Répercussions psychiques du trauma du décès maternel pendant une grossesse
Pages 365 à 379
Citer cet article
- MAZOYER, Anne-Valérie,
- SCHOUVEY, Alexandra,
- DE BÉRAIL, Brune
- et ROQUES, Marjorie,
- Mazoyer, Anne-Valérie.,
- et al.
- Mazoyer, A.-V.,
- Schouvey, A.,
- De Bérail, B.
- et Roques, M.
https://doi.org/10.3917/bupsy.545.0365
Citer cet article
- Mazoyer, A.-V.,
- Schouvey, A.,
- De Bérail, B.
- et Roques, M.
- Mazoyer, Anne-Valérie.,
- et al.
- MAZOYER, Anne-Valérie,
- SCHOUVEY, Alexandra,
- DE BÉRAIL, Brune
- et ROQUES, Marjorie,
https://doi.org/10.3917/bupsy.545.0365
Introduction
1 La grossesse s’avère être un temps au cours duquel la future mère, sous l’impulsion des conflits œdipiens réactivés, s’identifie, en général, à sa propre mère ou à une figure maternelle tout en s’en différenciant suffisamment pour s’inscrire de façon singulière dans une perspective de transmission. Devenir mère impose, en effet, d’en passer par le « meurtre symbolique » de sa propre mère, mais aussi de l’enfant imaginaire et de l’enfant en soi. En outre, la période suivant immédiatement l’accouchement se révèle cruciale pour l’établissement des tout premiers liens entre la mère et son enfant et il est reconnu que la nature et la qualité de cette relation précoce conditionneront le développement psychoaffectif futur de l’enfant. Que se passe-t-il lorsque la future mère connaît un événement traumatique tel que le décès de sa propre mère, considéré par Bergeret-Amseleck (2005) comme une épreuve douloureuse susceptible d’induire une crise identitaire ?
2 Nous avons souhaité, dans ce travail de recherche, confronter ces deux crises maturatives que sont la grossesse et la mort de la mère. Nous nous intéressons plus particulièrement à la perte d’une mère pour une femme enceinte et ses conséquences sur l’investissement de son enfant. Des questions guident notre réflexion : en quoi la grossesse vient-elle colorer autrement le deuil de la mère vécu pendant cette période ? Quels sont les remaniements psychiques occasionnés par le deuil de l’objet maternel survenant lors d’une grossesse ? Quelles sont les répercussions d’un tel trauma sur le vécu de la grossesse et sur les relations futures nouées avec l’enfant ?
3 Il faut, dès à présent, souligner que l’étude de cas unique que nous proposons ici s’inscrit dans l’après-coup, soit quatre ans après la naissance de sa fille et quatre ans et demi après le décès de sa mère.
4 De plus, les données que nous pourrons relever sont aussi influencées par des expériences antérieures de séparation de notre sujet (séparation d’avec son père à l’adolescence, puis d’avec son conjoint et père de ses enfants).
Actualisation de l’objet interne lors de la grossesse
5 La grossesse réactive des fantasmes et des souvenirs, car généralement la mère tait l’investissement passionnel au fœtus qu’elle porte pour se concentrer sur l’enfant qu’elle était.
6 La transparence psychique, du fait d’un abaissement de la censure rendant possible l’expression authentique du psychisme, se caractérise comme la possibilité pour des fragments inconscients et préconscients d’être réactivés et réaménagés durant la grossesse. Les angoisses seront d’autant plus archaïques et mettront en péril le bon déroulement de la grossesse si la mère n’a pas pu constituer un objet interne suffisamment bon et protecteur, favorisant la continuité psychique. Bydlowski (2001) rappelle que des auteurs, s’intéressant au développement précoce de l’enfant dans une visée préventive, ont mis en évidence l’impact des contenus psychiques maternels sur l’état du nourrisson, soit les interactions fantasmatiques. Des fantasmes maternels refoulés peuvent être projetés sur le nourrisson et empiéter son psychisme naissant, du fait de sa plasticité et de sa perméabilité aux contenus maternels.
7 Comment la future mère peut-elle élaborer la détresse suite au deuil maternel survenu dans la réalité ? Quel effet ce deuil peut-il avoir sur ses compétences maternelles et sur sa capacité à créer des interactions de qualité tant fantasmatiques que comportementales ?
Du deuil normal aux complications du deuil
8 À côté de la description des étapes du deuil « normal », Bacqué et Hanus (2000) expliquent, à la suite de Freud [1], que la perte d’un être cher peut aussi aboutir à une complication, soit à la suspension du travail de deuil, venant perturber l’élaboration de la perte. Ainsi, il s’agira d’un deuil différé lorsque le processus de deuil en est retardé, caractérisé par un déni persistant dans le temps qui va différer la phase dépressive chez l’endeuillé. La dépression inévitable resurgira alors à l’occasion d’un événement ravivant le trauma de la perte ou dans les suites d’un travail d’élaboration. Le deuil inhibé s’apparente, quant à lui, au deuil différé, dans le sens où les phases classiques du deuil dit « normal » ne sont pas retrouvées, cependant il n’existe pas de déni de la réalité de la perte, mais une isolation des affects qui y sont liés. Dans ce cas, les manifestations émotionnelles sont reléguées au second plan, étouffées par exemple sous des symptômes somatiques.
9 Le deuil chronique peut enfin s’exprimer sous la forme d’un deuil mélancolique, caractérisé par une dépression accompagnée « d’auto-accusations délirantes » ou sous la forme d’un deuil impossible, lorsque les preuves tangibles de la mort font défaut (disparition, enlèvement, absence de cadavre visible, etc.). Si ces complications perdurent dans le temps, elles peuvent être des circonstances aggravantes et déclenchantes de troubles comportementaux, de désorganisations somatiques et psychiques, survenant au cours du travail de deuil chez des personnes qui en étaient exemptes jusque-là (Hanus, 2006).
