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Article de revue

Rencontres gays sur Internet au Cameroun et sécurisation des couples gays dans les familles

Pages 50 à 60

Citer cet article


  • Foe, B.
(2017). Rencontres gays sur Internet au Cameroun et sécurisation des couples gays dans les familles. Chimères, 92(2), 50-60. https://doi.org/10.3917/chime.092.0050.

  • Foe, Bertrand.
« Rencontres gays sur Internet au Cameroun et sécurisation des couples gays dans les familles ». Chimères, 2017/2 N° 92, 2017. p.50-60. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-chimeres-2017-2-page-50?lang=fr.

  • FOE, Bertrand,
2017. Rencontres gays sur Internet au Cameroun et sécurisation des couples gays dans les familles. Chimères, 2017/2 N° 92, p.50-60. DOI : 10.3917/chime.092.0050. URL : https://shs.cairn.info/revue-chimeres-2017-2-page-50?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/chime.092.0050


Notes

  • [1]
    Paulo Queiroz, « Un séisme familial », Dialogue 2014/1 (n° 203), p. 29-40. DOI 10.3917/dia.203.0029.
  • [2]
    Régis Revenin, « La révélation de l’homosexualité des garçons à leur famille dans la France d’après-guerre », Dialogue 2014/1, n° 203, p. 65-76.
    « Conceptions et théories savantes de l’homosexualité masculine en France, de la monarchie de Juillet à la Première Guerre mondiale », Revue d’histoire des sciences humaines, 2007, n°17, p. 23-45.
  • [3]
    Aristide Michel Menguele Menyengue, « Discours religieux et homosexualité au Cameroun », Journal des anthropologues [En ligne], 146-147 | 2016, mis en ligne le 15 novembre 2018, consulté le 03 janvier 2017. http://jda.revues.org/6494.
  • [4]
    Alexandre Jaunait, Amélie Le Renard, Élisabeth Marteu, « Nationalismes sexuels ? Reconfigurations contemporaines des sexualités et des nationalismes », Raisons politiques 2013/1, n° 49, p. 5-23.
  • [5]
    Sur les sites de rencontres gays, un plan ou plan sexe est une rencontre uniquement motivée par un acte sexuel ponctuel. Il se caractérise par la rapidité de l’échange sur le site de rencontre et l’acte sexuel. Si l’acte sexuel a été réciproquement apprécié, le plan peut être renouvelé. Les individus ont alors le choix soit de rester en contact sur le site ou sur l’application soit d’en sortir en s’échangeant leurs numéros de téléphone pour un contact plus direct. Mais au départ, le plan n’engage en rien et ne fixe rien.
  • [6]
    Fanny Pigeaud, Au Cameroun de Paul Biya, Paris, Karthala, 2011.
  • [7]
    Sylvie Bredeloup, « L’aventurier, une figure de la migration africaine », Cahier international de sociologie, n°125, 2008, p 281-3056.
    Cris Beauchemin, « Migrations entre l’Afrique et l’Europe (MAFE) : Réflexions sur la conception et les limites d’une d’enquête multisituée », Population 2015/1 (Vol. 70), p. 13-39.

Semblables

Description de l'image par IA : Deux silhouettes humaines stylisées, une allongée et une accroupie, en nuances de gris.

Semblables

1Depuis les années 2000, grâce aux sites de rencontres gays sur Internet, des couples mixtes entre gays Camerounais et Européens se sont formés. Souvent présentée comme pratique magique ou sectaire des élites ou des individus en quête de pouvoir politique, économique et ou de promotion socio professionnelle, la réalité homosexuelle, enfermée dans un débat autour de ces éléments, est éjectée du quotidien familial ordinaire. Or, avec la multiplication des couples gays mixtes, l’homosexualité a investi les sphères familiales. Ces couples ont levé les voiles, obligeant les familles à investir la question face au cadre légal répressif et aux nombreux abus dont sont victimes les homosexuels au Cameroun.

