Malaise d’archives
- Par Claude Maillard
Pages 193 à 199
Citer cet article
- MAILLARD, Claude,
- Maillard, Claude.
- Maillard, C.
https://doi.org/10.3917/chev2.007.0193
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https://doi.org/10.3917/chev2.007.0193
Mise en scène d’archives
1 Drôle de théâtre n’ayant de sens que de ce qui s’en perd et de ce qui reste éperdu d’avance dans la vacuité d’interrogation. La scène d’archives n’a pas de sens et c’est par là que c’est génial.
2 Le numérique dont on peut ou non l’habiller n’a de nom que d’un scanne intermède d’entreprise dont on cherche en vain le fac-similé.
3 Survoler la scène, est-ce s’en dessaisir ou se l’approprier. C’est là où la chose de la mandragore prend son réel éclat, aveuglant l’archéologisant avant de le consommer.
4 Mais qu’est-ce qui se joue. La scène n’est pas vide, les fantasmes s’appropriant le délire même d’écrire.
5 Il n’y a pas de mascarade, bien plutôt une re-transmissive par effet de sublime. Conservation sans sacrifice ni attentat public. Rien que du bon-à loi et du 3e anneau.
6 La scène d’archives se plie à l’exigence d’écrire. Qu’est-ce qu’il n’y aurait-il pas. Le refoulé s’insurge là où l’abîme serait encore.
7 Dans les couloirs de lecture et les archipels de papier, le mythe du temps n’est plus celui de la mère, mais celui de l’arbitraire du chiffre double zéro. Celui venu d’une bourrasque d’équinoxe et d’une anamnèse de « l’œil était dans la tombe et régalait l’aïeule ».
8 Se retrouver sur le devant de scène. Personne sur les côtés ni aux fauteuils d’orchestre. La lumière, presque absente. La pluralité des archives serait-elle leurs enjeux et le hasard une nouvelle terre promise. Les fichiers quant à eux déroulent leurs vecteurs et dévoilent leur anonymat.
9 Plus que jamais, la voix joue en contrepartie, plus qu’en contre-pouvoir. Intense réflexion, via changement d’état.
10 Dans l’oisellerie des plumes de crayon, les mots de passage, de partage migrent vers d’autres paysages. Et les lecteurs, aveuglés d’un retour de mémoire, fêtent un quiproquo de nouvelle aventure. Défi plus que maintenance. Invention, plus que répétition. Le ménestrel traverse la scène d’archives, s’y plonge et s’y poétise.
11 Personnage blanc rectangle, il surfile le vide. Welcome or not, il fait tourner la tête et fétichise l’amour d’écrire. Invitation à une pastorale d’immenses cartes postales de dernière adresse.
12 Ça donne à réfléchir sur l’importance de ces translectures. Y aurait-il encore un Scribe hors de toute langue depuis la nuit du temps.
13 De quels lecteurs est-il question. Et pour quelle mise, la scène continuerait-elle à s’affranchir.
14 Répétition d’équivalence, jonglerie d’équivoque. Il n’y suffit plus d’imposer une redite. D’où en être avec la scène d’archives remise à la hauteur d’un nouveau pas du temps/temps du pas. Est-ce encore à écrire. À s’écrire. Sans répit et sans majuscule d’assurance. Seulement dans le deuil de réminiscences chuintant les incertitudes.
15 Le silence convient à la scène d’archives. Mais est-ce du silence.
16 Et alors, de quel silence s’agit-il. D’où viendrait-il. Qu’apporte-t-il. Ne pas parler n’est pas se taire. La place du souffleur est-elle inoccupable. Personnage de mise en gabelle. De mise en gamètes. Le petit Moïse, rouge de la mer qui le porte, se prête-t-il encore au jeu de la parole.
17 Dans les dessous de scène où habitent les fantasmes, rien n’est plus là, où ça était déjà. Et la moravie s’achemine et s’attendrit à anticiper le retour des saisons, avant que ne se pose de nouveau le blanc sur la ligne d’horizon de l’écriture.
Lettre à un archiviste
18 La joie inaugurale, aussi bien que tâtonnante d’écrire le mot « archives », avec ou sans s, je vous la dois.
19 Dans vos mouvements d’écoute, le voyage archival pour moi a commencé. Se commence. Pour quelles aventures faites de soins et d’audace, de douceurs et de compétences. Et pour quels ailleurs.