10 Dans un article portant sur le deuil compliqué, Dollander et Tychey (2002) précisent qu’il n’existe pas à ce jour de « définition universellement acceptée de deuil compliqué » et rappellent les critères caractéristiques de cette complication du deuil : ainsi, nous pouvons retrouver un « refus d’accepter la mort et [une] recherche active du disparu, [des] préoccupations constantes au sujet du défunt, [une] incapacité à croire vraiment à la disparition, [des] pleurs incoercibles (…), [un] gel temporel (…) caractéristique du blocage du travail de deuil (…) mis en évidence dans un travail antérieur (Dollander, 2000). Chaque image de cette période court-circuite, en effet, toute possibilité de traitement mental de l’affect » (Dollander, Tychey, 2002, p. 243).
11 Selon ces auteurs, le sujet, confronté à ce trop-plein de souffrance et à la violence des affects de déplaisir, a alors recours uniquement à des défenses massives telles que l’identification à l’objet perdu, la projection et l’identification projective, le clivage, l’intellectualisation, la rationalisation et l’idéalisation, de manière durable. Le travail psychique nécessaire à l’élaboration de la perte est alors entravé. Ces aménagements psychiques, s’installant dans le temps, conduisent à un deuil compliqué.
Reviviscence du deuil lors de la grossesse
12 Dès 1924, Abraham émet l’hypothèse de « deuils maniaques » en constatant chez de nombreuses femmes, que la naissance d’un enfant survenait souvent très peu de temps dans les suites d’un deuil. Ce phénomène clinique a été confirmé par les travaux de Torok (1978, p. 241) qui parle « d’irruption libidinale triomphante au moment de la perte de l’objet ». Bydlowski (1997, p. 143 citée par Cailleau, 2005, p. 14) précise, quant à elle, qu’« une grossesse obtenue dans ce contexte vient faire barrage au processus de deuil participant ainsi à l’évitement du travail en tant que processus élaboratif ». Certaines femmes vont jusqu’à la conception d’un enfant dans le but de faire renaître l’objet perdu, l’enfant portant alors les « traces généalogiques » et se transformant en « enfant de remplacement », conçu pour se substituer à l’être cher disparu.
13 Pour Mytnik (2007), la grossesse est intimement liée à l’inconscient et à l’histoire du sujet. Selon elle, une pulsion inconsciente de grossesse viendrait soulager le psychisme de la future mère d’un fardeau souvent méconnu et indicible, à la manière d’une tentative de résolution court-circuitant ainsi la pensée, pour venir s’inscrire au plus profond du corps de la future mère. Comme l’a énoncé Bydlowski, Mytnik soutient que la grossesse dans ce cas-là représenterait un symptôme mis en place pour remplacer l’élaboration psychique de la perte ou du deuil. Aussi, cette auteure fait-elle le constat que la grossesse n’est pas toujours utilisée au service de la pulsion de vie, au profit d’une nouvelle vie à venir, mais qu’au contraire, elle peut être une des manifestations de la pulsion de mort, partageant un lien intime avec un trauma, une perte ou un deuil non élaborés. La finalité de ce type de grossesses symptômes (Mytnik) serait alors une retrouvaille avec l’objet perdu à la manière d’une résurrection : l’embryon étant alors considéré à la fois comme indifférencié du corps maternel et remplaçant fantasmatiquement l’objet perdu, objet idéal et fantasmé, dans un contexte de réparation magique. Cette même auteure décrit, chez la femme se trouvant dans une telle situation, un fantasme d’obturation visant à dénier la perte ainsi que la faille psychique générée par cette dernière. Dans cette perspective, la grossesse serait alors un moyen de combler le vide laissé par le départ d’un être cher, tout en obturant le manque généré par le deuil de ce dernier. Elle conduirait ainsi la future mère à s’économiser la souffrance liée à un travail de deuil, la plongeant alors dans un état de passivité, refuge provisoire avant la reprise possible du processus de deuil. Mytnik précise aussi que « parfois un travail de deuil, pour s’accomplir, passe par un stade incorporatif ou, pour ne pas trouver à s’accomplir, s’installe dans l’incorporation de l’objet » (Mytnik, 2007, p. 133). Sachant que l’incorporation, selon elle, peut signer un « échec antérieur pour contenir et vivre une perte, mais porte en elle suffisamment de brèches et d’ouvertures pour une élaboration ultérieure » (Mytnik, 2007, p. 143). Ce mécanisme de défense permet de différer le travail de deuil encore infaisable, et ne procède pas d’une dynamique unilatéralement pathologique, comme ce serait le cas pour les formes d’inclusion de la relation au mort au sein d’une crypte.
Spécificité du deuil survenant en période périnatale
14 Peu d’auteurs ou de chercheurs se sont intéressés spécifiquement au deuil survenant lors d’une grossesse. Un article (De Rosa, Maulucci, Maulucci, 2009) porte sur le lien existant entre le deuil maternel surgissant en période périnatale et le retrait défensif de l’enfant (appauvrissement du flux libidinal). En effet, l’incapacité ou l’impossibilité de la mère à traiter la perte pendant cette période interagirait avec l’état de préoccupation maternelle primaire et freinerait la mise en place du processus de parentalité, aboutissant à un retrait de la part de l’enfant. L’auteur souligne que les deuils compliqués, où la perte ne peut être élaborée, apparaissent préférentiellement dans des phases de transition où le psychisme de la mère est mis à rude épreuve. Cependant, De Rosa rappelle que toutes les femmes subissant une perte durant la période de périnatalité ne développent pas un deuil compliqué perturbant la relation nouée à leur enfant. Ainsi, il existerait des facteurs de protection, comme la disposition interne de la femme à traiter les conflits ou l’étayage sur sa relation de couple, qui lui permettraient, à côté du travail de deuil, de réserver une partie de son psychisme pour, tout à la fois, contenir et traiter la douleur inhérente à la perte, sans la projeter sur son enfant.
La mort de la mère
15 Bergeret-Amselek (2005) souligne la nécessité et l’importance qu’un travail d’individuation ait été réalisé entre la mère et sa fille pour que cette dernière soit en capacité d’appréhender la perte de sa mère et que son identité n’en soit pas affectée. De plus, la mère, agissant tel un rempart contre la mort dans l’imaginaire de sa fille, une fois disparue, confronte celle-ci à sa propre finitude et à la perte irrévocable d’un maillon du lignage maternel. En outre, la mort de la mère pour une fille la renvoie toujours à la séparation d’avec la mère imaginaire, véhiculant alors des éprouvés ambivalents, passant de la culpabilité de n’avoir pu la retenir à la haine générée par le vécu de lâchage. L’élaboration de la perte maternelle suppose une séparation d’avec la mère imaginaire et un travail d’intériorisation et de désidentification de toutes les mères imaginaires du passé (mère des premiers soins, de l’adolescence…).
