Sur les pas d’une philosophie en cours
- Par Claudia Barrera
Pages 79 à 96
Citer cet article
- BARRERA, Claudia,
- Barrera, Claudia.
- Barrera, C.
https://doi.org/10.3917/ccp.010.0079
Citer cet article
- Barrera, C.
- Barrera, Claudia.
- BARRERA, Claudia,
https://doi.org/10.3917/ccp.010.0079
Notes
-
[1]
R. Schérer et G. Hocquenghem, L’âme atomique, Pour une esthétique d’ère nucléaire, Albin Michel, 1970, p. 305.
-
[2]
R. Schérer, Utopies Nomades, Séguier 1996, p. 124 et 125.
-
[3]
Ibid., p. 33.
-
[4]
R. Schérer, Pari sur l’impossible études fouriéristes, avec la participation de Guy Hocquenghem. Presse Universitaire de Vincennes. 1989, p. 212.
-
[5]
R. Schérer, Un parcours critique (1957-2000), Éditions Kimé 2000, p. 9.
-
[6]
Ibid., p. 228.
-
[7]
R. Schérer et G. de Lagasnerie, Après tout. Entretiens sur une vie intellectuelle, Éditions cartouche 2007. p. 161.
-
[8]
Ibid., p. 161.
-
[9]
R. Schérer. Albums. Géophilosophie.
-
[10]
Ibid., p. 124 et 125.
1 Philosophe du parcours, des singularités privilégiant l’anarchisme d’intention et de méthode, René Schérer trace une cartographie dense pour présenter l’homme et ses passions. Chez lui, une sorte d’alliance entre expressionnisme et impressionnisme dessine un véritable archipel de territoires existentiels formant la multiplicité des styles et des différentes personnalités dont la matière est l’homme du désir.
2 Schérer appartient à la tradition du possible, celle de l’exploration des figures des concepts ; d’un parcours de l’univers des arts pour s’ouvrir à une esthétique qui devient méthode dans son voyage permanent comme professeur et penseur de la vie. Il oppose à l’abstraction l’exploration du sensible, ou celle de l’expérience, des événements pour démasquer le simple « fait d’actualité », lorsqu’il laisse après lui son empreinte.
3 Ce philosophe ouvre pas à pas un nouveau champ du possible grâce aux images. Il s’efforce de fixer l’éphémère par une touche légère et rapide en dimensionnant une orientation qu’il dégage du quotidien où la subjectivation esthétique est objet d’une permanente mise en question pour toute l’orthodoxie philosophique qui ne conçoit pas, pour la pensée, l’utilité de la fiction, de l’imagination et de la fantaisie.
4 Dans son univers changeant et mouvementé, on ne peut que suivre son parcours, à la chasse des impressions et des instants : pensée séduisante par ses thématiques et en pleine élaboration dont le mouvement est le principe. On a choisi comme pièce centrale pour ce trajet le pivot : pièce arrondie qui s’enfonce dans une autre, soit pour tourner dans celle-ci, soit pour lui servir de soutien lorsque cette dernière est destinée elle-même à tourner. Le pivot est aussi un soutien, un agent principal dans lequel on réalise une conversion. Cette image nous a inspiré les principaux arguments pour tourner au milieu d’un axe, pour essayer de nous repérer dans cette constellation de désir et de passions où Schérer nous fait voyager. Si, dans la cartographie, les territoires des impressions se multiplient par les thèmes et les sujets d’actualité, c’est dans les pivots que l’on peut montrer le tracé pour que l’expérience de la traversée de cette philosophie nomade soit explorée.
5 Nous avons rencontré neuf pivots de la sagesse, neuf comme les planètes du système solaire et neuf comme les mois de gestation de l’homme pour accéder à sa pensée et diviser de plus près les sentiers qu’elle a parcourus.
6 Regardons donc le tracé du chemin des thématiques pour caser les pivots dans un mouvement circulaire vers une spirale de dynamiques, d’impulsions et d’élans en essayant de saisir une dimension fortement critique qui en même temps propose des issues à la crise de la modernité :
- Pivot académique : Schérer et les premiers travaux académiques sur Husserl et Heidegger dans l’histoire de la philosophie.
- Pivot de la pédagogie et des enfants.
- Pivot du binôme Schérer-Fourier et les sujets de l’écosophie, de l’attraction passionnée et des points de convergence où l’utopie se réalise.
- Pivot littéraire : Guy Hocquenghem et René Schérer (du roman à la philosophie et de la philosophie au roman).
- Pivot de série d’articles sur des actualités qui se développent autour des thématiques variées et des dessins des impressions des carnets de voyage.
- Pivot de « la réalité » à travers l’œuvre de Pasolini.
- Pivot de l’hospitalité.
- Pivot politique : l’anarchisme philosophique chez René Schérer.
- Pivot du crime comme mise en marche d’un dispositif de création philosophique face à l’ordre établi. Une convergence des neuf pivots pour soutenir une nouvelle sagesse dans le monde enfermé dans un nihilisme croissant.
