Réformer le militantisme, relancer le mouvement climat
Sur la genèse d’Alternatiba
Pages 4 à 21
Citer cet article
- BRUSADELLI, Nicolas
- et MARTELL, Yannick,
- Brusadelli, Nicolas.
- et al.
- Brusadelli, N.
- et Martell, Y.
https://doi.org/10.3917/arss.242.0004
Citer cet article
- Brusadelli, N.
- et Martell, Y.
- Brusadelli, Nicolas.
- et al.
- BRUSADELLI, Nicolas
- et MARTELL, Yannick,
https://doi.org/10.3917/arss.242.0004
Notes
-
[1]
Clarisse Briot, « Alternatiba, un vrai « antidépresseur militant » ! », Kaïzen, 23 juin 2015 ; Marie-Noëlle Bertrand, « Alternatiba ravive la lutte climatique », L’Humanité, 7 octobre 2013.
-
[2]
Sandrine Nicourd (dir.), Le travail militant, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009.
-
[3]
Pierre Bourdieu, Propos sur le champ politique, Presses universitaires de Lyon, 2000 ; Delphine Dulong, La construction du champ politique, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010.
-
[4]
Nicolas Haeringer, « Attac : un tournant écolo. Entretien avec Geneviève Azam », Mouvements, 63, 2010/3, p. 32-46.
-
[5]
Camila Rolando Mazzuca, « Entre désillusion et renouvellement : le mouvement pour la justice climatique », en ligne : http://mouvements.info/entre-desillusion-et-renouvellement-le-mouvement-pour-la-justice-climatique/ (consulté en juin 2019).
-
[6]
Raphaëlle Gourin, « Bizi ! débarque ici », Sud-Ouest, 8 mars 2012.
-
[7]
Cette citation est, comme toutes celles qui suivent, issue du « Kit méthodologique Alternatiba », en ligne : https://alternatiba.eu/wp-content/uploads/2022/02/kit-methodologique.pdf (consulté en février 2022).
-
[8]
Philippe Juhem, « La légitimation de la cause humanitaire : un discours sans adversaires », Mots. Les langages du politique, 65, 2001, p. 9-27.
-
[9]
Robert D. Benford, David A. Snow et Nathalie M. Plouchard, « Processus de cadrage et mouvements sociaux : présentation et bilan », Politix, 99, 2012/3, p. 217-255.
-
[10]
Pierre Bourdieu, « Espace social et genèse des “classes” », Actes de la recherche en sciences sociales, 1, 1984/52-53, p. 3-14.
-
[11]
R. D. Benford, D. A. Snow, et N. M. Plouchard, « Processus de cadrage et mouvements sociaux : présentation et bilan », op.cit.
-
[12]
Réunissant des fondations (Copernic, Danielle Mitterrand, Nicolas Hulot, Sciences Citoyennes…), des associations (Attac, Terre de Liens, Emmaüs Solidarité, CCFD-Terre Solidaire…), des syndicats (Solidaires, Confédération paysanne, Fédération syndicale unitaire…) ou des entreprises (Biocoop, Enercoop, L’âge de faire…).
-
[13]
Éric Agrikoliansky et Isabelle Sommier (dir.), Radiographie du mouvement altermondialiste, Paris, La Dispute, 2005.
-
[14]
Annie Collovald, Marie-Hélène Lechien, Sabine Rozier et Laurent Willemez, L’humanitaire ou le management des dévouements. Enquête sur un militantisme de “solidarité internationale” en faveur du Tiers Monde, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2002.
-
[15]
Cette inspiration, soulignée par les porte-paroles d’Alternatiba en entretiens comme dans les médias, est également perceptible dans l’organisation du travail militant, à travers l’existence de cercles de « décisions interdépendants », la mise en œuvre du principe du « double lien » ou encore celui de la prise de décision par « consentement ». Au-delà des points communs qui rassemblent Alternatiba et Greenpeace (même rationalité instrumentale des pratiques, même refus des pratiques délibératives, même volonté de rassembler par-delà les frontières politiques, etc.), cette mise en œuvre des pratiques sociocratiques est certainement l’un des éléments différenciant les deux organisations, dont l’une entend susciter un « mouvement citoyen » quand l’autre s’était avant tout constituée comme une organisation d’avant-garde relativement élitiste. Nadège Fréour, « Le positionnement distancié de Greenpeace », Revue française de science politique, 54, 2004/3, p. 421-442.
-
[16]
Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999. Ces caractéristiques rappellent aussi celles que décrivaient déjà les approches en termes de « nouveaux mouvements sociaux » (réseaux et non institutions, engagement dans des projets ponctuels et non remise de soi à un collectif, etc.). Voir par exemple, Alberto Meluci, « Mouvements sociaux, mouvements post-politiques », International Review of Community Development / Revue internationale d’action communautaire, 10, 1983, p. 13-30.
-
[17]
Franck Petiteville, « La politisation résiliente des organisations internationales », Critique internationale, 76, 2017/3, p. 9-19.
-
[18]
Jean-Baptiste Comby, La question climatique. Genèse et dépolitisation d’un problème public, Paris, Raisons d’agir, 2015.
-
[19]
Sylvie Ollitrault, « Les mobilisations humanitaires. Du global au local, créer un “apolitisme” militant », in Lionel Arnaud et Christine Guionnet (dir.), Les frontières du politique. Enquêtes sur les processus de politisation et dépolitisation, Rennes, PUR, 2005, p. 79-109.
-
[20]
« Kit méthodologique Alternatiba », op. cit.
-
[21]
Pierre Penin, « Radicaux et pragmatiques », Sud-Ouest, 2 janvier 2010.
-
[22]
« Kit méthodologique Alternatiba », op. cit.
-
[23]
Se construisant ainsi en contrepoint de la figure du « militant expert », décrite par Sylvie Ollitraut à propos des écologistes français : Sylvie Ollitrault, « Les écologistes français, des experts en action », Revue française de science politique, 51, 2001/1-2, p. 105-130. Sur la centralité des ressources expertes dans d’autres mobilisations, voir par exemple Brigitte Gaïti et Liora Israël, « Sur l’engagement du droit dans la construction des causes », Politix, 62, 2003, p. 17-30.
-
[24]
Coralie Schaub, « Alternatiba, noyau durable », Libération, 1er février 2015.
-
[25]
Jean-Baptiste Comby, « Dépolitisation du problème climatique. Réformisme et rapports de classe », Idées économiques et sociales, 190, 2017/4, p. 20-27.
-
[26]
Éric Brun, « L’avant-garde totale. La forme d’engagement de l’Internationale situationniste », Actes de la recherche en sciences sociales, 176-177, 2009/1-2, p. 32-51.
-
[27]
Martine Barthélémy, Associations : un nouvel âge de la participation ?, Paris, Presses de Sciences Po, 2000.
-
[28]
Sabine Rozier, « Ordre scolaire et ordre économique. Conditions d’appropriation et d’usage des “mini-entreprises” dans des établissements scolaires français », Politix, 105, 2014/1, p. 163-184.
-
[29]
Matthieu Hély, Les métamorphoses du monde associatif, Paris, Presses universitaires de France, 2009 ; Simon Cottin-Marx, Professionnaliser pour « marchandiser » (et inversement). Quand l’État accompagne les associations employeur, thèse de science politique, université Paris-Est, 2016.
-
[30]
Caroline Datchary et Julie Pagis, « Jeunes altermondialistes en réseaux », Réseaux, 133, 2005/5, p. 199-228.
-
[31]
É. Agrikoliansky et I. Sommier, Radiographie du mouvement altermondialiste, op. cit.
-
[32]
Fanny Darbus et Matthieu Hély, « Travailler dans l’ESS : aspirations, représentations et dispositions. Une étude auprès des adhérents de l’association Ressources solidaires », RECMA, 317, 2010/3, p. 68-86.
