncer, Guy et Banim (1996). Ici, il ne sera question que de cette substitution que l’on peut qualifier de générique.
  • [2]
    Que ce dernier texte introduise une « hypothèse nouvelle » sur la possible légitimité de la divergence vis-à-vis de la norme, ne saurait nous troubler en ce qui concerne les représentations sociales : Flament (1994b) parlait de transgressions légitimes.
  • [3]
    L’effet Guttman est connu depuis longtemps en Analyse factorielle des Correspondances (AC ; voir par exemple : Lebart, Morineau et Piron, 1997), et correspond à ce que les anglophones nomment « horseshoe phenomenon », souvent rencontré en « multidimensional scaling » (voir par exemple: Kruskal et Wish, 1991) ; cet effet Guttman, en ACP, a été rencontré en écologie (Podani et Miklos, 2002) et écarté comme un épiphénomène ; les propriétés utiles en psychologie n’ont été mises en évidence que récemment (Flament et Milland, 2003 ; 2005).
  • [4]
    Puisqu’il s’agit de repérer une structure unidimensionnelle, la répartition du pourcentage de variance expliquée selon les divers facteurs est non pertinente ; seule compte la somme des pourcentages relatifs aux deus premiers facteurs (cf. Falissard, 1995). On n’a un effet Guttman que si cette somme approche ou dépasse 90 %. Le problème est sensiblement différent en AC : souvent, l’effet Guttman ne touche que les modalités d’une seule variable, et la différentiation des facteurs renseigne sur les autres variables.
  • [5]
    Par convention, les coordonnées négatives (à gauche, ou en bas) correspondront au Démasquage.
  • [6]
    « Analyse de tendances », par exemple in Abdi (1987) et Howell (1998).
  • [7]
    Ainsi, le tableau 1 (cf. page précédente) montre que l’item 9 a une pente pratiquement double de celle de l’item 6 qui vient juste après; à l’autre extrêmité, la différence entre items 8 et 3 est encore plus nette.
  • [8]
    Voici ce texte : « Aujourd’hui, les musulmans constituent une importante communauté en France. De manière à organiser le culte musulman, le gouvernement a instauré en 2003 le Conseil français du culte musulman. Cette instance présidée par le recteur de la Mosquée de Paris supervise la nomination des Imams et veille à des pratiques religieuses conformes au droit français. L’islam est la deuxième religion dans notre pays après le christianisme. Les musulmans représentent également la plus grande communauté d’origine étrangère et, bon nombre d’entre eux possèdent aujourd’hui la nationalité française. Quant aux musulmans non naturalisés, ils ont pour la plupart le droit de circuler et de travailler sur le territoire français grâce à une carte de résident. De par leur présence, les musulmans sont souvent l’objet de conversations où chacun donne son point de vue allant du plus optimiste au plus craintif. Ainsi, en France, dès que l’on parle de musulmans, les opinions sont très partagées. »
  • [9]
    Si on remplace la cible « Travail » par la cible « Intelligence », on a le plan suivi par Poeschl (2001), dont le tableau des moyennes est analysé par Flament et Milland (2005), mettant en évidence un effet Guttman faisant apparaître un thème féminin (“Charme et flexibilité”) et un thème masculin (“Réussite sociale et professionnelle”) — cela en conformité avec les hypothèses de Poeschl, testées, ponctuellement, par des techniques plus traditionnelles.
  • [10]
    Sur les 16 items (cf. tableau 5), seul « reconnaissance sociale » présente une différence notable (p = .02) entre les réponses des Hommes sur le Travail masculin en 1°, et les réponses des Femmes sur le Travail féminin en 1°.
  • [11]
    C’est la différence habituelle entre l’orientation “instrumentale” de l’homme et l’orientation “expressive” de la femme (voir, par exemple, Lorenzi-Cioldi, 1988).
  • [12]
    Il y a un demi siècle à peine que Parsons et Bales (1955) proclamaient que le modèle masculin est l’ouvrier d’usine, le modèle féminin étant la femme au foyer. Pour des analyses plus récentes, voir par exemple: Milan-Game, 2000, Rouyer, 2004..
  • [13]
    Une autre interprétation peut être tentée en termes de comparaison sociale (cf. Chokier et Moliner, 2006). Mais cette interprétation ne saurait s’étendre à chacune de nos variables, qui, toutes, se combinent de façon unidimensionnelle.
  • [14]
    Cf. tableau 1: L’Islam est en contradiction avec les valeurs démocratiques de la France — et, tableau 2 : Les musulmans autorisent la polygamie; Les musulmans méconnaissent le principe d’égalité entre les sexes ; La plupart des musulmans sont des délinquants — ce dernier item étant à rapprocher de l’expérimentation “Maghrébin” d’Abric (2003).
  • [15]
    Sans étudier les effets de masquage très vraisemblables avec un tel objet de représentation : c’est l’idéal de l’homme politique, convaincu, ambitieux mais honnête, qui nous est décrit.
  • [16]
    Technique d’évocation fréquence-importance (cf. Abric, 2003).
  • [17]
    Les résultats étaient moins heureux en ce qui concerne le Travail Féminin, les calculs d’alors n’ayant pas isolé l’item féminin « choix personnel ».

Bas les masques !

1Une représentation sociale (RS dans la suite du texte) peut avoir plusieurs facettes, dont certaines ne sont pas verbalisables en toutes circonstances. Flament (1994a) avait constaté une sous expression d’aspects spécifiques (« conditionnels »), périphériques et peu importants. Ici, nous faisons l’hypothèse que peuvent être masqués les aspects d’une représentation dont l’expression serait perçue comme transgression de certaines normes. Cette hypothèse générale, initialement formulée par Guimelli (1998, qui utilisait l’expression de « zone muette »), a donné lieu récemment à quelques recherches expérimentales, qui illustrent l’existence d’une éventuelle zone masquée dans l’expression de certaines représentations sociales.

2Guimelli et Deschamps (2000) font varier la consigne, et demandent à 72 étudiants, avec une consigne normale (c’est-à-dire, demandant l’opinion personnelle de l’enquêté, comme dans les enquêtes habituelles), de produire cinq associations verbales au mot inducteur « Gitans ». Les Gitans apparaissent comme des « nomades » plutôt « musiciens » – portrait assez positif. Mais lorsqu’on demande aux mêmes étudiants de répondre « comme le feraient les Français en général » (cas particulier de consigne dite de substitution[1]), alors ces « nomades » sont des « voleurs » (selon 64 % des sujets, contre seulement 26 % d’entre eux évoquant cette idée en consigne normale).

3Avec cette même technique (associations verbales ; consigne normale ou de substitution), Deschamps et Guimelli (2004) étudient les représentations de l’Insécurité et de la Sécurité (des biens et des personnes), dans deux sites (Lausanne et Aix-Marseille). En consigne normale, « insécurité » évoque surtout des quasi-synonymes (« peur », « danger »…). La consigne de substitution (à Lausanne sont mentionnés « les Suisses en général ») provoque l’évocation des causes de l’insécurité : « chômage » et « étrangers » (surtout à Lausanne), « banlieues » (surtout à Aix-Marseille), « drogues », « jeunes »… Dans les deux sites, avec des nuances importantes, c’est le même type de réponses, socialement contestables : l’insécurité est causée par les jeunes, les chômeurs, les étrangers… Les termes induits par « sécurité » sont moins concentrés, mais de même nature : en consigne normale, des quasi-synonymes (« calme », « paix », « ordre »…) ; en substitution, on trouve « prévention » (ce qui signale un sentiment de menace pesant sur la sécurité), et surtout des moyens de défense (« armes »), de répression (« prison »), d’exclusion (« moins d’étrangers ») – bref : un système de défense et d’autodéfense qui peut prendre des formes socialement contestables.

4L’explication de ces résultats, proposée par les auteurs, est que la consigne de substitution désimplique les sujets et leur permet d’exprimer des idées socialement peu correctes, autocensurées en consigne normale. Mais une explication alternative doit être examinée. C’est l’hypothèse de la possible transparence d’une représentation sociale (cf. Flament et Rouquette, 2003) : les étudiants français savent ce que les Français pensent des Gitans. Une étude, célèbre dans le champ des stéréotypes racistes, va dans ce sens. Devine (1989) utilise une échelle de racisme anti-Noirs (considérée comme fiable, au moins aux États-Unis et à l’époque), et divise un groupe d’étudiants (blancs) selon leurs préjugés (forts ou faibles). On demande à tous d’exprimer par écrit, « non pas leurs croyances personnelles (sur les Noirs), mais leur connaissance du stéréotype culturel » (Yzerbyt, 1997, p. 182, traduit : « comment, d’après vous, les gens voient-ils les Noirs ? »). Les réponses montrent que, quelle que soit la force des préjugés, le stéréotype est également connu de tous les sujets. Cela ressemble fort aux résultats sur les Gitans : les 26 % des sujets qui les déclarent « voleurs » en consigne normale sont peut-être plus racistes que les autres, bien que cette forme d’interrogation ne soit pas conçue pour tester le racisme. Mais la consigne de substitution est l’exact équivalent de celle utilisée par Devine : elle révèle que tout le monde connaît le stéréotype qui accuse les Gitans d’être des voleurs (un terme donné à 64 % dans une épreuve d’associations libres peut être considéré comme consensuel).