8 Par cette ligne en spirale ces pivots sont aussi des passages où se divisent des lignes de fuites pour sa quête révolutionnaire de dépasser tous les jargons politiques vers une nouvelle aura esthétisante qui facilite l’exploration des terrains interdits liés aux particularités ou aux singularités que le monde dit civilisé veut anéantir sous prétexte d’un faux progrès. Hors de l’intérêt du monde civilisé et de la démarche de la tradition philosophique, il récupère le langage de la lyrique riche en affects et en images pour exemplifier une mise en œuvre de l’attraction passionnée sur laquelle Fourier base la constitution d’une nouvelle subjectivité.
9 Ces pivots nous permettent de prendre en compte le cheminement exceptionnel d’une pensée qui démasque depuis l’enfance les dispositifs de l’ordre subversif de la civilisation en surmontant ses pouvoirs destructeurs d’une humanité accablée pour un homme désireux, épanoui et plein d’essor existentiel.
10 La quête de Schérer consiste à proposer des passages pour la construction de l’homme du désir, car en civilisation les passions sont réduites et engorgées. Sa pensée forge des possibilités dans des cas et des figures pour mettre en place les pratiques effectives d’expérimentation par lesquelles il nous fait transiter en nous proposant de résister contre dispositifs coercitifs et oppressants de l’ordre subversif ou civilisé. Toute sa pensée est chargée de figures et d’imaginaire où la singularité du désir se met en place et ouvre de nouvelles formes de libération.
11 Il s’agit de traverser les sentiers où Schérer a forgé de nouveaux paradigmes d’inspiration éthico-esthétiques pour nous rapprocher des pivots des dispositifs passionnels.
Le désir, la passion et l’esthétique
12 L’arme révolutionnaire que propose Schérer par l’entremise de Fourier, ce sont les passions reconduisant aux bons usages du corps ; les passions libérées des entraves que la Civilisation, ses préjugés, ses pesanteurs et ses lois leur imposent. Les passions en exercice dans un nouvel ordre sociétaire. Dès l’enfance, Schérer met en évidence de nouvelles associations possibles en valorisant le devenir-homme en quête d’une nouvelle situation pour lui et son rôle dans la société.
13 Penser les passions pour Schérer à la suite de Fourier, c’est pensé l’homme. Point de subjectivité sans passions qui permettent au désir de s’exprimer en toute liberté. Il fait parler Fourier, qui est l’interlocuteur le plus proche de Schérer, en philosophe pour montrer qu’il est possible de forger un homme du désir, c’est-à-dire un homme qui fasse de l’attraction passionnée son ressort principal. N’importe quel geste libertaire constitue déjà un éventail pour que l’homme puisse se développer loin des carcans de l’ordre subversif ou civilisé. Or, c’est par le corps que les passions se déploient en donnant place au désir, aux états libertaires, elles deviennent des ressorts, des rouages, des pivots pour agir contre les impositions des lois et des dispositifs de contrôle. Le corps et l’âme ou ressort du mouvement. Comme chez Spinoza, il n’y a ici aucun dualisme mais une double lecture. Une réversibilité qui permet de s’exprimer en termes d’âme ; comme en termes de corps. Et de conférer au principe dynamique de l’attraction les qualifications de la passion. L’attraction passionnée devient ainsi le centre, la première expression d’une philosophie dont l’unité se révèle être d’abord et avant tout sensible, esthétique. Une esthétique passionnelle qu’il est à la fois loisible de trouver à sa manière chez Fourier et dans son œuvre propre ainsi que dans celle-ci avec Guy Hocquenghem : Co-ire, L’âme atomique parsemée de références artistiques et littéraires.
14 Schérer ne peut penser hors d’une esthétique nourrie par l’imagination des fragments et des segments des récits littéraires formulant une résistance qui met en tension la philosophie avec la littérature et la poésie. Toute sa pensée a une dimension esthétique : la poétique des sujets abordés permet aux figures d’agir dans notre imaginaire ; notre désir est la conscience de ce corps sensible qui s’exprime passionnellement à l’écart des tabous inhérents à l’ordre subversif. En parlant de ces compositions et de sa quête fondatrice d’une nouvelle expression philosophique, il précise avec Guy Hocquenghem : « Toute œuvre, tout sentiment esthétique, échappent au concept, à la causalité naturelle et historique, parce qu’ils sont enfants de l’occasion qui leur a donné prétexte [1] ». Ce prétexte est justement pour Schérer la création de l’homme du désir ; c’est l’attraction passionnée de Fourier comme mouvement transgressif contestant le discours philosophique : une sorte d’antiphilosophie au sein de la Philosophie-même. Se faisant, il se distancie des discours fermés, des techniciens de la philosophie, il fait de l’esthétique une dimension nouvelle, elle imprègne toute l’existence de l’homme par la poésie, Schérer intègre le discours rationnel lui-même grâce à l’expressivité artistique qui ouvre l’imaginaire, lui indique des nouvelles directions, des issues passionnelles ouvrant sur de futurs possibles.