-
[33]
Cette dimension constitue un angle mort des recherches contemporaines s’intéressant à Alternatiba dans une perspective inspirée des travaux d’Alain Touraine. Voir notamment à ce sujet, Geoffrey Pleyers et Brieg Capitaine, « Alteractivisme : comprendre l’engagement des jeunes », Agora débats/jeunesses, 73, 2016/2, p. 49-59 ; ou encore, l’intervention de G. Pleyers dans le séminaire organisé par l’Institut Tribune Socialiste en mai 2016, en ligne : http://www.institut-tribune-socialiste.fr/2016/05/17/alternativa/ (consulté en mai 2018).
-
[34]
Jacques Chevallier, « L’association entre public et privé », Revue du droit public et de la science politique, 4, 1981, p. 887-918.
-
[35]
Bertrand Geay, Profession : instituteurs. Mémoire politique et action syndicale, Paris, Seuil, 1999.
-
[36]
Sans partager l’ensemble des présupposés évolutionnistes qui sous-tendent ses réflexions, et tout en cherchant à en identifier les racines sociales, on rejoint ici les propos de Jacques Ion lorsqu’il oppose engagements « militant » (dans les organisations issues du mouvement ouvrier) et « distancié » (au sein du monde associatif). On retrouve ainsi paradoxalement, chez les néo-militants d’Alternatiba, certains traits du militantisme propre aux « nouveaux mouvements sociaux » des années 1970 et 1980, qui recrutaient pourtant avant tout dans les professions à capital culturel. Considérant ces ressemblances, un programme de recherche stimulant pourrait alors s’attacher aux effets de trajectoires dans ces lieux de déclassement et de reclassement que sont les professions « nouvelles » (hier les « couches moyennes salariées », aujourd’hui certains travailleurs de l’ESS), à la manière dont l’avait fait Catherine Bidou à propos des « aventuriers du quotidiens ». Catherine Bidou, Les aventuriers du quotidien : essai sur les nouvelles classes moyennes, Paris, Presses universitaires de France, 1984 ; Jacques Ion, La fin des Militants ?, Paris, Éditions de l’Atelier, 1997.
-
[37]
Rémy Caveng et al., « Des morales de classe ? Dispositions éthiques et positions sociales dans la France contemporaine », Actes de la recherche en sciences sociales, 224, 2018/4, p. 76-101.
-
[38]
Jacques Lagroye et Michel Offerlé (dir.), Sociologie de l’institution, Paris, Belin, 2011.
-
[39]
Si la structure des diplômes et celle de classe des populations de ces deux enquêtes sont comparables, la part des individus ayant suivi un cursus classé en « sciences de l’entreprise » ou en droit double d’une enquête à l’autre (13 % contre 27,5 %). Les détenteurs de ressources liées à la gestion, à la communication et à la planification occupent, en outre, davantage les postes de « direction » (équipe de gestion quotidienne, équipe d’animation nationale, participants aux coordinations) dans l’organisation nationale qu’est devenue Alternatiba en 2017.
-
[40]
Pierre Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979.
1 Dans une période de reflux des luttes environnementales, la constitution d’Alternatiba fut chaleureusement accueillie par les réseaux écologistes et altermondialistes français. Véritable « antidépresseur militant » pour le magazine Kaïzen, le mouvement aurait alors permis de « raviver la lutte climatique » selon les journalistes de L’Humanité [1]. Il est vrai que les mobilisations construites sous ce label dès 2013 ont donné corps à une véritable organisation, dont la capacité de mobilisation s’est avérée incontestable.
2 Après la tenue d’un premier évènement à Bayonne, c’est en effet plus de 50 « villages des alternatives » qui avaient vu le jour entre 2014 et 2015, réunissant chaque fois plusieurs milliers de personnes. Les militants ayant participé au processus, dynamisés par un tour de France en tandem, assurent, cette même année 2015, l’animation d’un « village mondial des alternatives » à l’occasion de la tenue de la COP 21. Plus de 500 bénévoles se retrouvent alors, faisant de l’évènement une démonstration de la force militante d’Alternatiba. Les cadres du mouvement, qui aiment à le présenter comme « les bras du mouvement climat », revendiquent depuis leur capacité à encadrer les mobilisations environnementales, à renouveler les pratiques de mobilisation et à constituer un vivier de nouveaux militants écologistes. Les grandes marches emblématiques de l’année 2019, marquées par la création de nouvelles organisations à l’implantation essentiellement lycéenne et étudiante (Extinction Rébellion, Youth for Climate, etc.), constituèrent ainsi un moment d’affirmation de cette place particulière au sein de la nouvelle « génération climat », qu’Alternatiba entend faire émerger.
3 Si l’on tient compte du fait que les promoteurs d’Alternatiba ne disposaient initialement que de peu de relais organisationnels, en dehors du Pays basque dont ils sont issus, le succès de ce mouvement constitue une énigme sociologique en soi. La jeunesse des militants attirés par le mouvement interroge également, tant le contexte de 2014-2015 était éloigné du renouveau des mobilisations climatiques de ces dernières années, marquées à l’échelle internationale par les « grèves scolaires » et par la personnalité médiatique de Greta Thunberg.
4 Se posent alors un ensemble de questions, classiques pour la sociologie des mouvements sociaux, mais fondamentales pour comprendre les raisons du succès de l’organisation : sur quel type de ressources le mouvement a-t-il pu compter pour se constituer ? Quel est le profil des néo-militants, que ce dernier revendique avoir mobilisés ? Qu’en est-il des pratiques d’action collective et de l’organisation du travail militant [2] ? En d’autres termes, quels sont les ressorts de l’adéquation, visiblement réussie, entre offre de militantisme et processus d’engagement dans le cas d’Alternatiba ?
5 Notre propos portera en premier lieu sur la genèse d’Alternatiba, ainsi que sur le contenu symbolique et pratique de cette offre d’engagement. Nous mettrons en lumière la manière dont l’organisation s’est construite, sur la base d’une double rupture avec « l’altermondialisme » des années 2000. Une rupture stratégique d’abord, au moyen d’une mobilisation mettant à distance temporairement les produits issus du champ politique (organisations, symboles et porte-paroles, éléments de cadrage du problème climatique, etc.) [3]. Une rupture pratique ensuite, consistant à compenser de faibles ressources organisationnelles par une forte rationalisation des pratiques bénévoles.
6 Puis, nous montrerons que c’est précisément cette double rupture qui a permis un ancrage social pluriel de la mobilisation. Après avoir exposé la teneur des conflits suscités par la construction des premiers villages Alternatiba, qui portaient à la fois sur les frontières politiques du mouvement et sur les formes légitimes du militantisme, nous analyserons ensuite l’espace social et politique du village des alternatives de Lille, site principal de notre enquête [voir encadré « La méthodologie de l’enquête », ci-contre]. Nous montrerons ce faisant qu’au-delà des ruptures générationnelles bien réelles mises en avant par les fondateurs d’Alternatiba, ces conflits résultent de l’entrée en mobilisation de nouvelles fractions des classes moyennes supérieures.
La méthodologie de l’enquête
Pour chacune de ces enquêtes, des données ont été récoltées par voie de questionnaires auto-administrés (n=111 en 2014 ; n=101 en 2017) : le premier fut distribué puis récolté en version papier, le second diffusé numériquement, auprès des militants des « groupes locaux » et de « l’équipe d’animation » d’Alternatiba.
Ces questionnaires portaient sur les propriétés sociales des répondants, sur leurs engagements passés ou actuels, sur leur niveau d’implication dans Alternatiba, sur leurs affiliations éventuelles aux produits du champ politique et sur les valences positives ou négatives qu’ils attribuaient à certaines notions.
