La conquête de Tourane, 1858-1860. L’expérience d'une défaite coloniale au Việt Nam
- Par Blandine Boltz
Pages 17 à 27
Citer cet article
- BOLTZ, Blandine,
- Boltz, Blandine.
- Boltz, B.
https://doi.org/10.3917/bipr1.049.0017
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Notes
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[1]
Le présent article est le compte rendu du mémoire réalisé dans le cadre d'un Master 2, sous la direction d'Alya Aglan et de Pierre Singaravélou, « Expériences guerrières, Anthropologie historique de l'expédition franco-espagnole de Cochinchine orientale, 1858-1863 », soutenu en juin 2017 à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne.
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[2]
Baron de Bazancourt, Les expéditions de Chine et de Cochinchine d'après les documents officiels, Paris, Aymot, 1862, p. 376.
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[3]
Philippe Héduy, Histoire de l'Indochine, la perle de l'Empire, 1624-1954, Paris, Albin Michel, 1998, p. 147 ; Pierre Montagnon, France-Indochine, Un siècle de vie commune (1858-1954), Paris, Flammarion, 2004, p. 16.
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[4]
Georges Taboulet, La geste française en Indochine : histoire par les textes de la France en Indochine des origines à 1914, Paris, Adrien-Maisonneuve, 1955, p. 449.
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[5]
Michèle Battesti, La Marine de Napoléon III : une politique navale, Chambéry, université de Savoie, 1997, p. 883.
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[6]
Charles Fourniau, Vietnam, Domination coloniale et résistance nationale 1858-1914, Paris, Les Indes Savantes, 2002, p. 75-76.
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[7]
SHD BB4 761, Lettre du ministre de la Marine à Rigault de Genouilly, Paris, 22 avril 1858, fol. 300.
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[8]
SHD BB4 752, Procès-verbal de la 7e séance, 18 mai 1857, fol. 8.
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[9]
MAE Mémoires et Documents, Asie, 8MD/27 (P13735), Lettre du ministre des Affaires étrangères au ministre de la Marine, Paris, 3 décembre 1857, fol. 361.
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[10]
Michèle Battesti, La Marine de Napoléon IIII…, op. cit., p. 864 et p. 867.
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[11]
Henri de Ponchalon, Indo-Chine, souvenirs de voyage et de campagne, 1858-1860, Tours, Alfred Mame et fils, 1896, p. 102.
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[12]
AN AB/XIX/3970, 1267, Lettre de J. Michel au commissaire général, depuis la baie de Tourane, à bord de la Némésis, 3 septembre 1858, doc. 2.
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[13]
Auguste Benoist de la Grandière, Souvenirs de campagne 1858-1860, Les ports d'Extrême-Orient, Paris, SFHOM, 1994, p. 35-36.
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[14]
Si le pays est rebaptisé Việt Nam dès 1802, le terme « Vietnamien » reste anachronique pour les années 1850. Nous nous permettons toutefois de l'utiliser par simplification, le préférant à la désignation coloniale d'« Annamite ».
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[15]
MAE Mémoires et Documents, Asie, 8MD/27 (P13735), Abbé Huc, « Propositions à l'Empereur », 1857, fol. 288.
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[16]
Lettre de Benjamin à Henri Savin de Larclause, Tourane, 15 juin 1859, in « Correspondance de Savin de Larclause », Bulletin de la Société d’Études Indochinoises, Tome XIV, n° 3 et 4, 3e et 4e trimestre 1939, Saïgon, p. 85.
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[17]
Lettre de Rigault de Genouilly au ministre de la Marine, 29 janvier 1859, in Baron de Bazancourt, op. cit., p. 297.
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[18]
Benjamin à Henri Savin de Larclause, Tourane, 1er octobre 1858, op. cit., p. 55.
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[19]
Auguste Benoist de la Grandière, Souvenirs de campagne…, op. cit., p. 38.
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[20]
Henri de Ponchalon, Indo-Chine, souvenirs…, op. cit., p. 230-232.