15 Le mouvement passionnel, où le désir fait du possible, permet de désengorger nos anciennes certitudes du discours libéral ou civilisé. La modernité qui tient au progrès, par son envie d’accumulation de richesses et par l’égoïsme individualiste du moi, ne serait plus au premier rang de la conception humaine, mais le moyen de l’illusion néfaste de la société marchande et de la Civilisation lesquelles ne permettent pas que l’association comme attraction passionnée réalise de nouvelles formes d’agencements productrices d’un réel harmonieux, loin des valeurs exsangues.
16 C’est pour cela que l’attraction passionnée invite à une subjectivité esthétique qui permettrait de désengorger les anciennes valeurs de l’égoïsme séparateur. Ce pivot, ou foyer chez Fourier, est le centre d’attraction (passion foyère ou pivotale) : en Harmonie l’égoïsme devient l’unitéisme car les passions se replacent avec le désir de chaque individu, loin des contraintes des dispositifs disciplinaires. C’est pour cela que toutes les passions dominantes composées dans l’essor sociétaire deviennent composites car, grâce à leur combinaison, elles échappent à la centration égoïste de l’ordre civilisé. Elles opèrent un déplacement vers l’unitéisme ou égoïsme composé permettant, par exemple, les développements passionnels qui deviennent sublimes, au sens d’une élévation et non pas d’une désensualisation par substitution d’un manque mais d’un désir pour replacer les passions. Ici s’opère une refondation de nouvelles valeurs par des passions sublimes (le dévouement, l’enthousiasme et le patriotisme, d’où procèdent toutes les autres) qui se manifestent dans la cohésion sociétaire et un effort partagé.
17 La référence à Fourier permet, semble-t-il, à Schérer de trancher au cœur de certains problèmes, de couper court à certaines arguties ou conceptualisations inopportunes. Ainsi le recours au concept fouriériste des passions qui sont à fois actions, de désir qui ne définit pas le manque mais la capacité de produire, à celui de Civilisation qui surplombe les notions de capitalisme et de classe bourgeoise pour embrasser toute une formation sociohistorique et les relations de l’humanité avec la terre, concept aussi bien cosmo-logique que socio-logique. Sans renier apparemment le marxisme auquel ses premiers écrits sur la communication se réfèrent, il en marginalise l’importance et les effets. C’est, dit-il, Marx qu’il faut placer dans le champ de Fourier et non l’inverse. Un article sur la production chez Fourier qui, s’insère dans un parcours critique, est là pour en témoigner.
L’ouverture anarchiste et la modernité
18 Schérer propose une esthétique passionnelle avec laquelle il déborde largement le cadre d’une théorie des arts comme celui de catégories du plaisir esthétique ou même du sublime. Bien que, dans l’Âme atomique, par exemple, avec Guy Hocquenghem, il n’hésite pas à se rattacher sur ce dernier point aux théories de Jean-François Lyotard. Mais ce qui l’intéresse surtout, comme toujours, dans ce domaine, ce sont les marges, les échappées, les débordements en direction de la politique ou de l’érotisme, comme on le voit jusqu’aux toutes dernières publications, autour de l’anarchisme et surtout du thème et dénominateur commun qu’est l’exploration de la dimension utopique en référence à Ernst Bloch et Walter Benjamin ou d’autres poètes et romanciers. De ce fait, l’esthétique des enjeux transgresseurs de Schérer ne cherche pas à donner une issue à la constitution d’un homme nouveau mais, par le truchement de la sensibilité esthétique et l’unification sociétaire, à replacer les passions comme puissances attractives et affectives. Il s’agit de replacer les passions de façon à établir un bien-être en société ; c’est là que l’homme peut commencer à comprendre l’utopie que propose Schérer. L’utopie fait donc partie intégrante des mécanismes qui mettent en place les cas où diverses figures font un tracé de signification social, mythique et parfois historique, intégré à la pensée pour la transformer en véritable pratique.
19 Dans ses textes, l’écologie, traitée aujourd’hui comme le processus de dépuration, de récupération et de non pollution de ce qui a été déjà balisé, détruit ou souillé, est toujours ramenée à ses sources qui permettent de la penser et même d’en faire un système de pensée, si ce n’est, comme l’a proposé Guattari, « une sagesse écosophique ».
20 Si l’homme contemporain s’est donné pour tâche d’ouvrir un autre chantier de connaissances et de scientificité pour essayer de combattre les dégâts de la Terre, il n’est pas moins dupe de ses propos s’il n’aspire à changer le paradigme subjectif qui fait preuve de sa condition prédatrice et arrogante. Dans le livre L’écosophie de Charles Fourier, Schérer montre une osmose entre l’homme avec son environnement qui va lui permettre de renouveler sa propre vision du cosmos et de lui-même. Schérer propose une subjectivité esthétique fondatrice de l’écosophie à la manière de Félix Guattari, celle-ci forgeant une écologie naturelle, sociale et mentale. En présentant la pensée de Charles Fourier, Schérer propose une étendue vivace pour de nouvelles inversions sur les manières de concevoir la gastronomie et la médecine. Une écosophie est fondatrice d’une subjectivité qui conçoit la nature comme un repère de vie et non pas comme quelque chose à exploiter pour dominer et, au surplus, anéantir. C’est justement le problème du discours écologique actuel : il n’est pas question de réparer les dégâts que l’homme occasionne à la nature, mais de produire une subjectivité assez poétique pour sensibiliser l’homme et lui faire aimer son environnement. Désir et amour sont les deux composants que cette pensée met en relief pour présenter une écosophie où l’imaginaire affectif soit producteur du respect de la Nature en tant qu’elle est nourricière et hospitalière.