20 Par vous, l’auteur continue à s’écrire dans des hiers devenant l’aujourd’hui. Par vous, mon écriture ne va cesser de se lire. D’être lue d’un a-lire de ce qui échappe et se poursuit. Où et d’où, m’emmenez-vous.
21 Quel éditeur seriez-vous et pour quel éditoire.
22 Aussi et ainsi, me tenez-vous éveillée pour des scènes d’un originaire sans précédent, et me reconduisez-vous dans de nouveaux vertiges. Se pourrait-il qu’il y ait encore de ce qu’il y eut lors de traversées ultérieures m’ayant pulsée à écrire. L’arche de Noé ne continue-t-elle pas à exister sous des formes d’un autrement présent. Moïse ne reste-t-il pas l’enfant qu’il a toujours été dans l’impossible état d’un royaume interdit.
23 Au fait, qu’écoutez-vous et qu’entendez-vous aux portes des boîtes d’archives, aux marches de mes palais.
24 Votre regard imprévisible n’improvise-t-il pas votre parcours et pour quelle cause, la chose en soi se détache-t-elle d’un ancien littoral et se projette-t-elle littéralement parlant.
25 Ces lectures, vous les vivez à les donner en partage. Mais pouvons-nous le partager ce temps des nouveaux visages et paysages, catalogué d’actes de haute incertitude. La mort est un drôle de destrier. Ni funeste ni impulsive, mais capable de faire autant de petits masques que de palimpsestes d’expériences.
26 Quelles lectures entreprenez-vous, et pour quel théâtre. En grandeur d’encre et blancs-seings d’obsidienne, et dans l’odeur d’usage d’un temps illimité, vers quoi m’aventurez-vous. Existerais-je, si vous n’étiez pas là.
27 Vous continuez à m’écouter et à me lire. Et les boîtes demeurent ouvertes sur un fonds impalpable du plus surprenant commerce. Magnificence d’un toujours possible autre. Étonnante et fabuleuse diversité à enseigne du défi d’écriture.
28 Quelle expérience de lecture que cette tentative à créer d’autres formes d’architecture de langue. Quel engagement fabuleux que le vôtre. Quel partage insensé aussi.
29 Quelles avancées. Prenez-vous des notes, esquissez-vous des pas de temps du pas/pas du temps. Quels jeux d’enjeux me faites-vous tenir, à moi l’auteur. Vous ai-je apporté ce qui vous a fait me retenir. Vers quelles aventures me conduisez-vous. En quelle langue me traduisez-vous. Quelles images vous incitent à me fabriquer dans un autrement, allant bien au-delà du sens.
30 Oserez-vous un jour me distraire de ce paradis d’archives en sublimant même mes rêves. De quelle(s) écoute(s) m’écrivez-vous. En quelle écriture mnésique se faisant en courbes et déliés, m’inventez-vous.
31 Silencieux en mon absence. Calme en mes advenances. À quels vide et hic, me faites-vous signe. Est-ce là la donation du don de votre propre aventure.
32 Sur les rives de mon fonds, quelle attente. Qu’écrivez-vous de ce qu’elle vous fait entendre. De quel songe, ce privilège.
33 À quels visages et paysages, vous êtes-vous voué à me trans- écrire. Certes, les remblais des fonds sont fragiles, mais c’est cette fragilité même qui donne de l’inventé à votre création.
34 Vous êtes le seul à vivre ce post-mortem comme post-partum, sans corps ni larmes. Quelle saga est-elle la vôtre et pour quel immortel, que vous m’offrez à être dans un temps d’archives qui ne demeure que de n’avoir pas eu lieu.
35 Reprendre lettre, à ne pas savoir où en être. Et c’est là le privilège que vous me livrez dans un temps invisible/illisible et non pas sans regard. Ce regard bleu langage répondant aux mouvements de l’univers allant vers le printemps d’un autrement
36 En train de se trans-écrire, dans la joie nécessairement complice de vous à moi.
37 Rien n’est plus abyssal que cette scène d’archives et que le temps du lectant/écrivant qui s’invente ou plutôt qui m’invente au fur et à mesure que vous me lisez dans ces silences partagés désaliénant toute interprétation inutile.
38 Quelle correspondance va-t-elle être la nôtre. Quelle adresse singulière jaillirait-elle de ces boîtes divinantes ouvertes d’une rive à l’autre lors des chemins de ronde.
39 La joie de cette correspondance se meut en traces et empreintes d’où s’anime en s’y fulgurant l’étranger que je suis à moi-même et que vous me faites découvrir à nos risques et périls.