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[21]
Lettre de Benjamin Savin de Larclause à sa mère, Tourane, 2 mars 1859, op. cit., p. 74.
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[22]
SHD BB4 760, Lettre de Rigault de Genouilly au ministre de la Marine, Quartier général de Tourane, 7 novembre 1858, fol. 353.
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[23]
Lettre de Benjamin à Clara Savin de Larclause, Saïgon, 26 février 1859, op. cit., p. 82.
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[24]
Henri de Ponchalon, Indo-Chine, souvenirs…, op. cit., p. 129-133.
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[25]
AN, AB/XIX/3970, 1266, Lettre de J. Michel au commissaire général, Frégate la Némésis, 18 septembre 1859, doc. 6.
-
[26]
AN, AB/XIX/3970, 1266, Lettre de J. Michel au commissaire général, Frégate la Némésis, 10 mai 1859, doc. 5.
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[27]
Charles Fourniau, Vietnam, Domination coloniale…, op. cit., p. 71.
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[28]
Michel Pourrière, « Histoire médicale des campagnes de Chine et de Cochinchine (1857-1863) », thèse soutenue sous la direction de R. Guillet, université Claude-Bernard Lyon 1, octobre 1978, p. 61-62.
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[29]
SHD BB4 760, Lettre de Rigault de Genouilly au ministre de la Marine, Quartier général de Canton, 11 février 1858, fol. 53.
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[30]
Henri de Ponchalon, Indo-Chine, souvenirs…, op. cit., p. 107.
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[31]
AN, AB/XIX/3970, 1266, Lettre de J. Michel au commissaire général, Tourane, 15 juillet 1859, doc. 4.
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[32]
Lettre de Page au marquis de la Grange, Tourane, 8 novembre 1859, in Henri Déherain, Figures coloniales françaises et étrangères, Paris, Société d'éditions géographiques, maritimes et coloniales, 1931, p. 188.
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[33]
SHD BB4 760, Lettre de Rigault de Genouilly au ministre de la Marine, Quartier général de Tourane, 7 octobre 1858, fol. 344.
-
[34]
Henri de Ponchalon, Indo-Chine, souvenirs…, op. cit, p. 107.
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[35]
Lettre de Benjamin Savin de Larclause à sa mère, Saïgon, 20 février 1859, op. cit., p. 67.
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[36]
Auguste Benoist de la Grandière, Souvenirs de campagne…, op. cit, p. 38.
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[37]
Lettre de Benjamin Savin de Larclause à sa mère, Tourane, 1er janvier 1860, op. cit., p. 106.
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[38]
SHD BB4 777, Lettre du ministre de la Marine à Page, Paris, 25 janvier 1860, fol. 423.
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[39]
SHD BB4 777, Lettre de Page au ministre de la Marine, à bord du Duchayla, 29 mars 1860, fol. 94.
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[40]
Lettre de Page au marquis de la Grange, Tourane, 10 novembre 1859, op. cit., p. 190.
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[41]
AN, AB/XIX/3970, 1266, Lettre de J. Michel au commissaire général, Tourane, 10 mai 1859, doc. 5.
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[42]
Henri de Ponchalon, Indo-Chine, souvenirs…, op. cit., p. 232.
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[43]
Ibid, p. 37 ; Auguste Benoist de la Grandière, Souvenirs de campagne…, op. cit., p. 56.
1Tant comme poncif que dans une littérature plus scientifique, la constitution d'empires européens apparaît très souvent comme une conquête militaire facile [1]. S’emparer du territoire serait une formalité pour des armées très supérieures techniquement, et elles ne peineraient qu’ensuite à contrôler les régions conquises. Or la longue bataille de Tourane (actuel Đà Nẵng), entre le 1er septembre 1858 et le 23 mars 1860, nuance cette idée. Sans que ce principe soit totalement infondé pour la conquête du sud du Việt Nam, généralement appelée expédition de Cochinchine (1858-1863), l'opposition militaire entre l'armée de l’empereur Tự Đức et celle de Napoléon III, allié à la reine Isabelle II d'Espagne, ne se résume pas à une victoire française évidente.