Sept entretiens ont également été menés avec les initiateurs du village lillois des alternatives et avec les fondateurs bayonnais d’Alternatiba. Au-delà des observations participantes que nous avons réalisées (village Alternatiba de Lille, village mondial des alternatives de Montreuil, etc.), nous avons aussi procédé à une enquête prosopographique ciblant l’équipe d’animation nationale d’Alternatiba en 2017 (n=56), ainsi qu’à de nombreuses sessions de travail sur archives (comptes rendus de réunions, tracts, affiches, vidéos de promotion du mouvement, etc.).
Parmi ces dernières, nous nous sommes notamment attardés sur le « Kit méthodologique Alternatiba », un document de 140 pages rédigé par les initiateurs bayonnais du mouvement, qui compile l’expérience pratique des premiers villages des alternatives et explique « pourquoi et comment organiser un Alternatiba sur son territoire ».
Nous avons enfin exploité un ensemble de 153 articles consacrés à Alternatiba, parus entre 2011 et 2017 dans la presse nationale (L’Humanité, Le Monde, Le Figaro, Libération, La Croix, Reporterre) ou dans la presse locale (Aujourd’hui en France), complété par 51 articles supplémentaires publiés durant la même période et portant sur l’association basque Bizi ! (Sud-Ouest).
À la croisée de l’écologie et de l’altermondialisme : Bizi !
7 Pour les mouvements altermondialistes et écologistes, la fin de la décennie 2000 marque le début d’une période de reconfigurations mutuelles. D’un côté, certaines organisations, nées d’une contestation des règles du commerce mondial et de la résurgence de la « question sociale » dans les années 1990, ont progressivement donné à l’écologie une place centrale dans leurs activités. L’évolution de l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne (Attac) [4] est emblématique d’une telle intégration des préoccupations écologistes dans l’espace de « l’altermondialisme ». D’un autre côté, nombre d’organisations écologistes ont progressivement pris leurs distances avec les stratégies de lobbying internationales, suite à la création de Climate Justice Now ! en 2007 et surtout à l’échec des négociations de la COP 15 qui s’est tenue à Copenhague en 2009.
8 Au sortir d’un contre-sommet pourtant considéré par les militants comme l’apogée du mouvement pour le climat, la désillusion « post-Copenhague » pousse certaines organisations écologistes à vouloir se tourner davantage vers l’action des « citoyens », et à lier plus fortement questions sociales et écologistes [5]. C’est le cas des Amis de la Terre en France, et plus largement des membres du Réseau Action Climat. Une « coalition Climat » rassemblant l’ensemble du spectre écologiste et altermondialiste verra le jour autour de cette perspective, résumée par le mot d’ordre issu de Copenhague (« changer le système, pas le climat ! »), dans l’idée de préparer la future mobilisation contre la tenue de la COP 21, prévue en 2015.
9 C’est dans ce contexte que la petite association écologiste et altermondialiste Bizi ! voit le jour, à Bayonne, en juin 2009. Construite par un noyau de militants constitué autour du syndicalisme basque, proche des Amis de la Terre dont elle est membre mais aussi d’Attac, Bizi ! bénéficie en outre de l’expérience militante accumulée par ses principaux membres. À l’instar de Txetx Etcheverry et de Jon Palais, respectivement issus de l’indépendantisme basque et de Greenpeace, qui deviendront les figures emblématiques de Bizi ! puis d’Alternatiba. Des défilés du 1er mai aux happenings contre l’installation d’une ligne à grande vitesse, des actions contre le travail le dimanche au lobbying municipal pour promouvoir le vélo, l’activisme tous azimuts de Bizi ! fait rapidement connaître l’association qui accroît le nombre de ses adhérents.
10 Les membres de Bizi ! qui se revendiquent d’un « militantisme moderne » capable « d’inciter les jeunes à s’impliquer [6] », font rapidement le double constat d’un affaiblissement des mobilisations en faveur du climat et d’une absence de savoir-faire en termes de mobilisation dans les milieux écologistes français :
« la mobilisation citoyenne, beaucoup d’ONG n’en ont jamais fait, c’est une sorte de totem. Ça fait pas partie de la culture militante, personne n’apprend ça. […] Ce que l’on sait faire [c’est] faire des conférences, parler, théoriser, etc. »
12 Afin de créer un « électrochoc » militant, les membres de Bizi ! organisent alors, à Bayonne, un évènement longuement préparé et qu’ils souhaitent d’envergure nationale. Le pari est réussi quand, sous le marrainage de Christiane Hessel, plus de 10 000 personnes participent en 2013 à un village des alternatives, qui prend le nom d’Alternatiba.
Des alternatives « sans adversaires »
13 La stratégie de mobilisation alors déployée par les membres de Bizi ! innove au regard du discours habituel des milieux écologistes, comme l’explique Jon Palais en entretien en 2018 :
« L’histoire des degrés ça ne fait pas peur aux gens, [et] pour les gens qui comprennent, il y a un effet de sidération […]. On s’est dit "il faut faire le contraire de ça, il faut prendre le problème […] à travers le prisme des alternatives concrètes" ».
15 C’est pourquoi Alternatiba-Bayonne reposait essentiellement sur la promotion de pratiques quotidiennes, dites « alternatives ». À travers la promotion des Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP), de la pratique du vélo, des systèmes de trocs ou encore des toilettes sèches, l’ambition était de faire découvrir aux participants de nombreuses manières de s’engager au quotidien contre le changement climatique. Plus encore, il s’agissait pour les membres de Bizi ! de mettre en scène une contre-société, symbolisée par un ensemble d’éléments : panneaux de signalisation marqués des valeurs défendues au sein des villages ; noms de rue fictifs ; monnaie alternative ; repas souvent vegan qui, « organisés à même la rue, […] montrent ce que pourraient être le quotidien d’une autre ville, d’un autre lien social [7] », etc.
16 Le « Kit méthodologique Alternatiba », qui sera rédigé à partir de l’expérience bayonnaise en vue de son exportation, résume bien « l’état d’esprit Alternatiba » : il s’agit de « préférer une approche positive » cherchant moins à « traiter les problèmes » qu’à mettre en lumière les « solutions ». Cette posture a donc contribué à faire du message d’Alternatiba un discours « sans adversaires », à l’image de ceux légitimant la cause humanitaire [8]. Car, force est de constater que, si les militants bayonnais enjoignent ceux qui les imiteront ailleurs à « ne pas oublier de parler [au sein des villages] des changements globaux indispensables », on chercherait en vain, dans les supports de communication (tracts, affiches, teasers, etc.) des différents « villages des alternatives », la trace d’un discours identifiant les victimes et les responsables du changement climatique. Autrement dit, il s’agit de renoncer à définir « l’injustice » que l’on combat, cette définition étant habituellement au cœur des processus militants visant à construire un consensus autour d’une cause dans le but de mobiliser [9].
L’Analyse des Correspondances Multiples (ACM) des opinions militantes dans Alternatiba-Lille
Nous avons retenu 6 variables actives formant un total de 16 modalités. Il s’agit exclusivement de variables liées aux opinions et aux pratiques des répondants à notre questionnaire : régularité de la participation à des manifestations [« jamais » (16 %), « rarement » (60 %), « souvent » (24 %)] ; proximité partisane déclarée [« gauche modérée » (40 %), « gauche radicale » (20 %), « proche d’aucun parti » (38 %)] [1] ; proposition politique choisie comme étant la plus importante [« changer le monde commence par se changer soi-même » (50 %), « il faut réduire le temps de travail » (10 %), « il faut donner plus de pouvoir à la société civile » (16 %), « il faut partager les richesses » (24 %)] ; valence attribuée aux notions-symboles de l’orthodoxie économique [« profit » : positif (45 %), négatif (55 %) ; « compétition » : positif (47 %), négatif (53 %) ; « autorité » : positif (58 %), négatif (42 %)]. Outre les non-réponses, une modalité [proximité partisane : « droite et extrême droite » (2 %)] a été exclue de la construction des axes factoriels pour cause d’effectifs trop restreints.