21 La philosophie de Schérer, en un sens, ne forme pas une théorie, elle est peut-être un parcours. Les différents thèmes vont former un énorme corps de la production d’articles, d’événements et d’entretiens. La pensée et son avenir se réalisent dans la pratique d’une poétique qui permet de libérer le langage politique des stratagèmes d’un langage univoque qui réifie et fait de l’homme révolutionnaire le partisan dogmatique d’une cause sociale. Schérer n’expose aucune doctrine ; pour lui, l’anarchisme n’est pas une orientation de l’esprit mais un mode de pensée qui fait une grande place à l’homme passionnel par les modulations du désir.
22 L’utopie qui trace des lignes de parcours et de passages lance de ponts entre le politique et l’esthétique. Elle indique aussi des lignes de résistance et de combat, prévoit des idées anarchistes qui prennent les sentiers vers des territoires de l’utopie. Il n’y a pas une fixation pour mettre en place cette variation, mais des territoires nomades pour réagir contre un « Progrès » qui impose la modernité et ses institutions de contrôle. L’utopie est donc la force, le mouvement passionnel, « … opposée aux leurres et aux illusions néfastes de la société marchande et de la Civilisation, au mensonge du Progrès par la voie de l’Histoire selon le cours actuel. L’intérêt de la « vie selon Fourier », c’est la possibilité de jouer à tout moment sur les vertus d’un retournement démasquant le réel « impossible ». « Utopie pour utopie, écrit-il au moment de brosser un tableau d’Harmonie, et déplorant le défaut d’invention des contemporains, pourquoi ne pas choisir le plus beau des rêves [2] ».
23 Utopie et philosophie occupent un plan commun : « En rangeant l’utopie et la philosophie dans une même classe, en raison de la Terre qu’elles revendiquent ensemble, nous posons en principe que l’utopie tire sa force de n’être pas une idéologie, et encore qu’elle n’est pas un recouvrement du réel par les idées, mais le chemin qui mène à celui-ci. Un réel qui, périodiquement, se réveille et s’affirme, après avoir été maintenu dans l’ignorance ou dans la servitude [3] ». Ce plan est aussi celui de l’anarchisme, à la fois dans la doctrine et dans la méthode. « L’anarchisme de la méthode », de Paul Feyerabend.
24 Le penseur du déplacement vers « les territoires utopiques » indique par le même moyen une orientation pratique. Une pensée de la « Terre géosophie » ouverte à la diversité passionnelle, à la multiplicité. Une philosophie de l’utopie trouve lieu, non pas dans le « non lieu » où rien ne change ou ne se transforme, mais dans l’imaginaire qui déterritorialise les fondements du monde civilisé ou de la modernité pour encourager les anciennes traditions, les technologies et les machines vers un mouvement transformateur du réel. En érigeant dès l’enfance la littérature et la poétique comme puissances du réalisme de l’imaginaire d’attraction passionnelle, René Schérer propose la création d’un mouvement réactif contre tout pouvoir de la modernité libérale, ses destructions et ses dégâts.
25 Ce réalisme de l’imaginaire tire ses forces d’un nomadisme qui, chaque fois qu’il se diffracte ou devient empreinte, selon le mouvement accordé et la force pour le réaliser, crée le réel utopique, dans un hors lieu par segments, fragments et miettes, d’une pensée anarchiste qui empêcherait les traits du libertaire ou du devenir-libératoire. Ainsi, par exemple, l’âme atomique, celle de notre époque, s’affirme dans la diffraction d’un imaginaire créatif et artistique où la subjectivité devient réceptacle contemporain adapté à l’expressivité d’un homme où le machinique et l’affectif récupèrent quelque chose de mystérieux parce que poétique. « Avec Guy, d’une commune entente, en une collaboration intime, nous avions donné, dans l’âme atomique, les lignes directrices et quelques échantillons concrets de cette philosophie esthétique de « l’allégorèse ». Qu’est-ce que l’âme, où peut-elle se loger, alors que de toutes parts, la science moderne et le progrès la chassent, la rendent impossible ? Elle est là, dans la poésie, dans l’art, l’écriture du roman ou l’âme de Guy se trouve désormais enclose ». Il n’y a pas, il ne peut pas y avoir que le corps ; tout en nous s’y refuse. Il y a l’âme, cet « infini du corps », comme disait superbement Artaud [4] ».
26 Dans sa nouvelle recherche sur le crime, Schérer montre le paradoxe de la justice dans l’ordre subversif ou civilisé. Au lieu de veiller à une justice du point de vue juridique avec « les criminels », il se propose de distinguer l’origine du crime. Mais les criminels de droit commun sont créés par les criminels d’État qui, eux-mêmes, sont forgés, encouragés et animés par l’état de droit.