Problématique
16 Le deuil et la grossesse s’apparentent à des périodes d’intenses bouleversements psychiques et remaniements identitaires, à la manière d’un passage initiatique entre deux mondes : le passage du monde de la jeune fille à celui de la femme et le passage du monde des vivants à celui des morts. De plus, en nous appuyant sur les apports d’Abraham (1924) et de Torok (1978) décrivant le deuil maniaque, de Bydlowski (1997) sur les grossesses faisant barrage au processus de deuil, de Bergeret-Amselek (2005) avec la notion d’enfant de remplacement ou encore de Mythnik (2007) sur les grossesses symptômes, nous constatons que la grossesse et le deuil peuvent, eux aussi, se trouver associés.
17 Le but de cette recherche est d’analyser le retentissement du traumatisme généré par la mort de la mère, lorsqu’il survient dans une période aussi sensible que la grossesse, et son impact sur la relation précoce mère-enfant. Nous partageons les points de vue de Torok, Bydlowski et Mytnik quant à la possibilité d’établir un lien entre la perte de l’objet maternel et la grossesse chez une jeune femme, la grossesse permettant alors une économie d’un travail de deuil et parfois même une possibilité de retrouver en soi l’objet perdu. Cependant, contrairement à Dollander et Tychey (2002), nous pensons, comme Mytnik (2007), que la grossesse peut aussi représenter un refuge pour la jeune femme, lui permettant alors d’initier, après la mise en place d’un processus maniaque de victoire de la puissance vitale sur la pulsion de mort, une reprise du travail de deuil et d’intégrer progressivement le trauma de la perte maternelle.
Méthodologie du cas unique
18 Nous nous demandons quelle peut être l’incidence du traumatisme de la perte maternelle sur la relation à l’enfant. Nous essaierons d’établir un lien entre deuil différé et investissement narcissique de l’enfant (difficulté à différencier l’enfant de soi, se traduisant par une surprotection parentale) ou par des mouvements agressifs envers l’enfant « coupable » d’être vivant. Nous nous attacherons à la manière singulière dont une jeune femme a vécu la perte de l’objet maternel alors qu’elle était enceinte, aux remaniements psychiques occasionnés par ce deuil ainsi qu’aux répercussions de ce dernier sur le vécu de la grossesse, d’une part, et sur la relation nouée à son enfant, d’autre part.
19 En guise de pré-recherche, nous avons posté une annonce sur le forum internet d’une émission à la télévision qui s’intéresse à la grossesse et aux enfants, en restant vigilants sur le fait d’accepter uniquement des femmes dont l’état émotionnel permettait une telle recherche. Nos recherches actives dans ce forum ont mis en évidence, grâce aux témoignages de femmes, les répercussions délétères du décès de leur mère sur leur vécu de la grossesse, sur le travail de deuil qui s’en est suivi, mais aussi sur la qualité de la relation nouée avec leur enfant par la suite. Certaines femmes évoquent le fait que continuer à travailler les soutient pour ne pas s’écrouler. La plupart s’interdisent de manifester leur chagrin de peur que cela porte atteinte à l’enfant à naître. Nombre de futures mères conseillent, sur ces sites, de parler à leur bébé à naître pour poser des mots sur leur souffrance.
20 Après plusieurs échanges par courriel, par l’intermédiaire du forum, Mme V. a souhaité participer à cette étude. Mère de deux enfants, elle a perdu sa propre mère lors de sa seconde grossesse. Nous avons donc rencontré Mme V. à quatre reprises et les différentes rencontres et entretiens, autres que celui consacré à la restitution, se sont déroulés sur un mois. Lors de la première rencontre, nous avons exposé à Mme V. le protocole et le contexte de cette recherche pour lequel son consentement éclairé était nécessaire. Lors de la deuxième rencontre, nous avons conduit un entretien clinique non directif, mais orienté sur le thème de recherche, à savoir son vécu du décès maternel durant sa grossesse. La troisième rencontre a été consacrée à la passation du TAT. Enfin, six mois après, nous avons mené un entretien de restitution.
21 Il est à souligner que, lorsque nous rencontrons Mme V., ses enfants sont âgés de 7 et 4 ans. Les éléments recueillis sont donc des éléments inscrits dans l’après-coup de la grossesse, mais aussi à distance du décès maternel. Ils sont susceptibles d’avoir subi d’importantes élaborations et remaniements au fil des années passées, ce qui forme un biais quant à l’évaluation que l’on peut avancer de la répercussion du deuil sur la grossesse elle-même, le refoulement ayant largement pu faire son œuvre dans le temps écoulé. En contrepartie, cela nous permet d’avoir un regard sur la mise en place des interrelations mère-fille et la teneur de celles-ci.
22 Le vécu subjectif est compris à partir de l’analyse de nos éprouvés lors des rencontres. L’étude clinique, fût-elle médiatisée par une épreuve projective, suscite des mouvements contre-transférentiels porteurs d’enseignement. Selon Widlöcher (1994), le cas au singulier participe à la compréhension des processus intrapsychiques, en tenant compte de la dynamique du sujet, de son histoire. Le cas favoriserait la découverte. La rédaction et la transmission du cas attestent le travail intrapsychique entre un sujet et son patient, pris dans une relation intersubjective. En cela, le cas ne renvoie pas au contenu réel du psychisme, mais bien à ce qui se construit dans l’interaction entre analyse et analysant (Widlöcher, 1994). Le discours sera analysé du point de vue des contenus verbaux, mais aussi du vécu relationnel (Chouvier, 2002), c’est-à-dire dans une démarche intersubjective où l’objet est construit à partir du transfert.
23 Les éléments de dynamiques et de structures seront appréhendés plus finement grâce à la passation du Thematic Apperception Test.