Les 6 variables illustratives que nous avons projetées au sein de l’espace, qui se déclinent en 19 modalités, renseignent avant tout les ressources sociales que détiennent les répondants du questionnaire. Il s’agit de variables sociodémographiques mais aussi de variables relatives à l’expérience militante des répondants : âge ; niveau de diplôme ; statut professionnel ; adhésion actuelle ou passée à un syndicat, à un parti ou à une association.
Les deux premiers axes retenus pour l’interprétation représentent ensemble 36 % de la variance du nuage de points [2]. Les 48 individus supplémentaires projetés dans le plan 1-2 constituaient quant à eux le public non militant du village des alternatives lillois.
-
[1]
La variable « proximité partisane déclarée » a été obtenue à partir du recodage d’une question posée en 2014 : la modalité « gauche radicale » recouvre donc les affiliations au Nouveau Parti Anticapitaliste, aux futures composantes d’Ensemble ! (Front de Gauche), à Lutte Ouvrière, au Parti Communiste Français (Front de Gauche), à Nouvelle Donne et au Parti de Gauche (Front de Gauche) ; tandis que la modalité « gauche modérée » comprend les affiliations au Parti Socialiste, à Europe Écologie les Verts et au Parti Radical de Gauche.
-
[2]
En raison du faible pourcentage de variance des axes 3 (12 %), 4 (12 %), 5 (9 %) et 6 (8 %), nous n’avons gardé pour l’analyse que les deux premiers axes.
17 Cette manière de laisser ouverte la question du sens à attribuer au problème climatique, c’est-à-dire de se tenir à l’écart du champ politique, caractérise en réalité l’ensemble de la stratégie d’Alternatiba-Bayonne pour toucher un large public dépassant les cercles écologistes et altermondialistes habituels. Dans le « Kit » qui restitue l’expérience bayonnaise en la transformant en autant de préconisations, les militants basques conseillent en effet « d’être pragmatique dans les alliances » et de « faire preuve d’un esprit d’ouverture ». Ce qui passe notamment par le fait d’associer à la construction des villages l’ensemble des acteurs capables de « montrer ou [d]’expliquer une alternative » contribuant à résoudre « la crise écologique et sociale », y compris dans les cas où il existe un désaccord « avec d’autres aspects de leur activité ou de leurs positions ». Par ailleurs, si cette entreprise d’ouverture interpelle indistinctement les associations et les syndicats, mais aussi les institutions publiques et les entreprises, elle s’arrête cependant aux portes du champ partisan, afin de ne pas risquer une affiliation politique « de fait » (« nous craignions que seuls seraient présents les mouvements écologistes, décroissants ou « à la gauche de la gauche » »).
18 On voit ici à quel point la mise en suspens des discours d’imputations causales, relatifs au problème écologique, est l’élément central d’une stratégie plus large, visant à rendre poreuses certaines frontières constitutives du monde social : ainsi des frontières entre champs (syndical, économique et administratif) et donc entre fractions de classes sociales. Dans cette perspective, la mise à distance du champ politique, c’est-à-dire de l’un des lieux principaux où se font et se défont les alliances entre groupes et classes sociales [10], est essentielle.
19 À défaut de pouvoir construire un consensus sur les causes du problème climatique, il s’agit pour les militants bayonnais d’aboutir à un accord autour des « solutions » à lui apporter. C’est notamment autour de la catégorie « d’alternatives » que ce consensus minimum parvient à voir le jour [voir encadré « Promouvoir l’alternative, un consensus de classe ? », ci-contre]. Souvent obtenu a priori, ce consensus fait parfois suite à un processus « d’extension de cadre » [11]. Les organisateurs d’Alternatiba-Bayonne ont ainsi procédé à une mobilisation ciblée d’acteurs, doublée d’un ré-étiquetage systématique des activités de ces derniers en autant d’éléments de « transition sociale et écologique » :
« On a par exemple réussi à brancher un atelier de couture, en lui disant "apprendre aux gens à réparer leur vêtement c’est une solution au dérèglement climatique". […] Là on a réussi à faire venir des gens que l’on n’aurait pas touché autrement : c’est comme cela que tu as 12 000 personnes à la fin ».
Promouvoir l’alternative, un consensus de classe ?
Les 63 militants ayant participé activement à la construction du village lillois des alternatives se ressemblent beaucoup. Alors âgés pour presque 70 % d’entre eux de moins de 30 ans, ils détiennent des titres scolaires de haut niveau (80 % possèdent au moins un bac +3, et presque la moitié est titulaire d’un diplôme supérieur ou égal à bac +5). Si on ne tient pas compte de ceux qui sont étudiants ou chômeurs, lesquels restent très diplômés, presque tous les actifs appartiennent au monde des cadres et des professions intermédiaires, intellectuelles ou libérales (79 %). À l’inverse, les ouvriers brillent quant à eux par leur absence. Cette structure de la population se reproduit en outre quasiment à l’identique si l’on ajoute les 111 répondants issus des publics du village lillois, et elle évolue peu si l’on considère la génération des pères des répondants. Tandis que près de la moitié des pères étaient ainsi cadres ou membres des professions intermédiaires, et que près d’un cinquième d’entre eux possédaient leur propre entreprise, moins d’un tiers étaient ouvriers ou employés (chez les étudiants, qui représentent presque un tiers de l’échantillon, c’est plus de 4 pères sur 10 qui exercent ou exerçaient comme indépendants).
On pourrait donc se demander si la catégorie « d’alternatives » ne recouvre pas, hier comme aujourd’hui, certains éléments d’un style de vie propre aux classes moyennes et supérieures, que les villages permettraient de promouvoir [1]. En effet, l’existence d’un ensemble d’institutions antérieures à Alternatiba qui promeuvent la catégorie « d’alternative » [2] montre également qu’elle était déjà en circulation avant d’être enrôlée au service d’une entreprise militante.
Pour autant, souligner tout ce qui rassemble les acteurs de « l’alternative » lilloise ne doit pas conduire à négliger le fait qu’ils sont, sous d’autres rapports, très différents. Ainsi du genre, mais surtout de la proximité ou de la distance avec les champs administratifs ou économiques. La structure de l’emploi des actifs témoigne de cette diversité de position (secteur public 41 %, salariat associatif 20 %, salariés du privé 18 %, indépendants 21 %), tout comme l’éventail des institutions scolaires fréquentées : filières généralistes de l’université, écoles de travailleurs sociaux, « grandes écoles », IUT et écoles d’ingénieurs ou de commerce, Masters « ESS », etc. D’une certaine manière, la stratégie de Bizi !, adossée au flou de la notion d’alternative, semble donc avoir réussi avant tout à rallier différentes fractions des classes moyennes supérieures.
-
[1]
Monique Dagnaud, « La “classe d’alternative”. Changer de place ou changer de classe », Sociologie du travail, 23 (4), 1981 ; Geneviève Pruvost, « L’alternative écologique. Vivre et travailler autrement », Terrain. Anthropologie & sciences humaines, 60, 2013, p. 36-55.
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[2]
Nicolas Brusadelli, Marie Lemay et Yannick Martell, « L’espace contemporain des “alternatives” », Savoir/Agir, 38, 2017, p. 13-20.
