Le monde viticole dans la région de Nolay (fin xviiie siècle-1914)
Pages 33 à 92
Citer cet article
- BONNEFOY, Jean-Marc,
- Bonnefoy, Jean-Marc.
- Bonnefoy, J.-M.
https://doi.org/10.3917/anbo.223.0033
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- Bonnefoy, J.-M.
- Bonnefoy, Jean-Marc.
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https://doi.org/10.3917/anbo.223.0033
Notes
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[1]
Nous empruntons les informations relatives à la Bourgogne et au bailliage de Beaune à l’article de Christine LAMARRE : « La population de la Bourgogne à la fin du xviiie siècle à travers le dénombrement Amelot (1786) », Annales de Bourgogne, t. 40, 1983, p. 55-99.
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[2]
En particulier le « Dénombrement du Duché de Bourgogne et pays adjacens, et des Provinces de Bresse et Dombes, Bugey et Gex ». Rédigé en 1786, imprimé en 1790 sur demande de l’Assemblée nationale, il est l’œuvre d’Amelot de Chaillou, Intendant de la province de Bourgogne. Voir également aux Archives départementales de la Côte-d’Or (ADCO) la série C 58 à 72 : longue série de statistiques relatives aux baptêmes, mariages et sépultures (avec distinction entre les sexes) fournies par les curés des paroisses pour les besoins de l’intendance.
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[3]
Vaillant (Hubert Michel François), Statistique du département de la Côte-d’Or, an VIII-1807 et poursuivie jusqu’en 1820, ADCO, 1 F 38.
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[4]
Laurent (Robert), Les vignerons de la Côte-d’Or au xixe siècle, Paris, Les Belles Lettres, 1958.
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[5]
L’écart entre les évaluations de Vaillant et les chiffres que nous avons pu tirer du dépouillement des états de sections disponibles s’élève de 1 à 5 pour la commune de La Rochepot, de 1 à 2 pour les communes de Cirey, Vauchignon et Baubigny : là où Vaillant compte 174,3 ha nous aboutissons à 385,8 ha…
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[6]
C’est à dire l’ameublissement du sol à l’aide de la « meille » ou du « fessou » en mars, puis avril et juillet. On parlait aussi des « trois façons ».
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[7]
On appelait « paisseaux » les échalas.
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[8]
L’envaisselage correspondait à la mise du vin en tonneau.
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[9]
La mise en bouteilles, limitée en Bourgogne avant la Révolution, bénéficia de la création d’une verrerie sur le gisement de houille d’Épinac.
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[10]
Selon Vaillant, Statistique du département…, op. cit., t. 1, p. 424-429 : « Quelque fois les vins communs de ce qu’on appelle “l’Arrière-Côte” qui borne le chemin de la Saône ou le plat pays, sont aussi envoyés hors de France, mais la plus grande partie de ces derniers est consommée sur place. » D’après Chaper, préfet sous la Monarchie de Juillet, cité par Jean RICHARD, « Production et commerce du vin en Bourgogne aux xviiie et xixe siècles », Annales cisalpines d’histoire sociale, 1974 : « il se peut que les vins d’Arrière-Côte, qui participent aux qualités des grands vins, aient profité de l’engouement de la clientèle étrangère pour les vins de Bourgogne au temps de l’Empire ».
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[11]
Il faut entendre par là les vins produits sur le finage de la ville et ses « annexes », Pommard et Volnay.
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[12]
Arnoux (Abbé), Dissertation sur la situation de la Bourgogne, sur les vins qu’elle produit, sur la manière de cultiver les vignes, etc., Londres, 1728.
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[13]
Courtépée (Abbé Claude), Description historique et topographique du Duché de Bourgogne, p. 22, Tome III, chez Causse, Dijon, 1778.
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[14]
Pour le second semestre de 1789, l’Assemblée nationale supprima l’exemption de taille dont bénéficiaient les privilégiés et fit dresser un rôle particulier. De même, pour les Vingtièmes, le Directoire de la Côte-d’Or fit dresser un « second cahier » destiné aux anciens seigneurs et aux propriétés de l’Église et des gens de mainmorte (Ecclésiastiques, ordre de Malte, hôpitaux, etc.) À cette date l’ensemble des propriétaires fonciers étaient assujettis à l’impôt.
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[15]
L’évêque d’Autun (Talleyrand en 1789) était président-né des états de Bourgogne.
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[16]
Le climat le plus ancien de Chassagne, le clos Saint-Jean, était encore aux mains de l’abbaye en 1789. Chartreux, collégiale de Beaune et abbaye de Maizières étaient très présents à Puligny.
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[17]
La plupart des curés de la région étaient « à la portion congrue ».
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[18]
Baron de Chagny, il réside dans ce bourg lorsqu’il n’est pas à la Cour. En 1774, il a fait reconstruire le château de Chagny par Émiland Gauthey. Vendu comme bien national, celui-ci fut détruit en 1866.
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[19]
En y incluant les « biens incorporels », c’est à dire l’ensemble des droits seigneuriaux et féodaux attachés à la seigneurie de Chassagne.
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[20]
87 % sont dans ce cas, représentant 95 % du montant de l’impôt.
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[21]
En nous appuyant sur des travaux comparables d’autres historiens. Voir par exemple : Gérard BÉAUR, Le marché foncier à la veille de la Révolution, Paris, Éditions de l’EHESS, Paris, 1984. L’auteur fonde son étude sur deux régions de Beauce : Joinville et Maintenon.
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[22]
Par exemple les « recteurs d’école » : par la fortune et le niveau de vie, ils sont proches des milieux populaires mais leur niveau d’instruction, la reconnaissance sociale dont ils pouvaient bénéficier les rattachent plutôt à la bourgeoisie.
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[23]
Le « centième denier » était une taxe obligatoire sur les mutations foncières (à l’exclusion des successions en ligne directe) que les notaires étaient tenus de déclarer au « bureau du centième denier ».
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[24]
Labrousse (Ernest), La crise de l’économie française à la fin de l’Ancien Régime et au début de la Révolution, Paris, PUF, 1944 (réédition 1990). Voir surtout la deuxième partie du livre II : « L’effondrement du revenu viticole (1778-1791) ».
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[25]
Si on confond, comme c’est probablement le cas, les deux catégories « fait valoir par lui-même » et « qu’il fait valoir ».
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[26]
À l’exclusion des régions où subsistait le droit de mainmorte, comme c’était encore le cas, pas si loin de Nolay, dans certaines communautés de l’Autunois ou de la vallée de l’Ouche.
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[27]
Soit environ 470 ouvrées de vignes, 42 journaux de terres ou prés. Le seigneur engrangeait chaque année 11 feuillettes de vin, 9 mesures de froment et 28 d’avoine, sans compter 17 corvées à bras, 20 £ en argent… et la moitié des dîmes.
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[28]
La majorité des seigneuries de la région ont fait l’objet de ventes au cours du xviiie siècle. Les seigneurs n’avaient plus d’attache patrimoniale avec les habitants.