27 Au lieu de faire vivre la philosophie dans un lieu du crime par le jugement, il libère cette soi-disant transcendance criminelle, qui pourrait être légitimée dans un système de valeurs acceptées, et il la fait passer dans l’immanence du réel criminel où l’homme libère des valeurs oppressives, dans une esthétique qui rend « justice » aux accusés, à ceux qui n’ont plus de voix dans l’ordre subversif. Il dévoile les vraies causes de l’existence des criminels forgés et entretenus dans cet ordre. Or, à partir de la poétique, du langage de la littérature du mal, il crée une nouvelle dimension pour situer l’énigme entre le bien et le mal, la lumière et les ténèbres en allant au-delà des simples conventions du visible moral et en replaçant le sens du bien et du mal.
28 La réflexion sur ces concepts de crime, de la faute, du mal, permet de continuer le combat contre les orthodoxies et les pouvoirs qui les incarnent et de remettre en évidence et en valeur, à chaque niveau, les forces passionnelles, seuls moteurs du mouvement » comme le pensait et disait Fourier.
29 Dans Un Parcours critique, Schérer introduit les périodes qui ont fondé les crises de la modernité. Depuis la renaissance, la désacralisation du monde fut « le passage d’un monde clos à un univers infini ». La deuxième crise, à la fin du xviie siècle, est due à la querelle de l’expression artistique entre « les anciens et les modernes », qui a tendance à se renouveler. La troisième, il la désigne comme la critique qui sert de prototype à l’idée de la modernité car elle déploie des idées contre la foi religieuse et le pouvoir absolu de la monarchie. La quatrième crise, avec l’avènement du romantisme, qualifié de moderne, fonde une nouvelle conception opposée à la raison scientifique et abstraite des lumières et met en valeur l’imagination poétique. En réaction à cette conception de la pensée subjective et mystique, l’émergence d’une rationalité qui permet l’avancement de la science et l’essor du capitalisme amène la cinquième crise et donne naissance au mythe du Progrès qui reste ancré dans notre conception actuelle par la technologie et le positivisme. La sixième crise a été déclenchée par la Première Guerre mondiale, qui est une crise de l’esprit due à ce progrès qui aboutit à une crise des valeurs et à la violence. Paul Valéry, lui, a donné une forme et une définition quasiment paradigmatiques : « Nous autres civilisations, nous savons que nous pouvons être mortelles [5] ». Et la dernière crise de ce parcours critique est la crise de la soi-disant « postmodernité », terme que Schérer n’accepte pas totalement puisque, pour lui, la modernité actuelle n’est que la crise de l’humanisme, du sujet, de la morale et de la communication en plein développement qui s’inscrit dans le prolongement des crises susmentionnées. Cette crise, vue et diagnostiquée par Nietzsche, est pour Schérer une occasion de regrouper ce qu’il appelle la dispersion de ses travaux et permet ainsi d’affirmer la ligne de fuite de l’utopie. Celle-ci est le pivot de la pensée du possible débouchant sur la pensée anarchiste, celle du parcours esthétique, qui est une philosophie pratique.
30 Pour surmonter la crise de la modernité, il faut, pour Schérer, un retour au monde de la vie au-delà de la connaissance, au monde de la croyance, de la foi. Le grand tournant de la philosophie de Pascal à Nietzsche est celui qui consiste à remplacer le savoir par la croyance. Au-delà de toute transcendance et pour rappeler où est le topos de la modernité utopique, il affirme : « Aussi ne doit-on pas penser seulement la modernité à partir de ce qu’elle a apporté dans le domaine de la connaissance, mais à partir de la croyance, de la modification qu’elle imprime à celle-ci, à son besoin, à l’objet qu’elle concerne et qui n’est pas ou qui n’est plus transcendant, situé au-delà du monde, mais le monde même [6] ». Dans l’analyse des rapports entre modernité et utopie, il est à nouveau deleuzien pour exprimer son accord sur la relation du lien de l’homme au monde. Ce lien est l’immanence. Mais il ajoute les attractions passionnées qui sont les seules capables de restaurer par chaque subjectivité le support du lien social. La compréhension de la subjectivité passe par l’individu mais ne s’arrête pas là puisque, dans le monde de l’harmonie fouriériste, les associations se font par attraction, par le désir de l’éclat de la multiplicité et du composite de la subjectivité et par les relations.
31 Contre la controverse entre pensée et utopie, en sachant que cette dernière n’est pas bien reçue par la philosophie, il explique que l’utopie peut être une ligne de résistance ou, pour interpréter Schérer, tout au moins un pivot pour combattre cette modernité vidée de sens, destructrice d’anciennes valeurs, autoritaire par une subjectivation liée aux dogmes du concept gravitant autour du sujet, de l’État, de dispositifs disciplinaires et de contrôle, d’aliénation homogénéisatrice et de « normalisation » de nos passions.
32 Schérer s’oriente donc par l’utopie à condition qu’elle imprime à la connaissance, l’avancement de la science et de la technique, du progrès et de la société capitaliste un déplacement opéré par l’attraction passionnelle, seul moyen de penser à un nouveau monde par le désir, car déplacer c’est replacer les passions en harmonie.