2L’armée franco-espagnole échoue à écraser militairement et en quelques semaines le Việt Nam, comme le commandement l'avait prévu. Le débarquement à Tourane, baie ouverte sur la mer de Chine méridionale, devait être la première étape de la marche sur la capitale impériale Huế, mais la méconnaissance de cette région mène l’armée européenne dans l'impasse. Le commandant en chef de l'expédition, le vice-amiral Charles Rigault de Genouilly, décide donc de maintenir une partie de ses hommes à Tourane, mais ouvre un autre front, bien plus au sud, à Saïgon, conquise le 17 février 1859. C’est sur cette région, appelée Cochinchine par les colons, que les troupes françaises finissent par obtenir un établissement colonial par un traité de paix ratifié en 1863. La baie de Tourane, quant à elle, est abandonnée par le corps expéditionnaire dès mars 1860. Ce revirement a souvent été analysé comme un ajustement du plan de campagne par l’état-major. Les auteurs du Second Empire nient franchement toute défaite [2]. Suivis par certains historiens, ils taisent l’abandon de Tourane en utilisant le futur rayonnement colonial de Saïgon [3]. La supériorité tactique lors des combats directs, bien que n’aboutissant sur aucune victoire stratégique, permet aussi à l'écrivain et administrateur colonial Georges Taboulet de réduire la défaite militaire en une défaite politique [4]. Si elle constate cet écart, l’historienne Michèle Battesti parle, pour sa part, d’un « échec [5] », à l'instar de Charles Fourniau, qui évoque une « défaite évidente [6] ». Pour étoffer ces questionnements stratégiques, le regard de six officiers français, connu par des lettres et rapports conservés dans les archives ou des mémoires publiés, permet d'étendre l'étude de la défaite à sa reconnaissance et aux sentiments. Pour définir la bataille de Tourane comme telle, il faudra donc montrer qu’elle a été vécue comme une impasse stratégique, une source de souffrances physiques, durant laquelle les soldats et marins se sont sentis abandonnés.
Une impasse stratégique
3Dans l’ordre officiel mandatant le vice-amiral Rigault de Genouilly pour une expédition au Việt Nam, le ministre de la Marine chargé des affaires coloniales fait officieusement part de motivations économiques et politiques, mais n’évoque officiellement que des motifs chrétiens [7]. Tự Đức et ses prédécesseurs entretiennent en effet des relations complexes, voire violentes, avec les missionnaires catholiques, qui mènent une active campagne auprès de Napoléon III pour demander une intervention militaire française. L’empereur constitue donc en avril 1857 la commission de Cochinchine, qui conclut en mai le bien-fondé du projet [8]. La mise à mort de l’évêque espagnol Diaz, en juillet 1857, incite le pouvoir français à demander le soutien humain et financier de la couronne espagnole, qui l’accorde deux jours après [9].
4Le 31 août 1858, depuis la France, et surtout depuis la Chine où un corps expéditionnaire français combat aux côtés des Britanniques, treize navires font cap sur Tourane, vaste baie fortifiée de onze kilomètres de long sur six de large. L’arrêt temporaire des combats en Chine a permis la mobilisation de 1 500 Français, et le ralliement de 1 450 Espagnols et Philippins depuis la colonie espagnole des Philippines [10]. Le 1er septembre, les canonnières françaises bombardent d'abord une batterie et cinq forts ennemis, puis se taisent pour laisser débarquer l'infanterie de Marine. Celle-ci s’empare sans difficulté des positions vietnamiennes vite abandonnées par leurs défenseurs. Bien que le sous-lieutenant Henri de Ponchalon évoque dans ses mémoires plusieurs moments de rudes combats et d'anxiété [11], l’aide-commissaire J.Michel décrit un combat aisé à son supérieur resté en France [12].