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[29]
Outre des biens dans le Chalonnais (Baleure, Saint-Loup-de-Varennes), des domaines en Haute-Saône et surtout dans le Beaunois : Tailly et Bligny-sous-Beaune. CARRON (Christine) : « Une famille de parlementaires bourguignons au xviiie siècle : Les Perreney-Balleure », Annales de Bourgogne, t. 59, 1987, p. 132-139.
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[30]
Voir De Saint-Jacob (Pierre), Les paysans de la Bourgogne du Nord au dernier siècle de l’Ancien Régime, Paris, Les Belles Lettres, 1960 : « [Le seigneur d’Ébaty] loue [en 1778] la terre directement aux habitants, pour neuf ans, à des prix convenables, abandonnant ainsi toute idée de spéculation ». L’historien y voit un signe de résistance à la « concentration des terres », donc de résistance à l’évolution vers une agriculture de type capitaliste.
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[31]
Le bail de fermage s’étant terminé pendant la période révolutionnaire, et les biens de Clermont-Montoison étant confisqués puis vendus par « la Nation », le fermier s’est trouvé en litige avec l’administration départementale. Comment évaluer le préjudice subi par lui du fait de l’abolition des « droits féodaux » ? Millard estimait le pourcentage représenté par les biens immatériels à environ 29 % du total des biens affermés. En 1806, le litige n’était toujours pas tranché…
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[32]
Par exemple en favorisant le fractionnement des propriétés en lots accessibles financièrement aux paysans. Ce n’était pas le cas lors de la vente des biens de première origine et ne le fut plus lors de la troisième phase de ventes à partir de 1795/96.
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[33]
Bodinier (Bernard) et Teyssier (Éric), L’événement le plus important de la Révolution : la vente des biens nationaux, Paris, Société des études robespierristes, 2012.
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[34]
Nous avons dépouillé un échantillon constitué de l’ensemble des vendeurs dont le nom commençait par la lettre « B », soit 12 % environ de la masse des vendeurs.
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[35]
Nous avions pointé l’ambiguïté de la dénomination de « marchand » pour les actes rédigés avant la Révolution. Il semble que celui de « cultivateur » soit tout aussi ambigu pour les actes rédigés pendant la période révolutionnaire : biais idéologique ?
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[36]
Il faut y voir probablement l’effet de la revente de biens nationaux.
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[37]
Par exemple, à Chassagne, des baux sont conclus entre le district et les anciens vignerons de Clermont-Montoison dans les termes traditionnels.
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[38]
C’est ce dont se plaint le maire de Nolay, Jean-François Carnot, regrettant le départ de vignerons, alléchés par les salaires proposés dans la Côte.
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[39]
Pour une base 100 calculée sur la moyenne du revenu entre 1800 et 1849. Nous avons calculé le revenu brut à partir de deux indicateurs : le rendement à l’hectare et le prix de la queue de vin.
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[40]
En 1801, Chaptal publie son ouvrage sur le sucrage des vins. Mais l’essor de la culture de la betterave sucrière n’en est qu’à ses débuts sous l’Empire et la diffusion de la « chaptalisation » sera plutôt le fait de la période suivante.
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[41]
Consacré dans le code rural de 1791.
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[42]
Les épidémies de variole semblent avoir joué un rôle important, en dépit des efforts de l’administration pour promouvoir la vaccination. Par contre, les disettes passagères en 1811-1812 puis 1816-1817 (« L’année sans été ») n’ont pas eu d’impact réel.
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[43]
Les décès aux armées étaient rarement reportés sur les registres de l’État-civil.
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[44]
Un recensement des extraits mortuaires conservés aux archives montre que les décès ont été plus nombreux pendant la période 1792-1795, avant même la période critique de la fin de l’Empire. Mais 80 % des décès avaient lieu à l’hôpital et non sur le champ de bataille.
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[45]
Les tables décennales du mouvement de la population, mises en place partiellement depuis 1792, deviennent systématiques à partir de 1802. Les recensements de la population, assez douteux avant 1832, deviennent réguliers (tous les cinq ans) et surtout fiables, grâce à l’établissement de listes nominatives. Enfin nous avons pu nous appuyer sur un « Tableau du mouvement de la population (1824-1869) », conservé aux archives municipales de Nolay (cote 1 F 5) et portant sur l’ensemble des communes du canton. Il nous a permis de construire les principaux indicateurs démographiques pour la période la moins bien connue : les années 1824 à 1828.
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[46]
Respectivement 59 % à Chassagne, 55 % seulement à Santenay. Ce fait rejoint les observations de Pierre Goujon pour les régions viticoles de Saône-et-Loire. Pour lui, l’exode rural a d’abord été alimenté par la disparition des activités non-agricoles des petits villages au bénéfice des plus gros. Voir GOUJON (Pierre), Le vignoble de Saône-et-Loire au xixe siècle (1815-1870), Lyon, Centre d’histoire économique et sociale de la région lyonnaise, 1973, p. 98-100.
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[47]
Mais un écart se maintient entre Côte et Arrière-Côte où la part des propriétaires est supérieure (47 % à La Rochepot).
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[48]
Les communes de Corcelles-les-Arts et Ébaty, qui relèvent du canton de Beaune-Sud, ont été cadastrées en 1827.
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[49]
Robert Laurent distinguait trois types de propriétés : grande (plus de 300 F. de revenu), moyenne (100-300 F.), petite (moins de 100 F.). Il fixait le seuil de l’indépendance économique à 100 F. Voir LAURENT (Robert), Les vignerons de la Côte-d’Or…, op. cit., t. II, p. 22-24.
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[50]
Par exemple à Chassagne, la grande et la moyenne propriété représentaient, dans cette typologie, 36 % des effectifs, 90 % de la superficie et 88 % du revenu…
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[51]
Lévêque (Pierre), La Bourgogne de la monarchie de Juillet au Second Empire, Thèse Paris, Lille, 1983, Tome I, pages 154-160.
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[52]
Un revenu foncier de 700 F. en 1840 amenait le paiement d’un impôt foncier qui, augmenté des autres contributions, permettait d’atteindre le cens de 200 F. exigé sous la Monarchie de Juillet pour être un « électeur politique ».
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[53]
Fréquentes dans le cas de la grande et moyenne propriété, elles ont tendance à minorer artificiellement les inégalités entre propriétaires.
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[54]
Rappelons qu’il s’agit des communes de Puligny, Santenay, La Rochepot, Cirey, Cormot, Vauchignon.
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[55]
On a classé dans cette catégorie les magistrats, officiers de type Ancien Régime comme les notaires, avoués…, les hauts fonctionnaires et cadres de l’Armée, les personnels de santé…
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[56]
Si on inclut la tranche supérieure de la propriété parcellaire (de 100 à 200 F. de revenu), les superficies moyennes tombent à 1,825 ha et 4,48 ha.
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[57]
Nous avons travaillé sur le même échantillon des noms commençant pas la lettre « B », pris dans la table des vendeurs pour la période 1815-1825, puis celle des acquéreurs jusqu’en 1862 (du fait du déplacement des informations utiles dans cette table). La réforme des modalités de l’enregistrement, en 1863, ne nous a pas permis d’aller au-delà. Voir ADCO 3 Q 21 / 28 à 35.