40 Que vais-je entendre de ce que vous me livrez en me lisant.
41 Comment ne pas m’halluciner en brèves échappées immortelles. La joie archivale persiste à s’y méprendre. Il n’y a ni interdit ni censure dans les pas de ce monde archival d’autant en importe et exporte le temps. À la vérité d’épargne, nul n’est inscrit en interligne.
42 Il continue de faire bleu et la lumière du dessous de la porte de votre bureau filtre jours et nuits l’écrivain d’archives qui s’écrit en me lisant.
43 En faisant vivre le ça écrit, vous inventez cet à la-lettre qui émerge de l’inaccoutumé.
44 Qu’entendre encore ce qui nous regarde d’au plus loin et qu’on ne peut saisir. Quel à-rebours d’oubli interpelle les scènes antérieures au langage.
45 À la chose mise à l’épreuve d’un temps mutique et qui pourtant nous parle, quel blow up.
46 En lignes d’archives vous reprenez le cri du premier geste. En l’assumant, vous pulsez l’envol du petit a de l’alphabet d’exode loin déjà dans la terre des aïeux, sans avoir à nous dire adieu.
La bouse et la vie après-propos
47 Il retrouvait la porte qu’il avait tant de fois franchie, il y avait bien des années. Rien n’avait changé. C’était toujours la même lumière qui inondait la pièce. La même légèreté profonde, qui d’emblée le refaisait à la fois joyeux et grave. Le silence était seulement plus intense.
48 Il allait marcher sur la pointe de ses pieds pour ne pas trahir une certaine émotion. Celle de ce singulier voyage en face à face profils d’une aventure si singulière.
49 La chaise au coussin noir était là. Qui avait pu s’y asseoir. Dans quels ailleurs, ça continuait pour lui à se jouer.
50 Toute chose l’avait comme attendu.
51 Et la mémoire s’est mise à le parler. Le portant vers le bleu d’un infini regard ; le corps des larmes le revêtant d’un silence abyssal.
52 Sur la table, des feuilles blanches semblaient attendre qu’on les lise. Quant au cahier de brouillon, il s’était comme retourné, laissant voir son dos nu sans reliure.
53 Il restait là sans bouger, fixant l’éphéméride d’un temps incalculable. Ne pouvant pas repartir. Mais était-il arrivé.
54 Où en était-il de ce qui allait tournoyer autour de lui et hanter sa mémoire, le livrant à une avancée de paroles des plus inoubliables.
55 Rester là. Debout comme autrefois quand il arrivait trempé d’orage. Debout, face à elle dans l’intensité de l’ombre ombilicale. Allait-il poursuivre la traversée de lecture d’un texte s’engendrant sans retour à l’insu de l’un comme de l’autre. Garderait-il les yeux fermés à ne pas se voir le lire.
56 Sur la mer d’écriture, bleu de regard et de voix, entendrait-il à nouveau les images de ce qui avait été porté par la fluence du souffle qui les avait parlés. Champs d’une navigation s’entrouvrant sur le vide. Continuerait-il d’au plus profond de lui dans l’absence qu’il ne peut oublier.
57 Continuerait-il ce chemin à découvert d’avant ce qui parlait en lui dont il avait été saisi à hauteur de l’énigme humaine. Le pouvait-il à s’en frayer le passage. Le livre de la mère morte allait-il s’ouvrir de nouveau et lui faire lire ce qu’est la lumière d’un partage.
58 Et toujours présent, là-bas au fond de la scène l’arbre aux oiseaux dont les feuillages semblaient être là pour de vrai.
59 Continuerait-il, lui l’étranger de sa propre enfance, l’aventure commencée. N’allait-il pas être d’emblée en résistance pour l’éprouver, et sans tristesse pour l’amoindrir.
60 Sans nul doute, d’autres images reviendraient-elles, habillées ou non de textes renouveaux. En cours de temps et de voyages, qu’allaient-elles traduire où le silence et la brume des hauts-fonds n’avaient cessé de le préambuler au pas-à-pas de l’avancée du temps d’odyssée sans retour ni adieu.
61 L’insomnie des répétitions ne l’inviterait-elle pas à lui permettre de continuer d’entendre la chorégraphie des tables du Scribe.
62 Sur les murs blancs, les tableaux d’écriture le regardaient. Brusquement, il se sentit n’être plus là d’où il était venu.
Paris, 11/12/2020