Article de revue

Expérience

Projets artistiques et renouvellement urbain : qu’en disent les habitant.e.s ? Retour d’observation à Rillieux-la-Pape

Pages 18 à 19

Citer cet article


  • Chomienne, É.
  • et Déhédin, É.
(2019). Projets artistiques et renouvellement urbain : qu’en disent les habitant.e.s ? Retour d’observation à Rillieux-la-Pape. Les Cahiers du Développement Social Urbain, 69(1), 18-19. https://doi.org/10.3917/cdsu.069.0018.

  • Chomienne, Émilie.
  • et al.
« Projets artistiques et renouvellement urbain : qu’en disent les habitant.e.s ? Retour d’observation à Rillieux-la-Pape ». Les Cahiers du Développement Social Urbain, 2019/1 N° 69, 2019. p.18-19. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cahiers-du-developpement-social-urbain-2019-1-page-18?lang=fr.

  • CHOMIENNE, Émilie
  • et DÉHÉDIN, Élise,
2019. Projets artistiques et renouvellement urbain : qu’en disent les habitant.e.s ? Retour d’observation à Rillieux-la-Pape. Les Cahiers du Développement Social Urbain, 2019/1 N° 69, p.18-19. DOI : 10.3917/cdsu.069.0018. URL : https://shs.cairn.info/revue-cahiers-du-developpement-social-urbain-2019-1-page-18?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cdsu.069.0018


Notes

  • [1]
    S. Fol, « La politique de la ville, un outil pour lutter contre la ségrégation ? », L’Information géographique, 2013/3 (vol. 77), pp. 6-28.
  • [2]
    E. Auclair, « La culture et les quartiers populaires », Diversité n°148, mars 2017.
  • [3]
    Selon un article publié sur le site internet de la Ville, daté du 3 avril 2018, annonçant l’inauguration de la fresque.
  • [4]
    Nous souhaitons toutefois mettre en évidence les limites de notre analyse qui s’appuie sur un nombre restreint d’interactions avec les habitant.e.s.

1Depuis sa création à la fin des années 1970, la politique de la ville a connu de nombreuses évolutions qui l’ont amenée à se sectoriser en plusieurs volets : urbain, social, économique et culturel [1]. C’est la place de ce dernier volet qui nous intéresse ici. S’inscrivant dans un processus de démocratisation de la culture, ce pan de la politique de la ville a cherché à amener la culture dans les quartiers prioritaires en développant des structures ou des activités dans le but de réduire les inégalités, restaurer le lien social, dynamiser la vie sociale, etc. Si les résultats de ces actions restent difficiles à évaluer, nombre d’acteurs publics s’en saisissent, s’appuyant notamment sur le dynamisme des cultures urbaines comme le hip-hop ou le street art[2].

2Mais quelle est la vision des habitant.e.s concernant ces démarches artistiques ? S’approprient-ils ces démarches et si oui, de quelles manières ? Trouvent-ils qu’elles ont un impact sur leur quartier ? Dessinent-elles un nouveau rapport des habitant.e.s vis-à-vis des projets de renouvellement urbain ?

Une fresque pour embellir le quartier

3Afin de répondre à ces questions, nous sommes allées à la rencontre des habitant.e.s de Rillieux-la-Pape (Métropole de Lyon), plus exactement dans le quartier des Semailles. La ville est située dans la première ceinture lyonnaise, elle a vu sa croissance démographique presque tripler dans les années 1960 avec la construction de la Ville nouvelle. Depuis 2005, la Ville est engagée dans un vaste programme de rénovation urbaine, l’un des plus importants de France, qui a été prolongé jusqu’en 2030 dans le cadre du nouveau programme national de rénovation urbaine (NPNRU).

