Bossard Stanislas, Les souterrains gaulois en Bretagne et en Normandie occidentale. Architectures de stockage enterrées (vie-ier s. av. J.‑C.) [Archéologie & Culture], préface Menez Yves, Rennes, PUR, 2020, 1 vol. 21,5 × 28, 224 p., 164 fig., 8 pl. coul.
Pages 202 à 205
Citer cet article
- HUITOREL, Guillaume,
- Huitorel, Guillaume.
- Huitorel, G.
https://doi.org/10.3917/arch.221.0202
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- Huitorel, Guillaume.
- HUITOREL, Guillaume,
https://doi.org/10.3917/arch.221.0202
1 Le livre de Stanislas Bossard, publication d’un mémoire de master 2 soutenu à l’université de Nantes en 2015 sous la direction de Martial Monteil (université de Nantes) et d’Yves Menez (SRA Bretagne), est un ouvrage ambitieux, s’inscrivant dans une longue tradition historiographique qui prend racine au xixe siècle. L’auteur définit son sujet d’étude comme des « architectures enterrées » c’est-à-dire des installations creusées à une « profondeur variable, mais toujours suffisante pour envisager que leur sol était situé quelques décimètres jusqu’à plusieurs mètres sous le niveau de circulation ancien » (p. 13). Au fil des recherches et des décennies, les propositions d’interprétations de ces installations se sont multipliées, reposant avec plus ou moins d’assurance sur des données scientifiques : chambre funéraire, habitat, zone de stockage ou encore lieu de cachette pour les principales hypothèses. Les propositions de datations ont également fluctué d’un auteur à un autre, passant tour à tour avant ou après la conquête de la Gaule. Se saisissant des problématiques entourant ces structures, S. Bossard propose donc une synthèse actualisée et argumentée des souterrains et de leur trajectoire au regard de nouveaux sites et indices archéologiques.
2 Le socle de cette étude est un catalogue de 463 souterrains, répartis entre la Bretagne et la Normandie occidentale, établi à partir de la base Patriarche et de listes déjà publiées. Le corpus, actualisé, regroupe certes des fouilles anciennes, mais également des opérations programmées et préventives récentes. Lorsque cela est possible, l’auteur a fait l’effort notable de retourner à la documentation primaire. Cette démarche est favorisée par la mise en ligne des rapports d’opérations archéologiques du SRA Bretagne dont ce travail tire grandement parti. D’ailleurs, l’auteur profite des possibilités du numérique en déposant son catalogue des structures sur la bibliothèque numérique du SRA de Bretagne (http://bibliotheque.numerique.sra-bretagne.fr, rapport no RAP03183_2).
3 Après une préface d’Yves Menez, conservateur régional de l’archéologie de Bretagne, et un avant-propos de l’auteur, l’ouvrage se compose de sept parties distinctes. La première, introductive à l’étude, présente à la fois les zones de répartition des souterrains et les méthodes, parfois contraignantes, pour les étudier. S. Bossard rappelle notamment que les souterrains représentent un matériau d’étude assez inhabituel puisque les structures les mieux conservées peuvent être dans un état proche de leur état d’abandon avec une architecture encore en trois dimensions et du matériel pouvant encore être en position primaire.
4 La partie suivante s’attarde sur l’historiographie de l’étude des souterrains, un sujet traité en pointillé depuis plus de cent ans avec peu de travaux durant l’entre-deux-guerres notamment. La trajectoire croisée de la recherche entre la Bretagne, depuis le xixe siècle, et la Normandie, depuis les années 1990, est intéressante à suivre et permet de mesurer comment un chercheur (voir les travaux de P.-R. Giot et de Y. Menez pour la Bretagne) peut influencer régionalement une thématique. Cette historiographie aurait mérité un effort plus important de synthèse, car elle mélange l’histoire de la recherche sur les souterrains gaulois et l’histoire, plus anecdotique, de certaines découvertes, rendant le propos parfois un peu confus. Cette partie permet néanmoins d’ancrer l’étude dans l’histoire de la recherche et de mettre en avant les problématiques qui subsistent autour des souterrains et qui sont traitées dans les parties suivantes.