33 Point de savoir sans devenir passionnel qui forge l’homme du désir par l’imaginaire d’un nouveau processus de subjectivation esthétique. Cette subjectivation pourrait être pensée en termes de transvaluation, mais Schérer n’est pas un immoraliste quelconque. À la place des valeurs il nous parle des passions car, en suivant Fourier, il surmonte les effets de la morale et fonde une ligne de résistance contre tout ce qui s’opposerait à un devenir-libératoire par les passions. Celles-ci sont uniques, singulières et peuvent muter, elles sont comme des principes qui gèrent nos instincts. Les passions auront un véritable sens contre la morale des dogmes, les critères normalisateurs et les négations du libre essor de la passion charnelle.
34 La rationalité est enfermée pour Schérer puisqu’elle est dénuée d’humour et ne parle pas de la vie, de la joie mais, loin de s’intéresser à l’homme du désir, celui qui construit « l’impossible » grâce à ses passions, borne son propos à la démonstration. Or, la pensée de Schérer n’accepte pas de voir la philosophie comme créatrice de concepts, car c’est dans le réalisme de l’invention et de la fiction par l’image que la pensée suggère le désengorgement des passions. La finesse de sa pensée demeure dans l’opposition à tout ce qui pourrait signaler une orientation doctrinaire, logique, dogmatique ou démonstrative. L’anarchiste-anti-philosophe est avant tout un éveilleur, un penseur qui suggère, par le réalisme utopique, les déplacements des passions individuelles engorgées vers une harmonie sociétaire quand elles trouvent leur libre essor. Grâce à l’utopie qui porte l’expression artistique et vitale, il suggère simplement des figures et des idées qui vont forger l’homme du désir dès l’enfance par son devenir-passionnel.
35 En tant que réponse à ces déplacements et à sa géosophie nomade, l’utopie est la base de la mise en place des pratiques effectives d’expérimentation pour montrer que la philosophie est pratique. Chaque fois qu’un pivot déplace les rigidités qui engorgent la subjectivité produite par « l’ordre subversif ou civilisé », les passions se déplacent pour animer le désir en création. Le désir se greffe sur le devenir-utopique et la vie même et dessine la ligne de fuite pour la transformer en ligne d’utopie. Schérer opère une sorte de transvaluation, mais à sa manière, par l’utopie qui lentement désengorge les conditionnements de la subjectivité oppressée par la rationalité et ses propos « normalisateurs » avec ses croyances inutiles et nuisibles contre le corps et les instincts. Le désengorgement est à Schérer ce que la grande santé est à Nietzsche. Cette thérapie supérieure qu’il propose est très subtile, car chaque subjectivité choisira les fictions convenables, l’idée juste, la pratique singulière. Les passions gravitent autour des multiples pivots ; elles déjouent les blocages. Cela donne lieu à un nouveau processus de subjectivation où la fiction et l’imaginaire sont des multiplicités qui constituent la subjectivité. Ce processus passionnel trace des lignes de résistance contre tout ce qui brise l’épanouissement corporel et instinctif. Le devenir-utopique est pratique d’expérimentation et replace donc les valeurs non dans le champ d’une morale, mais dans le « hors lieu » de l’utopie-individuelle vers le lien social par le passionnel. Cette transvaluation est plutôt une uto-politique, une nouvelle réalité où le devenir du réel passionnel fait éclater l’ordre subversif civilisé par la ligne de fuite de l’utopie : enfin la création de l’impossible !
36 Ce devenir utopique invente alors la réalité en pivotant dans le plan d’immanence grâce à l’art comme ligne de fuite et la vie comme ligne de résistance. Il y a toujours chez Schérer un parcours, un déplacement, une déterritorialisation dans le florilège de vie débordant d’histoires, d’aventures et des personnages, tous dans les effluves éblouissantes d’une pensée qui permet aux minorités, par exemple, aux voyous, aux homosexuels, aux femmes et aux criminels d’exister dans la tâche philosophique du nouveau monde.
37 De sa pensée utopique faite de miettes et de fragments se dégage une finesse d’esprit qui concerne une utopie esthétique. Elle appartient à la sensibilité et aux passions, elle déborde le dedans vers autrui et ex-centre le « je » par l’hospitalité, l’anthropophagie – comme relation de partage entre le charnel et l’incorporation de l’autre – l’enfance comme support de la nouvelle pédagogie sans contrôle disciplinaire ou bien la préservation des anciennes valeurs au-dessus de la société de consommation qui pour Pasolini serait le nouveau fascisme.
38 La modernité que propose Schérer est opposée à la négation de l’utopie qui devient pivot quand la ligne se ferme pour se transformer en cercle, base, appui et centre et pour se poser ainsi au cœur du problème de la nature de la modernité où nous vivons. Celle où l’impossible est un rigoureux parti pris pour l’utopie dans la foi et la croyance d’un nouveau monde amoureux.