L’entretien non directif de recherche
24 Ce type d’entretien « est préconisé si l’on s’intéresse aux dimensions qualitatives, singulières et originales d’un problème donné, c’est-à-dire à la manière singulière dont un individu vit tel ou tel problème » (Blanchet, 1985, cité par Bénony, Chahraoui, 1999, p. 68). Il permet, en effet, d’avoir accès à des réponses riches, complexes, singulières et originales, authentiques et spontanées, offrant la possibilité à la personne d’évoquer « (…) ses systèmes de représentation de la réalité, son vécu et ses associations à partir d’un thème donné (…) » (Blanchet, 1985, cité par Bénony, Chahraoui, 1999, p. 68).
25 Pour ce qui touche à la formulation de la consigne de départ, nous avons fait le choix de l’énoncer en ces termes : « Quel a pu être, selon vous, l’impact de la mort de votre mère sur votre grossesse et sur les relations que vous avez pu nouer avec votre enfant ? » Nous avons volontairement évité d’employer le terme « deuil » dans notre consigne de départ car, d’une part, il est convoqué implicitement par le terme « décès » et, d’autre part, il nous semblait intéressant de découvrir si notre sujet l’évoquait spontanément et s’il établissait un lien entre ce travail de deuil, son vécu psychique et la relation avec son enfant.
26 Nous nous sommes attachés à la manière singulière dont le sujet abordait ces thèmes, en étant attentifs à son attitude, sa verbalisation, son expression, les affects qui y étaient rattachés ainsi que les mécanismes de défense qu’il employait. Mais aussi aux effets contre-transférentiels du discours, en nous appuyant sur une écoute régressive et associative, afin de dégager du sens aux événements de vie du sujet. La métabolisation du deuil constitue une expérience singulière en lien avec l’histoire personnelle de la personne, sa situation actuelle, ses capacités d’élaboration psychique intra et intersubjectives et son contexte relationnel.
Indicateurs des hypothèses opérationnelles
27 Les indicateurs dégagés renvoient à l’intensité du deuil, à la qualité de la relation entretenue entre la mère et l’enfant qu’elle portait lors du décès et à l’expression des affects dépressifs. Des dimensions permettent de repérer leurs manifestations : le vécu de l’annonce de la maladie et du décès maternel ainsi que le degré d’élaboration du deuil à ce jour et la qualité de la relation à l’enfant.
Le vécu de l’annonce de la maladie et du décès
28 Nous serons attentifs à la façon dont la jeune femme décrit sa réaction face à l’annonce de la mort à venir de sa mère et face au décès (réaction disproportionnée ou effondrement psychique persistant), à la manière dont elle décrit le vécu du deuil durant sa grossesse (vécu très négatif, vécu ambivalent entre joie d’être enceinte et affects dépressifs inhérents à la perte imminente de l’objet maternel), en nous référant aux phases du deuil dit « normal », ainsi qu’aux critères de deuil « compliqué » et de deuil « traumatique ». Nous serons attentifs à la présence d’affects dépressifs et à leur intensité ainsi qu’à la nature et la massivité des processus défensifs (très massifs ou invalidants) mis en place lors de la grossesse. Nous repérerons si la jeune femme a pu faire appel à des objets sécurisants ou à des tuteurs de résilience (conjoint, personne de la famille ou prise en charge par un thérapeute) pour l’aider à traverser cette épreuve. De plus, nous tenterons d’apprécier la variété et la souplesse des mécanismes défensifs et discursifs nécessaires pour investir de façon positive la fonction maternelle ou, au contraire, leur rigidification mobilisée pour lutter contre le deuil de l’objet maternel.
La qualité de la relation à l’objet maternel et à l’enfant
29 Nous tenterons d’apprécier son vécu psychique de la grossesse, comparativement à une grossesse précédente et la nature de la relation actuelle entretenue avec cet enfant. De même, nous nous pencherons sur la nature et la qualité de la relation à la figure maternelle pour repérer le degré d’attachement à celle-ci. Nous serons attentifs aux propos qui permettent de qualifier sa parentalité (impression d’être inadéquate ou une mauvaise mère ou, au contraire, investissement de la fonction maternelle avec son pôle extrême : surinvestissement du maternel). Nous nous attendons à ce que Mme V. exprime la représentation de la relation avec son enfant, y compris dans son ambivalence (dialogue, échange ou, au contraire, sentiment d’incapacité pour rentrer en interaction et s’occuper de ce dernier, rejet). Nous repérerons aussi la fonction éventuelle de cet enfant lors du décès (fonction d’étayage, enfant de remplacement du défunt, idéalisation de l’enfant…).
Le degré d’élaboration actuel du deuil
30 Nous rechercherons s’il existe des signes cliniques témoignant d’un deuil non encore élaboré à ce jour avec persistance ou majoration des manifestations cliniques du deuil, traduisant un blocage de son processus ou, au contraire, un deuil dit « normal ». Rappelons les indicateurs caractéristiques d’un deuil compliqué ou pathologique que nous avons rapportés dans la revue de la littérature : affects dépressifs très forts (tristesse, dysphorie, douleur morale, épisodes de dépression sévère, désespoir, lamentations), pleurs incoercibles, anxiété importante, culpabilité à l’égard de l’objet maternel ou des auto-reproches, de la colère et de l’hostilité à l’égard de l’entourage, une anhédonie, ou un sentiment profond de solitude. Nous serons également attentifs à l’expression d’une fatigabilité accrue, s’il existe un ralentissement de la pensée, des difficultés de concentration ou des ruminations envahissantes, des troubles du sommeil, une perte d’énergie, une aboulie et des plaintes corporelles. Quant au déroulement du deuil dit « normal », nous nous attendons à ce que le récit du sujet évoque la succession des phases principales du travail de dépassement. Enfin, notre attention se portera sur les attitudes envers l’objet maternel disparu (révolte, recherche, idéalisation du mort, ambivalence, reproches…) et sur les signes d’identification à cet objet perdu.