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[58]
Deux d’entre elles sont consécutives à la faillite de négociants.
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[59]
Voir ADCO : M 13 IX i I /1-3 : les données pour 1834 sont le fruit d’une enquête menée par l’administration auprès des percepteurs. Les chiffres communaux paraissent un peu sous-estimés, de même que ceux de 1801. Malgré la stagnation incontestable, le « gap » n’est probablement pas aussi grand par rapport aux chiffres plus sûrs des années suivantes.
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[60]
1816-1817 et surtout en fin de période : 1826-1828 et 1830.
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[61]
Confrontés à la baisse des cours des céréales, les agriculteurs du Pays-Bas voient dans la plantation de « gros gamays » à fort rendement une alternative avantageuse. Morelot montre bien la rationalité de ce choix : en 1831, une ouvrée plantée en gamay rapportait 10 F. au lieu de 3 à 3,75 F. plantée en blé. « Cet engouement durera jusqu’à ce que la raison, proscrivant le système d’assolement triennal ou des jachères, fasse adopter un meilleur genre de culture. » Voir Morelot (Dr J.), Statistique de la vigne dans le département de la Côte-d’Or, Beaune, 1831, p. 163.
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[62]
À partir de 1848, des récoltes pléthoriques de mauvaise qualité provoquent un effondrement des prix dans le contexte de crise industrielle à l’échelle européenne. Le mécontentement dans les milieux viticoles alimente des troubles, exacerbés par la contestation des impôts indirects.
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[63]
Mélange de plants de pinots et gamays. Les parcelles plantées en « passe-tout-grain », relativement nombreuses à Santenay et Chassagne, assuraient la fabrication d’un vin ordinaire de bonne qualité.
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[64]
Voir Garnier (Abbé) : Manuel des vignerons-associés de Chassagne, Beaune, 1844, p. 84-85 : « Néanmoins, la culture de la vigne était loin d’être ce qu’elle est aujourd’hui ; toutes les terres au-dessous du chemin de Santenay furent en grande partie ensemencées que de céréales, jusqu’au xviiie siècle. Les anciens rapportent qu’il y avait encore plusieurs charrues à Chassagne vers cette époque. »
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[65]
Ils semblent avoir pratiquement disparu de nos jours.
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[66]
Il faut distinguer entre le « gros gamay » du Pays-Bas, plus productif mais donnant un vin de qualité très inférieure, et le « petit gamay », analogue au gamay du Beaujolais et du Mâconnais, plus qualitatif, privilégié dans l’Arrière-Côte.
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[67]
Lavalle (Jules), Histoire et Statistique de la vigne et des grands vins de la Côte-d’Or, Beaune, 1855, p. 10.
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[68]
Guyot (Jules), Étude des vignobles de France, Paris, Imprimerie impériale, 1868, t. III, p. 63-92. Il fut chargé par Napoléon III d’une mission d’inspection des vignes françaises, afin de rechercher les moyens d’augmenter leurs exportations, dans le contexte libre-échangiste après la signature du traité de commerce franco-britannique en 1863.
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[69]
Ce système de rétribution était déjà apparu plus au nord, dans la Côte de Nuits, dès la fin du siècle précédent.
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[70]
Laurent (Robert), Les vignerons de la Côte-d’Or…, op. cit., t. 1, p. 274-275.
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[71]
Le problème était que le plant de pinot, peu sensible au risque de pourriture, demandait une maturation complète. Tarder l’ouverture de la vendange revenait à exposer dangereusement le gamay à ce risque, d’autant plus que la sur-maturation était nocive à sa qualité. D’où un conflit permanent entre les deux catégories de propriétaires.
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[72]
Lucand (Christophe), Les négociants en vins de Bourgogne, de la fin du xixe siècle à nos jours, Bordeaux, Féret, 2011, p. 40-41.
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[73]
Il possède à sa mort 133 ha de vignes fines, à Santenay et Chassagne, mais aussi dans toutes les Côtes de Beaune et de Nuits. En 1869, il est parvenu à acquérir le prestigieux domaine de la Romanée-Conti, resté jusqu’à nos jours, partiellement, dans sa famille.
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[74]
« Courtiers de campagne » et marchands « sans magasin » sont nombreux dans la région de Nolay.
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[75]
Ainsi, les vins rouges de Chassagne ou de Santenay étaient fréquemment vendus sous l’appellation « Pommard », plus connue.
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[76]
Dans les enquêtes diocésaines auprès du clergé paroissial, les plaintes sont récurrentes sur le non-respect du jour de repos, la pratique des veillées ou de la danse, voir ADCO, 141 J 65 à 69 : « Enquête épiscopale sur les paroisses et leurs annexes ».
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[77]
Pas plus de 45 « électeurs politiques » pour le canton de Nolay, après l’élargissement du cens électoral sous la Monarchie de Juillet.
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[78]
Le corps électoral était fixé à 10 % de la population dans les communes de 1 000 habitants et moins, avec un minimum de 30 électeurs. Dans notre région, ce taux de 10 % a fait que 29 % des hommes âgés de 21 ans et plus ont été électeurs.
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[79]
Le sous-commissaires de la République, le « républicain de la veille » Jules Carion, appliqua une politique d’épuration rigoureuse, révoquant six maires dans la région.
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[80]
Santenay fut un bastion républicain tout au long des événements. Chassagne et Puligny étaient plus partagées. Mais Chassagne, l’ancienne « petite Vendée » de l’époque révolutionnaire, commençait à suivre une évolution qui la mènerait au républicanisme puis au radicalisme sous la iiie République.
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[81]
Il touche la Champagne en 1890.
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[82]
Mal dosé, le sulfure de carbone provoquait la destruction des ceps. Le dédommagement par l’administration se révéla aléatoire.
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[83]
Le premier syndicat, dû à l’initiative de Vergnette-Lamotte, fut fondé à Pommard. Dans notre région, les créations s’étalent de 1883 à 1887.
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[84]
La superficie viticole dans la région de Nolay atteignait les 3 932 ha en 1879-1880.
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[85]
Ce fut particulièrement le cas de la « Société vigneronne de l’Arrondissement de Beaune », où était actif Jean-Baptiste Bouhey-Allex, maire et conseiller général socialiste. Elle compta jusqu’à une centaine de membres dans la région de Nolay. Le député radical Pierre Lévêque, quant à lui, se fit le défenseur des petits vignerons au Conseil général.
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[86]
Bouheix-Allex (Jean-Baptiste), « La reconstitution en Côte-d’Or », in Revue de Viticulture, t. 29, 1908, pages 686-691 : « Ce fut, avant la lettre, une espèce de lutte de classes. Les gros propriétaires étaient presque tous conservateurs ; les petits propriétaires, les vignerons, étaient en grande majorité républicains. Parbleu, disaient ceux-ci, les “bourgeois” ne veulent pas nous laisser replanter nos vignes afin d’avoir plus facilement des vignerons pour cultiver les leurs ! »
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[87]
Certains auteurs la mentionnent dans la région de Santenay à la fin du xviiie siècle.
