Les voyages du compagnon franc-maçon
- Par Thomas Plançon
Pages 57 à 63
Citer cet article
- PLANÇON, Thomas,
- Plançon, Thomas.
- Plançon, T.
https://doi.org/10.3917/cdu.093.0057
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- Plançon, T.
- Plançon, Thomas.
- PLANÇON, Thomas,
https://doi.org/10.3917/cdu.093.0057
Notes
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[1]
Rite Français, 6018, p. 52. Nous utilisons les derniers rituels publiés sur le site du GODF. Pour plus de facilité d’écriture, les différents rites seront indiqués selon leurs initiales : RF pour Rite Français, REAA pour Rite Écossais Ancien Accepté, etc.)
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[2]
Rite Écossais Rectifié, 6003, p. 43.
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[3]
Rite Ancien et Primitif de Memphis-Misraïm, 6001, p. 29.
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[4]
Rite Écossais Ancien Accepté, 6016, p. 73.
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[5]
R.F., p. 150. Seule la première option est employée ici car elle correspond à ce qui se pratique au R.E.A.A.
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[6]
R.E.A.A., p. 74.
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[7]
R.E.R., p. 83.
-
[8]
Montaigne, Les Essais, III, 9.
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[9]
Les différents rites pratiqués étant tous différents concernant les outils et les chemins utilisés, il a été choisi de se concentrer sur les cartouches présentés aux récipiendaires du Rite Français et du Rite Écossais Ancien et Accepté. Il sera tenté, si cela est possible, de comparer avec les autres rituels.
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[10]
R.E.A.A., p. 75.
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[11]
R.F., p. 153
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[12]
R.E.A.A., p. 75.
-
[13]
« Rien n’est dans l’intellect qui n’ait d’abord été dans les sens ».
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[14]
R.F., p. 156.
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[15]
R.E.A.A., p. 76.
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[16]
R.F., p. 155.
-
[17]
À différencier des « Beaux-Arts », qui eux conduisent à l’étude du Beau.
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[18]
Il est intéressant de noter que trivium signifie « l’endroit où les trois chemins se rencontrent » et quadrivium « l’endroit où les quatre chemins se rencontrent » : par la combinaison des compétences, l’individu atteint un savoir intellectuel qui lui permet de comprendre le monde.
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[19]
Ibid., p. 159.
-
[20]
R.F., p. 160.
-
[21]
R.E.A.A., p. 82.
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[22]
Idem.
-
[23]
R.F., p. 160.
-
[24]
Rite Français Philosophique, p. 49.
-
[25]
R.E.A.A., pp. 92-94.
-
[26]
RF, p. 181.
-
[27]
Idem, p. 182.
Si nous arrivons et partons toujours, il est également vrai que nous sommes éternellement ancrés. Notre destination n’est jamais un lieu, mais plutôt une nouvelle façon de regarder les choses.
Le compagnon
Le compagnon
1 Depuis sa sortie du cabinet de réflexion, jusqu’à son élévation à la maîtrise, le franc-maçon est en perpétuel mouvement. Il ne reste à sa place qu’au cours de la tenue, sur l’une ou l’autre colonne, qu’il peut toutefois quitter, sur autorisation, pour aller à l’Orient, rejoindre les parvis ou toute autre raison.
2 Le grade le plus emblématique de cette qualité de marcheur est celui de compagnon. Ce ne sont pas moins de cinq voyages qui seront nécessaires à l’apprenti pour accéder à la chambre des compagnons. Il passera alors de la colonne du Nord à celle du Midi, pour évoluer dans un tout nouvel univers et dans de nouveaux symboles qu’il découvrira.
3 L’impétrant, entravé par des chaînes et dans les ténèbres du bandeau, voyageait guidé par le Grand Expert pour subir les épreuves qui le conduiraient à la Lumière. Le compagnon, au contraire, est en possession de ses moyens quand il frappe à la porte. Les cinq voyages qu’il effectue, le sont en pleine conscience. Et même s’il est guidé il n’est plus passif. Il devient pleinement acteur de son parcours de formation.