5Les Européens installent ensuite leur camp fortifié au prix de nombreux efforts qu’Auguste Benoist de la Grandière raconte longuement dans ses mémoires [13]. Ces rudes travaux lassent les hommes et la situation ne satisfait pas non plus le commandement. Dès l’automne 1858, 15 000 des 40 000 hommes que compte l’armée vietnamienne [14] encerclent en effet la position franco-espagnole, en fortifiant notamment la rivière de Tourane, seule voie de pénétration dans l’arrière-pays. Cette résistance tranche profondément avec les prévisions faites par les missionnaires avant le début de la campagne. Ils avaient suggéré que la population chrétienne se soulèverait pour soutenir les conquérants, mais les habitants ont en réalité fui en masse [15]. Le sous-lieutenant Benjamin Savin de Larclause, dans la correspondance qu’il entretient avec sa famille, conclut que les missionnaires « se sont moqués [d'eux] dans les renseignements qu’ils [leur] ont donnés sur Tourane ! » et les qualifie d'« infâmes menteurs [16] ». Rigault de Genouilly déplore également leur tromperie [17].
6Cette désillusion doit beaucoup à l’ignorance des Français, due certes aux omissions des missionnaires, mais aussi à la distance et au peu d’efforts de prospection de l’armée. Le site de Tourane a été choisi car Rigault de Genouilly y avait déjà mené une brève offensive en 1847, mais ce lieu avait depuis été fortifié et ne permettait pas d’atteindre Huế. La seule route terrestre pour marcher sur la capitale passait par des cols bien gardés, et la saison des pluies rendait de longues marches impossibles. Le vice-amiral fait donc bifurquer une partie de ses troupes sur Saïgon en février 1859, considérant dès lors Tourane comme une impasse stratégique.
Souffrances physiques et sentiment d’échec
7Dans la baie de Tourane, la population a fui l’armée étrangère et les mandarins maintiennent l’isolement. Benjamin Savin de Larclause en témoigne : « Le pays que nous occupons est complètement abandonné [18] ». Les marins et soldats ne côtoient que quelques pêcheurs, décrits par Benoist de la Grandière comme trop pauvres pour partir [19], et plus tard quelques centaines de chrétiens réfugiés [20]. Ils ignorent donc encore quasiment tout de leur ennemi et des populations qu’ils entendent soumettre. Confinés dans leur petit site à l'été 1859 à l’occasion de négociations de paix, les soldats ne rêvent que de partir au combat. Les affrontements permettent en effet d’obtenir des récompenses, réelle motivation pour la plupart des hommes. Savin de Larclause le répète à sa mère dans ses lettres [21] et Rigault de Genouilly évoque le « stimulant des récompenses [22] ». Les Européens sont impatients d’en découdre, sûrs de leur supériorité en bataille rangée. Ils voient les Vietnamiens comme des lâches, et Savin de Larclause parle de « moutons devant un loup [23] ». Les officiers jugent que les fortifications de l'ennemi sont la preuve de sa couardise et ses retraites celle de sa faiblesse militaire. En fait, les Vietnamiens connaissent leur infériorité technique. Ils se replient rapidement pour éviter les pertes inutiles et se réinstallent quelques mètres plus loin, afin de gêner à nouveau leur adversaire. Ainsi, à l’hiver 1858-1859, leurs lignes se rapprochent du camp européen [24]. Lorsque l’escadre franco-espagnole part pour Saïgon, ne laissant que le commandant Thoyon avec 200 hommes, ils multiplient les canonnades et les incendies, des diversions qui leur permettent de consolider leurs remparts. De retour à Tourane à la fin du mois d'avril 1859, Rigault de Genouilly planifie donc une contre-attaque pour le 8 mai, qui s'avère une victoire facile. Or, malgré leur défaite, les Vietnamiens reprennent leurs travaux de fortification. Le schéma se répète après un second affrontement victorieux le 15 septembre 1859, bien que huit forts soient tombés aux mains des troupes franco-espagnoles [25].