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[88]
Laurent (Robert), Les vignerons de la Côte-d’Or…, op. cit., t. 2, p. 77-80.
-
[89]
C’était le cas des sols de Saint-Aubin. Par contre les sols du nolaytois, plus siliceux, ont pu bénéficier d’une reconstitution précoce.
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[90]
La Société vigneronne de Beaune joua un rôle essentiel, notamment dans la mise en place de cours de greffage, assurés au début par des maîtres-greffeurs venus du Beaujolais. Ajoutons l’impact décisif des conférences organisées par la société du 10 au 12 septembre 1891, à Beaune, où furent présentes les sommités de la discipline, comme Viala et Ravaz de Montpellier.
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[91]
D’après les évaluations de Robert Laurent, il fallait 4 à 5 ans pour assurer la reconstitution d’une exploitation de base, les vignerons ne pouvant aller au-delà d’une douzaine d’ouvrées chaque année. Beaucoup de petits vignerons se sont d’abord loués dans les grandes exploitations afin de rassembler les ressources nécessaires.
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[92]
Pour une base 100 en 1880, l’indice est à 64,7 dans le Pays-Bas, 103,4 dans la Côte, 92,9 dans l’Arrière-Côte.
-
[93]
Gloria (H.), « La vente des vins des Hospices de Beaune », Revue de Viticulture, t. 6, 1896, p. 485-487 : « La vente de 1896 offrait un intérêt tout particulier. Depuis 1888, c’était la première fois qu’une récolte aussi importante était offerte au public. » Hilsont (A.E.), « Compte-rendu de la récolte de 1898 en Côte-d’Or », in Revue de Viticulture, t. 11, 1899, p. 51-53 : « Le vignoble de la Côte-d’Or peut être considéré maintenant comme reconstitué ; les vieilles vignes ne restent plus guère qu’à Gevrey. »
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[94]
Le prix moyen de la pièce à la vente des hospices de Beaune passe de 400 F. en 1875 à 1 080 en 1893, pour redescendre à 3 400 F. en 1896-1897.
-
[95]
Guicherd (L.), in « Revue commerciale – Côte-d’Or (10 septembre) », Revue de Viticulture, t. 18, 1902, p. 338 : « La mévente des vins persiste ; plus de la moitié de la récolte dernière en vins communs se trouve encore dans les caves des propriétaires qui n’ont pu s’en défaire à 25 ou 30 F. la pièce. »
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[96]
Nous les avons évaluées à 10-20f. /ha alors que l’entretien d’un hectare de vigne revenait en moyenne à 300 F par an.
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[97]
Ces caractères étaient naturellement plus prononcés dans l’Arrière-Côte, le Pays-Bas étant plutôt en retrait.
-
[98]
Dans ce scrutin redevenu uninominal, Sadi Carnot l’emporte dans la deuxième circonscription de Beaune avec 55 % des suffrages. Il obtient un véritable triomphe dans le canton de Nolay avec 76 % des voix.
-
[99]
Lazare Carnot, « l’organisateur de la victoire », était le père d’Hippolyte, et le grand-père de Sadi.
-
[100]
Frère de Lazare Carnot.
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[101]
Fils cadet de Lazare Carnot, Ministre de l’Instruction Publique sous la Seconde République, il fut sénateur inamovible sous la iiie République.
-
[102]
Celle de Sadi, frère de François et troisième fils du président assassiné.
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[103]
Rappelons la forte présence des élus municipaux de la région dans la Société Vigneronne de l’Arrondissement de Beaune, acteur essentiel de la reconstitution.
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[104]
ADCO M 13 IX h 1 /1, maladie cryptogamiques, Sadi Carnot, lettre au préfet : « C’est là un déplorable exemple à cause de l’état d’esprit anarchique qu’il révèle chez cette jeune municipalité. […] Il serait donc bien nécessaire […] que l’administration use de sévérité pour ramener l’ordre dans cette commune, et prévenir la contagion ».
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[105]
Pour des raisons successorales ou autres. C’est le cas d’environ un tiers des parcelles dans la région de Nolay.
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[106]
La baisse reste de 31 % par rapport aux évaluations de 1851.
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[107]
Dû semble-t-il au retrait des négociants, comme l’a déjà relevé Christophe Lucand.
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[108]
Et même 83 % si on ne prend en compte que la vigne.
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[109]
Une « confrairie » de secours mutuel fut fondée à Nolay en 1719. Elle associait une cinquantaine de vignerons cotisants qui, en cas de maladie, avaient droit à l’entretien de leurs vignes et au versement d’une indemnité journalière.
-
[110]
Loi sur la liberté syndicale.
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[111]
Son siège national était installé boulevard Saint-Germain, alors que la SAF se trouvait rue d’Athènes. D’où le raccourci fréquent chez les contemporains à propos de la rivalité « entre la rue d’Athènes et le boulevard Saint-Germain ».
-
[112]
ADCO : SM 16706 et SM 16707. Également ADCO : M 13 IX/1 - 2 et 4. D’après une enquête de 1911, le syndicat de Beaune comportait 26 adhérents. Le syndicat de Nolay était plus puissant, avec 117 adhérents. Fait significatif, le seul adhérent à Chassagne était l’adjoint au maire Bachelet, militant radical notoire.
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[113]
Lucand (Christophe), Les négociants en vins…, op. cit.
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[114]
Jacquet (Olivier), Un siècle de construction du vignoble bourguignon, Dijon, EUD, 2009.
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[115]
C’est ce qu’illustre la création de la coopérative de Saint-Aubin, fondée en 1912 et réunissant 44 adhérents, de toutes tendances, dans cette commune pourtant secouée par des affrontements politiques. À la même époque, un projet de coopérative, à Santenay, semble ne pas avoir dépassé ce stade.
De l’expansion au déclin
1 À l’origine de ce travail, se trouve le désir d’éclairer les variations brutales subies au cours des deux derniers siècles par le vignoble dans son extension géographique : une suite de phases de dilatation et d’expansion.
Carte « La région de Nolay en 1789 », Jean-Marc Bonnefoy, Le monde de la vigne dans la région de Nolay de la fin du xviiie siècle à 1914, thèse pour le doctorat en histoire, sous la dir. de Jean Vigreux, Université de Bourgogne, 2021
Carte « La région de Nolay en 1789 », Jean-Marc Bonnefoy, Le monde de la vigne dans la région de Nolay de la fin du xviiie siècle à 1914, thèse pour le doctorat en histoire, sous la dir. de Jean Vigreux, Université de Bourgogne, 2021
2 Il nous fallait choisir un espace suffisamment maîtrisable pour mettre en œuvre les méthodes géo-historiques (recours au SIG, méthodes d’analyse spatiale, micro-histoire), mais permettant aussi de saisir l’espace viticole dans ses principales nuances (Pays-Bas, Côte, Arrière-Côte) ; c’est pourquoi notre choix s’est porté sur la région de Nolay, un ensemble de quatorze communes (115 km² et 8-9 000 habitants pendant la période étudiée) situé à l’extrémité sud de la Côte-d’Or, contigu au prolongement saône-et-loirien de la grande côte viticole bourguignonne.