Voyage initiatique et voyage d’instruction
4 Le profane qui souhaitait intégrer la franc-maçonnerie avait accompli ses voyages pour recevoir la lumière, dans les ténèbres. « Votre marche vers la Lumière sera longue » [1] ; « les voyages pénibles et mystérieux qui doivent [vous] procurer la lumière » [2] ; « Guidé par Hermès, le conducteur des âmes dans l’au-delà, vous vous dirigez en aveugle vers la Lumière ineffable » [3]. C’est le chemin de l’initiation ou, selon l’ancien usage, de la réception d’un nouvel initié.
5 C’est pour son instruction que le compagnon entreprend de voyager. Il s’agira pour lui de former son esprit, d’acquérir de nouvelles connaissances pour parvenir au grade suivant. En tant qu’apprenti bientôt élevé, il n’a plus besoin d’être « arraché » au monde profane, il est d’ores et déjà partie prenante d’un espace et d’un temps sacré : « Apprenti, depuis que vos yeux sont ouverts à la Lumière, vous avez été revêtu du tablier des francs-maçons » [4].
6 Le Vénérable Maître précise le sens des voyages du compagnon : « Ces voyages ne sont pas des épreuves mais des étapes pour la progression que vous avez choisie » [5] ; « Dans ce but, vous allez accomplir cinq voyages d’instruction » [6]. Il ne s’agit plus de voyages pour l’initier mais pour l’instruire et poursuivre l’enseignement maçonnique qui doit le conduire vers la maîtrise. Contrairement au moment de l’initiation, « vous allez faire de nouveaux voyages, mais vous ne serez plus dans les ténèbres » [7].
7 Ces voyages du futur compagnon ne sont pas sans rappeler le Grand tour qu’effectuaient du XVIe au XIXe siècle, les jeunes gens de la haute société européenne, à la découverte de l’Europe, en particulier l’Italie et la Grèce, et du Moyen-Orient pour acquérir les compétences sociales qui leur seraient utiles dans leurs futures fonctions.
8 L’apprenti qui aspire à une augmentation de salaire doit apprendre à manier des outils. Il accomplit pour cela différents voyages en compagnie du Grand Expert qui lui ouvre la voie et, tel un « tuteur », se porte garant de la conduite à tenir au cours de la cérémonie.
Heureux le compagnon qui comme Ulysse…
9 « Outre les raisons que j’ai données, faire des voyages me semble un exercice profitable, dit Montaigne. L’esprit y a une activité continuelle pour remarquer les choses inconnues et nouvelles, et je ne connais pas de meilleure école […] pour former la vie que de mettre sans cesse devant nos yeux la diversité de tant d’autres vies, opinions et usages […]. Le corps n’y est ni oisif ni fatigué et ce mouvement modéré le met en haleine » [8].
10 Voilà qui éclaire la voie qu’emprunte l’apprenti pour devenir compagnon et les voyages qu’il devra effectuer pour cela. Toutefois, le compagnon n’est pas un voyageur ordinaire, il se confronte à de nouvelles expériences, de nouvelles rencontres. Il découvre d’autres réalités, d’autres symboles.
11 Le premier voyage l’invite à se concentrer sur les cinq sens [9]. Pour le futur compagnon, il s’agit en premier lieu de les maîtriser parfaitement afin de mieux se connaître, d’où la mention de la sentence socratique « Connais-toi toi-même » [10], invitant à une amélioration des « facultés intellectuelles et morales » [11]. En second lieu, les sens permettent « la prise de contact avec l’extérieur » [12]. Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu [13] : l’expérience et les sens sont bien la source première de nos idées.