Alternatiba, une franchise de « prêt à militer »
21 La formule du village des alternatives sera exportée dans le reste du pays suite au succès bayonnais. La performativité de l’appel à la création de « 10, 100, 1 000 Alternatiba », lu par Christiane Hessel, était pourtant peu probable. Il est vrai qu’un manifeste signé de 98 organisations [12] et plusieurs tribunes nationales ont permis au label « Alternatiba » d’accumuler un capital symbolique dans certains réseaux militants. Mais si le mouvement emprunte à l’altermondialisme un élément central de son répertoire d’action (la forme-forum), Alternatiba n’a rien du « champ multi-organisationnel » que celui-ci représentait [13]. Les membres de Bizi ! ne disposent alors que de faibles relais militants en dehors du territoire basque et, au-delà de certains cercles d’Attac ou des Amis de la Terre, le soutien de la plupart des organisations signataires du manifeste ne s’est pas traduit par la mise à disposition de leur infrastructure et de leur implantation militante. Se pose dès lors la question des conditions matérielles de la diffusion de l’expérience bayonnaise, qui ont finalement permis à Bizi ! de construire une organisation de dimension nationale.
22 À Lille, où le village des alternatives fut construit à l’initiative de trois militants isolés, c’est le « Kit méthodologique Alternatiba », diffusé sur Internet, qui tient lieu de principale ressource de substitution. Structuré sous forme de grandes thématiques (« définir le périmètre d’Alternatiba », « s’organiser dans le temps », « recruter et accompagner des bénévoles », etc.), ce document de 140 pages détaille précisément les étapes à suivre pour s’organiser. On y trouve également un ensemble de supports militants prêts à l’emploi : logos et visuels d’Alternatiba, matériel adaptable à chaque configuration locale (autocollants, affiches, tracts), liens vers des teasers vidéo, présentations-types d’Alternatiba pour la presse et les réseaux sociaux, modèles de courriers et signature de courriels… [voir illus. « Annexes du “Kit méthodologique Alternatiba”, p.12]. Pour ses auteurs bayonnais, l’objectif était de baisser le coût d’entrée dans le monde de l’engagement : « il est possible de décider d’organiser un Alternatiba avec un noyau militant très réduit au départ […] et avec aucun budget initial. C’est le processus Alternatiba qui va faire venir ses propres bénévoles, et qui s’autofinancera ».
23 D’un certain point de vue, tout se passe donc comme si ces derniers avaient su compenser l’absence des ressources accumulées, que procurent habituellement les organisations nationales de mouvement social, par une forte rationalisation instrumentale des pratiques bénévoles. En l’absence de réseau préconstitué ayant des habitudes de travail communes, les prescriptions bayonnaises en matière d’organisation du travail militant furent elles aussi rapidement adoptées à Lille. Les forces de travail, préalablement évaluées en heures en fonction des besoins et des postes, furent ainsi recrutées sur la base d’une plateforme numérique, permettant de spécifier les compétences et les attentes de ceux qui s’y inscrivent. Les autres outils de gestion de la ressource bénévole, mis à disposition par le « Kit méthodologique Alternatiba », furent là encore particulièrement utilisés : fiches d’inscription numérique sur les différents « postes de travail », « fiches de postes », tableaux de tâches, rétroplanning, annuaire informatique, etc. Enfin, comme à Bayonne, la division du travail militant se réalisa « par compétences », à travers un ensemble de commissions, elles-mêmes placées sous l’œil attentif d’une coordination composée des militants « les plus dynamiques, les plus motivés ».
24 Cette rationalisation des pratiques, qui rappelle la manière dont s’organise le travail militant dans l’humanitaire, s’en écarte cependant sous deux aspects [14]. D’un côté, si l’on constate de part et d’autre un recours aux techniques managériales, Alternatiba s’en distingue par l’usage des outils issus de la sociocratie [15], dont l’apparente « horizontalité » peut être prompte à séduire certains publics en attente de « participation » militante. Et de l’autre, les pratiques militantes d’Alternatiba ne s’adossent alors pas à une institution stabilisée et hiérarchique : le mouvement s’apparente plutôt entre 2013 et 2015 à une forme de franchise de « prêt à militer », mise à disposition pour qui veut s’en saisir, sans formes particulières de contrôle de la part des membres de Bizi ! L’insistance des porte-paroles du mouvement à désigner celui-ci comme un « processus », et non comme une « organisation traditionnelle », est d’ailleurs symptomatique du fait que les relations sociales y sont régulées par une succession de « projets » militants managérialisés (« villages Alternatiba », « Tour de France Alternatiba », « village mondial des alternatives » …). De ce point de vue, Alternatiba a tout à voir avec les principes de la « cité par projet » décrite par L. Boltanski et E. Chiapello, dans laquelle le projet est un instrument permettant d’activer régulièrement un réseau humain entre deux périodes de mise en sommeil, pour rendre progressivement ses liens plus durables [16].
Le « radicalo-pragmatisme » comme ressource
25 Le militantisme « par projet » qui caractérise Alternatiba contribue à ce que les discours tenus dans et par le mouvement soient dépolitisés, à la fois en raison de la « déconflictualisation » qui accompagne toute rationalisation instrumentale des pratiques [17] et parce que les espaces réels de délibération ne s’imposeront que très progressivement en son sein. En retour, on peut penser que les discours publics dépolitisés, en phase avec le cadrage dominant du problème climatique [18], lui ont notamment permis de bénéficier de ressources matérielles publiques et parapubliques. Ainsi les militants lillois ont-ils reçu, pour compléter le financement participatif en ligne qu’ils avaient organisé, un soutien de Lille-Métropole équivalent à 8 000 euros. Ils ont en outre pu compter sur la mise à disposition de matériel (grilles-caddies, rallonges, supports d’animation pour enfants…) de la part des associations mobilisées, dont certaines sont très proches des pouvoirs locaux. On constate ici à quel point « l’apolitisme » peut constituer une ressource stratégique pour le militantisme [19], à la fois dans l’objectif de séduire des publics que tout peut opposer sous certains aspects, mais aussi parce que la mise à distance des clivages issus du champ politique est souvent la condition de l’obtention de ressources publiques.
26 Pour classique qu’elle soit dans les ONG, la rationalisation managériale des pratiques militantes intervient cependant ici dans un sous-espace du champ militant qui peut lui être hostile. On pourrait d’ailleurs y voir l’origine des nombreux discours venant légitimer ces pratiques, et présentant la division du travail et l’efficacité des réunions comme la seule manière de faire « une place à chacun », et notamment à « tous ceux qui ont horreur des réunions [et qui] doivent avoir une place et une responsabilité précise [20] ». Ce serait toutefois faire l’impasse sur le fait qu’il existe chez les cadres nationaux du mouvement une forte croyance en la nécessité d’une réforme des pratiques militantes. Dans une filiation revendiquée avec les façons de faire d’Act Up, Bizi ! fut en effet créée sur l’idée de marier « radicalisme et pragmatisme [21] ». Dans le contexte du développement d’Alternatiba, c’est la manière d’animer les réunions militantes qui s’est finalement imposée comme emblème médiatique du « logiciel radicalo-pragmatique » de l’organisation : des réunions toujours ponctuelles, d’une durée maximale de deux heures (« ce qui équivaut au temps moyen de concentration »), sur la base d’un ordre du jour minuté permettant de « ne pas pinailler », d’éviter les débats « fumeux » ou portant « sur le sexe des anges [22] ».
27 Ces extraits du « Kit méthodologique » d’Alternatiba montrent, en outre, à quel point la promotion du « radicalo-pragmatisme » constitue également une stratégie de délégitimation d’un certain capital militant, à forte composante intellectuelle [23] : il s’agit de dénigrer les pratiques orientées vers la production discursive, au profit d’une réhabilitation de l’action et donc des compétences qui permettent de la susciter.