Le Thematic Apperception Test (TAT)
31 Cette épreuve a été choisie car elle est saturée en problématique œdipienne et de perte d’objet (Brelet, Chabert, 2003). Comme nous nous intéressons aux représentations maternelles et au traitement de la position dépressive chez une mère ayant traversé le deuil de sa propre mère, le choix de cette épreuve, généralement couplée dans le cadre d’un examen psychologique avec le Rorschach, nous a semblé judicieux. Nous n’avons pas proposé l’épreuve du Rorschach à Mme V., dans le souci de ne pas porter atteinte à la possible fragilité de ses capacités défensives par la confrontation à cette épreuve plus « informe » et moins soutenante pour les processus secondaires que ne l’est le TAT. En outre, le TAT nous paraissait suffisamment pourvoyeur d’éléments cliniques et projectifs pour satisfaire aux questionnements de notre recherche quant aux processus identificatoires et à l’élaboration des affects liés au deuil.
32 Au cours de cette épreuve projective, le sujet est invité à raconter une histoire à partir d’une dizaine de planches (Shentoub, 1990). Nous avons attaché un intérêt plus particulier aux planches réactivant une problématique de perte d’objet, nous permettant alors de saisir la richesse, la diversité et la souplesse des aménagements défensifs employés par notre sujet pour y faire face, ainsi que ses capacités de travail de deuil et les remaniements psychiques occasionnés par la perte de l’objet maternel chez ce dernier. Ce qui nous permettra aussi d’apprécier si le trauma de la mort maternelle a pu être dépassé ou s’il s’est enlisé. De même, nous pourrons apprécier la capacité de notre sujet à lier des affects dépressifs ou de tristesse à une représentation de mort. En outre, nous nous pencherons également sur la problématique œdipienne sollicitée par le matériel, afin d’obtenir des éléments de compréhension sur la nature des liens à l’égard de l’imago maternelle, ce qui implique, aussi, d’apprécier l’incidence positive ou négative, soutenante ou négligente de la figure paternelle (tant du père de madame que du père de ses enfants), se traduisant dans les récits, mais aussi dans la dynamique des procédés discursifs.
Indicateurs en clinique projective
33 Les indicateurs renvoient au degré d’élaboration du deuil et, plus particulièrement, au traitement de la position dépressive activée au TAT et à la gestion des affects dépressifs (capacité de liaison des affects à des représentations adéquates), se traduisant dans les récits, mais aussi à travers les procédés de discours (nature et fonction des stratégies défensives : évitement, lutte hypomaniaque, labilité, rigidité, fabulation, déconnexion de la réalité). En d’autres termes, nous étudierons quelles stratégies défensives autorisent le traitement de la perte, en éludant l’affect ou la représentation, ou favorisent l’émergence en processus primaires, désorganisant la pensée et les récits du fait d’affects restés inélaborés.
34 Un autre pôle intéresse la qualité de l’identification à la fonction maternelle, facilitatrice de la relation mère-enfant et respectueuse des besoins de celui-ci. Ainsi, pourrons-nous obtenir des renseignements sur les mouvements identificatoires possibles ou non du sujet à sa propre mère, ainsi que sur sa faculté ou non à accéder au statut de mère et à investir son enfant. De plus, le TAT nous permettra d’observer s’il existe des mouvements d’ambivalence dans la relation mère-enfant, ou une oscillation entre amour et haine, proximité et rejet, ainsi qu’une capacité-volonté d’investissement de l’enfant.
Anamnèse et relation clinique de MMEV.
35 Mme V. est âgée d’une trentaine d’années. Elle explique, lors du premier entretien, qu’après le divorce de ses parents à l’adolescence, elle n’a revu son père que ponctuellement. Elle décrit une relation « fusionnelle » avec sa mère depuis toujours, renforcée, selon elle, par le fait d’avoir habité seule avec cette dernière durant de nombreuses années. D’un autre côté, elle est mère de deux jeunes enfants (un garçon et une fille) dont elle a obtenu la garde, après s’être séparée de son ancien compagnon. Cette séparation a eu lieu quelques mois après le décès de sa mère, des suites d’un cancer des ovaires et lorsque sa petite fille était encore nourrisson. Le décès maternel coïncide avec l’entrée dans le dernier trimestre de sa deuxième grossesse. À ce jour, son père est également décédé, mais elle est restée très évasive quant au moment et aux circonstances de sa mort, et nous est apparue sur la retenue à l’évocation de ce point, ne manifestant pas d’affect de tristesse par ailleurs. Mme V. est une jeune femme souriante et au contact aisé, s’exprimant avec facilité. Elle prend très à cœur son rôle de mère et consacre une grande partie de son temps à ses enfants.
36 Les limites qu’elle pose à l’entretien de recherche se manifestent par ses réserves à aborder certains aspects de son intimité et de ses relations passées, mais aussi par la mise en avant de ses obligations. Durant l’entretien, Mme V. nous a semblé à l’aise dans son attitude et dans son discours, mais au prix d’un contrôle exacerbé, ce que nous retrouvons aussi au TAT, au regard de la prégnance des mécanismes de doute. Même si son discours se présentait parsemé d’hésitations et que nous avons pu relever quelques silences au cours de l’entretien, Mme V. s’exprimait facilement. Lors de la confrontation aux planches du TAT, elle a recours principalement à des procédés d’inhibition et d’investissement narcissique, lui permettant de faire l’économie du conflit. Cependant, l’utilisation relativement fréquente du rire et de l’humour, de même que quelques silences, nous ont semblé relever d’une résistance à se livrer sur certains pans de son vécu, certainement ravivés par l’abaissement de la censure. Nous avons aussi perçu qu’elle se positionnait dans une attitude bienveillante et dans le « faire plaisir » à notre égard, en s’assurant, par exemple, à la fin de l’entretien, que nous disposions de suffisamment d’éléments pour répondre à notre question de départ et à notre recherche. Pour la passation du TAT lors de notre troisième rencontre, Mme V. s’est montrée inhibée, voire décontenancée à la présentation de certaines planches, recherchant souvent à être réassurée par le regard ou par les messages qu’elle nous adressait. Ainsi, même si le transfert de notre sujet à notre égard nous est apparu globalement positif, nous avons pu percevoir chez elle une certaine crainte d’être trop envahie par notre présence, ce qui a pu accentuer des défenses rigides ou une inhibition. Il nous paraît évident, avec le recul, que le cadre de la recherche a favorisé une retenue dans nos relances pour protéger le sujet. En effet, comme Mme V. n’est pas suivie par un clinicien, nous avons eu à cœur de ne pas la fragiliser par des évocations trop douloureuses, comme si nous étions envahis par la culpabilité de la confronter, à nouveau, à des souvenirs chargés d’émotion (crainte de l’intrusion). En analysant notre contre-transfert, ce n’était pas tant l’identification à l’enfant délaissé et abandonné qui prédominait chez nous qu’un mouvement d’identification à la mère qui a abandonné son enfant, marquant ainsi un transfert de type maternel.