12 S’ils proposent deux lectures sensiblement différentes du deuxième voyage, le Rite Français et le Rite Écossais Ancien Accepté se retrouvent sur sa signification fondamentale. Il est le voyage qui permet d’accéder aux « Arts » et plus particulièrement à l’Art Royal, l’Architecture. Le Rite Français insiste sur la forme du temple [14] quand le Rite Écossais Ancien et Accepté explique cet art qui est celui de l’architecture en présentant les ordres « dorique, ionique, corinthien, toscan, composite » [15]. Chacun de ces ordres constitue une grammaire complète des règles et des éléments architecturaux destinée à les mettre en cohérence pour produire de l’harmonie : la construction du temple intérieur n’est pas figée. Après avoir pris conscience de soi et du monde extérieur par le biais des sens, les futurs compagnons « peuvent ainsi exprimer [leurs] facultés d’imaginer, de projeter et de réaliser » [16]. L’apprenti a appris à dégrossir, le futur compagnon lui, visualise le futur assemblage avant la construction à proprement parler.
13 Au troisième voyage, le futur compagnon rencontre les Sciences. Le Rite Écossais Ancien Accepté les identifie aux Arts Libéraux [17] de l’éducation médiévale, le terme « art » étant pris là dans son sens premier, « talent, savoir-faire » et même « compétence ». Ces Arts se composent du trivium [18] (grammaire, rhétorique et logique) et du quadrivium (arithmétique, géométrie, astronomie et musique).
14 Dans l’enseignement des Arts Libéraux, l’élève devait tout d’abord acquérir la maîtrise du trivium, le langage et ses règles théoriques et logiques, comme matrice de toute pensée critique. Il devenait ainsi capable de poursuivre son instruction en découvrant le quadrivium, ces savoirs qui permettent de décrire et d’appréhender le fonctionnement du monde. C’est ainsi que l’élève accède à la compréhension de la nature des choses.
15 C’est tout le cheminement du franc-maçon : comme apprenti, il n’avait pas la parole, ne savait ni lire ni écrire. Dans le silence il a appris à formuler sa pensée, il a observé des rites, connu des mots et accédé à des symboles. Il pourra lui être donné la parole comme compagnon, puisqu’il connaît la musique, la géométrie, l’arithmétique, et surtout l’astronomie, pour suivre l’Étoile flamboyante et le mouvement qu’elle décrit dans le ciel du Maçon.
16 Le quatrième voyage permet d’accéder à « l’Humanité ». « Avec l’humanité et pour elle, utilisez le niveau et la perpendiculaire pour édifier le Temple. Avec vos sens, votre cœur et votre esprit, favorisez la fraternité et la solidarité » [19]. En concevant bien l’Humanité, il peut comprendre ce qui fait de lui un Homme, identifier ce qui le rend humain. Mais il faut y voir également la poursuite de la construction propre du compagnon : ayant pris connaissance de sa condition humaine, il développe une conscience pour la construction future du temple dont il maîtrise les plans. Le compagnon détient un savoir-faire global qui lui est profitable, ainsi qu’à l’Humanité tout entière.
17 C’est pour cela que le REAA ajoute la présentation de cinq « grands initiés » : Moïse, Pythagore, Socrate, Confucius, Bouddha, liste que chacun est libre de compléter. Ces hommes n’ont pas seulement œuvré pour eux, mais ils ont aussi fait preuve de fraternité et d’ouverture aux autres. C’est ici l’autre sens de « l’Humanité », agir pour les autres, pour le vaste collectif de l’ensemble des êtres humains.
18 Le cinquième et dernier voyage invite le futur compagnon à « glorifier le travail ». Il ne peut se satisfaire de ce qu’il a appris au cours de la cérémonie, il doit poursuivre. Son but est de « parfaire les matériaux et supprimer les inégalités de votre construction. Par le travail, améliorez l’homme, la société et la Franc-Maçonnerie. Progressez ainsi vers votre triple idéal » [20] ; « Pour nous, francs-maçons, le travail constitue une véritable mission. Quelle que soit la place que nous occupions sur le chantier, même la plus humble » [21]. Au R.E.A.A., le récipiendaire voyage les mains libres, car il a pleinement assimilé l’utilisation des outils, et parce que la main « fut le premier outil de travail » [22]. Au R.F., il marche la truelle en main : « La truelle est l’attribut du perfectionnement. Sa lame triangulaire s’apparente au delta. Elle permet la finition parfaite de la tâche et enlève les aspérités restantes. Elle symbolise le travail bien fait » [23]. Dans les deux cas, au cours de son cinquième voyage, le franc-maçon est disponible et libre pour l’action.
