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Le plus menteur d’entre nous : qu’est-ce que la mythomanie ?

Pages 94 à 97

Citer cet article


  • Dieguez, S.
(2024). Le plus menteur d’entre nous : qu’est-ce que la mythomanie ? Cerveau & Psycho, 162(2), 94-97. https://doi.org/10.3917/cerpsy.162.0094.

  • Dieguez, Sebastian.
« Le plus menteur d’entre nous : qu’est-ce que la mythomanie ? ». Cerveau & Psycho, 2024/2 N° 162, 2024. p.94-97. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/magazine-cerveau-et-psycho-2024-2-page-94?lang=fr.

  • DIEGUEZ, Sebastian,
2024. Le plus menteur d’entre nous : qu’est-ce que la mythomanie ? Cerveau & Psycho, 2024/2 N° 162, p.94-97. DOI : 10.3917/cerpsy.162.0094. URL : https://stm.cairn.info/magazine-cerveau-et-psycho-2024-2-page-94?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cerpsy.162.0094


Le collègue qui raconte ses vacances avec le premier ministre et son passé de pilote de chasse de l’armée américaine est-il complètement fou, ou en quête d’attention ? Roman sociologique, « Le plus menteur d’entre nous » explore la limite entre le banal mensonge et l’affabulation qui devient une seconde nature.

Description de l'image par IA : Homme souriant en chemise jaune avec des trous ronds, bras croisés, fond bleu.
© Sylvie Serprix

En bref

  • Dans ce récit littéraire et sociologique, Nicole Lapierre brosse le portrait d’une de ses connaissances qui s’est inventé une vie abracadabrante.
  • Ce héros montre à quel point la mythomanie est un piège qui se referme sur son auteur.
  • Victime de ses propres mensonges, le mythomane souffre et se voit contraint à captiver un public complice pour se sentir exister.

1 À en croire de nombreux commentaires sur l’actualité, notre époque serait placée sous le signe du mensonge, de la fraude, de la dissimulation, de la manipulation et de la propagande. Nous serions tous devenus la cible de vastes opérations de duplicité et de tromperie. Mais sommes-nous vraiment si purs, dénués, tous autant que nous sommes, de tout penchant pour la fausseté ? Pas si sûr… Les enfants apprennent à mentir dès l’âge de 2 ans, selon les études de psychologie, et nous ne cessons de nous perfectionner par la suite, jusqu’à passer maîtres dans l’art de mystifier nos proches, maîtres d’école, amis, amours et collègues. Excuses pour échapper à des corvées, exagération de nos talents en entretien d’embauche, dissimulation de nos défauts à nos conquêtes amoureuses, faux compliments : proclamer des contrevérités dans le seul but de tromper ses auditeurs est une compétence universelle.

2 Pour autant, comme on va le voir, les études scientifiques sur le mensonge montrent que nous usons de cette stratégie de manière très parcimonieuse. Le mensonge, de tout temps, a été conçu comme une tare morale, un péché, même, et celui qui s’en rend coupable encourt des risques importants, qui vont du ridicule à la condamnation judiciaire. Priver autrui de la vérité n’est donc pas une démarche anodine, et exige une certaine prudence, pour ne pas dire un talent particulier.

3 D’où notre perplexité face à ceux qui font du mensonge un véritable mode de vie, ceux qu’on appelle les « gros menteurs », à tel point que certains y voient une véritable anomalie, appelée « mensonge pathologique » ou « mythomanie ». On pense bien sûr aux arnaqueurs, escrocs, fraudeurs et autres imposteurs qui défraient régulièrement la chronique tant l’ampleur de leur duplicité laisse bouche bée. On peut aussi évoquer certaines professions, où les arrangements avec la vérité sont presque une seconde nature : politiciens, vendeurs, publicitaires, avocats… Mais en dehors des affaires judiciaires et des arracheurs de dents professionnels, il existe une catégorie plus ordinaire de baratineurs, que chacun a sans doute croisée une fois dans sa vie. Il s’agit de personnes qui, sans raison apparente et n’en retirant aucun avantage évident, passent leur temps à raconter des histoires extravagantes, bricoler des excuses bidon, ajouter des détails inexistants, bref, s’inventer une vie et un quotidien qui ne correspondent tout simplement pas à la réalité. Ils mentent comme par réflexe, ou habitude, et le font de façon presque systématique.