Rencontres gays sur Internet au Cameroun : exister à tout prix

2L’une des spécificités de la question homosexuelle est souvent son inscription dans un registre moral (Paulo Queiroz 2014 [1]). D’une manière générale, les regards homophobes ont renforcé les discours psychologiques et psychiatriques ainsi qu’un chapelet d’imaginaires sur l’homosexualité présentée tantôt comme une maladie mentale tantôt comme un trouble de la personnalité [2]. Au Cameroun la virulence des discours entretient un ensemble d’imaginaires. L’homosexualité serait une importation coloniale avec en filigrane la théorisation de l’origine occidentale de l’homosexualité [3]. Considérée comme une marque des sociétés occidentales, elle serait arrivée en Afrique par le biais des « colons vicieux » et aujourd’hui promue par une élite ou des individus fascinés par les modes de vie occidentaux. Ce climat homophobe est aussi entretenu par des concepts tel que « l’exception culturelle » que véhicule le mythe d’une Afrique hétérosexuelle. Dans tous les cas, alors que le processus de démocratisation des années 1990 a induit des avancées sur les libertés individuelles dans l’expression politique, économique et religieuse des individus, les libertés et les différences sexuelles ont clairement échappé à toute forme d’émancipation. Sur la scène publique, en plus d’être tabou(e)s, les gays et lesbiennes vivent le plus souvent dans la clandestinité. Au sein d’un cadre légal répressif, les individus identifiés comme homosexuels sont victimes d’intimidations diverses tandis que les associations de défense des droits des lgbt peuvent rarement afficher leurs missions. Pour exister, elles doivent se camoufler derrière des objectifs tels que « la défense des droits de l’homme » ou la « lutte contre le vih/sida au sein des populations vulnérables ». Les quelques bars et discothèques ouverts aux homosexuels sont souvent pris d’assaut par les forces de l’ordre. Au même moment des groupes d’activistes, tel que le Rassemblement de la jeunesse camerounaise (rjc), opposés à l’émergence de la question homosexuelle dans l’espace public national, militent pour l’instauration et l’institutionnalisation d’une journée nationale de lutte contre l’homosexualité au Cameroun.

3Cependant, les parcours de vie très hétérogènes des homosexuels ne peuvent se réduire à ce tableau de « nationalisme sexuel [4] ». Depuis quelques années, Internet a offert de nouvelles perspectives d’existences ainsi que de nouvelles frontières d’expression sexuelle. Car, au Cameroun, les homosexuels ont accès à la quasi-totalité des sites et applications mobiles de rencontres gays existants. Aucun site Internet dédié aux gays n’a été censuré par les autorités. L’une des explications de ce contraste entre le cadre légal et le climat homophobe dans lequel évoluent les homosexuels, aussi bien dans l’espace public que dans la sphère familiale, et leur « liberté » sur Internet tient en partie aux exigences intrinsèques à Internet. Avant l’arrivée des sites spécialisés, les sites offraient une gamme de services très larges. La quasi-totalité des sites sur Internet proposaient aussi bien des rencontres homme/femme, homme/homme ou encore femme/femme et chaque utilisateur devait préciser sa recherche. Mis à part les quelques sites spécialisés, homosexuels et hétérosexuels étaient présents sur les mêmes sites. Opérer une censure sur les sites exclusivement réservés aux homosexuels aurait eu un impact peu significatif au regard des possibilités conjoncturelles des rencontres en ligne. Comme l’ensemble des offres et services sur la toile, ces rencontres ont augmenté à mesure que l’accès à l’Internet s’est diversifié avec l’arrivée de l’Internet mobile et des applications sur téléphone portable. Ainsi, après avoir été présents sur les sites mixtes, des sites spécialisés tel que www.planetromeo.com ; www.cybermen.com ; www.adam4adam.com ; www.gaydar.com ainsi que les nouvelles applications à usage planétaire telle que hornet, grindr ou scruff concentrent la majorité des recherches des rencontres gays.