Vécu de l’annonce de la maladie et du décès durant la grossesse
37 Dès le début de l’entretien, Mme V. insiste sur la banalisation de l’état de sa mère, souffrant d’une récidive d’un cancer [2]. Les deux événements (seconde grossesse et cancer) contribuent à créer une représentation mêlant vie et mort. D’ailleurs, Mme V. associe le ventre enflé de sa mère, du fait d’une occlusion intestinale, à son propre état de gestation. La maladie est découverte alors qu’elle débute sa seconde grossesse, faisant elle-même suite à une fausse couche dans un contexte de relation conjugale conflictuelle. La grossesse de Mme V. est donc bordée par deux événements morbides (fausse-couche, décès maternel) et débute lorsque Mme V. est fragilisée par une relation affective insatisfaisante. La fausse-couche, comme le cancer de l’appareil reproducteur, peuvent accentuer et réactiver l’angoisse de castration spécifique féminine, portant sur des fantasmes d’intérieur féminin endommagé, souillé, abîmé. Dès l’annonce de la maladie et jusqu’au décès, elle mobilise un déni partiel la protégeant de l’issue létale, ce qui semble avoir renforcé le deuil traumatique. Le déni de Mme V. se retrouverait chez sa propre mère, toutes deux refusant d’évoquer la disparition inéluctable et faisant comme si de rien n’était, alors que sa mère avait perdu tous ses cheveux du fait de la chimiothérapie. En effet, Mme V. ne s’attendait pas au décès de sa mère, ou plutôt sa mère ne pouvait pas « la laisser ». Elle rapporte ne pas avoir pu se préparer au décès et associe le cancer de sa mère à un accident soudain et brutal où son monde s’est effondré, écroulé. Ce caractère traumatique du décès est accentué par une forte culpabilité de ne pas avoir assisté aux derniers moments de vie de sa mère. Toutefois, elle rapporte un échange fort en émotion après que sa mère eût rencontré une infirmière l’aidant à accepter l’idée de sa mort prochaine. Sa mère lui aurait demandé de ne pas l’oublier et Mme V. lui a exprimé son besoin d’être veillée par elle depuis l’au-delà.
38 Sa mère décède lorsqu’elle rentre dans son troisième trimestre de grossesse. À la fin de sa grossesse, Mme V. évoque un blocage transitoire du travail d’élaboration de la perte, qui semble s’être arrêté à la phase de « comportements de recherche et de régression ». En effet, lors de l’annonce de la mort de sa mère, considérée comme brutale, elle déclare avoir vécu un état de choc, de sidération mentale. Nous reconnaissons ici la description de la mort traumatique décrite par Bacqué (2006).
39 À la fin de sa grossesse, Mme V. a trouvé du réconfort auprès du compagnon de sa mère, qui l’a soutenue et l’a aidée à ne pas culpabiliser outre mesure, du fait qu’elle n’avait pu être présente aux derniers moments de sa mère. Elle a aussi pu échanger avec une psychologue à la maternité à ce sujet sans, pourtant, commencer un suivi.
40 En revanche, elle explique ne pas avoir pu s’appuyer sur son ex-conjoint, qu’elle décrit comme absent et non étayant, s’intéressant peu à elle et préférant sortir avec ses amis. Si toute séparation dans un contexte de maternité peut engendrer des affects dépressifs, majorés dans le cas d’un deuil, Mme V. semble avoir été soulagée de mettre fin à une relation insuffisamment valorisante pour elle. Le discours sur son ex-conjoint reste très virulent, exprimant un manque de confiance en sa capacité à bien s’occuper de ses enfants, ce qui, admet-elle, l’arrange, car elle a la garde exclusive de ses enfants et, surtout, elle reconnaît que sans ses enfants, elle ne sait pas qui elle est. Après l’accouchement, Mme V. explique avoir trouvé des tuteurs de résilience en la personne du compagnon de sa mère, qu’elle revoit encore à ce jour, et en sa grand-mère maternelle, qu’elle a sollicitée pour avoir des conseils quant à l’éducation de ses enfants. Cependant, elle insiste beaucoup sur sa seconde grossesse et le projet de publication d’un ouvrage sur le cancer, écrit par sa mère et non édité de son vivant. Elle s’est lancée dans ce projet quelques mois après la mort de sa mère et ne s’est pas résolue ni autorisée à changer un seul mot, ce qui va dans le sens d’une idéalisation de l’objet perdu.
Interrelations mère-bébé : vécu de la grossesse et de l’accouchement
41 Mme V. insiste souvent sur le fait que sa fille n’est pas venue par hasard, car elle devait naître le même jour que sa grand-mère et, en outre, elle n’était pas forcément attendue, car le couple traversait une crise personnelle. Sa fille semble, ainsi, être plus investie comme enfant de remplacement de la mère que comme fruit du désir du couple.