5Par contre, des études portant sur les attitudes racistes en Europe plaident pour l’existence d’un « racisme masqué », qui résulte d’un phénomène d’autocensure, et non pas de transparence. Ces études sur le racisme dans les divers pays de l’Union Européenne (Eurobaromètre réalisé en 1988), font apparaître un racisme « subtil », ou « voilé », dont l’expression est bien moins virulente que celle du racisme « flagrant » habituel (Pettigrew et Meertens, 1992 ; 1995). L’analyse de la partie française de cette enquête européenne, montre que les « non réponse » sont essentiellement le fait des sujets qui, lorsqu’ils répondent, se montrent racistes, et les auteurs parlent d’une « attitude négative non avouée » (Bonnet, Le Roux et Lemaine, 1996, p. 15). L’analyse de la réplique de l’Eurobaromètre, en 1997, permet à Deschamps et Lemaine (2004) de discerner, à côté de 39 % des sujets classés comme « racistes flagrants », et de 47 % de sujets « égalitaristes », 14 % des sujets « qui masquent leurs attitudes négatives envers les étrangers ».

6Deschamps et Lemaine (2004, p.140) évoquent le fait que « le racisme […] est devenu contre normatif dans nombre de sociétés ». Ceci rejoint l’hypothèse que nous discutons ici, expliquant le masquage de certaines zones d’une représentation. Or, depuis l’ouvrage de Pérez et Mugny (1993, dont le chapitre 6 traite de « conflit normatif »), et autour de ces deux auteurs (e.g. Sanchez-Mazas, Mugny et Janovic, 1996 ; Falomir, Muñoz., Invernizzi et Mugny, 2004 ; pour une synthèse récente, voir Falomir-Pichastor, Mugny, Butera, Buchs, Gabarrot et Huyghes Despointes, 2004[2]), une série de recherches explorent, dans le cadre des processus d’influence sociale, l’action d’une « norme de non-discrimination », conduisant à autocensurer les discours xénophobes, racistes, homophobes, sexistes, et autres discours stigmatisants.

7Notons que les normes invoquées dans ces divers travaux sont considérées comme interdictives, sans qu’un éventuel aspect prescriptif ne soit envisagé : « il ne faut pas dire ceci », certes ; mais aussi, « il faut dire cela ». Nous verrons que le masquage de traits négatifs s’accompagne souvent de l’affichage de traits positifs.

8Le rapprochement de ces divers domaines de recherche (qui, presque toujours, s’ignorent) rend plausible l’existence d’une « zone masquée » dans certaines représentations sociales. Mais la consigne de substitution est-elle une bonne technique pour le démontrer ? Ne faut-il pas imaginer d’autres techniques, dont les résultats ne puissent être attribués à un phénomène de transparence de la représentation ?

9Comme première réponse, Abric (2003) expose une technique jouant sur la caractérisation des enquêteurs. Des étudiants de Lettres d’Aix-en-Provence – qui se considèrent comme plus tolérants que ne le seraient les étudiants de Droit – sont sollicités par les mêmes enquêteurs, qui se présentent tantôt comme « Étudiant de Lettres », tantôt comme « Étudiant de Droit ». On demande des associations verbales au terme inducteur « Maghrébin ». Le terme « délinquant » n’apparaît de façon notable que dans les productions recueillies par un soi-disant étudiant de Droit. Cet aspect négatif serait masqué en face d’un étudiant de Lettres, supposé susceptible de porter un jugement réprobateur sur l’attribution du trait « délinquant » aux Maghrébins ; l’étudiant de Droit est supposé accepter ce jugement négatif. Là, est en jeu la représentation que les enquêtés ont de l’enquêteur ; nous ne pouvons donc être sûrs qu’il s’agisse d’un processus de même nature que celui jouant dans les recherches citées de Deschamps et Guimelli. Pour aborder la complexité des rapports enquêtés / enquêteur, il nous semble utile d’examiner une expérimentation parallèle dans le domaine des stéréotypes racistes.

10Gilbert et Hixon (1991) manipulent la variable « assistante de l’expérimentateur », la moitié des sujets étant confrontée à une assistante Asiatique, l’autre moitié, à une assistante de type européen. Ces assistantes n’intervenaient que par l’intermédiaire d’enregistrements vidéo. C’est un expérimentateur qui intervenait physiquement lorsque c’était nécessaire (accueil des participants par exemple). Dans une première phase, l’assistante présente une série de 19 cartes, chacune portant un mot incomplet, pouvant être complété de diverses manières, dont certaines correspondent à des traits faisant partie du stéréotype de l’Asiatique. Chaque carte n’est présentée que pendant 15 secondes, et les participants doivent donner le plus possible de réponses. La moitié des participants doit, en même temps, répéter des nombres de 8 chiffres ; l’autre moitié des participants n’étant pas soumise à cette tâche perturbante. Seuls ces derniers participants, non perturbés, produisent des traits du stéréotype : la simple vidéo d’une Asiatique, objet de stéréotype, ne suffit pas à éveiller automatiquement ce stéréotype (ce qui permet de mettre en doute la stricte automaticité de l’activation des stéréotypes, qui semblait être une conséquence du travail de Devine, 1989 ; cf. Yzerbyt et Schadron, 1996, p. 122). Dans la deuxième phase de l’expérience de Gilbert et Hixon, l’assistante, toujours enregistrée, décrit une « une journée typique dans sa vie » (la même journée banale pour les deux assistantes) ; là encore, la moitié des participants est astreinte à une tâche perturbante. Tous les participants doivent évaluer l’assistante sur neuf traits en rapport avec le stéréotype de l’Asiatique. On a donc huit conditions expérimentales : quatre pour chaque assistante. La mesure de l’expression du stéréotype résulte de la différence de l’évaluation des deux assistantes, à conditions expérimentales égales par ailleurs : le stéréotype de l’Asiatique apparaît seulement dans la condition où la première phase n’est pas perturbée, la seconde étant perturbée.

11On a vu que le stéréotype n’est pas activé dans la première phase lorsque celle-ci est perturbée, et il n’est donc pas étonnant que le stéréotype ne se manifeste pas lors de la seconde phase, perturbée ou non. Le stéréotype est activé lorsque la première phase est non perturbée, mais il ne se manifeste dans la seconde que s’il y a perturbation. L’interprétation est que, sans perturbation, les participants ont une disponibilité cognitive suffisante pour contrôler leurs jugements sur l’assistante, et inhiber les réponses stéréotypées anti asiatiques. Ce contrôle serait cognitivement impossible lorsqu’il y a perturbation durant cette seconde phase.

12Gilbert et Hixon (1991, p. 514) rappellent que les individus peuvent dissimuler des réponses stéréotypées, parce qu’ils considèrent de telles réponses comme contre normatives, et/ou parce qu’ils souhaitent gérer les impressions qu’ils donnent. Or, l’expérimentation d’Abric (2003), sur la représentation du Maghrébin, mettait en œuvre ce genre de mécanismes en jouant sur une caractéristique d’une personne physiquement présente : l’enquêteur.

13Mais Gilbert et Hixon montrent de plus que le contrôle de l’expression du stéréotype ne se produit (lorsque la charge cognitive le permet) que si le stéréotype a été activé au préalable ; nous supposerons que l’activation préalable d’un stéréotype est susceptible de favoriser son contrôle dans l’expression d’une représentation sociale.

Recherches expérimentales

Problématique

14Des divers résultats que nous avons évoqués, provenant de divers domaines de la psychologie sociale, nous tirons une interrogation, qu’il serait audacieux de transformer en une hypothèse précise : existe-t-il un phénomène de masquage dans l’expression d’une RS, lorsque varient les pressions normatives s’opposant à la production d’un discours « socialement incorrect » ? Les quatre expérimentations présentées ici constituent, en quelque sorte, une série exploratoire de cette problématique, bien plus que le résultat d’un plan classique de recherche. L’expérimentation 1 reprend en interaction les deux variables apparues séparément (consigne et caractéristique de l’enquêteur) ; les expérimentations 2 et 3 (réalisées en parallèle et non en succession) exploitent une idée apparue dans le domaine des stéréotypes (l’activation préalable d’un stéréotype favorise le contrôle de son expression) ; l’expérimentation 4 tente d’appliquer l’idée de masquage lors d’un conflit de normes (égalité ou opposition du travail féminin et du travail masculin).

Caractéristiques communes aux quatres expériences

Questionnaires

15Il s’agit de mesurer les variations de saillance des items en liaison avec ce que nous pensons être la dimension Démasquage / Masquage. On construit donc, de façon hypothétique, deux ensembles d’items s’opposant selon cette dimension (plus des items neutres mais qui semblent important dans la RS). Bien que nous rattachions ce travail à la théorie structurale des RS (cf. Abric, 2001), les questionnaires utilisés ici ne visaient pas à identifier le noyau central de la RS.