5 La troisième partie, la plus longue, s’attarde sur l’aspect formel des souterrains. S. Bossard y définit les éléments constitutifs des architectures enterrées. Ces notions de définitions, bien menées, permettent d’homogénéiser le propos. Ainsi, l’auteur caractérise le type d’accès au souterrain, oblique ou vertical, les salles souterraines qu’il définit par leur mode de creusement (en sape ou en fosse), leur format (chambre, couloir, boyau), leur plan (irrégulier, circulaire, rectangulaire, etc.) et l’identification de traces de boisage, ainsi que les passages permettant la communication entre les salles et les accès. Ces derniers sont creusés dans les parois ou construits (bois, argile et pierre) sous la forme de chatières étroites ou de portes. Les souterrains comptent dans la majorité des cas un, voire deux accès, et une à trois salles.
6 Dans la suite de cette partie, S. Bossard présente une typologie des architectures enterrées. Son élaboration se confronte aux difficultés habituelles. La première est d’ordre technique : l’état de conservation des souterrains, le substrat dans lequel ils sont creusés ou encore leur lien avec les installations de surface constituent une très grande diversité d’architecture. La seconde est historiographique et méthodologique. Sur les 463 souterrains constituant le catalogue, seulement 209 installations sont suffisamment bien connues pour construire la typologie, dont 117 ont fait l’objet d’une fouille extensive. Ce catalogue réduit, mettant en avant les données qualitatives et non quantitatives, est néanmoins nécessaire et suffisant pour constituer une base de réflexion pertinente. La typologie est fondée sur le nombre de salles (multiple ou unique), les techniques de construction mises en œuvre, la forme et les types de salles, ainsi que les types de passages. Quatre principaux types, enrichis de sous-types, sont identifiés par l’auteur : les architectures à salles multiples (type 1), celles à salle unique (type 2), les autres architectures semi-enterrées particulières (type 3) et les architectures inclassables (type 4). Les architectures à salles multiples creusées en sape (type 1.1) sont les plus nombreuses. Le déroulé de la présentation des types est toujours un exercice délicat au risque de tomber dans l’inventaire, mais l’auteur arrive à rendre cette partie engageante en piochant dans son catalogue des exemples bien documentés pour décrire les types et alimenter sa réflexion avec des éléments concrets. Il confronte plus loin sa typologie à la chronologie des structures, mais la coexistence des différents types ne permet pas de classement typo-chronologique, ni d’associer un type à une fonction particulière.
7 La quatrième partie est consacrée à la vie des souterrains, de leur creusement à leur abandon. Ainsi, S. Bossard s’interroge sur les techniques de construction grâce notamment à l’étude de traces laissées par l’outillage puis aux observations renvoyant aux réfections et réparations des installations. L’utilisation et le fonctionnement des souterrains sont évoqués à travers le mobilier découvert (cf. infra). L’auteur souligne que la documentation concernant le mobilier est parfois limitée, empêchant de discuter de l’occupation et de l’abandon des structures dans le détail.
8 L’objectif de la cinquième partie est de contextualiser les structures dans l’organisation générale des sites auxquels ils appartiennent et en particulier avec des édifices et aménagements de surface. Les souterrains s’inscrivent donc dans des ensembles bâtis cohérents et s’organisent avec d’autres installations qui peuvent être autant de contraintes pour aménager les souterrains et leurs accès. Si des liens chronologiques et stratigraphiques sont parfois difficiles à établir, l’organisation de l’espace semble bien montrer que, dans la majorité des cas, les souterrains sont associés à des occupations rurales et plus spécifiquement à des habitations et parfois à des fossés d’enclos.
9 La sixième partie est consacrée aux méthodes et résultats de datation des souterrains. Peu de dates précises sont disponibles pour ces installations. C’est généralement le terminus post quem qui est déterminé par la céramique et des datations radiocarbones. La chronologie des souterrains est légèrement décalée entre la Bretagne et la Normandie, avec une période comprise entre le vie s. av. J.‑C. et le milieu du iie s. av. J.‑C. pour la première zone et entre le ive et le ier s. av. J.‑C. pour la seconde. Les datations les plus complètes, souvent estimées indirectement par la date d’installation des établissements, permettent d’envisager un fonctionnement des souterrains durant un à deux siècles en moyenne.