28 Ces plaidoyers, reprenant l’adage qui affirme que « c’est la pratique qui crée la conscience, et non l’inverse », deviendront au fil des années un élément essentiel des discours que les militants portent sur le mouvement, en son sein comme dans l’espace public. Il faut dire que, pour les fondateurs d’Alternatiba, c’est précisément la rupture avec certaines pratiques délibératives, longtemps caractéristiques du pôle « gauche » du champ militant, qui permet d’attirer de nouvelles générations de militants :
En conséquence de quoi, la mise à distance des stéréotypes du militantisme écologiste « radical » constitue un élément de communication que l’on retrouve à toutes les échelles du mouvement, comme le montre l’interview particulièrement évocatrice de cet animateur d’Alternatiba-Gironde effectuée par les journalistes de Libération : « Notre Alternatiba a été une vraie réussite. Des centaines de jeunes ont mis la main à la pâte, des têtes bien faites […]. Ça n’avait pas la couleur du macramé, c’était tout sauf 150 gus un peu pathétiques qui sentent la biquette [24] ».« Je pense que [ce qui attire les jeunes] c’est le type de travail que l’on fait : très concret, très pratico-pratique, discipliné, où il y a pas de blabla. Les vieux roublards du militantisme, ils fuient ça justement. C’est pas la culture militante dominante, donc ça fait venir de nouveaux militants ».
Le retour du refoulé politique
29 La mobilisation consensuelle qui caractérise la phase de construction d’Alternatiba semble avoir rempli son objectif d’ouverture, dans la mesure où les villages des alternatives ont bel et bien permis la cohabitation de différentes fractions des classes moyennes supérieures [voir encadré « Promouvoir l’alternative, un consensus de classe ? », p.8]. Cependant, la porosité volontairement entretenue des frontières politiques et sociales du mouvement ne va durer qu’un temps.
30 À Lille, une crise heurte ainsi le collectif d’organisation quelques mois avant la tenue du village des alternatives, sur la base d’une polémique concernant les liens qu’entretiendraient certains animateurs avec des mouvements d’extrême droite. Ces débats qui portent sur les frontières politiques d’Alternatiba ne sont pas isolés, comme en témoignent les cas des villages de Nantes (où ils furent déclenchés par une proximité jugée trop forte avec la mairie), de Gonesse (par la présence de militants du Front national dans une manifestation) ou encore de Bordeaux (par celles d’élus de l’Union pour une majorité populaire). À Lille, ils se déporteront ensuite sur la question des pratiques d’action collective, certains militants dénonçant un fonctionnement trop « technique » et trop peu « politique », à l’image de ce qui s’est également passé ailleurs. Ce conflit se soldera finalement par le départ de plusieurs groupes, et notamment d’Attac. Les cas de Diane et de Catherine, qui comptent parmi les quelques membres fondateurs du village lillois, sont emblématiques des différentes prises de position en son sein mais aussi des propriétés sociales des groupes en présence.
31 Lors de notre entretien, Diane a 26 ans. Petite fille d’industriels, fille d’un directeur de bureau d’étude et d’une femme au foyer, elle est issue d’une famille catholique non pratiquante, plutôt orientée à droite. Sortant tout juste d’une école privée de réalisation cinématographique, elle touche le revenu de solidarité active (RSA), bien qu’elle vive en fait de petits contrats avec des associations. Elle avoue avoir des « trains et des trains de retard » sur le sujet quand on l’interroge sur ses engagements politiques. Elle a bien tenté de militer dans le Mouvement des Colibris, mais en est vite ressortie en estimant « [qu’]il ne s’y passait rien ». Les ouvrages qui l’ont influencée sont liés aux milieux écologistes mobilisant la catégorie « d’alternatives », tel Un million de révolutions tranquilles de Bénédicte Manier, ou encore les différentes publications de Pierre Rabhi. Pour cette cheville ouvrière de l’organisation du festival, il importait surtout de construire une « organisation ouverte », capable « d’inclure le plus de monde possible » et donc de délivrer « un message positif pour donner l’envie aux gens de se bouger ». En conséquence, il fallait donc avant tout s’atteler à l’organisation concrète de l’événement, sans se soucier de son périmètre politique (« si on avait mis "anticapitaliste" on se serait mis à dos ou on se serait fermés à des personnes ») et aux dépens de discussions qu’elle juge de toutes façons stériles (« ça a été assez long, beaucoup de discussions, c’était des batailles de mots, une réunionite aiguë »).
32 Les prises de positions de Diane tranchent particulièrement avec celles de Catherine. Âgée de 55 ans, celle-ci n’a pas participé au village lillois : elle quittait le comité d’organisation avec perte et fracas quelques semaines avant sa tenue. Fille d’un ouvrier de l’industrie par ailleurs sympathisant communiste, élevée par une mère ouvrière agricole et « plutôt de droite », Catherine est aujourd’hui enseignante en mathématiques. Elle-même a « quelques heures de militantisme derrière [elle] » : ancienne syndiquée au Syndicat national des enseignements de second degré (Snes-FSU), Catherine a créé le groupe lillois des Objecteurs de croissance, et elle milite depuis plus de dix ans à Attac. Quand le projet d’un village lillois des alternatives s’affirme publiquement à Lille, elle est « ravie » : « nous les alternatives concrètes, on les porte depuis quelques années, donc c’était tout naturel de s’associer à ce mouvement ».
33 Pour autant, l’idylle ne sera que de courte durée. Alors qu’il était décisif pour Catherine de « poser un cadre politique » dans le cadre des préparatifs du village, la chose fut selon elle impossible. En cause, le format imposé de l’organisation du festival, loin de correspondre à ses habitudes militantes :
« Quand on arrivait tout était cadré comme du papier à musique, on avait pas le droit de poser une question qui n’était pas à l’ordre du jour […]. Eux, ils disaient "c’est pas grave à partir du moment où on est d’accord pour porter des alternatives". Tout était organisationnel, ça les arrangeait bien au fond. Nous, on a l’habitude d’une organisation beaucoup plus horizontale, on décide ensemble de l’ordre du jour, et si on perd cinq minutes c’est pas grave. Là tout était minuté, ça permet pas de poser le fond, moi j’ai pas l’habitude, j’adore discuter ».
35 Aussi, après avoir tenté d’imposer sans succès une charte proposant un « cadrage politique » du mouvement, Catherine et ses amis décideront de quitter ce dernier : « Alternatiba, c’est pas qu’un salon où l’on expose quelques alternatives, c’est aussi le moment de construire la société de l’après capitalisme et de l’après pétrole ».
L’espace social et politique du village lillois des alternatives
36 Alors qu’il s’agit pour Catherine d’imputer les causes du problème climatique à l’organisation du monde social, Diane est donc plus sensible à une forme de « réformisme écologique », lequel passe avant tout par une volonté de changement des styles de vie et par la diffusion d’une morale « écocitoyenne [25] ». En réalité, le profil de ces deux militantes que tout sépare ou presque (âge, origines sociales, trajectoires familiales, héritage et expérience militante, etc.) représente les deux pôles d’un espace idéologique et social qui oppose à la fois deux rapports à la cause écologiste et deux manières de militer dans le village lillois d’Alternatiba. L’analyse géométrique des données de notre questionnaire (n=111, 63 individus actifs, 48 individus supplémentaires) permet de visualiser ce continuum social et politique [voir tableaux et graphiques « Variables et modalités » et « Espace social et politique », p. 16-17].