4Aujourd’hui, la quasi-totalité des gays au Cameroun utilisent l’un de ces sites ou l’une de ces applications pour trouver un correspondant ou un partenaire européen. Et certaines applications utilisées à travers le monde plongent les individus dans l’océan des possibles qu’offrent les rencontres en ligne. Rechercher un « blanc sur Internet », bien que présenté sous l’angle hétérosexuel, est en réalité aussi valable chez les gays, notamment chez les jeunes nourris de projets d’immigrations. Les deux univers ont évolué de façon simultanée. Pour comprendre cette « mode » fortement implantée auprès des gays au Cameroun, quelques éléments sont à rappeler. En effet, comme le montre Brice Arsène Mankou dans sa thèse de doctorat intitulée « cyber migration maritale des femmes camerounaises de Yaoundé vers le Nord-Pas-De-Calais : analyse sociologique et enjeux sociaux d’une migration nouvelle » (2011), l’une des appropriations de l’Internet a été la présence de masse des usagers sur les sites de rencontres. Ces rencontres ont constitué un moyen de pénétration sociale de l’Internet tout en offrant de nouveaux espaces d’existence à certaines catégories sexuelles. En un clic on peut trouver un partenaire, « trouver son blanc ». La quête de la « différence » et de « l’originalité », réelle ou supposée, des interlocuteurs européens s’échange au comptant avec le projet d’immigration et l’espoir d’une vie meilleure en Europe. Sans réduire le sujet à ces deux derniers éléments, le profil économique des individus, à savoir la profession et les revenus, a souvent guidé l’intérêt ou non que les jeunes gays accordaient ou pas à leurs interlocuteurs européens. L’espoir des jeunes gays est souvent de « tomber sur le bon profil » acceptable pour la famille. Contrairement aux recherches hétérosexuelles où la décision peut être encouragée et soutenue par la cellule familiale, chez les gays, celle-ci est rarement mise au courant de l’initiative entreprise. Dans la plupart des cas, les correspondances s’engagent dans une aventure individuelle qui s’opère en toute discrétion.

Les rencontres gays en lignes, un malaise qui fait du bien

5D’une manière générale, en analysant le paysage des rencontres gays en ligne entre l’Afrique et l’Europe, on est aussitôt frappé par un élément. Dans la majorité des cas, sur les sites, les jeunes gays sont en correspondance avec des individus européens plus âgés avec des écarts d’âges variant entre vingt et quarante ans, voire plus. Plusieurs arguments sont souvent évoqués pour justifier cette réalité structurelle de l’univers des rencontres gays en ligne. Le premier de ces arguments, et de loin le plus assumé par les jeunes gays, c’est le besoin de s’affranchir d’un contexte social homophobe et d’une situation économique précaire. Les correspondants blancs sont alors perçus comme capables de faciliter la satisfaction de ces aspirations. En effet, les rencontres sur Internet ont installé un véritable marché construit autour des jeux de rôles eux-mêmes portés par un chapelet d’imaginaires. D’un côté des « africains » gardiens d’« authenticité », « respectueux » et, de l’autre côté, des sociétés européennes plus « libertines » où certains individus ne trouveraient plus leur place du fait de leur âge ou de leur condition physique. C’est le cas de Thierry, Parisien de 57 ans, justifiant ses recherches de jeunes gays africains par le fait que son profil suscite peu d’intérêt auprès des internautes en France. Lorsqu’il s’affiche sur la page d’un pays africain, son profil retrouve le succès perdu.

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« Ici, à Paris, dès que tu as plus de 40 ans, personne ne veut plus de toi sur Internet. Tu ne représentes plus rien et tu n’intéresses plus personne. Il faut supplier ou payer pour avoir un “plan [5]”. En Afrique, ce n’est pas le cas. Dès que je me mets sur le page d’un pays, les gens s’intéressent à mon profil et même les jeunes africains me contactent. À leur niveau, je représente encore quelque chose ».

7Ces perceptions ont précipité les engagements et placé les familles au cœur des processus de sécurisation des parcours sexuels des individus. Les jeunes gays ciblent donc en priorité les profils en quête de différence, de nouveauté, qui sont disponibles et surtout disposés à vivre une aventure avec un profil situé sur un autre continent. Pendant longtemps, la démarche venait des deux côtés. Mais depuis quelques années, ce sont systématiquement les jeunes gays africains qui « tentent leur chance » auprès de profils européens plus âgés. Comme le mentionne Thierry, aujourd’hui, plus besoin d’aller contacter les jeunes gays africains. Pour un profil européen, il suffit de s’afficher sur la page du pays ciblé pour voir arriver plusieurs correspondants :

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« Depuis quelques années, moi je ne contacte plus les mecs en Afrique. C’est eux qui me contactent. Il suffit juste de se positionner dans leur pays pour qu’ils vous contactent tous systématiquement ».