Devenir de la philosophie du parcours passionnel
39 Ce qui fait de Schérer l’antiphilosophe puis l’anarchiste invétéré est dû à sa philosophie qui réclame Un nouveau monde amoureux. Son parcours et sa conception nomade de la pensée proposent une subjectivité multiple, polyvalente et « libre » à l’écart de tout conditionnement destructeur des dispositifs disciplinaires dès l’enfance. Il a largement critiqué et analysé dans ses livres sur les enfants et la pédagogie les présupposés tenus comme principes philosophiques et acceptés par les soi-disant « philosophes ». Une autre orientation, une orientation que l’on peut considérer comme nomade car elle crée un uni-vers à part, une autre façon de concevoir la pensée. Toutes les images et les personnages de fiction qui sont répandus dans ses écrits ne sont que des figures qui ont assumé leur vie et leur choix de vivre avec le principe de devenir soi-même en devenir-libertaire. Une philosophie qui s’apprête à nous épanouir dans l’harmonie par association en suivant Fourier, et non pas dans l’encadrement disciplinaire et restreint de nos passions et du désir comme le conçoit la rationalité moderne, avec ses institutions et ses dispositifs disciplinaires ou théologiques – assumer la Loi et la transcendance – donc nier la prise en main de ses propos et échanges sociétaux, avec les différences et le multiple.
40 Une philosophie qui, au lieu de proclamer une orientation rigide par le rationnel, proclame un état passionnel, homme de l’imaginaire qui se libère dès l’enfance en se rendant à l’harmonie sociétaire. Heureux et désireux d’assumer ses choix et son parcours. C’est pour cela que la psychanalyse peut être négative, quand elle contraint l’homme à « la normalisation » par l’imposition des tabous ou par « les reconstructions de psychisme et de souvenirs, de « personnalités » a posteriori, comme cela eu lieu et a encore trop lieux aux USA et en France [7] ». Il qualifie la psychanalyse de médiatique et judiciaire, car elle n’est qu’un autre instrument des dispositifs de pouvoir servant à homogénéiser nos passions et brider notre désir. Dans le nouveau monde amoureux et harmonique de cet utopiste, l’amour est le plein essor pour que les fantaisies nous permettent d’être heureux, de vivre dans la joie comme puissance affective de bonheur et bien-être.
41 Et c’est là que l’on comprend bien pourquoi les délires de Fourier l’ont inspiré. En quête du réel, il construit de l’impossible malgré les absurdités barbares du monde civilisé. Ainsi, les figures qui vont à l’encontre des dispositifs despotiques et qui contraignent nos passions sont les miettes ou les pratiques effectives d’expérimentation pour mettre en place le désengorgement passionnel. Schérer propose : « Une lecture de Fourier me paraît pourtant plus salutaire que toute psychanalyse. J’ai le faible de le croire. De Fourier, dans son Nouveau monde amoureux ou sa Médecine attrayante, qui traite du désengorgement passionnel des fous par libre essor collectif des passions. Ou encore, même n’importe quelle lecture, n’importe quelle activité artistique ou orientée vers quelque œuvre que ce soit, est plus salvatrice que la consultation psychiatrique ou psychanalytique. Car c’est celle-ci qui a donné force à une société « victimaire » dans laquelle nous vivons ; où chacun se complaît à se faire victime et à chercher le coupable, pour se décharger de sa propre liberté. Sur ce point, je le redis, je suis sartrien, totalement : à aucun moment on ne doit renoncer à s’affirmer comme auteur de soi-même et de ses actes, sous peine de devenir une larve, un objet. Et, malheureusement, c’est ce que l’on aime et que l’on cherche [8] ».
42 Il y a grand intérêt à lire la pensée de Schérer, qui peut-être ne rentre pas dans la conception d’une philosophie pontifiante sur l’ontologie, ni dans l’histoire des références traditionnelles d’une rationalité dogmatique. Cette pensée tranche avec la façon de comprendre et de faire de la philosophie, il est plus à l’aise en écrivant de façon collective. Il propose de substituer l’être circonscrit à lui-même, par l’être de l’avoir et ainsi signifier la multiplicité, les relations et surtout un nouveau sens. Et c’est là, où Schérer propose son propre langage, une signification émotionnelle et passionnelle qui dépasse la tradition soumise aux prétentions démonstratives et logiques. « L’être de l’avoir » est dans l’ouverture, dans le sensible et le passionnel. Il n’est plus vide ou enfermé, il est dans le mouvement de l’attraction passionnée et les pivots d’une réalité composée des nuances libertaires.
43 Schérer n’a aucune prétention de postuler une orientation dans des termes d’une orthodoxie fondatrice de connaissances ou de certitude. La pensée de Schérer, comme on l’a répété, fait éclater les soi-disant vérités en postulant un nouveau langage non seulement pour la philosophie ou pour l’anarchisme mais pour la vie même, pour que les affects soient une réalité grâce à la mise en place de l’attraction passionnée. Une vie qui pourrait transgresser les mécanismes d’une modernité désacralisée et nihiliste, les dispositifs d’un monde globalisé et libéral qui condamnent l’homme à la convoitise, à la destruction par les guerres et à l’anéantissement de la planète par sa subjectivité dominatrice et asservie à la platitude de l’intérêt marchand.