10 La dernière partie sert de mise en perspective au sujet. Pour commencer, S. Bossart complète la question ouverte dans la quatrième partie sur la fonction des souterrains. On regrette d’ailleurs que cette question soit abordée à différents endroits de l’ouvrage, morcelant ainsi la réflexion. Certaines hypothèses d’interprétation sont rapidement écartées telles que l’utilisation des souterrains comme chambre funéraire puisque les découvertes de restes humains sont très rares. La fonction d’habitat des souterrains peut également être écartée en raison de la forme et de la dimension des salles dans lesquelles il faut généralement circuler à genoux ou en rampant. L’auteur privilégie la fonction de stockage pour les souterrains, en lien avec les activités des établissements ruraux auxquels ils appartiennent. La forme et les dimensions des salles ainsi que les passages pour y accéder enrichissent cette hypothèse qui semble la plus valide au regard des données rassemblées. Toutefois, la rareté des restes végétaux et animaux rend difficile de préciser la nature des denrées stockées, qui ont pu être retirées au moment de l’abandon ou qui ne se sont pas conservées. De plus, le peu de céramiques découvertes en place dans les installations peut s’expliquer par le stockage de produits ne nécessitant pas de contenant ou par l’utilisation de contenants en matériaux périssables. La découverte de meules, de pesons ou encore de fusaïoles peut indiquer le stockage de matériel artisanal dans certains des souterrains. D’ailleurs, la localisation des accès aux souterrains, souvent en lien avec un bâtiment d’habitation, peut à la fois marquer un usage quotidien de ces structures et une surveillance aisée des accès, qui pouvaient certainement être cachés. L’auteur insiste sur l’utilisation des souterrains pour la dissimulation des denrées, mais également plus ponctuellement celle de biens de valeur, voire de personnes durant une très brève période. L’auteur enrichit la réflexion en ouvrant la question de la fonction des souterrains afin de dépasser l’aspect formel des structures pour appréhender leur place dans un système technique, social et économique. Toutefois, malgré la place laissée à cette problématique, on regrette que l’auteur ne l’approfondisse pas toujours assez, comme au sujet du stockage. En effet, si l’effort de replacer le stockage en souterrains parmi les autres modes de conservation que l’on retrouve aux mêmes périodes, à savoir le stockage en silos et en greniers aériens, doit être souligné, l’auteur pourrait s’intéresser davantage à l’aspect technique du stockage et notamment aux conditions de conservation dans les souterrains en faisant appel par exemple aux travaux de François Sigaut. La comparaison avec des structures enterrées et semi-enterrées d’autres périodes, comme le Moyen Âge, est rapidement évoquée mais elle est complétée par un intéressant travail d’archéologie comparée avec des souterrains de Cornouailles anglaise et d’Écosse. Un voyage de recherche en Grande-Bretagne pour se rendre au plus près de la documentation a d’ailleurs grandement profité à cette partie, notamment pour intégrer des éléments de réflexion sur les échanges transmanche.
11 Après une conclusion de l’auteur, l’ouvrage se termine par une série d’annexes comportant la liste et les cartes de répartition des souterrains, ainsi que des tableaux dynamiques de datation des ensembles céramiques issus de plusieurs structures.
12 Le style de l’auteur rend l’ouvrage facile d’accès et il faut signaler la très grande qualité de l’iconographie. La reprise d’une grande majorité des plans par S. Bossard homogénéise les figures, permettant de mieux appréhender les installations et les comparaisons entre elles. Les restitutions de V. Bardel sont également un élément central dans cet ouvrage à la fois pour illustrer les questions techniques des souterrains et pour évoquer les activités qui pouvaient s’y dérouler. D’ailleurs, l’auteur prend le temps d’évoquer dans l’historiographie du sujet l’évolution des restitutions graphiques des souterrains, thématique trop rarement évoquée dans les travaux archéologiques, participant pourtant à la construction et à la diffusion des connaissances.
13 L’ouvrage de S. Bossard dresse un tableau complet des souterrains gaulois du nord-ouest de la Gaule en évoquant tant leur aspect formel que leur dimension chronologique et fonctionnelle. Quelques problématiques soulevées en guise de perspectives pourront être explorées à l’avenir, comme les raisons de la construction de souterrains (intérêt technique, conséquence de temps d’insécurité, cache de prélèvement de taxe, etc.) et l’intégration de ces architectures dans la réflexion sur les échanges économiques et culturels transmanche. Cet ouvrage, très complet et fondé sur un riche catalogue tirant profit des dernières méthodes de l’archéologie et de la multiplication des opérations préventives, est une étape importante dans l’étude des souterrains gaulois et replace ces installations, trop souvent éclipsées par d’autres structures de stockage comme les silos et les greniers aériens, au cœur du débat archéologique.