3 Quant aux limites chronologiques, si celle de 1914 s’impose naturellement, il n’en va pas de même pour la première. Évidente pour l’histoire politique, la date de 1789 ne l’est pas sur le plan de l’économie viticole, pour laquelle le basculement décisif se produit dans le cours de la seconde moitié du xviiie siècle. On y assiste à l’émergence d’une économie viticole de type moderne fondée sur la production et la commercialisation de vins répondant aux demandes d’une clientèle croissante et diversifiée (vins de garde pour l’élite, vins communs pour le peuple). Alors s’amorce une longue phase d’expansion qui, par-delà les vicissitudes politiques, connaît son apogée à la fin des années 1870, pour basculer, avec le phylloxéra, dans une crise multiforme dont la région n’est pas encore sortie au moment où la guerre se déclenche.
À la fin du xviiie siècle : un monde en mutation
Un « monde plein » au seuil de la transition démographique
Principaux indicateurs démographiques à la veille de la Révolution (moyenne 1783-1787 [1])
| Indicateur | Région de Nolay | Bailliage de Beaune | Bourgogne | France (1781-1790) |
| Population en 1786 | 8 678 | 41 675 | 1 105 468 | |
| Densité de population en 1786 (h./km2) | 63,3 | 50,2 | 42 | 53 |
| Taux moyen annuel de nuptialité (‰) | 8,0 | 12,9 | 9,7 | 8,6 |
| Taux moyen annuel de fécondité (‰) | 161,4 | 140,1 | 146,2 | 228,0 |
| Taux moyen annuel de natalité (‰) | 40,4 | 36,3 | 38,8 | 38,8 |
| Taux moyen annuel de mortalité (‰) | 39,8 | 36,5 | 37,4 | 35,5 |
| Taux moyen annuel de mortalité infantile (‰) | 317,9 | |||
| Taux moyen annuel de mortalité infanto-juvénile (‰) | 548,5 | 435,0 | ||
| Taux moyen annuel de solde naturel (‰) | 0,06 | -0,02 | 1,40 | 3,30 |
| Part des 0-15 ans (%) | 27,0 | 30,4 | 32,1 | 32,4 |
| Part des 15-60 ans (%) | 62,0 | 60,9 | 61,3 | 59,7 |
| Part des plus de 60 ans (%) | 11,0 | 8,7 | 6,6 | 7,95 |
| Taux de masculinité (%) | 106,4 | 98,9 | 98,8 | 99,3 |
Principaux indicateurs démographiques à la veille de la Révolution (moyenne 1783-1787 [1])
4 Grâce à des sources plutôt riches [2], nous avons une bonne connaissance de l’état de la population à la veille de la Révolution. Avec une densité moyenne de 63,3 h./km², la région de Nolay affiche un peuplement de 50 % supérieur à celui de la Bourgogne, et dépasse même celui de la France entière, comme le montre le tableau statistique ci-dessous. Il faut noter que cette densité est très inégale selon les paroisses, étant étroitement corrélée à l’importance de l’économie viticole. Elle est donc plus forte dans les villages de la Côte (où elle dépasse les 100 h/km²) et dans une moindre mesure dans la paroisse de Nolay (68 h/km²), qui associe le bourg et les villages viticoles de sa proche périphérie (Cirey, Cormot, Vauchignon…), tandis que l’Arrière-Côte, avec 40 h/km², est nettement en retrait, le Pays-Bas se plaçant dans une position intermédiaire (56 h/km²).
5 Les structures démographiques, telles que les révèlent les indicateurs démographiques présentés dans le tableau statistique ci-dessus, montrent une population encore plongée dans l’Ancien Régime démographique. Natalité et mortalité s’équilibrent à un niveau très élevé, aboutissant à une quasi-stagnation de la population. Une forte fécondité contrebalance la forte mortalité pour l’essentiel infanto-juvénile, qu’illustrent les épidémies de variole frappant régulièrement la région dans les années précédant la Révolution.
6 Cependant, quelques indicateurs montrent que la région commence à diverger du modèle traditionnel : ainsi la part plus forte de la population âgée de 60 ans et plus (presque le double de la moyenne provinciale), la part plus faible des jeunes de 0-15 ans, l’allongement de l’intervalle des naissances dans les villages de la Côte, annoncent l’entrée prochaine dans la transition démographique.
7 Enfin, le taux de masculinité, nettement plus élevé que la moyenne, révèle l’existence de flux de population qui viennent perturber son mouvement naturel. La viticulture, activité « peuplante » en raison de l’intensité de travail qu’elle réclamait dans un contexte technique où toutes les opérations productives se faisaient à la main, était un pôle d’attraction pour la main-d’œuvre extérieure. C’est ce que montre le taux de masculinité inverse que nous pouvons relever dans les villages de la plaine proche de la Côte.
8 L’état de la population active, tel que nous en donne un aperçu sommaire les rôles de taille, montre la part écrasante de la paysannerie (de 80 à 90 %), dont la plupart étaient des vignerons. C’est plus de 1 100 travailleurs qui se consacraient à ce qui avait cessé d’être une agriculture de subsistance, pour basculer dans une économie dépendant des échanges avec l’extérieur.
La place de la viticulture dans l’économie régionale
La vigne dans l’espace régional
9 Malgré la place éminente de la viticulture dans l’économie régionale, déjà largement reconnue par les contemporains, les sources archivistiques, permettant d’en évaluer précisément l’extension dans l’espace régional, se sont révélées lacunaires et imprécises.
10 Même si le xviiie siècle voit l’émergence de la cartographie scientifique, particulièrement en France, la carte de Cassini (et les cartes dressées par les soins des états de Bourgogne, comme celle de Seguin en 1763 puis celle de Gauthey en 1782) ne nous en donnent qu’une vision partielle et imprécise.
11 Force était de nous tourner vers la Statistique de Vaillant [3], rédigée par le Secrétaire général de la préfecture de Côte d’Or vers 1800/1801 qui, le premier, fournit un tableau précis et chiffré de l’extension du vignoble au niveau des communes du département. C’est d’ailleurs sur cette source que s’est appuyé Robert Laurent dans sa grande thèse consacrée aux vignerons de la Côte-d’Or au xixe siècle [4]. Selon l’auteur, Vaillant était « toujours bien informé ». En outre, nous avons pu utiliser les états de sections et matrices de rôles (dits « de 1791 ») constitués au début de l’année 1792, dans le but de substituer aux impôts d’Ancien Régime (taille, capitation, vingtièmes), unanimement décriés pour leur injustice et leur incohérence, un système de contributions (mobilière et immobilière) fondé sur une connaissance précise du revenu des citoyens. Bien que dépourvus de plans parcellaires, ils présentent l’avantage de recenser l’ensemble des parcelles, en mentionnant la nature de leurs cultures. Seule la moitié environ nous sont parvenus, mais ils nous ont permis une confrontation instructive avec les évaluations de Vaillant, postérieures d’une dizaine d’années. Si nous avons pu constater la cohérence des deux sources pour le Pays-Bas et la Côte, il s’est avéré que Vaillant avait grossièrement sous-estimé l’importance qu’avait déjà acquise la viticulture dans l’Arrière-Côte [5]. Cela nous amène à fortement réévaluer la superficie viticole dans l’Arrière-Côte, au minimum d’un tiers d’après les seuls états de sections qui nous sont parvenus. Relevons que selon ceux-ci, probablement en dessous de la réalité, la couverture viticole dans la région de Nolay atteignait déjà 70 % de son maximum historique de 1880. La spécialisation viticole de l’espace régional s’était déjà largement opérée dans la seconde moitié du xviiie siècle.