Populations

16Il s’agit d’étudiants et d’étudiantes de la Faculté des Lettres d’Aix-en-Provence dans les deux premières expérimentations ; d’hommes et de femmes ayant une activité professionnelle dans les deux dernières.

Traitement des données

17Les quatre expérimentations permettent, chacune, une analyse factorielle (ACP) conduisant à une structure bien particulière : l’effet Guttman[3], qui rend l’interprétation aisée en révélant que le tableau de données a une structure unidimensionnelle[4]. Cela se traduit par la possibilité d’ordonner les colonnes et les lignes de ce tableau, de telle sorte qu’apparaisse une organisation simple et interprétable comme un phénomène unique.

18Dans chacune des présentes recherches, un même questionnaire est passé dans les diverses conditions expérimentales, et le tableau de données est construit de telle façon que les conditions figurent en tête des colonnes, les items du questionnaire figurant en tête des lignes : les valeurs dans le tableau sont alors les moyennes obtenues par chaque item dans chaque condition. Si un effet Guttman existe (ce n’est nullement automatique), on aura un structure linéaire sur les conditions expérimentales, que nous interpréterons comme la dimension Démasquage / Masquage[5]. Certains items décroîtront selon cet ordre, de gauche à droite : ils sont progressivement masqués ; à l’inverse, d’autres croîtront : ils sont progressivement affichés ; les items restant éventuellement sont indifférents à cet ordre ; ces relations entre chaque item et l’ordre sur les conditions étant mesurées par le calcul de la tendance (i.e. : régression) linéaire en analyse de variance [6]. Ainsi, tous les items peuvent être classés en fonction de leur relation (mesurée par la pente de la régression linéaire) avec l’ordre existant sur les conditions… Le tout a donc bien une organisation unidimensionnelle selon un principe unique !

Expérimentation 1 : Représentation sociale de l’Islam

19Cette recherche, tout à fait exploratoire, a été réalisée en 2003, afin de croiser les deux variables indépendantes (« enquêtrice » et « consigne ») utilisées jusqu’alors séparément (cf. Abric, 2003) ; il s’agit de répliquer les effets, et, du même coup, de voir comment ils se combinent : on espère que ces effets relèvent d’un même phénomène, et qu’il y a bien une dimension unique « Démasquage / Masquage » ?

  • Variable « Enquêtrice » : deux étudiantes, visiblement d’origine maghrébine, se présentaient, chacune disant s’appeler Yamina ; deux autres étudiantes, visiblement d’origine non maghrébine, se présentaient, chacune disant s’appeler Céline. On fait l’hypothèse que les aspects négatifs souvent attribués à l’Islam seront masqués relativement plus dans les réponses données à Yamina que dans celles données à Céline.
  • Variable « Consigne » : reprenant la procédure déjà utilisée par Deschamps et Guimelli, la moitié des sujets recevait une consigne normale, l’autre recevant une consigne de substitution. Selon les résultats antérieurs, on s’attend à ce que la consigne « Français » démasque en partie les aspects négatifs, qui seront masqués en consigne normale.
On a donc un plan 2*2. Dans chacune de ces quatre conditions expérimentales, sont interrogés 14 étudiants de Lettres d’Aix-en-Provence. Le questionnaire comportait les dix propositions suivantes :
  1. Dans les populations Islamiques, il y a une égalité des sexes.
  2. L’Islam est une religion spécifique au peuple Arabe.
  3. L’Islam est souvent associé à l’extrémisme.
  4. La guerre en Irak à été mise en place contre la religion Islamique.
  5. Les musulmans sont des personnes biens intégrées en France.
  6. Les intégristes Islamistes sont des groupes d’hommes qui appliquent le Coran à la lettre.
  7. Les intégristes Islamistes sont des groupes d’hommes qui modifient le Coran afin de manipuler les esprits.
  8. L’Islam est une religion de tolérance.
  9. L’Islam est en contradiction avec les valeurs démocratiques de la France.
  10. L’Islam est en majorité appliqué en Indonésie.
Pour chaque proposition, les réponses allaient de –3 = « pas du tout d’accord », à +3 = « tout à fait d’accord ». Par commodité, cette échelle en 7 points a été codée de 0 à 6.

20Le tableau 1 (cf. ci-dessous) donne les moyennes des réponses à chacun des 10 items, dans chacune des 4 conditions expérimentales

Tableau 1

RS de l’Islam. Réponses moyennes et résultats de l’ACP et de l’analyse de tendance

Tableau de données avec scores et tendances linéaires pour différentes catégories en français et en normand.
CONSIGNE “FRANÇAIS” “NORMALE” SCORES TENDANCES LINÉAIRE ENQUÊTRICE CÉLINE YAMINA CÉLINE YAMINA facteur 1 facteur 2 pente p 9 contre démocratie 4,29 3,21 2,86 2,29 -0,47 1,49 +0,363 4,8E-05 6 Coran à la lettre 3,57 3,79 2,07 2,93 -0,45 1,06 -0,364 0,065 4 gu. Irak contre Islam 1,79 2,71 1,43 1,57 0,93 0,99 -0,193 0,362 10 Indonésie 2,57 2,71 2,00 2,29 0,34 0,41 -0,157 0,303 2 religion arabe 3,29 2,64 2,21 2,79 -0,03 0,20 -0,193 0,27 1 égalité sexes 0,64 0,86 1,14 1,21 1,97 -0,46 0,2 0,253 5 bien intégrés 2,71 3,00 2,71 3,00 -0,24 -0,58 0,057 0,697 7 Coran pour manipuler 3,86 4,00 3,93 3,71 -1,42 -0,66 -0,05 0,715 3 extrêmisme 3,71 3,64 3,64 3,64 -1,17 -0,73 -0,021 0,900 8 tolérance 1,36 2,14 2,14 2,93 0,53 -1,71 0,471 0,003 SATURATIONS facteur 1 0,90 0,93 0,93 0,89 facteur 2 -0,39 -0,24 0,24 0,40

RS de l’Islam. Réponses moyennes et résultats de l’ACP et de l’analyse de tendance

21La figure 1 montre les 4 conditions expérimentales représentées par des points dans le premier plan factoriel de l’ACP du tableau 1. On constate que ces points, formant un arc de cercle, mettent en évidence un enchaînement unidimensionnel des 4 conditions ; cet enchaînement est explicité verticalement dans la figure 1 : vers le haut, les réponses obtenues en consigne normale (réponses relativement masquées) ; et vers le bas, les réponses obtenues en consigne de substitution. À l’intérieur de chacune de ces deux zones, les réponses recueillies par Yamina sont relativement plus masquées que celles recueillies par Céline. On constate donc que les deux variables s’organisent de façon unidimensionnelle, la variable « consigne » étant plus discriminante que la variable « enquêtrice ».

Figure 1

Effet Guttman dans la RS de l’Islam

Description de l'image par IA : Graphique circulaire avec points étiquetés Yamina et Céline, montrant masque et démasque.

Effet Guttman dans la RS de l’Islam

22L’examen des valeurs figurant au tableau 1 (scores du facteur 2, et pentes et significativités p résultant, pour chaque item, de l’analyse de la tendance linéaire selon l’ordre des conditions) conduisent à retenir les deux items extrêmes, les plus contrastés [7], dont l’évolution, selon la dimension « Démasquage / Masquage », est visualisée en figure 2 :

Figure 2

Évolution des items extrêmes dela RS de l’Islam

Description de l'image par IA : Graphique montrant l'évolution de deux indicateurs sur quatre catégories.

Évolution des items extrêmes dela RS de l’Islam

23

  • à gauche, en consigne de substitution « Français », Céline enregistre une acceptation (valeur nettement supérieure au centre de l’échelle de réponse) de la proposition négative (défavorable à l’Islam) : « L’Islam est en contradiction avec les valeurs démocratiques de la France », et un net rejet de la proposition positive (favorable à l’Islam) : « L’Islam est une religion de tolérance » ;
  • à droite, en consigne normale, Yamina enregistre des valeurs nettement inverses, constituant un discours plutôt positif ;
  • entre ces extrêmes, les deux autres conditions expérimentales donnent des valeurs assez régulièrement intermédiaires.
On a donc bien, comme espéré, la dimension « Démasquage / Masquage », qui organise aussi bien les conditions expérimentales que les items du questionnaire. La variable « consigne », qui définit la première dichotomie, est plus influente que la variable « enquêtrice », qui n’intervient qu’ensuite. Et on repère les items négatifs sur les quels joue le masquage ; on repère aussi des items positifs variant à l’inverse, ce qui n’avait pas été remarqué dans les études antérieures. Ces résultats montrent (outre la pertinence des deux variables) que la consigne de substitution ne saurait être interprétée comme faisant jouer uniquement un effet de transparence : si les sujets « savent » ce que pensent les Français, ce « savoir » devrait être le même devant Yamina et Céline (et imaginer que les sujets savent ce que les Français répondraient à une Maghrébine, revient à confondre cause et effet).

