Article de revue

Le boulangisme, un populisme prostestataire

Pages 34 à 36

Citer cet article


  • Winock, M.
(2017). Le boulangisme, un populisme prostestataire. Après-demain, N ° 43, NF(3), 34-36. https://doi.org/10.3917/apdem.043.0034.

  • Winock, Michel.
« Le boulangisme, un populisme prostestataire ». Après-demain, 2017/3 N ° 43, NF, 2017. p.34-36. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-apres-demain-2017-3-page-34?lang=fr.

  • WINOCK, Michel,
2017. Le boulangisme, un populisme prostestataire. Après-demain, 2017/3 N ° 43, NF, p.34-36. DOI : 10.3917/apdem.043.0034. URL : https://shs.cairn.info/revue-apres-demain-2017-3-page-34?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/apdem.043.0034


Notes

  • [1]
    Texte publié dans : La France républicaine, « Bouquins », Robert Laffont 2017 et « Populismes français ». In : Vingtième Siècle, revue d’histoire, n°56, octobre-décembre 1997, Les populismes. pp. 77-91 ; http://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1997_num_56_1_4492.
  • [2]
    Benoît Malon, « Physiologie du socialisme », Revue socialiste, mai 1888, p. 521.
  • [3]
    Ibid.
  • [4]
    « Les soldats partageront leur pain avec les grévistes ! » Aux destinées prodigieuses de ce mot sur tous les chemins de France, il apparut que ce jour-là le général Boulanger avait parlé en français. … Tous les Français la [cette expression] recueillir, les ouvriers, les paysans dont le fils est à la caserne, et les bonnes femmes, et les petits vicaires, et les cabarets » où l’on discute indéfiniment â la manière gauloise, et tous dirent : « Voilà qui est bien ». Maurice Barrès, L’Appel au soldat, p. 45.
  • [5]
    Frédéric Freigneaux, « Le Boulangisme, naissance d’une nouvelle tradition politique », Thèse de doctorat, l’université de Toulouse-Le Mirail, 1996, tome 1, p. 272.
  • [6]
    Discours du général Boulanger à Versailles, 15 avril 1889, cité par F. Freigneaux. op. cit.. tome 1, p. 284.
  • [7]
    Une interview du général Boulanger, La Tribune de Genève, 7 février 1889.
  • [8]
    Journal Officiel. Débats de la Chambre des députés, 4 juin 1888.
  • [9]
    L’étude la plus approfondie et la plus récente sur Déroulède est la thèse de Bertrand Joly, Paul Déroulède (1846-1914), Université de Paris IV, 1996.
  • [10]
    La Cocarde, 31 août 1888, citée par F. Pisani-Ferry, le Général Boulanger, Paris, Flammarion, 1969, p. 155.
  • [11]
    F. Freigneaux. op. cit., 1995. tome 1, p. 309.
  • [12]
    Ibid., tome 1, p. 316.

Le boulangisme, dont le mouvement se développe de 1887 – date à laquelle le général Boulanger est limogé, avant d’être mis à la retraite de l’armée – et 1889, marquée par l’apogée de l’élection à la députation de Boulanger à Paris, a été perçu par ses adversaires contemporains comme un avatar du césarisme ou du bonapartisme : un chef ovationné qui parle au nom du peuple pour prendre le pouvoir. Son programme tient en trois mots : « Dissolution, Révision, Constituante ». Il a pour finalité le changement du régime politique, jugé inefficace, corrompu et accaparé par une oligarchie séparée du peuple. Lancé d’abord par des membres de l’extrême gauche radicale, jugeant le compromis constitutionnel de 1875 insuffisamment républicain, Boulanger est peu à peu soutenu par toutes les familles d’opposants à la République parlementaire : bonapartistes, monarchistes, catholiques antilaïques, et même une partie des blanquistes.

1Benoît Malon, directeur de la Revue socialiste, explique à l’un de ses correspondants en avril 1888 pourquoi lui et ses collaborateurs ne peuvent être avec Boulanger, quelles que soient les revendications populaires qu’il est censé incarner : « Chaque fois qu’en France on est entré dans cette voie, on est tombé dans les fondrières du despotisme et de l’invasion. Sont-ils donc déjà si oubliés ces noms funèbres : Brumaire et Waterloo, Décembre et Sedan ? » [2] Le même explique que « nous sommes en présence de l’irruption torrentielle de tous les mécontentements, de toutes les déceptions, de toutes les colères, de toutes les espérances qui fermentaient dans les masses [3] ». La raison profonde réside dans les insuffisances d’un régime républicain qui s’est refusé à toute révision démocratique de la Constitution, à toute réforme économique dans le temps où la France est atteinte par la crise, et qui, de plus, présente tous les aspects de la corruption, le palais de l’Élysée lui-même devenant le tremplin des prévarications du gendre du président Grévy (« le wilsonisme a tout pourri »).