9Mais au-delà des considérations matérielles et financières, avoir un correspondant blanc, c’est aussi la possibilité pour le jeune gay de « disparaître » ou d’être éloigné de l’univers familial. L’immigration vers l’Europe crée de fait un éloignement physique de l’individu gay qui « dérange », « fait honte » à la famille. Sans banaliser l’homosexualité, chercher des correspondants blancs sur Internet est toléré par les familles et d’une certaine façon par la société dans son ensemble puisque ce canal permet de se débarrasser des individus différents. Dans la majorité des cas, les jeunes gays avouent rarement leur orientation sexuelle à leurs parents. Le coming out se fait alors de manière implicite par un faisceau d’indices accumulés dans le temps. Face à ces indices, certains parents demandent par exemple à leur enfant de quitter le Cameroun pour vivre leur sexualité. Cette émigration découlant des correspondances et des rencontres en ligne n’est donc pas seulement portée par des aspirations matérielles et économiques. Elle est aussi un moyen pour les jeunes gays de « libérer » leurs familles de la honte d’avoir un de leur membre homosexuel.

10L’abondance des discours homophobes suscite la peur et la crainte des familles. Comparée à une pratique occulte destinée à des rituels initiatiques, l’homosexualité est considérée comme un instrument de domination, un outil de la « dictature par le sexe ». Dans la haute administration et l’establishment politique les relations homosexuelles seraient courantes [6] et permettraient par exemple aux individus de faciliter leur ascension sociale. Les individus, « homosexuels actifs » en quête d’autorité, exerceraient une domination et un pouvoir sur les « homosexuels passifs » qui leur sont soumis. Le partenaire « sodomisé » perdrait son autorité, « ses chances » et serait souillé. Être un jeune gay, c’est être une « proie » potentielle pour les « gens du pouvoir ». Cependant lorsqu’une relation homosexuelle inclut un individu blanc, cette considération est plus nuancée. Car, au-delà des apports matériels et financiers ou encore des opportunités émigration qu’offrent les correspondants blancs, ils sont aussi perçus comme non adeptes de pratiques occultes : « les blancs ne pratiquent pas ». Ils initieraient les jeunes camerounais à des pratiques sexuelles d’ailleurs sans pour autant les « vider » de leurs chances. Une relation avec un partenaire blanc peut être tolérée voire subtilement entretenue par les familles. À contrario, le discours porté sur une relation entre deux Camerounais inclura les aspects liés à la morale et aux représentations magico-religieuses.

Au cœur des tactiques familiales

11Assumer l’homosexualité d’un enfant reste une situation perturbante pour les familles camerounaises plongées dans un réel imprévu. Leur attitude est en partie dictée par le contexte homophobe ambiant. Cependant, la relation familiale reste au cœur des parcours de vie des jeunes gays avant et après leur départ du pays. Après des mois d’échanges en ligne, les correspondants blancs optent souvent pour un ou plusieurs séjours au Cameroun. Ces séjours, qui ont pour objectif de sortir la correspondance de son cadre virtuel, sont aussi un moment décisif dans la construction de la relation. Et, dans le contexte Camerounais évoqué plus haut, l’une des questions est souvent de savoir comment organiser et gérer le séjour de son correspondant blanc. Certains choisissent par exemple de limiter leurs apparitions dans l’espace public en optant pour un enfermement dans des chambres d’hôtels ou des maisons d’hôtes. Car, en dépit du climat homophobe ambiant, plusieurs établissements hôteliers proposent des services, chambres, appartement et chauffeurs, destinés à cette clientèle. Mais au fur et à mesure que les séjours du blanc se répètent, le besoin de sortir de ces espaces s’impose. C’est alors au sein des familles que vont s’élaborer les stratégies afin d’organiser la présence du blanc au Cameroun.