Baratineurs pathologiques

4 Un tel personnage est décrit dans Le Plus Menteur d’entre nous, réflexion littéraire autobiographique de la sociologue Nicole Lapierre. Celle-ci y dresse le portrait d’une connaissance décédée en 1991, qu’elle fréquentait depuis les années 1960 dans les milieux intellectuels et militants parisiens. Un vrai hommage à un mythomane inconnu, qui illustre toute la difficulté de comprendre les menteurs compulsifs et de leur faire face.

5 Ulysses Moïse est un garçon qui se présente comme un dandy américain, intellectuel, Noir et Juif débarquant de New York à Paris et lesté d’une vie plus que romanesque : il aurait eu de nombreuses relations avec des stars du cinéma, connaîtrait tout le gratin culturel, académique, politique et aurait même ses entrées dans la famille royale britannique, tournerait dans des films et pratiquerait le mannequinat, aurait des ascendances avec des politiciens et rabbins américains, aurait tantôt combattu, tantôt déserté lors de la guerre du Vietnam, et aurait même dragué la femme de Gorbatchev dans sa datcha en Crimée…

6 Ce ne sont là que les exemples les plus frappants d’une tendance quotidienne à raconter des craques, dont ses amis n’ont pris la mesure que bien après sa mort, avec le recul et la confrontation des différents souvenirs. Nicole Lapierre s’interroge avec bienveillance sur cette curieuse personnalité, sans parvenir tout à fait à en percer le mystère (voir extrait), et dresse au passage le portrait d’une époque et d’une génération paradoxalement éprise de vérité et de justice.

Extrait : dans le labyrinthe de la fabulation

« Tu bénéficiais de la bienveillance générale parce que tu étais drôle, gentil, généreux et que tu racontais des histoires que l’on avait plaisir à entendre. Nous nous laissions prendre d’autant plus volontiers que tu fabulais en miroir de nos intérêts et de nos curiosités […]
C’est facile aujourd’hui de dire que rien n’était crédible dans ta biographie comme dans tes écrits, du grand rabbin noir du Mississippi au dîner avec Gorby, de la guerre du Vietnam à la conquête des stars. En vérité, personne n’a jamais pris l’entière mesure de tes chimères. Et nul n’a imaginé le terrible effort qu’il te fallait sans doute fournir pour ne pas trop t’emmêler dans les versions. Il faut être un très habile aiguilleur de mensonges pour éviter les collisions. Quelle tension, quelle vigilance, quel contrôle cela suppose ! La peur d’être démasqué te prenait-elle aux tripes parfois ? Ta machine à rêves te donnait-elle des cauchemars certaines nuits ? Ou bien, à force de mentir, te sentais-tu de plus en plus sûr de toi et de moins en moins conscient de la limite entre réalité et fiction ? Les deux, sans doute. »
Le Plus Menteur d’entre nous, Nicole Lapierre, 2023, Seuil, pp. 166-168.

7 Pourquoi prendre le risque de raconter, de façon répétée, des fables invraisemblables, en particulier à nos proches ? Pour mieux comprendre ce phénomène, des chercheurs se sont d’abord intéressés aux mensonges ordinaires. Dans les études scientifiques, non seulement les gens admettent facilement leurs mensonges, mais en plus leurs dires correspondent à des mesures plus indirectes, comme par exemple leur tendance à tricher ou mentir lors de tests spécifiquement développés pour repérer les tricheurs. Les gens produisent une moyenne de deux mensonges par jour, et mentent dans 20 à 30 % de leurs conversations. Plus de 90 % admettent mentir régulièrement à leur famille et leurs amis, et les deux tiers n’y voient pas de problème.

8 Mais les inégalités sont criantes : selon les analyses, 10 % de la population produirait 25 % des mensonges. Et dans les conversations avec un inconnu 25 % des participants sont responsables de 72 % des mensonges. Pour ceux qui sont produits dans les seules vingt-quatre dernières heures, 5 % des sondés sont responsables de 50 % de leur totalité. Les plus gros menteurs produisent jusqu’à vingt mensonges par jour, de surcroît exagérés, extravagants, dommageables, perfides ou absurdes.

Portrait-robot du mytho

9 Ces « gros menteurs » sont plutôt des hommes jeunes, ni plus ni moins intelligents que le reste de la population, mais qui tendent à voir le mensonge comme une activité inoffensive et tolérable, si ce n’est nécessaire. On leur trouve souvent un style d’attachement anxieux, fait d’un manque de confiance envers les autres et d’un sentiment d’insécurité affective. Avec une pointe de machiavélisme, de narcissisme et de psychopathie, une combinaison de traits hautement toxiques répertoriée par les psychiatres sous l’appellation de « triade sombre ».