La viticulture : une activité immuable ?
12 Comme dans l’ensemble de la Côte de Beaune, le mode d’exploitation de la vigne, dans le cas de propriétaires non exploitants, était le plus souvent le métayage à mi-fruit. La culture de la vigne imposait des contraintes particulières (cultiver avec soin et régularité sans chercher un profit immédiat), ce qui explique que les propriétaires aient cherché à stabiliser la main-d’œuvre (par des baux longs, jusqu’à 9 ou 18 années, souvent transmissibles de père en fils). On considérait qu’un vigneron, aidé de sa famille, ne pouvait guère exploiter une superficie supérieure à 50 ouvrées de vignes, soit environ 2,14 hectares. Il contractait un bail avec le propriétaire des fonds auprès d’un notaire (ou le plus souvent un bail oral « sous seing privé »), comme « métayer à mi-fruit ». Ce bail, qui prévoyait en général les conditions de logement de la famille du vigneron, instituait un partage rigoureux des frais de culture et de vinification et fixait les obligations respectives des deux parties. Le contrat impliquait l’ensemble de la famille (époux et enfants), dans le cadre d’une division du travail, et s’appuyait sur un strict respect de techniques immuables. Cela s’incarnait dans un calendrier précis des travaux, de l’hiver (terrées, plantations ou provignage) à la vendange (fin septembre-début octobre le plus souvent) en passant par les travaux intermédiaires : taille à partir de fin-février, les « trois coups [6] », le paisselage [7] et les « coups de la main » : ébourgeonnement, accolage, relèvement.
13 La vendange était régie par le « ban de vendange », qui en encadrait fortement le déroulement : interdiction de commencer la récolte avant une date précise arrêtée en commun par le seigneur du lieu et les représentants des vignerons, droit pour le seigneur de commencer un ou deux jours avant, ce qui lui donnait un avantage concurrentiel pour recruter ses vendangeurs. Notons que le ban de vendange, aboli par le code rural de 1791, fut rétabli dès l’an VII, sous la pression des grands propriétaires. La vendange elle-même se déroulait dans un temps bref (une journée) avec des vendangeurs venus de l’Arrière-Côte et de l’Auxois. On passait ensuite aux opérations de vinification : cuvage et foulage puis pressurage et, après quelques jours, envaisselage [8]. Faute de moyens suffisants en matériel vinaire, les petits propriétaires vignerons étaient obligés de louer le pressoir ou de vendre leurs raisins.
Une région en voie de spécialisation
14 La seconde moitié du xviiie siècle fut marquée par un basculement progressif du monde viticole dans une économie d’échanges où la commercialisation des vins, à destination des autres régions françaises comme des pays étrangers, joua progressivement un rôle plus important. Ce processus fut permis par un ensemble d’améliorations dans la confection de vins plus aptes au vieillissement et au transport sur de longues distances, des progrès dans les conditions de leur transport, enfin la naissance et l’affirmation de puissantes société de négoce capables de mobiliser les capitaux nécessaires.
15 Si les méthodes de viticulture restèrent ce qu’elles étaient depuis plusieurs siècles, un grand nombre de petits progrès cumulatifs concernèrent la confection des vins, leur élevage et leur conservation. On s’orienta au cours du siècle vers des vins plus tanniques et de garde, à la suite du succès du « new french claret » dans le Bordelais (aiguillonné par la demande de la clientèle anglaise). Cette évolution du goût impliquait une cuvaison prolongée et un vieillissement soigneux en cave. Malgré une large ignorance sur le processus de vieillissement des vins et la lutte contre les maladies, quelques perfectionnements importants eurent lieu : utilisation de mèches de soufre pour désinfecter les tonneaux et stabiliser les vins, attention plus rigoureuse lors des manipulations imposées par leur vieillissement (ouillage, soutirage, collage). Surtout, deux innovations apparaissent essentielles : la mise en bouteille et l’utilisation du bouchon de liège [9]. Si la région était bien engagée dans un processus de modernisation de la production viticole, elle suivait plutôt le mouvement, derrière deux régions motrices, Bordelais et Champagne.
16 De tout temps la grande faiblesse de l’économie viticole de la Bourgogne avait été le relatif enclavement géographique de la province sur le plan des voies d’eau ; dans ce domaine, les progrès furent lents, et, malgré le percement du canal du Charolais à la fin du siècle, la voie de terre restait le seul moyen d’exporter les vins hors de la région. Cependant, à partir du règne de Louis XV, une grande politique de rénovation, puissamment relayée par les états de Bourgogne, permit de doter la province d’un excellent réseau routier. La région de Nolay était particulièrement bien placée, sur le principal axe routier de Paris à Lyon par Avallon, à proximité du port fluvial de Chalon-sur-Saône, qui captait les flux de marchandises entre le Midi et les marchés du nord et de Paris. Les voituriers flamands (ou ardennais), qui apportaient les draps et toiles prirent l’habitude d’utiliser les vins de la région comme fret de retour vers leurs principaux marchés d’exportation du nord-est et du nord ou de la région parisienne. La baisse du temps de transport permit un élargissement relatif de la clientèle, mais le coût du transport, considérable, restreignait l’objet de ce commerce aux vins fins, réservés à une clientèle privilégiée. Des vins « communs », dont nous avons vu qu’ils représentaient la majorité de la production régionale, les archives ont gardé des traces beaucoup plus fugaces. La grande majorité d’entre eux était consommée sur place, par de nombreux canaux où les « marchands » locaux jouaient un rôle décisif, mais on trouve quelquefois mention d’une expédition hors de la province [10].