12Le cas du jeune Armand illustre parfaitement cette réalité parfois ignorée dans les débats sur la question homosexuelle au Cameroun. En effet, en 2007, Armand, âgé de 23 ans et étudiant en année de licence en sociologie à l’université de Yaoundé, fait la connaissance de Jean, un belge de 45 ans, employé de banque à Bruxelles et en instance de divorce d’avec son épouse. Après de longs mois de discussions sur MSN Messenger, la confiance s’installe. Jean décide d’effectuer un premier séjour de deux semaines au Cameroun pour rencontrer Armand. Les deux « amants » logent dans des hôtels et limiteront leurs apparitions dans les espaces publics. Alors qu’Armand habite encore dans la maison familiale, il va prétexter avoir obtenu une mission d’enquête réalisée par une ong internationale. Au terme de ce premier séjour, une confiance s’installe. Alors qu’Armand est sans emploi, Jean lui fait parvenir tous les mois 250 euros, soit cinq fois le salaire minimum local. Six mois après son premier séjour, Jean décide de revenir au Cameroun et émet le souhait de rencontrer la famille d’Armand. Se posera alors la question de la rencontre avec la famille. Armand ayant débuté les formalités en vue d’obtenir un visa étudiant pour la Belgique, ce projet deviendra l’argument à partir duquel se développera une stratégie amenant la famille à accepter de rencontrer Jean. Au lendemain de son arrivée, les parents d’Armand sont conviés à l’hôtel où logeait Jean. À leur tour, ils convieront Jean à leur domicile et prendront en main la présentation de Jean à l’entourage ; en fonction des contextes, présenté comme le « futur tuteur d’Armand en Belgique » ou comme « humanitaire belge ». Mais, ces différentes étiquettes ne permettront pas toujours de dissiper les doutes et les soupçons de l’entourage. Cette rhétorique sera même contre-productive dans la mesure où elle alimentera des rumeurs tout en piégeant la famille en raison des changements brusques liés aux apports matériels et financiers offerts par l’européen. Dans le cas cité plus haut, le soutien financier de Jean a permis à Armand, alors même qu’il était chômeur, de louer un appartement, d’acheter une voiture, d’acquérir le dernier téléphone portable à la mode et surtout d’effectuer des travaux de réparation dans la maison de ses parents. Cette coïncidence entre l’arrivée de Jean et les changements observés dans la vie d’Armand et de sa famille ont renforcé l’idée selon laquelle Jean, « le belge » y était pour beaucoup. Cet apport financier de Jean allait au-delà de ce qu’un tuteur pouvait offrir à son protégé. Pour certains, Jean était davantage un gendre caché qu’un simple tuteur.

13Une autre stratégie familiale consiste à « faire bloc » autour du jeune gay et de son correspondant. Quelles que soient les questions suscitées, la consigne est simple : ne rien dire, garder le silence ou rester vague : on ne sait pas ! Car, comme dans le cas d’Armand, l’apport financier opère des changements brusques dans le quotidien du jeune homme mais aussi de sa famille difficile à justifier. En plus d’être acculés par les questions sur l’origine de l’argent, le jeune gay et sa famille doivent gérer les rumeurs. L’éloignement du jeune gay devient alors la seule alternative pour préserver et sécuriser la relation avec le blanc. En plus de limiter sa présence lors des événements familiaux, le jeune gay est fortement incité à quitter le quartier ou le pays. À ce titre, même si un départ vers l’Europe reste l’option idéale dans la mesure où elle permet d’étouffer les soupçons et de réparer l’image de l’individu et de sa famille, d’autres choix sont explorés. Il peut émigrer dans d’autres grandes villes d’Afrique de l’ouest tel que Abidjan, Cotonou ou Dakar. Loin des amis, des collègues et des camarades de classe, le risque de se faire « démasquer » est faible. Ces « escales » qui alimentent la migration intracontinentale sont courantes dans les parcours migratoires des homosexuels et tenues secrètes par les familles [7].