24Les deux variables s’organisent en quatre niveaux ; nous mettons ainsi en évidence l’unidimensionnalité du processus étudié : il y a bien une dimension unique « Masquage / Démasquage » !

Expérimentation 2 : Représentation sociale des Musulmans

25Nous avons vu plus haut qu’un des résultats de Gilbert et Hixon (1991) est que le contrôle et l’autocensure de l’expression d’un stéréotype sont favorisés par une activation préalable de ce stéréotype. On fait donc l’hypothèse que le masquage des aspects négatifs attribués à un objet de représentation sera augmenté si, d’une manière ou d’une autre, le sujet est amené à penser tant soit peu à l’objet de la représentation avant de répondre à un questionnaire demandant la description de l’objet, selon des traits négatifs et positifs.

26Pour vérifier cette hypothèse, on a étudié, en 2004, la représentation sociale des Musulmans. Un texte descriptif des Musulmans, aussi neutre que possible, a été construit [8], en même temps qu’un questionnaire comportant des traits jugés, après une étude exploratoire, comme positifs, négatifs, ou neutres (7 items pour chaque catégorie).

271. Il y a une intolérance réciproque entre musulmans et non-musulmans. [NEUTRE]

282. La plupart des musulmans sont des délinquants. [NÉGATIF]

293. En France, la majorité des musulmans veulent s’intégrer. [POSITIF]

304. Beaucoup de musulmans sont intégristes ou extrémistes. [NÉGATIF]

315. L’Indonésie est le plus grand pays musulman du monde. [NEUTRE]

326. Les musulmans sont chaleureux. [POSITIF]

337. Les musulmans peuvent pratiquer leur religion en France. [NEUTRE]

348. Les musulmans pratiquent une religion qui peut conduire au terrorisme. [NÉGATIF]

359. Les musulmans ont une religion qui prône le respect. [POSITIF]

3610. Les musulmans sont victimes de racisme. [POSITIF]

3711. La plupart des français ne souhaitent pas intégrer les musulmans. [NÉGATIF]

3812. Tous les musulmans ont une pratique religieuse. [NEUTRE]

3913. Les musulmans sont souvent intolérants. [NÉGATIF]

4014. Les musulmans ont un riche patrimoine historique et culturel. [POSITIF]

4115. Les maghrébins sont des musulmans. [NEUTRE]

4216. Les musulmans ont une religion qui génère du fanatisme. [NÉGATIF]

4317. Les musulmans se réfèrent au coran pour pratiquer leur religion. [NEUTRE]

4418. Les musulmans sont mal acceptés en France. [POSITIF]

4519. Les musulmans méconnaissent le principe d’égalité entre les sexes. [NÉGATIF]

4620. Les musulmans ont le devoir de ne jamais laisser leurs familles dans le besoin. [POSITIF]

4721. Les musulmans autorisent la polygamie. [NEUTRE]

48Le tableau 2 (qui ne retient que les items extrêmes) montre que la catégorisation a priori (nécessaire pour tenter d’équilibrer le questionnaire) et les résultats des calculs ne coïncident que partiellement ; notamment, il a été assez difficile de trouver des items franchement positifs, étant donnés la médiatisation du « terrorisme islamiste » au moment de l’enquête.

Tableau 2

RS des Musulmans : items catégorisés a posteriori selon la dimension « Démasquage / Masquage »

Tableau avec des catégories et tendances linéaires pour des énoncés sur les musulmans, classés en positifs et négatifs a posteriori.
CATÉGORIES A PRIORI TENDANCE LINÉAIRE pente p NÉGATIFS A POSTERIORI Les musulmans autorisent la polygamie neutre -0,537 1,10E-08 Les musulmans méconnaissent le principe d’égalite entre les sexes négatif -0,342 0,0002 Beaucoup de musulmans sont intégristes ou extrémistes négatif -0,259 0,0031 Les musulmans pratiquent une religion qui peut conduite au terrorisme négatif -0,214 0,0362 La plupart des musulmans sont des délinquants négatif -0,192 0,0127 Les musulmans sont victimes de racisme positif -0,161 0,0240 Les musulmans peuvent pratiquer leur religion en France neutre -0,157 0,0190 ENSEMBLE = -0,257 1E-09 POSITIFS A POSTERIORI Les musulmans sont chaleureux positif 0,112 0,0582 Les musulmans se réfèrent au Coran pour pratiquer leur religion neutre 0,212 0,0007 Les musulmans ont le devoir de ne jamais laisser leurs familles dans le besoin positif 0,213 0,0003 Les musulmans ont une religion qui prône le respect positif 0,266 0,0005 L’Indonésie est le plus grand pays musulman du monde neutre 0,305 0,0001 ENSEMBLE = 0,226 3E-07

RS des Musulmans : items catégorisés a posteriori selon la dimension « Démasquage / Masquage »

49L’expérimentation comportait trois variables indépendantes :

  • Variable « Enquêtrice » – comme dans la recherche précédente – sauf que, cette fois-ci, les enquêtrices ont décidé de se nommer Fatima et Marie.
  • Variable « Texte » : la moitié des sujets lisait le texte neutre avant de répondre au questionnaire (condition « avec »), alors que les autres sujets répondaient directement au questionnaire (condition « sans »).
  • Variable « Sexe des répondants » : la moitié des sujets étaient des étudiantes (« femmes »), les autres étant des étudiants (« hommes ») – tous étudiants de Lettres à Aix-en-Provence. Cette variable a été retenue parce que, dans les entretiens exploratoires, étudiantes et étudiants ne semblaient pas réagir avec la même intensité aux thèmes négatifs.
Il y a 25 sujets dans chacune de 8 cases du plan expérimental. Pour chaque proposition, les réponses allaient de –5 = « pas du tout d’accord », à +5 = « tout à fait d’accord ». Par commodité, cette échelle en 11 points a été codée de 0 à 10. On verra, figure 4, que les moyennes sont très généralement au dessus du centre de cette échelle, ce qui exprime un accord (parfois faible) avec presque toutes les propositions ; c’est donc l’existence de leur évolution le long de l’enchaînement guttmanien qui est signifiante.

Figure 4

Évolution des items Musulmans

Description de l'image par IA : Graphique comparant les scores de démasquage et de masquage pour deux groupes, avec et sans texte, en fonction de deux répondants.

Évolution des items Musulmans

50La figure 3 montre un bel effet Guttman (98,8 % de la variance) ; les points représentatifs des 8 conditions sont peu espacés, mais suffisamment distincts pour que la dimension « démasquage / masquage » soit nettement repérable. Notons cependant que l’effet de la variable « Texte » est bien plus faible dans les réponses recueillies par Marie que dans celles recueillies par Fatima.

Figure 3

Effet Guttman dans la RS des Musulmans

Description de l'image par IA : Graphique avec axes et points, texte "AVECSANS" et flèches "MASQUAGE" et "DÉMASQUAGE".

Effet Guttman dans la RS des Musulmans

51La figure 4 montre l’évolution des moyennes des items retenus (cf. tableau 2 page précédente) : les items « négatifs » (défavorables aux Musulmans) sont approuvés chez Marie, surtout sans lecture du texte, et se masquent progressivement jusqu’à être rejetés (faiblement) chez Fatima, après lecture du texte. Les items favorables aux Musulmans évoluent de façon inverse.

52L’effet de la variable « Texte » est bien dans le sens espéré : les effets de masquage étant plus prononcés dans les conditions « avec texte », ces conditions « avec texte » étant à droite des conditions « sans texte » ; on le constate pour chaque enquêtrice.

53Ce résultat est essentiel : il témoigne qu’un processus cognitif, attesté dans d’autres domaines, joue également dans le domaine des RS.

54La variable « sexe des répondants » a un effet notable : les femmes semblent manifester moins d’autocensure que les hommes. Mais il faut rappeler qu’il s’agît d’enquêtrices, et on peut se demander si des enquêteurs masculins n’obtiendraient pas le résultat inverse.

55Globalement, l’enchaînement des 8 conditions expérimentales définies par le croisement des 3 variables montre que l’effet de la variable « Sexe des répondants » est intermédiaire entre l’effet « Enquêtrice » (le plus fort), et l’effet « Texte » (le plus faible – mais bien présent ! ).

Expérimentation 3 : Représentation sociale de la femme au travail

56Dans les deux études initiales (cf. Abric, 2003 : Gitans et Maghrébin), comme dans les deux recherches que nous venons de présenter (Islam et Musulmans), les aspects « racistes » sont évidents ; de plus, ces deux derniers thèmes ont des liens d’actualité avec le terrorisme. On pourrait penser que les phénomènes que nous observons, ou du moins leur grande netteté, sont dus au caractère très « sensible » des objets de représentation choisis (ils ont du reste été choisis pour cela ! ). Mais la représentation sociale de « la femme au travail » va nous montrer la dimension « démasquage / masquage » sur un objet sans doute moins sensible – en tous cas, moins médiatisé en 2004 !