2Malon n’est guère optimiste au moment où il écrit ce texte. Il voit le danger de la coalition, il redoute l’ambiguïté du mouvement (républicain à gauche et césariste à droite), et il juge qu’une « concentration républicaine » contre la menace n’aboutira qu’à « un bref retour de l’opportunisme » au pouvoir, à moins, dit-il, qu’on ne se décide à la révision démocratique et républicaine de la Constitution de 1875 et que l’on ne prenne « d’immédiates et profondes réformes économiques », « Sachons le reconnaître, il y a quelque chose d’incompressible dans la poussée boulangiste parce que la foule incarne en elle son désir ardent, impatient, coléreux d’un assainissement politique et d’une transformation sociale trop attendus et rendus plus urgents par la crise industrielle et commerciale si cruellement sévissante depuis 1883 ».

3Le correspondant de Benoît Malon, Eugène Fournière – syndicaliste qui avait été aux côtés des grévistes des mines de Decazeville, où la troupe, en 1886, au moment où Boulanger était ministre de la Guerre s’était montrée bienveillante [4] – détaille, dans le numéro de la même revue, quelques éléments constitutifs du boulangisme : « l’irrésistible instinct populaire » qui se manifeste, le caractère composite de sa clientèle ou de ses partisans (« les vaincus d’hier et les déçus de toujours »), auquel répond un « programme obscur et purement négatif », la coupure qu’il exprime entre lui et « les dirigeants de l’opinion » (députés et journalistes), l’apparition d’un prétendu sauveur, incarnant la patrie (« ce goût pour les héros » disait Barrès), dont le prestige est chaque jour amplifié par la propagande et la curiosité de la presse (« imagerie mystique », « chansonnerie idolâtre »). Selon Fournière, l’hétérogénéité de ce « syndicat de mécontents » aura pour conséquence la division des « meneurs », mais « la foule, en qui reste un vieux sédiment d’idolâtrie, suivra celui qui sait si bien se tenir à égale distance des groupes qui opèrent sous son nom et le fera César ». En même temps, Fournière, prévenu contre le bonapartisme, avançait le mot d’ordre : « Et si la dissolution se fait : guerre au plébiscite ». Mais il ajoutait : « Et si la révision se fait : guerre au parlementarisme ». Car le boulangisme porte en lui une protestation légitime contre les « chefs parlementaires » qui ont abusé le peuple.

4L’idéologie boulangiste, si elle existe, est donc d’abord négative. Contre le parlementarisme et la corruption – la Chambre des députés est désignée comme un « syndicat à six cents têtes, dont chaque membre n’a qu’une pensée : s’emparer du pouvoir afin de l’exploiter au profit de ses appétits et de ses ambitions ; comme s’il y avait une tyrannie plus redoutable que celle de tous ces tripoteurs dont le seul but est de faire leurs affaires au lieu de faire celles du pays » [5]. Moraliser la vie publique est un leitmotiv. Le boulangisme s’oppose à un régime d’autre part inefficace : absentéisme des députés, manque de cohérence de la politique générale, absence de réforme. Il dénonce l’accaparement du pouvoir par les opportunistes, ces républicains modérés, anticléricaux, aventurés dans une entreprise coloniale qui détourne les Français de la Revanche, qui sont également rejetés par les tenants d’une politique sociale, les adversaires des lois laïques et les patriotes. Le vrai mal provient de la séparation qui s’agrandit entre ce que d’autres appelleraient le « pays légal » – la classe politique – et le « pays réel » – le suffrage universel. C’est pourquoi l’ancien clivage gauche-droite ou républicains-monarchistes est dépassé. Boulanger est là-dessus explicite : « Ce n’est plus entre républicains et monarchistes que va s’engager la prochaine lutte électorale. Elle va s’engager entre les oligarques épris du parlementarisme d’une part, et les démocrates de l’autre. Déjà, l’on voit un certain nombre de royalistes, qui refusent de se joindre à nous à cause du caractère démocratique de notre programme, former, sous le nom d’Union libérale, un groupe avec les hommes du centre-gauche, dont les intrigues parlementaires n’ont jamais cessé d’être l’idéal » [6]. Le boulangisme se pose en démocratie véritable contre la démocratie oligarchique et corrompue.