4L’esplanade des Semailles, où se situe notre observation, a bénéficié d’une rénovation en 2011-2012. Puis en 2018, la façade d’un immeuble a été investie pour y peindre une fresque intitulée « La ville, la vie, la vue ». Différents acteurs ont contribué à la création de cette fresque, dont la Ville de Rillieux-la-Pape, l’entreprise CitéCréation (entreprise de design mural à qui l’on doit de nombreuses fresques lyonnaises célèbres), le conseil citoyen de la ville, le bailleur social (Dynacité) et des étudiant.e.s. L’objectif de la fresque est « d’embellir et valoriser le quartier des Semailles »[3]. Un an après son inauguration, en mai 2018, nous nous sommes rendues sur le terrain afin de voir si l’objectif semblait atteint [4]. La fresque se trouve en contrebas de l’esplanade des Semailles et symbolise l’entrée sur cet espace rénové. Cette position favorable permet de toucher un large public en raison de la proximité avec l’école élémentaire des Semailles, le lycée professionnel et le collège. La fresque véhicule des images positives et choisies du quartier telles que la mixité sociale (symbolisée par des enfants jouant ensemble), un cadre de vie agréable (avec la forte présence d’arbres et de végétation), et non loin du dynamisme de Lyon, que l’on aperçoit à l’horizon. Le choix de ces thématiques a résulté d’un travail conduit par le conseil citoyen, puis validé par le bailleur social et la municipalité. À travers cette peinture, c’est bien une représentation positive, et pas forcément objective, du quartier que souhaitent diffuser les instigateurs du projet, à la fois à l’extérieur de Rillieux-la-Pape mais également pour ses habitant.e.s. On observe ainsi, à travers l’image, la création d’un récit, d’une narration instrumentalisée pour cette ville en pleine rénovation urbaine.

Une œuvre esthétique appréciée…

5Les habitant.e.s rencontré.e.s ont globalement une image positive de la fresque et adhèrent à l’objectif de départ. En effet, elle permet de revaloriser leur identité, de donner une bonne image du quartier, à la fois pour les habitant.e.s, mais aussi pour les personnes extérieures. L’une des personnes interrogées compare d’ailleurs cette fresque à celle des Canuts, réalisée par la même entreprise dans le quartier de la Croix-Rousse, qui a également connu de profondes mutations urbaines, et apprécie la bonne image que cela renvoie.

6Les mots qui ressortent le plus pour décrire la fresque sont : « jolie », « agréable », « colorée » en opposition au « gris » des murs des bâtiments. Les habitant.e.s mettent ainsi en avant la dimension esthétique de la fresque (« c’est beau ») et certain.e.s trouvent également qu’elle reflète bien l’image du quartier, sans pour autant qu’elle soulève beaucoup d’enthousiasme. En outre, malgré son emplacement à l’entrée d’un square et à proximité de plusieurs établissements scolaires, la fresque semble peu appropriée par les habitant.e.s, ou en tout cas appropriée de manière limitée.

Fresque « La ville, la vie, la vue », ouvrant sur l’esplanade des Semailles, à gauche. Rillieux-la-Pape, 2019.

Description de l'image par IA : Fresque colorée représentant des enfants jouant au football sur un mur de bâtiment, avec des voitures et un piéton en premier plan.

Fresque « La ville, la vie, la vue », ouvrant sur l’esplanade des Semailles, à gauche. Rillieux-la-Pape, 2019.

© Élise Déhédin

… Mais qui n’efface pas les craintes liées aux changements

7Si d’une manière générale les personnes que nous avons rencontrées sont plutôt positives sur les transformations urbaines à l’œuvre dans le quartier (espaces publics plus agréables, ouverture du quartier sur la ville…), on peut tout de même se demander si l’image véhiculée par cette fresque ne serait pas plus un mirage qu’une réalité, mise à mal par la violence dont d’autres habitant.e.s font part, via la description de violences urbaines « classiques » en désignant les Semailles comme un « quartier chaud » ou bien d’une violence plus symbolique. Ainsi le témoignage d’une femme âgée, qui raconte sa nostalgie d’un Rillieux-la-Pape du passé et sa très grande peur des démolitions et du relogement qui entraîneraient une dégradation du lien social et de ses relations de voisinage.

8De notre point de vue d’étudiantes, cette expérience conduit à interroger, d’une part, la question de la participation des habitant.e.s. En effet, même si le conseil citoyen a été impliqué dans la démarche, la fresque a été réalisée dans une approche descendante, par une entreprise de design mural, censée représenter les habitant.e.s du quartier mais sans qu’ils/elles n’y soient associé.e.s. D’autre part, nous nous questionnons sur le statut de la commande : il s’agit en effet d’une commande particulière d’une institution à laquelle répond une structure spécialisée, contribuant ainsi au phénomène croissant de l’institutionnalisation et de la mise en marché de pratiques pouvant jusqu’alors relever de la « contre-culture ».

Merci à Antoine Laurent, stagiaire à Labo Cités, pour son aide sur le terrain

Date de mise en ligne : 17/02/2021

https://doi.org/10.3917/cdsu.069.0018