Variables et modalités retenues pour l’interprétation de l’axe 1 avec leurs contributions (contributions supérieures à 2,5%)
| Variables | Contributions des variables (%) | Modalités actives | Contributions des modalités (%) | |
|---|---|---|---|---|
| « Ouest » | « Est » | |||
| Attraction et répulsion : « Compétition » | 22,5 | Compétition + Compétition - | - 10,5 | 11,9 - |
| Attraction et répulsion : « Profit » | 20,9 | Profit + Profit - | - 9,4 | 11,4 - |
| Expérience protestataire | 20,2 | Manifeste souvent Ne manifeste jamais | 4,5 - | - 15,2 |
| Proposition politique : premier choix | 12,6 | « Il faut partager les richesses » « Changer le monde commence par se changer soi-même » | 6,4 - | - 5,7 |
| Proximité partisane | 12,5 | Gauche radicale Proche d’aucun parti | 5,3 - | - 5,3 |
| Attraction et répulsion : « Autorité » | 11,3 | Autorité + Autorité - | 6,6 - | - 4,7 |
| Total | 96,9 | 42,7 | 54,2 | |
Variables et modalités retenues pour l’interprétation de l’axe 1 avec leurs contributions (contributions supérieures à 2,5%)
Variables et modalités retenues pour l’interprétation de l’axe 2 avec leurs contributions (contributions supérieures à 2,5%)
| Variables | Contributions des variables (%) | Modalités actives | Contributions des modalités (%) | |
|---|---|---|---|---|
| « Nord » | « Sud » | |||
| Expérience protestataire | 33,3 | Manifeste souvent Ne manifeste jamais | 22,9 - | - 10,4 |
| Proximité partisane | 25,8 | Gauche radicale Proche d’aucun parti | 9,4 - | - 14,5 |
| Proposition politique : premier choix | 24,2 | « Il faut réduire le temps de travail » « Il faut donner davantage de pouvoir à la société civile » | 17,4 - | - 5,4 |
| Attraction et répulsion : « Profit » | 9,7 | Profit + Profit - | 5,3 - | - 4,4 |
| Total | 89,7 | 55,0 | 34,7 | |
Variables et modalités retenues pour l’interprétation de l’axe 2 avec leurs contributions (contributions supérieures à 2,5%)
37 Le premier axe du graphique peut ainsi se lire avant tout comme un axe d’adhésion ou de répulsion vis-à-vis de l’orthodoxie économique (taux de variance de l’axe = 20 %). En effet, les variables renseignant le rapport entretenu avec les notions de « profit » ou de « compétition » contribuent à 43 % de la variance de cet axe, tandis que la priorité accordée ou non à la « redistribution des richesses » y contribue à hauteur de 13 %. Cependant, les variables qui renseignent sur l’existence de pratiques protestataires et sur l’affiliation aux produits issus du « sous-champ politique radical [26] » sont également influentes dans la construction de cet axe (33 % de sa variance).
38 En allant d’ouest en est du graphique, l’axe factoriel oppose ainsi les répondants hostiles aux notions de « profits » ou de « compétition » à ceux qui ne le sont pas, mais aussi ceux qui estiment qu’il faut prioritairement « partager les richesses » à ceux estimant que « changer le monde commence par se changer soi-même », les habitués des manifestations à ceux qui ne manifestent jamais, et enfin les sympathisants de la « gauche radicale » aux répondants qui déclarent ne se sentir proches d’aucun parti. La projection des propriétés sociales des répondants permet, en outre de préciser ces oppositions : les actifs qui agissent dans le champ économique (salariés du privé, indépendants) figurent alors à l’est, tandis que l’ouest de l’axe factoriel abrite davantage ceux d’entre eux qui sont liés au champ administratif (salariés du public, associations).
39 Les variables mesurant la distance aux symboles et aux pratiques du sous-champ politique radical, secondaires dans la construction de l’axe 1, contribuent par contre de manière écrasante (c’est-à-dire à hauteur de 83 %) à la variance de l’axe 2 de l’ACM (taux de variance de l’axe = 15 %). Tandis qu’au nord du graphique se regroupent les individus proches de la « gauche radicale », manifestant souvent et pensant qu’il faut d’abord « réduire le temps de travail », les individus positionnés au sud déclarent ainsi ne se sentir proches d’aucun parti, ne jamais manifester et penser que l’urgence politique est de donner « davantage de pouvoir à la société civile ». Cet axe peut, par conséquent, être interprété comme un axe de politisation. La projection de variables illustratives, cette fois liées à l’expérience militante des répondants, montre d’ailleurs qu’il oppose moins des spécialistes à des profanes de l’action collective que des individus dotés d’expériences militantes différentes : au nord les adhérents de partis politiques et de syndicats ; au sud les bénévoles d’un champ associatif dont on connaît l’attachement structurel à « l’intérêt général », et donc la propension à mettre à distance les clivages politiques [27].
40 Dans le plan des axes 1 et 2, la projection des individus permet de distinguer deux groupes de militants au sein du village lillois des alternatives.
41 Celui dans lequel se situe Catherine, situé au nord-ouest du graphique, est composé des individus les plus dotés en expériences militantes et les plus politisés. Plus âgés que les autres, ils sont aussi souvent des salariés du public, catégorie qui est composée pour moitié d’enseignants, dont on connaît la résistance vis-à-vis des savoirs entrepreneuriaux [28]. À ce groupe d’individus s’oppose un autre groupe, situé au sud du graphique et dans lequel se trouve Diane. Il comprend des salariés et des militants associatifs (à l’ouest), mais aussi des chômeurs, des étudiants, des salariés du privé et des indépendants (à l’est). Étrangers au militantisme politique, syndical ou encore protestataire, leur priorité politique est avant tout de donner plus de pouvoir à la « société civile » ou de provoquer des transformations des pratiques individuelles (« changer le monde commence par se changer soi-même »).
42 Il faut souligner tout ce qui unit, au-delà des apparences, les militants qui composent ce second groupe. À la fois plus jeunes et plus nombreux, on peut supposer qu’ils partagent en outre un certain nombre de croyances d’origines managériales. Les salariés des associations (dont 7 sur 10 sont nés après 1980) ont en effet pris leur poste dans un « tiers secteur » qui avait déjà subi de grandes transformations en matière de professionnalisation et de marchandisation [29] (le monde associatif constituant d’ailleurs, désormais, la forme juridique d’emploi la plus répandue dans « l’économie sociale et solidaire » – ESS). Une part importante des étudiants ayant répondu au questionnaire se destinent en outre à cette « autre économie », comme le montrent les intitulés des masters dans lesquels ils sont inscrits (« management de la vie sauvage », « action publique et économie sociale et solidaire », etc.), tandis que certains travailleurs indépendants exercent déjà quant à eux dans « l’alternative » (« consultant en agriculture urbaine », « art-thérapeute », etc.). À ces militants et travailleurs de l’ESS viennent enfin s’ajouter, au sud du graphique, les autres travailleurs indépendants et les salariés du secteur privé, toujours qualifiés et occupant des positions de techniciens ou de cadres. Ce groupe de militants d’Alternatiba-Lille partage donc, en conséquence, une commune inscription dans le champ économique, que celui-ci se prétende « alternatif » ou non.
Ce que militer veut dire
43 En 2003, Julie Pagis et Caroline Datchary relevaient chez certains « jeunes altermondialistes en réseaux » une rhétorique de l’efficacité, ayant comme corollaire l’évacuation des questions idéologiques [30]. Elles soulignaient également déjà une forme de déconnexion voire d’opposition entre activistes d’un côté (où le travail militant s’effectue via internet, sous la forme du réseau et « en mode projet ») et organisations de mouvement social de l’autre (où l’on discute avant tout de questions idéologiques). Pour expliquer le développement du travail par projet chez les militants les plus jeunes, elles émettaient alors l’hypothèse d’une homologie, entre le développement de nouvelles formes de management d’une part et celui de nouvelles pratiques militantes de l’autre. Nos principaux résultats appuient cette hypothèse, et tentent de la préciser par l’examen des concurrences entre fractions de classes, qui se déroulent dans l’espace militant qui fut celui de l’altermondialisme.