8Celles-ci finissent par comprendre qu’elles subissent une guerre d'usure menée par une armée structurée. Michel se plaint d'ailleurs que l'opinion française sous-estime l’armée vietnamienne [26], alors que les Européens perdent des hommes au combat. Lors de l'assaut du 8 mai, 10 Français et Espagnols trouvent la mort et 78 sont blessés [27].
9Toutefois, la majorité des décès est due aux maladies, dont la plus meurtrière est le paludisme. Chaque mois à Tourane, il cause 93 morts en moyenne [28]. Il est d’autant plus ravageur que les médecins le diagnostiquent sous plusieurs noms, n'ont aucun traitement efficace à lui opposer et ignorent qu’il est véhiculé par les moustiques. Rigault de Genouilly n’ignore pas non plus que la consommation d’eau fraîche est dangereuse [29], mais le choléra, bactérie développée dans les eaux au goût « saumâtre [30] » de Tourane, clairseme le corps expéditionnaire. Au plus fort de l’épidémie qui sévit à l'été 1859, six soldats ou marins sont emportés chaque jour [31]. Les hommes, aussi touchés par la dysenterie, la fièvre typhoïde ou des ulcères, désespèrent face à ces maux. Rigault de Genouilly finit par démissionner, désolé, et le contre-amiral Page est nommé en remplacement. Lorsqu’il prend le commandement le 1er novembre 1859, il décrit Tourane, dans une lettre à un proche, comme « un vrai charnier, où mille de nos hommes sont morts de misère, sans but, sans résultat, où nous ne pouvons faire un pas en dehors de nos lignes [32] ». Les difficultés accablent physiquement et moralement tous les membres de l’expédition, qui ressentent un profond sentiment d’échec.
Un sentiment d’abandon
10La multitude des décès pose un problème logistique. La mort d’un soldat entraîne un surcoût conséquent pour les gouvernements européens, qui renâclent à envoyer des renforts depuis la métropole, opération coûteuse et impopulaire. Rigault de Genouilly le souligne pourtant régulièrement : « les forces nous manquent, les effectifs sont affaiblis par un très grand nombre de maladies [33] ». Ces pertes accentuent de surcroît l’infériorité numérique de l’armée européenne. Peu d’hommes restent disponibles pour les travaux de fortification ou les combats, une grande partie des soldats étant en convalescence à l’hôpital de Tourane. Si ceux-ci ne guérissent pas dans ce baraquement mal équipé, ils sont évacués vers Manille et surtout vers la France. L’aide de l’Espagne, malgré les espoirs français, est en effet très faible, et ces coûts imprévus expliquent en grande partie son désengagement progressif. Les vapeurs français qui assurent les rapatriements servent donc aussi à approvisionner un corps expéditionnaire qui ne peut pas vivre sur le pays. En septembre 1858, Ponchalon parle encore de « razzia » sur du bétail [34], mais Savin de Larclause l’affirme : « à Tourane, l'abondance n’a duré que quelques instants [35] ». Très rapidement, malgré la présence de quelques marchands chinois qui accostent pour faire de petites affaires [36], seules les importations de France comblent les besoins alimentaires et matériels. Or, ces transactions sont longues et souvent retardées. Pour pallier les manques, Rigault de Genouilly envoie régulièrement des navires de l’escadre se ravitailler chèrement dans des ports asiatiques, ce qui lui vaut les foudres du gouvernement mais l'approbation de ses hommes [37].