57On a construit un questionnaire comportant 15 traits pouvant caractériser « la femme au travail » ; ces traits suivaient la phrase « La femme au travail vous évoque… » (voir tableau 3, page suivante) ; les sujets devaient répartir les 15 traits selon 5 niveaux d’importance, en mettant 3 traits par niveau ; ces niveaux sont, pour les sujets, codés de –2 à +2, transcodés de 0 à 4 pour les analyses.

Tableau 3

RS de la Femme au Travail

Tableau avec des données statistiques sur les perceptions négatives, neutres et positives du travail des femmes.
La femme au travail vous évoque… pente p ITEMS NÉGATIFS le fait que le travail dépend de ses humeurs -0,25 4,00E-03 l’uilité de ses compétences intuitives -0,22 0,43 la non compatibilité avec son rôle familial -0,21 0,01 l’équilibre dans le couple -0,12 0,14 ENSEMBLE = -0,20 7,40E-05 ITEMS NEUTRES la non parité entre les hommes et les femmes au travail -0,11 0,32 la perte de la place de l’homme dans la société -0,11 0,70 le fait qu’elle est un élément perturbateur -0,09 0,17 la mixité de l’emploi -0,07 0,93 une évolution positive de la société -0,05 0,43 des qualités relationnelles plus importantes 0,07 0,13 une certaine résistance masculine encore persistante 0,10 0,92 ENSEMBLE = -0,04 ITEMS POSITIFS une indépendance financière 0,19 0,01 la discrimination à l’embauche 0,19 0,23 le problème de la force physique 0,22 0,07 davantage de travail qu’un homme pour s’imposer 0,36 0,04 ENSEMBLE = 0,24 2,55E-06

RS de la Femme au Travail

58La population interrogée est composée de personnes travaillant à la direction d’un service municipal d’une grande ville du Sud-Est de la France.

59Le plan expérimental comporte quatre conditions (avec 20 sujets par condition), définies par deux variables indépendantes, chacune à deux modalités :

  • Le sexe des répondants : cette variable invoquée est particulièrement pertinente par rapport à l’objet étudié, puisqu’il s’agit d’une population de personnes ayant une activité professionnelle régulière.
  • La présence ou l’absence d’une activation cognitive en rapport avec les stéréotypes infériorisant le travail féminin. La moitié des sujets devaient, avant de remplir le questionnaire, compléter les quatre phrases suivantes :
    « Les hommes et les femmes n’exercent généralement pas les mêmes professions parce que …… » ;
    « Il est difficile pour les femmes d’accéder à des postes de responsabilité parce que …… » ;
    « Il y a une infériorisation des femmes en matière de salaire parce que …… » ;
    « Les femmes ne peuvent pas concilier une vie professionnelle et une vie de famille parce que …… ».
On peut penser que de telles phrases, assez explicites quant aux aspects critiques du Travail féminin, activeront le stéréotype plus fortement que le texte neutre utilisé à propos de la représentation des Musulmans – ce qui ne nous permet pas de prévoir si la censure en sera augmentée ou diminuée..

60L’analyse factorielle du tableau des moyennes (4 colonnes pour les conditions expérimentales ; 15 lignes pour les items) fait apparaître un effet Guttman, expliquant 97,2 % de la variance – et qui est illustré par la figure 5.

Figure 5

Effet Guttman dans la RS des Musulmans

Description de l'image par IA : Graphique avec axes étiquetés "FACTEUR 1" et "FACTEUR 2". Points pour "FEMME" et "HOMME" avec "MASQUAGE" et "DÉMASQUAGE".

Effet Guttman dans la RS des Musulmans

61On constate que c’est la variable activation du stéréotype qui définit la première dichotomie, les conditions avec activation induisant un contrôle et un masquage des traits dévalorisant le travail féminin. Ensuite, le sexe des répondants intervient – les femmes étant, plus que les hommes, en désaccord avec ces traits dévalorisants. On peut comprendre ce refus d’auto dévalorisation, qui fait que les femmes sont du côté « masquage » – alors que, pour la représentation des Musulmans, les femmes étaient du côté « démasquage », sans que nous ayons trouvé une explication de ce fait.

62Le tableau 3 (page suivante) donnent ces items dévalorisant la femme au travail : le travail féminin dépendrait des « humeurs » et des « intuitions » féminines, et menacerait le « couple » et la « famille » – il s’agit bien là d’un discours stigmatisant, qui doit être masqué (quoique, parfois, l’intuition féminine soit valorisée). À l’inverse, les items « positifs » sont de deux sortes : « l’indépendance ?nancière » est revendiquée par certains mouvements féministes ; mais « le problème de la force physique », « la discrimination à l’embauche » et la dif?culté à « s’imposer » posent la femme comme une victime du système, état injuste qu’il faut dénoncer.

63La figure 6 montre l’évolution de ces deux groupes d’items le long de l’enchaînement des 4 conditions expérimentales. On notera que, avec ou sans activation, les femmes donnent toujours plus d’importance aux items positifs qu’aux items négatifs, alors que, chez les hommes, le rapport entre les deux groupes d’items s’inverse selon la dimension « démasquage / masquage ». Néanmoins, l’effet de la variable « activation du stéréotype » est très net chez les femmes comme chez les hommes.

Figure 6

Évolution des items de la RS de la femme au travail

Description de l'image par IA : Graphique montrant l'évolution des items de la RS de la femme au travail.

Évolution des items de la RS de la femme au travail

Expérimentation 4 : Représentation sociale du travail féminin / masculin - la comparaison inter sexe comme activation d’un conflit de normes

64Les recherches précédentes reposent sur l’idée qu’il y a une norme pertinente (par exemple, la norme de non-discrimination) ; alors, le discours ne peut qu’être plus ou moins conforme à ce que prescrit cette norme : c’est notre dimension « masquage / démasquage ». Mais il peut y avoir conflit de normes (voir plus haut notre note 2, et la référence à Falomir-Pichastor et al., 2004). Une représentation sociale peut ne pas être univoque, et contenir des éléments apparemment contradictoires (cf. Flament, 1987).

65Des recherches, conçues indépendamment de toute idée de « masquage / démasquage », peuvent être réinterprétées, après coup, dans cette perspective. C’est le cas d’étude d’objets de représentation qui peuvent se décliner au masculin et au féminin, appelant des comparaisons susceptibles de faire jouer simultanément une norme féminine et une norme masculine, ou bien une norme d’égalité des sexes et une norme de répartition des rôles sexués (si ce n’est une « norme d’égalité respectant les différences ») ; dans tous les cas, on a des conséquences contradictoires. Cela se produit dans notre Société qui, tant bien que mal, évolue historiquement quant à ces problèmes…

66Ainsi, nous avons étudié (en 1994) la représentation sociale du travail masculin et féminin, selon un plan expérimental presque évident pour une telle étude (cf. tableau 4). Un même questionnaire est appliqué successivement aux deux cibles : une partie des sujets traitant du travail féminin en premier, puis du travail masculin en second, l’autre partie opérant dans l’ordre inverse ; on interroge des sujets des deux sexes (ici : 34 hommes et 48 femmes, tous « cadres moyens » en activité, âgés de 28 à 35 ans) [9].

Tableau 4

Plan expérimental pour l’étude de la représentation sociale du Travail Masculin/Féminin

Tableau expérimental avec colonnes pour échantillons, sexe, et degrés de travail masculin et féminin.
RÉPONDANTS FEMMES HOMMES échantillons A B C D CIBLE = TRAVAIL Féminin en 1° en 2° en 1° en 2° Masculin en 2° en 1° en 2° en 1°

Plan expérimental pour l’étude de la représentation sociale du Travail Masculin/Féminin

67Le questionnaire comportait 16 traits (cf. tableau 5), introduits par la phase : « Le travail, c’est pour l’homme …(vs pour la femme…) ». Ces traits sont également applicables aux deux cibles – même si on se doute que certains seront jugés plus importants pour le travail féminin, d’autres pour le travail masculin. Ainsi, ce questionnaire diffère de celui utilisé ci-dessus pour la représentation sociale de la Femme au Travail (expérimentation 3), dont les items visaient seulement le travail féminin, même si la comparaison (généralement infériorisante) avec le travail masculin était toujours présente, au moins implicitement.

Tableau 5

Classement guttmanien des items de la représentation sociale du Travail Masculin/Féminin

Tableau avec des scores et des valeurs p pour des items classant la représentation sociale du travail masculin/féminin.
Le Travail, c’est pour l’homme / la femme … pente p MASCULIN 14 une contribution importante au budget -0,266 5 E-07 12 faire du sport -0,232 5 E-06 5 beaucoup de temps -0,192 3 E-05 16 important -0,121 0,001 7 des responsabilités -0,065 0,147 15 pouvoir s’exprimer -0,055 0,245 9 la reconnaissance sociale -0,034 0,426 6 le salaire -0,032 0,265 10 de la disponibilité -0,030 0,573 11 de l’ennui -0,020 0,677 13 l’épanouissement 0,009 0,816 4 des rencontres 0,020 0,587 8 un métier qui plaît 0,025 0,530 1 des activités à l’extérieur 0,058 0,227 3 l’indépendance 0,076 0,084 2 un choix personnel 0,115 0,046 FÉMININ

Classement guttmanien des items de la représentation sociale du Travail Masculin/Féminin

68Les réponses allaient de 1 = « pas du tout important », à 6 = « tout à fait important ».