44 En effet, les participants des « Forums sociaux » du début de siècle se recrutaient déjà principalement dans la jeunesse diplômée, essentiellement salariée du secteur public ou du monde associatif [31]. Tout en partageant ces propriétés, les soutiens d’Alternatiba se caractérisent par la place plus grande en leur sein des travailleurs de l’ESS et surtout des indépendants ; la structure globale de l’emploi ayant d’ailleurs évolué en ce sens, au détriment du fonctionnariat et au profit du « privé d’intérêt général [32] ». Aussi les oppositions entre ces fractions de classes, qui semblaient déjà latentes dans l’altermondialisme des années 2000, peuvent-elles aujourd’hui revêtir les habits d’un affrontement générationnel dans la réalité vécue des couches moyennes supérieures. Il s’agit peut-être là d’une clef permettant de comprendre la production, par les promoteurs d’Alternatiba, des discours opposant le « moderne » à « l’ancien » : l’âge est certes une variable pertinente pour caractériser les oppositions relatives aux pratiques militantes, mais celle-ci ne prend tout son sens que dans un modèle d’analyse qui met également l’accent sur la dynamique des rapports de classes [33].
45 De ce point de vue, les conflits qui ont émaillé les villages des alternatives comme les luttes symboliques menées sous la bannière du « radicalo-pragmatisme » sont les indices d’une concurrence pour la légitimation de ressources et de dispositions jusqu’ici dominées, dans un espace militant particulier. Trouvant leurs origines dans la fréquentation de certains segments du système de formation et dans l’expérience concrète du métier, ce sont elles qui – une fois prolongées ou converties dans le champ militant sous la forme de pratiques, de catégories d’entendement ou de discours – sont au principe de débats sur « ce que militer veut dire ».
46 En guise d’hypothèse de travail, on peut tenter de caractériser ces ressources et ces dispositions. Tout d’abord, en soulignant, que les savoirs d’entreprise des uns (communication, management « participatif »…) se distinguent fortement des compétences propres aux métiers de l’enseignement qui caractérisent les autres (manipulation et exposition discursive des idées, maîtrise de la rhétorique…). Ensuite, en mettant l’accent sur l’existence de systèmes de représentations et de croyances antagoniques. Les travailleurs de l’ESS, qui majoritairement exercent sous statut associatif, partagent en effet un ensemble de croyances liées à l’existence d’une « société civile » s’opposant à « l’État [34] ». Ce couple symbolique se superpose chez eux à d’autres schèmes de division du monde (« individus » / « société », « bas » / « haut », « action » / discours », « souplesse » / « rigidité », « mouvement » / « inertie » etc.), qui forment l’infrastructure d’un ethos proche de celui qui anime le reste du monde de l’entreprise. À leurs visions du monde peuvent alors se confronter celles de certains fonctionnaires, et notamment d’enseignants tendanciellement plus âgés. Produits d’un monde longtemps structuré par la formation dans les écoles normales, mais aussi par les formes de régulations liées au paritarisme, ces derniers furent en effet imprégnés d’un « esprit de corps [35] », pouvant se traduire par une relativisation du « je » au profit du « nous » que l’institution met en forme (celui de l’école, du syndicat, de la République, etc.).
47 Au-delà des luttes pour l’imposition de savoirs et de savoir-faire, ces rapports différenciés à l’institution et au groupe peuvent donc éclairer certaines oppositions évoquées précédemment, entre changement « par le haut » (par l’action protestataire dirigée vers l’État, par l’usage de mots d’ordre, par le travail de persuasion intellectuelle…) et « par le bas » (par le changement culturel voire individuel, par l’action concrète ici et maintenant, par l’affirmation positive de la « société civile », etc.) [36]. La mise en avant de ces dispositions de classes ne doit néanmoins pas éclipser les dispositions semblables, mais proprement générationnelles, que les enquêtes en population générale mettent en lumière et auxquelles elles peuvent se combiner. Ainsi en est-il, notamment, des oppositions mises en avant par l’enquête sur les « morales de classes », relatives aux fondements de l’action légitime (« déontologisme » versus « conséquentialisme ») ou encore aux rapports aux institutions (adhésion versus défiance institutionnelle et valorisation de l’action individuelle [37]).
Un apolitisme stratégique ?
48 Au lendemain de la COP 21 de 2015, Alternatiba dispose d’un vivier de plusieurs centaines d’animateurs locaux, de permanentes salariées et d’une équipe militante nationale forgée dans l’expérience du « Tour Alternatiba ». Sur fond de projets militants qui continuent de se succéder(« grand défi des alternatives », seconde édition du « tour de France des Alternatives », etc.), l’architecture du mouvement fut alors rapidement soumise à discussion. En 2016, tandis que les dirigeants bayonnais quittent les espaces de direction du mouvement, l’utilisation des principes de la sociocratie y est réaffirmée comme une source d’inspiration prioritaire. Prenant acte de leur spécificité dans l’écosystème militant, les cadres d’Alternatiba réaffirment alors leur volonté de faire du « radicalo-pragmatisme » leur marque de fabrique. Désormais, l’organisation aime à se définir comme « les bras du mouvement climat », capable grâce à ses méthodes de travail de mobiliser la jeunesse et donc d’opérer un renouvellement générationnel irriguant les organisations alliées.
49 Cette relative stabilité dans l’organisation du travail militant se retrouve également dans le profil sociographique des acteurs. Ainsi, le questionnaire numérique (n=101) que nous avons adressé en 2017 à l’ensemble des militants d’Alternatiba fait-il écho aux données issues de notre enquête initiale : 71% des répondants déclarant d’ailleurs s’être engagés dans le mouvement après l’organisation d’un village des alternatives. Pour l’essentiel, l’institutionnalisation du mouvement – i.e. la production en son sein d’un système de règles, de rôles et de routines, mais aussi d’une identité collective plus affirmée [38] – y a en fait accentué les tendances à l’œuvre, les détenteurs de savoirs d’entreprise étant proportionnellement plus nombreux dans Alternatiba en 2017 que dans le village lillois de 2014 [39].
50 D’un autre point de vue, Alternatiba a pourtant beaucoup évolué. L’organisation a, en effet, absorbé un autre mouvement en 2016, créé par les mêmes réseaux un an plus tôt pour promouvoir les pratiques de désobéissance civile, « Action non-violente COP 21 » (ANV-COP21). Aussi la promotion « d’alternatives » se doublera dès lors, systématiquement, de la nécessité de « résister » par l’action non violente, en organisant avec Attac la « confiscation » des chaises de la BNP Paribas puis des portraits d’Emmanuel Macron, ou encore en bloquant la tenue du sommet pétrolier de Pau sur l’exploitation d’hydrocarbures en haute mer. Grâce à la tenue de « camps climat » annuels, le mouvement s’est également doté d’espaces de formation à l’action collective (animation de réunions, préparation de banderoles, entrainement à l’action non violente…), à la communication publique (gestion de site internet, entrainement à la prise de parole en public, etc.) mais aussi à l’expertise politique (« Le Tafta, c’est quoi ? »).
51 Sous un ensemble de rapports, Alternatiba a donc renoué avec la construction de « l’injustice », l’apolitisme initial du mouvement apparaissant dès lors comme une étape de son évolution. Combiné à l’usage des pratiques managériales, il semble alors que celui-ci ait constitué un moyen permettant de produire une offre militante comprenant de faibles droits d’entrée, objectivement ajustée au type de ressources détenues par les nouveaux publics mobilisés (jeunes cadres d’entreprise, nouvelle « petite bourgeoisie nouvelle [40] » issue du monde associatif et de l’ESS, etc.) tout autant qu’à leur distance initiale vis-à-vis du champ politique. Si l’on accorde du crédit à cette hypothèse, il resterait alors à analyser les processus de politisation individuelle qui ont permis à certaines populations de néo-militants, éloignés du sous-champ politique radical, d’accompagner l’évolution de l’institution voire de l’incarner désormais.