10 Mais Ulysses Moïse ne ressemble guère à un froid psychopathe calculateur. Pour Nicole Lapierre, « cette autobiographie permanente et fictive était moins un moyen de berner [ses] amis qu’une façon d’enchanter [sa] vie ». Raconter des bobards servirait alors surtout à rêver, fantasmer et, d’une certaine façon, à échapper à sa condition.

11 Le mythomane s’en porte-t-il réellement mieux ? Selon les psychologues texans Drew Curtis et Christian Hart, une sous-catégorie potentiellement pathologique de menteurs se distingue, non par la quantité des mensonges, mais par l’impact négatif de cette compulsion sur leur vie quotidienne, par la souffrance que cela engendre et par les dangers auxquels ils s’exposent. Entre 8 et 13 % des individus se considéreraient ainsi eux-mêmes comme des menteurs pathologiques, dans la mesure où ils pâtiraient de leur comportement, qui les placerait dans des situations très inconfortables, voire compromettantes, professionnellement et vis-à-vis de leurs proches. Ils évoquent un caractère compulsif et incontrôlable à leurs mensonges, qu’ils regrettent souvent, d’autant plus qu’ils les produisent sans raison évidente. Ce que formule l’autrice en décrivant « l’avalanche de mensonges qui, s’accumulant, forment un roman dont tu étais à la fois le personnage, l’auteur et la victime. » Cette description d’Ulysses Moïse semble correspondre à un tel profil, d’autant plus que, fouillant dans son passé véritable, Nicole Lapierre découvre des origines haïtiennes fort modestes dont le jeune homme semble avoir voulu se départir.

Pourquoi j’ai aimé ce livre

Description de l'image par IA : Couverture de livre avec titre "Le plus menteur d'entre nous" de Nicole Lapierre. Illustration de trois visages violets en bas.

Sociologue, anthropologue et romancière, Nicole Lapierre poursuit une réflexion sur l’identité et la mémoire dans des recoins toujours originaux, par exemple dans son analyse des motivations pour les changements de nom (Changer de nom, 1995). Avec Le Plus Menteur d’entre nous, elle plonge non seulement dans la psychologie d’une identité factice, mais dans toute une ambiance intellectuelle nourrie par les révoltes de mai 1968, la libération sexuelle et les questionnements sur la race et le genre, jusqu’à l’émergence du sida dans les années 1980. Tel un fantôme, son menteur compulsif a pu traverser toute cette époque sans être démasqué.

Tout menteur a besoin d’un public

12 Comme le subodore l’auteur, il est possible que la mythomanie provienne d’une fuite en avant, après avoir dépassé le point de non-retour, qui impose l’adoption d’une vie entièrement factice, où le menteur n’a plus d’autre choix que de jouer son propre rôle, avec tout le caractère grisant et valorisant que cela implique. Le fait de n’avoir plus rien à perdre a peut-être favorisé chez cet immigré cherchant à s’adapter et libre de se réinventer le recours à la fabulation.

13 Enfin Le Plus Menteur d’entre nous souligne, comme son titre l’indique, l’importance de facteurs culturels et exogènes à la mythomanie. L’auteur écrit : « Nous […] étions tes complices. » Plutôt qu’une « crédulité générale », elle évoque « une naïveté relative et une indulgence consentie ». Le mensonge à répétition ne peut fonctionner que dans un environnement qui l’autorise, et même l’encourage, comme le notait le médecin Ernest Dupré dès 1905 dans sa description initiale de la mythomanie : les « convertis deviennent à leur tour des agents de propagation active […] » ; « Entre le fabulant et l’entourage, entre le dupeur et les dupés se crée ainsi un système d’induction, où le sujet inducteur et le cercle induit exercent l’un sur l’autre une influence réciproque de multiplication suggestive. » Il en résulte un phénomène de « psychopathie collective », qui conforte le mythomane dans ses falsifications.

14 Peut-être que les mythomanes existent tout simplement parce qu’ils trouvent trop facilement à qui parler.

Bibliographie

  • D. Curtis et C. Hart, Pathological lying : Theoretical and empirical support for a diagnostic entity, Psychiatric Research and Clinical Practice, 2020.
  • E. Dupré, La Mythomanie : Étude psychologique et médico-légale du mensonge et de la fabulation morbides, Jean Gainche, 1905.
  • C. Hart et D. Curtis, Big Liars, American Psychological Association, 2023.

Date de mise en ligne : 30/01/2024

https://doi.org/10.3917/cerpsy.162.0094