42 Concernant le vécu de sa deuxième grossesse, Mme V. en parle en termes très positifs et élogieux, répétant tout au long de l’entretien l’idée qu’elle a été comblée par celle qui venait contre-investir une fausse couche les mois précédents, mais aussi pallier la relation avec son compagnon. De même, elle semble, à certains moments de l’entretien, idéaliser cette seconde grossesse en comparaison à la première, y trouvant un espace de renarcissisation, de protection et d’étayage pour lutter contre l’effondrement psychique. De plus, Mme V. explique s’être culpabilisée de se sentir triste alors qu’elle attendait sa fille, mais il semblerait qu’elle ait pu élaborer cette culpabilité en lui parlant lorsqu’elle était dans son ventre ou venait de naître. En outre, le déni de la mort maternelle a persisté après la naissance de sa fille, jusqu’à son premier anniversaire, et semble avoir été renforcé par le besoin de Mme V. de s’occuper de ses enfants, en excluant le tiers paternel : « sans eux, je ne sais plus qui je suis ». Selon une boucle récursive, le déni aurait permis à Mme V. de trouver les ressources pour exercer son rôle maternel et l’investissement de ses enfants aurait tempéré le retentissement du deuil. La levée du déni a autorisé l’expression d’affects dysphoriques et a coïncidé avec une phase d’autonomisation de sa petite fille acquérant la marche, réactivant un vécu de lâchage.
43 Cependant, si Mme V. reconnaît que sa deuxième grossesse et sa fille lui ont apporté une grande aide, elle culpabilise aussi de faire porter à celle-ci la charge d’assumer un tel étayage. En effet, un jour d’anniversaire de la mort de sa mère, sa fille s’est plainte de douleur : « j’ai mal comme si j’avais un bébé dans le ventre », ce qu’elle a immédiatement mis en lien avec le décès de sa mère. Nous remarquons là que la fille de Mme V. semble porter la souffrance de sa mère et l’exprimer par des manifestations psychosomatiques, élément clinique signifiant si l’on repense que les troubles psychosomatiques viennent souvent exprimer les effets d’un fantôme, forme « informe » des affects et représentations contenus dans la crypte parentale et transmis, sous cette modalité, à la génération suivante au sein des interrelations précoces (Torok, 1978). La conception et la naissance de cette petite fille restent marquées par la maladie puis par le décès de sa grand-mère maternelle, dont elle porte le prénom, ce qui accentue les effets d’une forte identification ou plutôt incorporation du défunt, bien que sa mère se défende de la fonction de réparation qu’elle lui ferait porter : « je veux pas qu’elle prenne la place de ma maman ».
44 Après la naissance, Mme V. s’est entièrement consacrée à sa fille, elle a pris un long congé parental qui lui a permis de l’allaiter jusqu’à ses 5 ans. Elle remarque être beaucoup plus dure avec son fils, bien que cette seconde naissance ait aussi eu un effet de réparation sur ses relations avec celui-ci, dans la mesure où elle reconnaît avoir été souvent injuste avec lui, favorisant sa sœur, mais qu’elle arrive aujourd’hui à l’entendre et à rectifier l’équilibre entre eux. Cependant, elle ne supporte pas de voir pleurer sa fille, ni de lui imposer de frustration. L’enfant est décrite comme « un rayon de soleil », fillette très narcissisante pour sa mère, très jolie, gaie, calme et bonne élève, que Mme V. reconnaît idéaliser.
45 Les problématiques identifiées par l’analyse du discours trouvent un autre éclairage dans les récits projectifs du TAT.
Le TAT
46 Les défenses mises en place par Mme V., lors de la passation du TAT, relèvent d’une dynamique labile qui alterne avec une position narcissique qui n’exclut pas l’autre, mais qui renforce l’omnipotence. Derrière la problématique de deuil maternel, se rejouent des enjeux de place en tant que fille, femme et mère, appréhendés plus finement grâce aux éléments projectifs.
47 La reconnaissance de l’immaturité psychique de l’enfant et l’acceptation du renoncement à la toute-puissance infantile qui l’accompagne, sont esquivées au profit d’une mise en avant de l’emprise parentale et de l’opposition de l’enfant envers celle-ci (planche 1). Dans le même mouvement, à la planche 2, si l’interdit de l’inceste et le thème œdipien sont bien perçus dans leur versant hétérosexuel, la figure maternelle est scotomisée, ne permettant pas la mise en place d’un scénario triangulaire, mais un scénario d’interdit de l’inceste, auquel s’adjoint un vécu d’abandon par la figure masculine (« il repart vers de nouvelles aventures… Voilà, il lui tourne le dos ! »). Il faut noter la large participation projective de la patiente qui semble coller à son vécu lors de la séparation de ses parents, alors qu’elle était adolescente, n’étant pas sûre d’être suffisamment aimable ni aimée par son père pour le retenir.
48 La figure maternelle est vécue comme figure d’emprise, donneuse de leçons inacceptables pour l’enfant qui s’oppose à elle. À ce titre, le récit élaboré sur le thème de la transmission maternelle est particulièrement évocateur, comme à la planche 7 GF. Le thème du défaut de communication et de transmission manquée, entre mère et enfant, revient à plusieurs reprises dans ce protocole. En outre, la relation de rivalité avec une autre figure féminine n’est pas élaborable mais est perçue sur le mode de la fusion et de la relation spéculaire à l’autre féminin (planche 9). Les imagos maternelles et féminines sont ainsi perçues sur le mode de l’opposition ou de la fusion, sans qu’un réel rapport d’altérité, de conflit ou de communication, puisse se mettre en place.
49 Le TAT permet d’exprimer une ambivalence envers les imagos parentales alors que celle-là est le plus souvent réprimée dans le discours et semble avoir été inhibée lors de la grossesse, de crainte que des sentiments négatifs n’abîment l’enfant qu’elle portait.
50 Le vécu de manque, éprouvé face à l’imago maternelle, est aménagé par l’expression d’une agressivité où se lit une opposition discrète à la mère (planches 2, 5 et 7GF) qui apparaît à la planche 5 sous la forme d’une pirouette comme mère « pas très très sympa », qui n’a « pas de communication avec l’enfant » qui d’ailleurs n’écoute pas les ordres qu’elle lui donne. Toutefois, s’opposer, ne pas prendre en considération des conseils maternels, fait fantasmer, chez Mme V., un vécu d’incapacité maternelle, comme si rejeter la mère faisait d’elle une mauvaise fille et une mauvaise mère. À côté de cette opposition passive (ne pas écouter, scotomiser la figure maternelle à la planche 2) coexistent des relations où les parents obligent et contraignent l’enfant (planches 1, 5) et où l’interdit porté par une instance anonyme (déni perceptif de la femme) sanctionne le désir féminin (planche 2). Prise dans une position infantile d’opposition à la mère, Mme V. est en difficulté quant à l’élaboration de la sexualité féminine adulte.