17 L’expansion du commerce des vins, indéniable, provoqua une modernisation décisive des structures commerciales. Jusqu’au début du xviiie siècle, la vente et le transport des « vins de Beaune [11] » étaient réglementés strictement. Le prix des vins était fixé administrativement, par l’échevinage, et les courtiers-gourmets, intermédiaires officiels entre producteurs et marchands étrangers, rétribués par une commission fixe. Mais cette organisation s’assouplit progressivement, les acheteurs ne se déplaçant plus et passant par des commissionnaires qui supplantèrent peu à peu les courtiers-gourmets. Rétribués par une commission variable, ils jouaient un rôle décisif dans la fixation des prix de gré à gré et ne tardèrent pas à se transformer en négociants, favorisés par l’expansion du commerce des vins et l’orientation vers des vins de garde, qui imposait la mobilisation de capitaux importants. Les premières maisons de commerce apparurent dès avant le milieu du siècle à Beaune, à la fin du siècle ils sont présents dans la région de Nolay, essentiellement dans la Côte, à Santenay particulièrement, mais aussi à Chagny, Chalon ou Autun.
18 Dans le courant du siècle, les meilleurs vins rouges de la région (Chassagne et Santenay) sont intégrés dans les catalogues des maisons beaunoises, en général à un tarif un peu inférieur à celui des vins de Pommard et Volnay ; mais c’est à la fin du xviiie siècle que le vin blanc de Montrachet acquiert sa célébrité et se place parmi les crus les plus chers de Bourgogne. On doit à l’abbé Arnoux [12] la première description des crus de la région. Le vin rouge de Chassagne y est présenté comme particulièrement apte au vieillissement et au transport sur de longues distances. Plus tard dans le siècle, ils font l’objet d’une description systématique par Courtépée [13] qui mentionne pour Chassagne les climats de « Clos Saint-Jean […] Maltrois […] Morgeot […] » ; il fait naturellement une mention particulière du Montrachet : « d’une colline inculte de 180 ouvrées […] c’est le plus excellent vin blanc d’Europe. On le distingue en Vrai Montrachet, en Chevalier-Montrachet, en Batard ».
19 À la veille de la Révolution, l’expansion du commerce des vins fins, l’orientation vers les vins de garde, ont fait émerger, ici comme dans l’ensemble de la Côte, les crus comme une réalité établie, conséquence logique des progrès limités mais réels apportés à la production de vins aptes à la conservation et au vieillissement, donc à la différenciation.
Un régime de propriété fortement inégalitaire
20 L’état des sources disponibles fait que les rôles fiscaux de l’Ancien Régime finissant nous apportent seuls une vue d’ensemble, quoique biaisée, sur les inégalités de la propriété foncière à la veille de la Révolution. Certes, ils nous informent a priori plutôt sur les différences des revenus, et nous connaissons les critiques fondées qui leur étaient adressées : les privilégiés étaient dispensés de la taille, l’impôt des vingtièmes visait en théorie l’ensemble des propriétés foncières, mais l’Église s’en était fait dispenser, et les nobles « seigneurs des lieux » étaient inscrits sur un cahier à part et leur imposition était minorée… Cependant, faute de réelle alternative, et en tenant compte du fait que les abus les plus criants furent corrigés pour les dernières impositions de 1789 et 1790 [14], nous pouvons nous servir de ces rôles comme d’un indicateur, même grossier, des différenciations sociales existant dans la région étudiée à la veille de la Révolution. Dans une société essentiellement rurale et occupée d’agriculture, la mesure des inégalités de richesses est aussi une mesure de l’inégalité de la propriété foncière. Nous avons par ailleurs utilisé les autres sources ponctuellement (états de sections et matrices de rôles de 1791, archives seigneuriales, expertises et rapports divers occasionnés par la vente des biens nationaux) pour approfondir tel ou tel aspect de la question.
Répartition du montant des Vingtièmes (1789)
Répartition du montant des Vingtièmes (1789)
21 Une vue d’ensemble sur les informations tirées des rôles fiscaux met en évidence quelques faits essentiels : d’abord l’écart de développement entre l’Arrière-Côte et le reste de la région (Côte et Pays-Bas) : à population égale, la pression fiscale par habitant était inférieure de 30 % dans l’Arrière-Côte. D’autre part l’extrême inégalité de richesses entre les assujettis : d’après les rôles des Vingtièmes, 81 % des propriétaires payaient un montant inférieur à 10 £, soit à peine un quart du montant total de l’impôt, mais 1 % des contribuables, payant plus de 80 £, en acquittaient presque un tiers. Comme on peut s’y attendre, cette inégalité était d’abord le reflet de l’inégalité entre les ordres : le montant de l’impôt des vingtièmes était réparti entre 11 % pour l’Église et les membres du clergé, 29 % pour la noblesse, 60 % pour les biens roturiers. Avec à peine 4,5 % de l’ensemble des assujettis, les privilégiés payaient à peu près 40 % du montant de cet impôt.
22 Cependant l’inégalité d’accès à la propriété transcendait l’inégalité entre les ordres, puisqu’au sein même du tiers-état on retrouvait un même niveau d’inégalité : les contribuables que l’on peut classer dans la bourgeoisie représentaient 16 % des effectifs, pour 25 % du montant de l’impôt, tandis que la paysannerie, autour de 47 % des cotes, en payait 21 %. Si la moitié environ des assujettis à la taille (donc les résidents dans le village, généralement de condition modeste) payaient l’impôt des vingtièmes, et donc étaient propriétaires de « quelques chose », la plupart des cotes étaient minimes. En conclusion, la paysannerie contrôlait une part significative mais minoritaire de la propriété foncière.
23 On trouve naturellement des différences importantes entre communautés. Si on prend en compte les trois sous-régions, on relèvera la part prédominante occupée par la bourgeoisie dans la plaine viticole. Avec 36 % elle surclasse outrageusement la paysannerie qui ne contrôle que 12 % du foncier. Dans la Côte c’est la noblesse, comme nous le verrons plus en détail ci-dessous, qui surclasse nettement les autres groupes sociaux. Enfin dans l’Arrière-Côte, comme l’avait déjà relevé Robert Laurent, la paysannerie exerce une emprise foncière plus forte, au détriment de la noblesse comme de l’Église. Il ne faut cependant pas exagérer les oppositions entre sous-régions car à l’intérieur de celles-ci les différences sont parfois encore plus fortes. Par exemple la part des paysans varie du simple au triple dans la plaine viticole (5,9 % à Ébaty contre 17,6 % à Corpeau), la noblesse contrôle la moitié du foncier à Chassagne mais 21,7 % seulement à Santenay, 25 % à Puligny. Dans l’Arrière-Côte, La Rochepot, Baubigny ou Saint-Romain, où le poids de la propriété nobiliaire est fort, s’opposent aux villages de la périphérie nolaytoise (Cirey, Cormot ou Vauchignon), aux structures foncières plus « démocratiques ».
Quelles propriétés pour quelles catégories sociales ?
24 Deux « cadastres de 1791 » nous sont parvenus intacts, et particulièrement riches d’informations : ceux de Santenay et La Rochepot, représentatifs de la Côte et de l’Arrière-Côte. À partir d’eux nous avons pu construire les tableaux ci-dessous, nous permettant de répondre un peu plus précisément à la question : qui possédait quoi ?