69La figure 7 montre que, une fois de plus, les conditions expérimentales s’organisent de façon unidimensionnelle – mais selon une dimension qui ne s’interprète pas de façon évidente en terme de masquage / démasquage. La structure de cet enchaînement des conditions est assez claire : les quatre descriptions du travail masculin s’opposent aux quatre descriptions du travail féminin. Notons que le discours d’un sexe sur le travail de l’autre sexe est presque identique quelque soit l’ordre de passation. Par contre, le discours d’un sexe sur le travail de son propre sexe est très différencié selon l’ordre de passation : donnés en premier, c’est-à-dire sans comparaison explicite avec l’autre sexe, le travail masculin et le travail féminin sont très proches l’un de l’autre [10]. Ils ne se dissocient que lorsque l’ordre de passation vaut un rappel à l’ordre social : l’Homme doit assumer ses responsabilités, alors que le travail de la Femme est affaire de choix personnel [11].

Figure 7

Effet Guttman dans la représentation sociale du Travail Masculin/Féminin

Description de l'image par IA : Graphique montrant l'effet Guttman avec des points sur deux axes, illustrant la représentation sociale du travail masculin et féminin.

Effet Guttman dans la représentation sociale du Travail Masculin/Féminin

70Ces oppositions apparaissent au tableau 5. De plus, ce tableau montre que « le salaire » et « un métier qui plaît », sont des items pratiquement indépendants des conditions expérimentales : comme d’habitude, ils sont très saillants partout (mais la rémunération est le seul élément du noyau central de la représentation ; sur « le plaisir et la rémunération » dans la représentation du Travail, cf. Flament, 1994c).

71La figure 8 montre ces évolutions – où on constate, même, que les Hommes, décrivant le Travail Masculin en premier, donnent légèrement plus d’importance aux items « féminins » qu’aux items « masculins ».

Figure 8

Évolution des items de la RS du Travail Masculin et Féminin, avec opposition normative (v. texte)

Description de l'image par IA : Graphique montrant l'évolution des niveaux de testostérone masculine et féminine avec des repères normatifs.

Évolution des items de la RS du Travail Masculin et Féminin, avec opposition normative (v. texte)

72Donc, chaque sexe, en décrivant en premier le travail de son propre sexe, se conforme à la norme d’égalité des sexes, norme hautement préconisée dans notre culture occidentale actuelle, bien que peu respectée, notamment en matière de travail. Mais, après comparaison inter sexe, les sujets en reviennent au respect des différences sexuées, qui ont eu valeur de normes reconnues, il y a peu de temps encore [12].

73Dans cette perspective, de part et d’autre de la zone « égalité des sexes », il y aurait masquage de cette norme d’égalité, encore très mal intégrée, et démasquage des manifestations traditionnelles (normales) des stéréotypes de la masculinité et de la féminité.

Discussion générale

74Tous les résultats présentés dans cet article montrent que l’expression d’une même représentation est variable en fonction des caractéristiques de la situation d’enquête où sont placés les enquêtés.

75Il se trouve que la première mise en évidence de ce phénomène (Guimelli, 1998 ; Guimelli et Deschamps, 2000), à propos de la représentation des Gitans, utilise la variable peut-être la moins évidente : la consigne de substitution (« Répondez comme les Français en général »), qui peut suggérer une interprétation en termes de « transparence représentationnelle », alors que nous lui donnons le sens d’un effet d’affaiblissement d’une contrainte normative[13]. Mais notre Expérimentation 1 montre que les effets de cette consigne s’intègrent, de façon unidimensionnelle, à ceux d’autres variables sans rapport avec la « transparence ». Il nous faut donc expliciter clairement ce que nous supposons commun à tous ces effets de masquage/démasquage de zones « sensibles » d’une représentation : les sujets sélectionnent les aspects exprimables de la représentation en fonction de l’enjeu normatif qu’ils perçoivent dans la situation où ils se trouvent.

76Les sujets sont confrontés à des pressions sociales plus ou moins fortes selon le degré de « sensibilité » de l’objet de représentation ; alors, l’enjeu de la situation dépend de la possibilité perçue par les sujets de pouvoir transgresser, plus ou moins, les normes qui s’imposent à eux. Nous posons ainsi l’hypothèse générale selon laquelle tout enquêté est confronté à un enjeu qui l’amène à donner ce qu’il considère être la « bonne réponse ». Mais il convient d’éviter le mirage de la bonne réponse absolue : celle qui donnerait « l’opinion véritable ». Le sujet s’efforce de donner une réponse adaptée à la situation particulière où il se trouve. En général, on s’efforce (plus ou moins consciemment) ne pas avoir à regretter d’avoir dit ce qu’on a dit, étant données les circonstances ; mais aussi de n’avoir pas dit ce qu’il aurait fallu dire ; nous notons, dans chaque expérimentation, que les items positifs sont systématiquement affichés quand les items négatifs. sont masqués. Une norme prescrit ce qu’il ne faut pas faire, mais aussi ce qu’il faut faire. Si de tels effets de masquage et affichage ont lieu dans la situation relativement « dépersonnalisée » qu’est la situation d’enquête (seule situation étudiée ici), on peut imaginer que les phénomènes seront bien plus prononcés dans des situations d’interaction plus personnelles.

77Les variables indépendantes manipulées dans nos quatre expérimentations visent toutes à faire varier cet enjeu normatif perçu par le sujet – en relâchant ou resserrant la pression normative régulant les modalités de l’expression de la représentation. Nous pensons que ces diverses variables jouent, chacune à sa manière, sur la dimension Démasquage/Masquage : en effet, les combinaisons réalisées conduisent toutes à une structure unidimensionnelle, avec des reprises de variables d’une expérimentation à une autre ; on peut donc légitimement penser qu’on travaille, à chaque fois, sur la même dimension. Nous allons tenter de systématiser les effets de nos variables indépendantes (provoquées et invoquée). Rappelons que, dans ces recherches encore exploratoires, les variables retenues ne sont qu’un petit échantillonnage de l’ensemble des variables pertinentes.

Variable « consigne »

78Utilisée dans les premières recherches (Guimelli et Deschamps, 2000 ; Deschamps et Guimelli, 2004), elle n’apparaît ici que dans notre Expérimentation 1 sur la représentation de l’Islam. En consigne de substitution, l’enjeu est considérablement limité. Dans ce cas, en effet, et parce que le sujet ne répond pas en son nom propre, on diminue de façon systématique son degré d’implication dans la situation et la transgression des normes devient alors plus acceptable pour lui. Dès lors, il peut exprimer des idées socialement non désirables, mais qui ont malgré tout une place importante dans le champ de représentation. C’est le paradoxe classique : « Tous les Français sont racistes / Je suis français / Je ne suis pas raciste ». Il s’ensuit que, lorsque la consigne « normale » est donnée, l’enjeu change en fonction de l’accroissement de la pression normative, et varie en fonction de la tendance du sujet à ne pas ternir son image face à l’enquêteur, selon cette pression normative réprouvant les discours d’exclusion et appelant des discours d’intégration.. Cela se comprend si on admet qu’une norme peut être prescriptive tout comme elle est interdictive.

Variable « caractéristique de l’enquêteur »

79Déjà utilisée par Abric (2003), elle est reprise dans nos Expérimentations 1 (Islam) et 2 (Musulmans). On joue ici sur le lien évident d’une enquêtrice d’origine Maghrébine avec l’objet de la représentation. Dans ce cas, l’enjeu est de ne pas donner des réponses extrêmement négatives, qui pourraient, plus ou moins directement, blesser l’enquêtrice et/ ou l’amener à juger l’enquêté comme guidé par des préjugés condamnables. Dans les deux études, la plupart des items particulièrement masqués correspondent à ce qu’il est difficile d’accepter de l’Islam ou des Musulmans en France[14].

Variable « sexe des répondants »

80Cette variable invoquée est intervenue fortuitement dans l’Expérimentation 2, sans que nous ayons d’explication au fait que les hommes sont, toutes choses égales par ailleurs, systématiquement du côté « masquage ». Par contre, dans l’Expérimentation 3 sur la Femme au Travail, il peut sembler normal que des femmes (qui travaillent effectivement) refusent de dévaloriser leur activité ; mais notons que ce refus d’auto dévalorisation varie en fonction de la deuxième variable de cette expérimentation 3.

Variable « activation cognitive du stéréotype négatif »

81C’est, principalement, certains résultats relatifs aux expressions des stéréotypes (par exemple, Gilbert et Hixon, 1991) qui nous ont amenés à supposer que cette activation favorise un effet de masquage : en quelque sorte, être sensibilisé à la possibilité de tenir un discours répréhensible favorise l’autocensure de ce discours et l’émergence d’un discours inverse. Les Expérimentations 2 et 3 montrent clairement cet effet. Il semblerait que le texte neutre sur les Musulmans ait un effet moindre que l’évocation plus directe des aspects négatifs du Travail de la Femme – mais il conviendrait de monter une expérimentation spécifique pour explorer cette variation d’ampleur de l’effet de masquage provoqué, en fonction de la plus ou moins grande neutralité du texte d’activation..