14Une autre tactique familiale, très répandue, est celle de la « fille écran ». Très utilisée pour gérer les séjours des correspondants blancs, cette stratégie consiste à mobiliser une sœur, une cousine ou une amie proche du jeune gay comme étant celle pour laquelle le blanc est arrivé. Les missions de la « fille écran » sont simples : se faire passer pour la copine du blanc. En public, c’est elle qui doit « se montrer avec le blanc » pour mettre en scène une relation hétérosexuelle mixte, banale au Cameroun. Quant au jeune homme, il doit se mettre en retrait et apparaître comme un accompagnateur. La relation homosexuelle n’existe que dans la stricte intimité familiale. Avec la « fille écran », plus de questions, plus de rumeurs, tout « apparaît normal ». Pour les familles, cette stratégie s’avère efficace dans la mesure où elle fait disparaître la relation homosexuelle, reléguée dans l’espace privée intime, au profit d’une relation hétérosexuelle montée de toute pièce.

15En 2005, Stéphane, jeune gay Camerounais de 25 ans, doit recevoir son correspondant français, Didier, âgé de 48 ans. Comme dans la plupart des cas, très vite sa famille observe les transformations opérées par le soutien matériel et financier de Didier et apprendra très vite d’où vient l’argent. Les parents de Stéphane deviennent acteurs à part entière de la correspondance avec Didier. Et, pour le premier séjour de Didier au Cameroun, c’est Carole, la sœur cadette de Stéphane, âgée de 23 ans, qui jouera le rôle de la « fille écran ». Pour cette « mission commando » sous l’œil attentif des parents, Carole tourne à plein régime. Elle doit être présente à toutes les sorties de Didier, des visites guidées aux voyages dans les zones touristiques, en passant par les petites balades quotidiennes. Choisir une « fille écran » ne va pas de soi. En tant que gardienne et instrument du stratagème familial son choix dépend de la nature des liens qu’elle entretient avec les autres acteurs, l’influence qu’ont ces derniers sur elle. Comme une « magicienne », dans l’espace public elle doit apparaître pour faire disparaître la relation homosexuelle et, en privé, elle doit disparaître pour laisser place à la relation homosexuelle. Cette stratégie d’apparence simple reste pourtant un exercice extrêmement risqué. Car si dans le cas évoqué plus haut les individus ont joué les rôles espérés et ont respecté les clauses du contrat, d’autres situations sont plus complexes. En plus des « imprévus affectifs », la participation de la « fille écran » est en permanence réévaluée, marchandée, pouvant conduire à une mise à nu de toute la stratégie.

Des droits qui déstabilisent ?

16En dépit du contexte « homophobe » caractérisant les discours et les représentations de l’homosexualité au Cameroun, les rencontres d’Européens sur Internet ont offert de nouvelles perspectives et frontières d’existences sexuelles aux gays. Souvent absente des débats, ces rencontres occupent pourtant un pan important du paysage homosexuel local et structurent le positionnement des familles face à la question. En plus des considérations matérielles et financières longtemps mises en avant, un partenaire européen, c’est aussi la possibilité pour les familles, et la société de façon générale, de se « débarrasser » ou de « faire disparaître » un « fardeau » difficile à assumer. Ces rencontres se soldent souvent par l’émigration des jeunes gays vers l’Europe qui ont ainsi accès à de nouveaux droits tel que le mariage avec une personne de même sexe, non reconnu par leurs pays d’origines. L’adoption du mariage homosexuel dans la plupart des pays européens accentue le mouvement créant des zones grises entre les jeunes gays africains et leurs familles. Car, si les familles sont de plus en plus rodées dans l’exercice de la « dissimulation » et de la « disparition » sur l’espace public des situations d’homosexualité tant que celles-ci restent « officieuses », elles le sont moins lorsque ces situations s’officialisent et se formalisent dans le mariage par exemple. Les stratégies familiales s’évanouissent devant le nouvel état civil du jeune homme ou après la publication, souhaitée ou non, des photos de son mariage sur les réseaux sociaux. Dans tous les cas, malgré l’inflation des litanies homophobes au Cameroun, il semble évident que ces cas réels influenceront, à court, moyen et long terme, l’avenir des débats sur l’homosexualité. Au regard du contexte local, ces influences induiront-elles un renouvellement des stratégies familiales dans la « prise en charge » des cas d’homosexualité ou bien alors déstabiliseront-elles des équilibres subtilement fabriqués ?


Date de mise en ligne : 26/04/2018

https://doi.org/10.3917/chime.092.0050