44 Tous les pivots de la philosophie de Schérer confrontent à celui qui est dans les certitudes et les enfermements des vérités dogmatiques. À celui qui est dépassé par les outrecuidances d’une philosophie dogmatique – faite des systèmes et de ses dérives abstraites –, sa façon de travailler pour la pensée, les thèses et les thèmes explorés par Schérer ne seront que des fictions et de simples utopies irréalisables.
45 Cette pensée nomade et donc en mouvement n’est en tout cas pas faite pour orienter les esprits qui se cantonnent dans une subjectivité enfermée par le concept, les dogmes et les vérités du transcendant (la loi ou l’au-delà). Non, Schérer propose ce plan d’immanence, pour employer le terme de Deleuze, où la réalité s’ouvre à la réalisation d’une société en harmonie, un monde qui pourrait concevoir la nouvelle subjectivité qui permettrait de faire blocage au développement d’une tradition, d’un fondement des certitudes normalisatrices de l’amour bourgeois enfermé et à deux, d’anéantir les singularités ou tout au moins de les signaler comme « criminelles » car ils vont contre ce que « le régime civilisé et de contrôle » nous fait voir : la Loi établie comme paramètre comportemental et « de vérité ».
46 Schérer est le philosophe de l’hospitalité, d’une philosophie du parcours passionnel, car l’amour est condition d’existence. Les singularités telles que les femmes, les homosexuels, les vieux et les ethnies, qui ne sont pas encore acceptés dans le mythe de la modernité du progrès et de la domination, font partie de sa réflexion. Toute singularité chez cet utopiste relève du composite pour que l’anthropophagie, comme façon d’assimiler autrui et s’incorporer à lui, nous permette de concevoir que la multiplicité est une réalité à préserver pour la pensée contemporaine.
47 Cette philosophie mineure, car riche en singularités et créatrice d’un nouveau sens, nous signale des tracés et parcours nouveaux ainsi qu’une subjectivité où l’esthétique puisse devenir, par son contenu artistique et poétique, une éthique : l’hospitalité et la réalité parsemée des passions dès l’enfance grâce à la puissance d’un imaginaire qui permet de semer un autre langage pour la philosophie et le langage politique. Un autre propos, sans s’éloigner de la réflexion, qui permet de visionner toute forme d’expression vitale liée à l’art et de concevoir le romantisme et le baroque, parmi d’autres langages littéraires, comme des pensées ayant vocation à être reprises par cette modernité en crise.
48 Pour comprendre et accéder à cette philosophie, on doit marcher dans la pensée du parcours passionnel pour recueillir une végétation attirante d’un florilège ouvert, nouveau et vaste qu’est le réel sensible à partir de la logique, mais aussi par des puissances non logiques que la philosophie a du mal à accepter : le désir, l’utopie et l’imagination. « Il y a aussi une affinité incontestable entre la pensée et le mouvement. La pensée est nomade. Penser, c’est aller et venir, c’est marcher. Ne serait-ce que parce que la marche « anime les esprits », comme disaient les classiques, ou meuble l’esprit, en lui imposant un rythme – ce que Valéry a noté. Mais aussi, c’est aller voir, mieux ouvrir l’œil, découvrir le nouveau, visiter [9] ».
49 Visiter les pivots qui ne sont que des lignes de résistance, des lignes de fuite vers une autre perspective pour construire la subjectivité de l’harmonie ou le nouveau monde amoureux, car il s’agit de créer de l’impossible pour construire ce mouvement créant un réel qui ne se laisse pas enfermer dans l’immobilité, mais qui crée par le désir le sens de la vie.
50 Schérer est dans le hors lieu, dans l’utopie de ceux qui n’ont pas renoncé à faire de la vie et de la philosophie un espace ouvert à toute découverte et aventure pour préserver le réel forgé d’un impossible qui devient résistance et puissance d’agir, contre la société marchande, dénoncée par Pasolini comme le nouveau fascisme ou le mensonge du Progrès d’une modernité qui ravage la Planète qui nous nourrit. « L’intérêt de la « vie selon Fourier », c’est la possibilité de jouer à tout moment sur les vertus d’un retournement démasquant le réel « impossible [10] ». Un impossible qui devient réel par l’attraction passionnée, les pivots d’une subjectivité qui est confrontée et qui surtout permet de créer des agencements pour que le lien collectif soit possible sans la concurrence ou l’égoïsme.
51 On dirait que Schérer ouvre une nouvelle voie, un sentier à explorer et, encore mieux, à assimiler par la tradition philosophique qui a encouragé une réalité trop théorique et éloignée d’une vision généreuse et porteuse d’espoir pour garder la vie de notre planète, sa biodiversité et ses habitants. Il fonde une subjectivité passionnelle et pivotale qui se déplace vers le monde de « la lumière difractée » où l’on peut entrevoir que certains rayons entourent l’opacité de l’ancien paradigme subjectif fait de domination et de contraintes. L’être qui a ce ferment spirituel et existentiel, le désir amoureux et l’attraction passionnée pour l’harmonie.