Variable « ordre de passation »

82C’est notre Expérimentation 4 qui, rappelons-le, avait été conçue en dehors de toute préoccupation d’effet de masquage. Le fait de demander de remplir deux fois le même questionnaire, visant successivement deux cibles (Travail Masculin / Travail Féminin) dont la conjonction est potentiellement conflictuelle, peut être considéré comme une modalité particulière de la variable précédemment mentionnée (l’activation de stéréotype), mais ne se réduit sans doute pas à cela, car on n’identifie aucun effet de masquage lorsqu’un sexe décrit le travail de l’autre sexe, en conformité avec les normes régissant les rôles sexués traditionnels. C’est lorsqu’un sexe décrit le travail de son propre sexe en premier (sans comparaison, et donc sans activation), que le conflit normatif apparaît. Un « travail unisexe » est décrit en première passation, qui masque les aspects inégalitaires entre sexes. Par contre, après avoir décrit le travail de l’autre sexe, le contraste active les différentiations sexuées initialement masquées, et, en même temps, masque ce qu’il peut y avoir de choquant dans le refus de responsabilités sexuées traditionnelles. Le conflit entre la norme d’égalité des sexes, et la norme de respects des rôles sexués traditionnels, nous permet de suggérer que l’ordre de passation a, dans chacun des deux cas (« en premier » / « en deuxième »), un double effet : masquage des aspects contraires à une norme en même temps qu’affichage de l’autre norme. Une telle hypothèse dialectique appelle, bien sûr, à des recherches complémentaires…

Remarque

83Deux de nos variables nous semblent susceptibles d’être mise en œuvre, sans trop de difficultés, dans toute recherche de représentation sociale : « consigne » et « activation du stéréotype ». La situation habituelle d’enquête est « consigne normale*sans activation ». La consigne de substitution tendra à démasquer les aspects négatifs (et masquer les aspects positifs) ; l’activation du stéréotype, au contraire, tendra à masquer encore plus les aspects négatifs (et afficher les aspects positifs). Ce qui revient à encadrer la situation normale d’enquête d’une situation plus masquante et d’une situation moins masquante. Reste à savoir où se situera la condition « consigne de substitution*avec activation du stéréotype » !

Perspective structurale

84Selon les items, l’ampleur des variations de l’accord (ou du désaccord) peut être sensiblement différente d’une condition extrême à une autre. Reprenons l’Expérimentation 1 (sur l’Islam) et la figure 2 : l’item relatif à la « tolérance » appelle toujours du désaccord (très fort du côté Démasquage, presque nul du côté Masquage) ; par contre, l’item sur « les valeurs antidémocratiques » est approuvé à plus de 80 % en Démasquage, mais désapprouvé à près de 60 % en Masquage (cf. figure 9 ci-contre). Dans le cas du premier item, on a affaire à une simple variation d’intensité dans la zone du désaccord ; pour le deuxième item, il y a inversion : on passe clairement d’un accord très fort à un désaccord très net – et on pourrait penser que cela signale un changement essentiel dans la représentation ; voire, qu’on a changé d’objet de représentation.

Figure 9

Extrêmisation de l’item « L’Islam est en contradiction avec les valeurs démocratiques de la France »

Description de l'image par IA : Graphique montrant les pourcentages d'accord, de neutralité et de désaccord sur deux sujets : démasquage et masquage.

Extrêmisation de l’item « L’Islam est en contradiction avec les valeurs démocratiques de la France »

85Or, nous soutenons que les conditions expérimentales que nous avons examinées n’entraînent pas un changement dans la représentation, encore moins un changement de représentation – les variations produites sont interprétées comme jouant uniquement au niveau de l’expression de la représentation. « Une représentation sociale peut avoir plusieurs facettes, dont certaines ne sont pas verbalisables en toutes circonstances », avons-nous écrit au début de cette étude ; et cette multiplicité interne d’une représentation est la base nécessaire de notre approche des effets de masquage. Comment cela est-il possible dans la perspective structurale dont nous nous réclamons (bien que, ici, cette perspective n’est pas été explicitée) ? Comment concilier cette multiplicité et notre conception d’une représentation organisée structurellement autour d’un noyau central (cf., par exemple, Abric, 2001) ? Pour cela, il nous faut faire appel à une idée de Rateau (1995), fondée sur un résultat expérimental. Il constate une hiérarchisation parmi les éléments centraux d’une représentation : certains sont « principaux », d’autres « adjoints » ; et il suggère que les éléments principaux caractérisent l’objet global de représentation, tandis que les éléments adjoints sont spécifiques des sous catégories de cet objet – le qualificatif « spécifique » est donc sans doute meilleur que le terme « adjoint ». C’est cette conception que Brisseau-Le Poizat et Moliner (2004) mettent en œuvre dans l’étude de la représentation de l’Homme Politique et de certaines de ses sous catégories [15]. Le concept de Musulmans peut englober des sous catégories, en fonction des liens supposés avec l’extrémisme Un travail en cours montre que le terme inducteur « musulmans » en général, évoque des éléments centraux principaux relatifs uniquement à la religion (Religion, Islam, Coran…), alors que « islamistes » évoque, en plus, des éléments centraux spécifiques comme, bien sûr, « extrémistes » et « intégristes ». Ce résultat [16] doit être rapproché de notre Expérimentation 2. Par ailleurs, dans la suite de notre Expérimentation 4, portant sur le « travail féminin » et le « travail masculin » comme sous catégories du « travail en général », on avait repéré, en plus de l’élément central commun (« rémunération »), un élément central spécifique du Travail Masculin : « se soucier de sa carrière » (cf. Flament, 2001)[17].

Conclusion

86Nous avons constamment insisté sur le fait que les présentes recherches ont clairement pour cadre la situation d’enquête – ce qui appelle deux types de commentaires : l’un, relatif aux méthodes d’étude des représentations sociales ; l’autre, à une éventuelle généralisation à d’autres situations de communication

87Une étude de représentation se fait essentiellement par le recueil de productions discursives de membres d’un groupe concerné et les techniques de questionnaire fermé et d’associations libres y tiennent une très grande place. Nos présentes recherches montrent que les productions recueillies avec ces techniques peuvent différer sur des points importants, souvent centraux, selon quelque variation apparemment anodine de cette situation d’enquête. D’où l’interrogation : où est la vraie représentation ? Ainsi posée, cette question n’est sans doute pas la bonne… La représentation se trouve dans la totalité du corpus discursif que l’on aimerait recueillir – en sachant que le recueil n’est jamais exhaustif (cf. Flament, 1987), et que, comme nous l’avons noté plus haut, bien d’autres variables que celles étudiées ici, semblent également contribuer à ces effets de Masquage/Démasquage. Il est important de connaître l’existence de tels effets pour éviter le caractère éventuellement incomplet de certaines recherches en matières de RS. Notre étude des effets de masquage ajoute une incertitude à toutes celles, déjà identifiées, qu’on rencontre dans une étude de représentation. Il ne s’agit pas de proposer une recette miracle à ce problème, mais on peut recommander de procéder comme suit : au cours des phases exploratoires, qui précèdent toujours une recherche de représentation, on ne cherchera pas seulement à se faire une première idée du contenu et de la structure de la représentation, mais on essaiera de pressentir les zones, que nous pouvons qualifier de normativement sensibles, susceptibles d’êtres masquées. En sachant (notre Expérimentation 4 le suggère), qu’il peut y avoir plusieurs thèmes sensibles, et que leur articulation peut être un aspect important de la structure de la représentation. On essaiera alors de démasquer ces non-dits circonstanciels, en créant des situations d’enquête particulières – dont celles utilisées ici ne constituent sans doute qu’une partie. Il est probable que dans d’autres domaines que celui des représentations sociales, des recherches par questionnaire rencontrent incidemment de semblables effets de masquage, comme par exemple dans les récents travaux sur le « racisme masqué ».

88Un tout autre problème est de généraliser nos présents résultats à des situations de communication autres que celle de l’enquête. Nous avons proposé d’expliquer les effets de masquages et de démasquage en explicitant l’enjeu pour l’enquêté. Or, dans les situations de communication plus courantes que celles de l’enquête – dans la vie ordinaire (même recrée au laboratoire), les enjeux des divers interlocuteurs sont d’une toute autre nature… Les phénomènes que nous avons décrits sont de pâles esquisses de ce qui se passe dans ces situations bien plus complexes.