… fait de beaux voyages
19 Une fois la cérémonie finie, le franc-maçon peut effectuer un premier déplacement : il quitte la colonne des apprentis, au Nord, pour celle du Midi. Il quitte le confort de l’apprentissage pour la rudesse du chemin. Il peut prendre pleinement sa place sur sa nouvelle colonne. Il lui aura fallu pour cela, remettre en question ses certitudes et s’enrichir de cette nouvelle expérience.
20 Voici venu pour lui le temps du « voyage permanent ». Le compagnon est censé voyager, se déplacer toujours vers de nouvelles destinations, avec cette fois un guide plus spirituel : l’Étoile flamboyante, et la lettre G en son cœur, qui doivent le conduire jusqu’à sa prochaine destination, la maîtrise. Au RF philosophique, c’est dès le troisième voyage que le récipiendaire voyage seul : « Frère Maître des Cérémonies, tu laisseras notre Frère conduire lui-même son voyage. Désormais, seule son Étoile lui sert de guide » [24]. Oscar Wilde ne disait-il pas « Nous sommes tous dans le caniveau, mais certains d’entre nous regardent les étoiles » ?
21 Au R.E.A.A., ce « voyage permanent » débute sitôt la cérémonie terminée. Il reçoit bissac, outils du grade, viatique et bâton de marche. Prêt pour son devoir, il est conduit par le Vénérable Maître à l’Occident en vue de son départ, accompagné par le « Chant des adieux » [25].
22 Ce premier départ est évidemment symbolique. Ce sont les visites d’autres loges qui le conduiront vers la plénitude de son grade. Le nouveau compagnon se rendra dans différents ateliers à la découverte d’autres us et coutumes, d’autres pratiques libres et autonomes du rituel. Il peut parfaire ainsi sa technique, aller vers la pleine connaissance de son grade qui lui ouvre la voie de la maîtrise.
23 Pour renforcer ce symbolisme du voyage, certains frères et sœurs aiment à s’inspirer des « Compagnons du devoir » et se rendent dans d’autres villes, dans un « Tour de France » qui correspond à leur vision du symbole. L’idéal étant de choisir des cités pour décrire une étoile, celle qu’ils ont vue au cours de la cérémonie. Cette liberté du voyage est bien une des exigences pour accéder à la maîtrise, puisqu’elle est évaluée par le Premier Surveillant au moment de faire le bilan de l’activité du compagnon.
24 Mais comme le voyageur peut se perdre en chemin, le compagnon connaît aussi le doute. Ce grade, trop souvent présenté comme un grade intermédiaire, est en réalité central dans la construction du futur Maître maçon. Tenté de remettre en question son engagement, il peut arriver que le compagnon choisisse de s’arrêter sur le bas-côté si les Maîtres de la loge ne se montrent pas capables d’être les soutiens et les exemples qui lui indiquent l’Étoile flamboyante.
25 Le grade de compagnon se situe à mi-chemin, à un moment de sa vie où il sort de l’enfance pour apercevoir un âge adulte. Pour y parvenir, il doit parfaire son instruction : « Frère /Sœur Compagnon nouvellement reçu, vous allez partir à la découverte du monde de chantier en chantier en voyageant d’Atelier en Atelier pour enrichir votre expérience et votre esprit » [26].
26 Voyage qui n’a pas de fin. À la fois dans sa loge mais aussi à l’extérieur, dans les différents ateliers qu’il fréquente, il ne doit pas oublier qu’il est toujours tenu à un comportement exemplaire, tant comme compagnon de la loge qu’il représente que comme constructeur : « Frère/Sœur compagnon, ayez un comportement exemplaire. De vous dépend la construction. Vous êtes le constructeur de la collectivité pour tous ceux que vous rencontrerez sur votre route » [27].