51 L’imago masculine et paternelle est moins teintée d’ambivalence et d’emprise que l’imago maternelle. Les figures masculines sont bien perçues, souvent érotisées (planches 2, 4), mais aussi abandonnantes (les hommes sont toujours en instance de départ, attirés par d’autres femmes). Cependant, lorsqu’elle est confrontée à la planche qui peut susciter un scénario de séduction père-fille, un autre visage du paternel émerge, non pas érotisé cette fois, mais appartenant à un paternel bienveillant et capable de communication avec sa fille, révélant le fantasme sous-jacent d’un père qui pourrait assumer la transmission manquante chez la mère.
52 Cet appel au tiers, latent dans le protocole, se rejoue par de fréquents appels au clinicien qui visent une réassurance et une prise de distance avec l’interprétation fournie des planches. Cependant, la relation d’emprise avec l’imago maternelle et la fragilité de l’imago paternelle toujours en instance de départ, semblent avoir mis à mal la capacité de la patiente à s’identifier en tant que femme adulte ayant accès à son propre désir sous une autre forme qu’en opposition simple au désir maternel.
53 On observe des défenses très exacerbées quant à l’irruption d’un sexuel dérangeant (planche 13 MF). Mme V. peine à produire un récit sur le percept qui éveille en elle des représentations mêlées de sexuel, de mort et d’attributs maternels (elle se focalise sur l’exposition, qualifiée d’obscène, de la poitrine de la femme allongée, vue comme morte).
54 L’image du couple est présente, idéalisée, mais aussi menacée par le spectre de la séparation. Lorsque celle-ci est sollicitée par le contenu latent, Mme V. s’en défend par des défenses de type narcissique et maniaque, par la fuite de la réalité et une pirouette finale qui signe son intense désir de réparation du couple parental. Ce désir de réparation émerge de nouveau à la planche finale, où le récit est libre et où Mme V. choisit de mettre en scène une petite fille très gaie, très aimée par ses deux parents, mais aussi qui se sent seule et qui ne comprend pas tout ce qui se passe autour d’elle.
55 Si la position de fille et de femme de Mme V. se révèle strictement défendue par le recours à des procédés labiles, de type narcissique, maniaque et de fuite dans l’imaginaire, l’élaboration de la position dépressive est cependant de bonne qualité. En effet, le récit à la planche 3BM, planche dite de la dépression, est teinté de labilité pouvant faire écho à son propre vécu lors du décès de sa mère, et à son désir de cacher sa tristesse à ses enfants (nés ou à naître).
Synthèse
56 L’entretien n’a pas révélé un deuil traumatique et le TAT a permis de mettre en lumière la qualité d’élaboration de la dépression dont dispose Mme V. Cette épreuve projective recentre la problématique du deuil maternel pendant grossesse sur la question de la relation mère-fille, relation teintée d’emprise et d’ambivalence, dont Mme V., faute de tiers suffisamment fiable, n’a pu trouver d’issue maturative satisfaisante. La problématique œdipienne, dans sa dimension de rivalité à l’égard de la mère, est à la fois intense et inélaborable. L’accès à la génitalité adulte, ainsi qu’à l’identification à une polarité maternelle, suffisamment bonne, inscrite dans la transmission a été entravé et grève l’identification actuelle Mme V. en tant que femme et mère.
Conclusion
57 Lorsque le deuil intervient au moment même de la grossesse, deux crises mutatives fondamentales se croisent.
58 À l’aide d’une médiation clinique et projective s’inscrivant dans un référentiel psychodynamique, nous avons, de fait, pu constater un travail d’élaboration de la perte, bloqué transitoirement à la phase de « comportements de recherche et de régression », de la fin de sa période de grossesse aux premiers mois qui ont suivi la naissance de la fille de Mme V. Le trauma occasionné par la mort maternelle a provoqué un « cataclysme » chez elle. Les traces de ce trauma ont été manifestes dans le discours de Mme V., qui a utilisé des expressions massives de chute et marque bien la distinction entre un monde d’avant la mort maternelle, marqué par l’insouciance, et l’après trauma où le doute l’a envahie après le décès de sa mère.
59 Concernant sa deuxième grossesse, il semblerait que celle-ci ait permis à Mme V. de surmonter la perte de sa mère. Après la naissance de sa fille, Mme V. a surinvesti son rôle maternel auprès de ses enfants, le déni de la mort maternelle et la répression affective ayant favorisé le refuge dans des fonctions maternelles, accentué par une séparation de couple, même si elle se défend de tout impact de la séparation dans la mesure où elle a pris la décision de quitter le père de ses enfants. Le surinvestissement du maternel a fait l’économie d’une reconnaissance de sa souffrance en tant que fille abandonnée par sa mère. En effet, après avoir quitté l’espace protecteur offert par la grossesse, Mme V. s’est attachée à recréer un espace contenant et enveloppant autour d’elle et ses enfants, par le biais d’un surinvestissement défensif de sa position maternelle, au prix du sacrifice de sa vie de femme. Ainsi, le deuil de l’objet maternel, dans la réalité, semble-t-il ne pas avoir eu d’incidence sur la relation à sa fille, mais a contribué à révéler la difficulté à investir le féminin. Investir seulement la polarité maternelle de l’identité féminine, signerait la retrouvaille avec l’objet maternel possiblement fantasmé comme perdu, en rétorsion des tentatives d’émancipation dans un contexte d’emprise maternelle et de rivalité à la mère. Cependant, cette crise maturative a pu porter ses fruits dans l’après-coup et a permis à Mme V. de nouer des relations plus harmonieuses avec son conjoint actuel, ainsi qu’avec ses deux enfants, mais aussi de reprendre ses études en vue d’une réorientation professionnelle. Mme V., qui travaillait auprès d’enfants, rencontre maintenant, dans son nouvel emploi, des adultes en difficulté, en cela au moins elle a quitté le monde de l’enfance pour celui des adultes.
Tat de Mme V.
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