89Les enjeux divers de la communication ont été étudiés (pas forcément sous cette terminologie) dans des cas particuliers – par exemple, la « communication engageante » (Joule, Py et Bernard, 2004), qui a quelques rapports avec le rôle de l’implication du sujet dans le domaine des représentations (cf. Guimelli, 2002) – ou dans des ouvrages généraux, comme Abric (1996), Bromberg et Trognon (2004), Ghiglione et Chabrol (2000), sans oublier Sperber et Wilson (1989). Il s’agit là de champs de recherche bien distincts du nôtre, même si certains de nos résultats sont susceptibles d’y être évoqués.

Références

  • Abdi H. (1987): Introduction au traitement statistique des données expérimentales. Grenoble, Presses universitaires de Grenoble.
  • Abric J.-C. (1996): Psychologie de la communication : méthodes et théories. Paris, Armand Colin.
  • Abric J.-C. (2001): L’approche structurale des représentations sociales : développements récents. Psychologie & Société, 4, pp. 81-103.
  • Abric J.-C. (2003): La recherche du noyau central et de la zone muette des représentations sociales. In J.-C. Abric (Dir.), Méthodes d’études des représentations sociales. Ramonville Saint-Agne, Érès, pp. 59-80.
  • Bonnet P., Le Roux B. et Lemaine G. (1996): Analyse géométrique des données : une enquête sur le racisme. Mathématiques et Sciences Humaines, Vol. 34, N°136, pp. 5-28.
  • Brisseau-Le Poizat A. et Moliner P. (2004): Représentation sociale et système de catégories. Le cas des hommes politiques. Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale, 64, pp. 13-20.
  • Bromberg M. et Trognon A. (Dirs.)(2004): Psychologie sociale de la communication. Paris, Dunod.
  • Campbell A., Muncer S., Guy A. et Banim M.(1996): Social representation of aggression: Crossing the sex barrier. European Journal of Social Psychology, 26, pp. 135-147.
  • Chokier N. et Moliner P. (2006): La zone muette des représentations sociales. Pression normative et/ou comparaison sociale ? Bulletin de psychologie, à paraître.
  • Deschamps J.-C. et Guimelli C. (2004): L’organisation interne des représentations sociales de la sécurité/insécurité et l’hypothèse de la « zone muette ». In J.-L. Beauvois, R.-V. Joule et J.-M. Monteil (Dirs), Perspectives cognitives et conduites sociales, Vol. 9, Rennes, Presses universitaires de Rennes, pp. 105-130.
  • Deschamps J.-C. et Lemaine G. (2004): « Je ne suis pas raciste, mais… » : racisme masqué dans les pays de l’Union Européenne. Psychologie & Société, Vol. 7, N°4, pp. 139-170.
  • Devine P. G. (1989): Stereotypes and prejudices: Their automatic and controlled components. Journal of personality and social psychology, Vol. 56, N°1, pp. 5-18.
  • Falissard B. (1995): Déploiement d’une matrice de corrélations sur la sphère unité de R3. Revue de statistique appliquée, Vol. 43, N°2, pp. 35-48.
  • Falomir J. M., Muñoz D., Invernizzi F. et Mugny G. (2004): Perceived in-group threat as a factor moderating the influence of in-group norms on discrimination against foreigners. European Journal of Social Psychology, 34, pp. 135-153.
  • Falomir-Pichastor J. M., Mugny G., Butera F., Buchs C., Gabarrot F. et Huyghes Despointes S. (2004): Influences sociales et discrimination : les limites de la norme de non-discrimination. Actes du colloque « Normes sociales et processus cognitifs ». Poitiers, MSHS, pp. 63-66.
  • Flament C. (1987): Pratiques et représentations sociales. In J.-L. Beauvois, R.-V. Joule et J.-M. Monteil (Dirs), Perspectives cognitives et conduites sociales, Vol. 1., Cousset, Del Val, pp. 143-150.
  • Flament C. (1994a): Structure, dynamique et transformation des représentations. In J.-C.Abric (Dir.), Pratiques Sociales et Représentations, Paris, PUF, pp. 37-57.
  • Flament C. (1994b): Aspects périphériques des représentations sociales. In C. Guimelli (Dir.), Structures et transformations des représentations sociales. Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, pp. 85-118.
  • Flament C. (1994c): Le Plaisir et la Rémunération dans la représentation sociale du Travail, Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale, 23, pp. 61-69.
  • Flament C. (2001): Approche structurale et aspects normatifs des représentations sociales. Psychologie & Société, Vol. 2, N°4, pp. 57-80.
  • Flament C. et Milland, L. (2003): Un effet Guttman dans l’analyse des représentations sociales. In J.-C. Abric (Dir.), Méthodes d’études des représentations sociales. Ramonville Saint-Agne, Érès, pp. 201-220.
  • Flament C. et Milland L. (2005): Un effet Guttman en ACP. Mathématiques et sciences humaines, 43ème année, n°171, pp. 25-49.
  • Flament C. et Rouquette M.-L. (2003): Anatomie des idées ordinaires. Comment étudier les représentations sociales. Paris, Armand Colin.
  • Ghiglione R. et Chabrol C. (2000): Contrats de communication, stratégies et enjeux. Revue internationale de psychologie sociale (Numéro spécial : Contrats de communication), Vol. 13, N°4, pp. 7-16.
  • Gilbert D. T. et Hixon J. G. (1991): The trouble of thinking: Activation and application of stereotypic beliefs. Journal of personality and social psychology, Vol. 60, N°4, pp. 509-517.
  • Guimelli C. (1998): Représentations sociales des Gitans et effet de contexte sur la production d’associations verbales. Deuxième Congrès International de Psychologie Sociale de Langue Française (Turin, Actes, 94).
  • Guimelli C. (2002): Étude expérimentale du rôle de l’implication de soi dans les modalités de raisonnement intervenant dans le cadre des représentations sociales. Revue internationale de psychologie sociale, Vol. 15, N°1, pp. 129-161.
  • Guimelli C. et Deschamps J.-C. (2000): Effets de contexte sur la production d’associations verbales : le cas des représentations sociales des Gitans. Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale, 47-48, pp. 44-54.
  • Howell D. C. (1998): Méthodes statistiques en sciences humaines. Bruxelles, De Boeck.
  • Joule R.-V., Py J. et Bernard F. (2004): Qui dit quoi, à qui, en lui faisant faire quoi ? Vers une communication engageante. In M. Bromberg et A. Trognon (Dirs.), Psychologie sociale de la communication. Paris, Dunod. pp. 205-218.
  • Kruskal J. B. et Wish M. (1991): Multidimensional scaling (17ème édition). Londres, Sage.
  • Lebart L., Morineau A. et Piron M. (1997): Statistique exploratoire multidimensionnelle (2ème édition). Paris, Dunod.
  • Lorenzi-Cioldi F. (1988): Individus dominants et groupes dominés : images masculines et féminines. Grenoble, Presses universitaires de Grenoble.
  • Milan-Game E. (2000): Valeurs des hommes, valeurs des femmes, quelles différences ? In P. Bréchon (Dir.), Les valeurs des Français. Evolutions de 1980 à 2000. Paris, Arman Colin, pp. 179-201.
  • Parsons T. et Bales R. F. (1955): Family, socialization and interaction processes. New-York, Free Press.
  • Pérez A. J. et Mugny G. (1993): Influences sociales : la théorie de l’élaboration du conflit. Neuchâtel, Delachaux et Niestlé.
  • Pettigrew T. F. et Meertens R. W. (1992): Le racisme voilé : dimension et mesure. In M. Wieviorka (Dir.), Racisme et modernité. Paris, La Découverte.
  • Pettigrew T. F. et Meertens R. W. (1995): Subtle and blatant prejudice in western Europe. European journal of social psychology, 25, pp. 57-75.
  • Podani J. et Miklos I. (2002): Resemblance coefficients and the horseshoe effect in principal coordinates analysis. Ecology, Vol. 83, N°12, pp. 3331-3343.
  • Poeschl G. (2001): Social comparison and differentiation strategies in social representations of intelligence. Revue suisse de psychologie, Vol. 30, N°1, pp. 15-26.
  • Rateau P. (1995): Le noyau central des représentations sociales comme système hiérarchisé. Une étude sur la représentation du groupe. Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale, 26, pp. 29-52
  • Rouyer M. (2004): Femme : du MLF à la parité, sub verbo in Encyclopædia Universalis (version 10).
  • Sanchez-Mazas M., Mugny G. et Jovanovic J. (1996): Conflit normatif et changement des attitudes intergroupes. Revue internationale de psychologie sociale, Vol. 8, N°2, pp. 25-43.
  • Sperber D. et Wilson D. (1989): La Pertinence : communication et cognition. Paris, éditions de Minuit.
  • Yzerbyt V. (1997): Automaticité et contrôle. In J.-P. Leyens et J.-L. Beauvois (Dirs), L’ère de la cognition. Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, pp. 173-189.
  • Yzerbyt V. et Schadron G. (1996): Connaître autrui. Une introduction à la cognition sociale. Grenoble, Presses universitaires de Grenoble.

Mots-clés éditeurs : Censure normative, Effets de masquage, Représentations sociales, Zone muette

Date de mise en ligne : 28/02/2012

https://doi.org/10.3917/cips.069.0015