5Positivement, le boulangisme s’affirme révisionniste, parce que la Constitution de 1875 n’est pas démocratique ; parce qu’elle n’a pas été soumise au peuple souverain. Le projet de révision constitutionnelle reste flou, car l’extrême gauche du Parti national (comme s’appelle le boulangisme) voudrait la suppression de la présidence de la République comme celle du Sénat, alors que la droite du mouvement réclame un exécutif fort. Boulanger lui-même, sans trop s’y attarder, opine plutôt pour le renforcement de celui-ci : « Le remède est tout simplement, dit-il dans une interview, dans le retour à un chef d’État effectif, responsable comme le président des États-Unis. Seulement, je voudrais que la durée du mandat fût prolongée de dix ans » [7]. Une fois au moins, Boulanger s’est exprimé clairement sur ses intentions constitutionnelles, à la Chambre, en juin 1888, après son élection dans le Nord. Ce qui se dégage de la lecture d’un texte maintes fois interrompu par les députés présents, c’est l’idée de l’appel au peuple, non seulement la ratification de la nouvelle Constitution abolissant le parlementarisme, mais aussi la mise en place du référendum d’initiative populaire [8]. Le sens de cette réforme est la volonté de rétablir l’autorité de l’État, tout en s’appuyant sur le suffrage populaire. Le plus constant dans l’idée a été Paul Déroulède qui avait entraîné sa Ligue des patriotes dans la cause boulangiste, qu’on retrouvera – elle et lui – dans l’antidreyfusisme : c’est lui et non Boulanger qui parle de « République plébiscitaire », impliquant l’élection du président de la République au suffrage universel et la consultation régulière de la même volonté populaire par « plébiscite législatif », c’est-à-dire par référendum [9].

6Cette réforme des institutions a pour finalité un train de réformes sociales. Comme le disait La Cocarde, « ce n’est pas une Constitution qui est à réviser, un gouvernement qui est à rafistoler, c’est une société qui est à refaire » [10]. En fait, le caractère composite de son électorat interdit au boulangisme trop de précision dans ce domaine. La xénophobie peut en tenir lieu. Henri Rochefort, dont le journal L’Intransigeant est populaire chez les ouvriers parisiens, réclame en 1888 l’expulsion de 500 000 Italiens vivant en France [11]. Lucien Nicot, opposé au radical Floquet dans le onzième arrondissement de Paris, écrit dans son affiche de propagande électorale : « Vous, ouvriers sans travail, chassés des ateliers à l’avantage des ouvriers étrangers qui retirent le pain quotidien de la bouche de vos femmes et de vos enfants ». Subsidiairement, un certain nombre de boulangistes ne craignent pas, surtout au moment de la retombée de la vague boulangiste, et Boulanger étant lui-même en exil, à reprendre le thème de l’antisémitisme. Au demeurant, celui-ci est non seulement marginal, relevant de choix personnels des uns ou des autres, mais encore est-il répudié par le chef du mouvement, qui refuse notamment les quatre-vingt mille francs que lui offre la Ligue antisémitique pour ses campagnes électorales [12].

7Le boulangisme s’affirme enfin comme un nationalisme avant la lettre. Le culte des provinces perdues induit une diplomatie anti-allemande active, l’alliance franco-russe, le détachement de l’Italie de la Triple Alliance. Pareille politique exige l’unité nationale et le dépassement des clivages sociaux et politiques, ce qui nous ramène au préalable de la révision constitutionnelle.

8Au total, le boulangisme paraît bien répondre à la définition du populisme protestataire défini par P.-A. Taguieff : anti-élitisme (ceux d’en bas/ceux d’en haut), confiance dans le peuple, méfiance à l’endroit du régime représentatif (antiparlementarisme), appel au peuple par voie de référendum, « hyperpersonnalisation du mouvement à travers la figure charismatique du leader « viril » et « honnête », discours interclassiste, idéologie de l’unité nationale.


Date de mise en ligne : 10/07/2017

https://doi.org/10.3917/apdem.043.0034