11Ces dépenses modèrent grandement le soutien de l’opinion publique française. Quant au gouvernement, il préfère investir dans d'autres fronts. Après la campagne d’Italie en 1859, un front est ouvert en Syrie en 1860, en plus des conquêtes déjà en cours au Sénégal ou en Nouvelle-Calédonie. Surtout, à l'été 1859, la guerre reprend en Chine. Afin de concentrer ses forces, Paris nomme Page au commandement avec l'ordre d'abandonner Tourane, de restreindre l’occupation à Saïgon et de n’y laisser qu’une troupe minimale avant de prendre la mer pour la Chine avec le gros des hommes. Le contre-amiral n’applique cependant pas immédiatement ces directives et ouvre quelques travaux d’envergure coloniale à Saïgon ; il tente sans grande conviction une négociation de paix à Tourane en janvier 1860, après avoir conquis le nord de la baie lors d’une attaque menée le 18 novembre 1859. Cette offensive semble incompréhensible, et même répréhensible, aux yeux du ministère [38]. Page est démis de son commandement, mais il se justifie devant ses supérieurs par la nécessité de prouver la supériorité militaire française aux Vietnamiens [39]. Pourtant, il laisse plutôt entendre dans son discours vengeur envoyé à son ami avant la bataille qu’il refuse de partir défait [40]. Animé par son ambition de colonie française au Việt Nam, Page ne veut pas abandonner Tourane.
12Ce tiraillement est partagé par une grande partie de ses hommes. Beaucoup défendent le bien-fondé de l'expédition, mais se lamentent que le succès sera « l’apanage de [leurs] successeurs [41] ». Après le départ en décembre 1859 de Page, de nombreuses compagnies sont elles aussi évacuées. Les derniers soldats hâtent le départ, ne rembarquant qu’une partie de l’artillerie et brûlant les biens entreposés dans les magasins. Dans son récit des dernières semaines passées à Tourane, le sous-lieutenant Ponchalon énumère les incursions des Vietnamiens, ragaillardis par la situation : « l’ennemi circule dans ses lignes en agitant des drapeaux ; il fête sans doute notre prochain départ [42] ». Après le démantèlement de leur camp, le 22 mars, les Européens font sauter tous les forts pris à l’ennemi, dans un spectacle destructeur dont Page voulait faire la preuve de leur puissance. Face à ce brasier, les soldats ressentent pourtant l’amertume d'une défaite. Ponchalon avoue partir en pleurant et Benoist de la Grandière déplore la vanité de leurs efforts, qui n’ont abouti à Tourane qu'à des « ruines fumantes et un vaste cimetière [43] ».
13Le corps expéditionnaire franco-espagnol n’a donc jamais mené une occupation coloniale à Tourane. Aucune population n'y a été soumise à une autorité française, et l'espace occupé par l’armée est toujours resté très restreint. Cet épisode d’un an et demi semble plutôt être une longue bataille, pendant laquelle deux camps ont installé leurs lignes fortifiées l’une en face de l'autre, tentant ponctuellement des incursions sitôt repoussées, incapables de faire évoluer la situation. De surcroît, cette bataille s’est soldée par une défaite franco-espagnole. Le changement de théâtre vers Saïgon n’est pas une simple correction du plan de campagne mais un bouleversement du projet initial, qui était fondé sur une profonde ignorance du terrain vietnamien. La tactique de l’armée locale a été difficilement comprise par les troupes européennes, qui ont aussi sous-estimé les difficultés climatiques et sanitaires. L’accumulation des maladies, des décès et des difficultés logistiques dues aux grandes distances qui les séparent de la métropole fait craindre à cette dernière des dépassements de budgets trop conséquents. Cette expédition sur un front secondaire est donc condamnée à attendre la disponibilité de troupes suffisantes. Or, en mars 1860, les six officiers étudiés ne sont certains que de leur abandon, et si quelques-uns se persuadent que la guerre contre le Việt Nam n'est pas perdue, tous admettent que l’armée française a subi un revers à Tourane. De surcroît, l’année 1860 n'apporte aucune garantie de succès aux soldats restés cantonnés à Saïgon. Ce n'est qu’une fois la paix signée en Chine que d’importants renforts entreprennent une véritable conquête territoriale, un an après la défaite de Tourane.
Mots-clés éditeurs : Campagne, Cochinchine, Colonisation, Tourane, Việt Nam
Date de mise en ligne : 05/07/2019
https://doi.org/10.3917/bipr1.049.0017