État de sections de Santenay : part des différentes catégories sociales dans les superficies cultivées
État de sections de Santenay : part des différentes catégories sociales dans les superficies cultivées
État de sections de La Rochepot : part des différentes catégories sociales dans les superficies cultivées
| VIGNE | TERRE | PRÉ | BOIS | AUTRE | TOTAL | |
| Biens communaux | 0,7 % | 0,4 % | 44,0 % | 23,0 % | 6,1 % | |
| Église & Clergé Hôpitaux | 0,2 % | 0,1 % | 0,2 % | 0,0 % | ||
| Noblesse | 12,8 % | 36,4 % | 58,9 % | 21,3 % | 0,3 % | 32,8 % |
| Bourgeoisie | 18,6 % | 28,7 % | 37,0 % | 18,0 % | 21,8 % | |
| Artisanat – Commerce | 9,3 % | 4,1 % | 1,8 % | 15,3 % | 5,7 % | |
| Paysannerie | 39,5 % | 39,0 % | 10,0 % | 1,3 % | 1,4 % | 32,6 % |
| Superficie totale (ha) | 96,39 | 430,28 | 53,26 | 62,12 | 10,51 | 652,55 |
État de sections de La Rochepot : part des différentes catégories sociales dans les superficies cultivées
25 À Santenay, village essentiellement viticole, la vigne est avant tout entre les mains de la bourgeoisie (environ la moitié), avec une place cependant importante pour la paysannerie vigneronne (environ 40 %). Église et noblesse ne possèdent qu’une part restreinte des vignes (13 %). On observera enfin que les toppes (en réalité des terres à vigne en attente de plantation, de ce fait souvent des terres à gamays, qui nécessitaient, eux, d’être plus fréquemment arrachés, contrairement aux pinots) sont surreprésentés dans les biens de la paysannerie. Les terres et les prés, très réduits, ne jouent pas un rôle important dans l’économie du village. Par contre les bois (qui constituent l’essentiel de la catégorie « Autre ») restent comme de juste entre les mains de la noblesse.
26 À La Rochepot, l’importance des biens communaux (pour l’essentiel des bois-taillis de très médiocre qualité, des broussailles et des chaumes) introduit une distorsion pour l’évaluation des terres agricoles « utiles ». Cependant nous pouvons observer, comme nous l’avons vu en étudiant les vingtièmes, que la noblesse occupe une place dominante, contrairement à ce qui se passe dans les autres villages de l’Arrière-Côte. Mais c’est vrai seulement pour les activités agricoles « classiques » (céréaliculture, élevage et surtout bois), pas pour la vigne qui est à 40 % aux mains de la paysannerie alors que les prés et les bois lui sont plus inaccessibles. Enfin la bourgeoisie a une présence plus équilibrée dans les différentes natures de culture. Il s’agit ici d’une bourgeoisie largement nolaytoise, avec une surface financière nettement inférieure à celle présente à Santenay.
Les propriétés de l’Église
27 La région de Nolay était en 1789 à peu près complètement comprise dans le diocèse d’Autun, de loin le principal diocèse de la province [15]. D’autres institutions ecclésiastiques prestigieuses, comme l’abbaye Saint-Jean-le-Grand (fondée au vie siècle à Autun), l’abbaye cistercienne de Maizières, la collégiale de Beaune… étaient présentes dans la région de Nolay, par le biais de vastes propriétés. À ces grandes institutions, il faut ajouter le tissu des cures, fabriques et chapelles qui ont accumulé au cours des siècles des biens fonciers destinés à assurer l’entretien du personnel religieux indispensable à la vie des communautés paysannes. L’emploi bien connu du vin dans la liturgie catholique explique le rôle historique joué par l’Église dans l’économie viticole, dont de sérieuses traces perduraient encore au xviiie siècle [16].
Carte « Les possessions de l’Église dans la région de Nolay en 1789 », Jean-Marc Bonnefoy, Le monde de la vigne dans la région de Nolay…, op. cit.
Carte « Les possessions de l’Église dans la région de Nolay en 1789 », Jean-Marc Bonnefoy, Le monde de la vigne dans la région de Nolay…, op. cit.
28 Mais cette présence était largement un legs du passé, comme en témoigne le fait que le prélèvement des dîmes ait été largement affermé entre des mains laïques [17], sans parler des propriétés vendues : par exemple, la grange de Morgeot, autrefois propriété d’Église, était passée aux mains du comte de Clermont-Montoison. D’une manière générale, la crise des vocations avait souvent transformé certaines institutions en coquilles vides : l’abbaye Saint-Jean-le-Grand ne comptait plus que 26 moniales, l’abbaye de Maizières 9 moines… Le gel d’une partie notable des terres par la mainmorte, au moment où les appétits fonciers de la bourgeoisie et d’une frange de la paysannerie s’affirmaient, ne pouvait qu’être source de confrontation.
La propriété nobiliaire
29 Sachant qu’il n’existait pas de liste officielle de la noblesse, il nous a fallu constituer empiriquement une liste de nobles présents dans la région à la veille de la Révolution. Il est bien connu que la noblesse était une catégorie très hétérogène, et que définir la frontière entre bourgeois récemment anoblis et simples particuliers « vivant noblement » (et prompts à usurper un titre…) n’était pas chose aisée. Nous avons finalement constitué une liste de soixante noms, du titre de « Chevalier de Saint-Louis » (considéré comme premier degré de la noblesse) jusqu’aux familles d’aristocrates admis à la cour. Une dizaine seulement peuvent être rangés dans la catégorie de la haute aristocratie d’origine médiévale, le même nombre était constitué par de récents anoblis (généralement par l’achat d’une charge de « Secrétaire du Roi »). La grande majorité appartenait à la « Noblesse de robe », ce qui ne peut étonner dans une province qui était « pays d’états », dotée d’un parlement, offrant de multiples moyens d’accession à la noblesse.
30 La propriété nobiliaire reflète cette hétérogénéité. Si, avec une cote moyenne d’environ 200 £, la noblesse est dans l’ensemble nettement plus fortunée que le reste de la population, les inégalités sont aussi très fortes à l’intérieur même de ce corps social.
31 Parmi les grandes fortunes nobiliaires, arrive au premier rang le comte de Clermont-Montoison qui, outre ses possessions dans le futur département de Saône-et-Loire [18], possédait deux vastes domaines sur le finage de Chassagne : la « ferme de Chassagne » et le « domaine de Morgeot ». Le premier comprenait, outre un château et dépendances (dont quatre pressoirs), des terres et prés, un moulin sur la Dheune, 126 arpents de bois-taillis, plus de 800 ouvrées de vignes dans les meilleurs crus de Chassagne (dont 100 ouvrées au climat « Montrachet »). Le deuxième comprenait environ 524 ouvrées de vignes ainsi que la « Grange de Morgeot », avec dépendances, prés et terres. Le tout sera évalué, au moment de l’indemnisation du « milliard des émigrés », à plus de 500 000 F. en capital [19]. À la veille de la Révolution, les deux domaines étaient affermés, produisant 32 000 £ de rente foncière. Derrière le comte de Clermont-Montoison, on trouve quelques autres fortunes foncières comme celles du marquis d’Agrain, seigneur de Puligny (169 ouvrées de vigne, Saint-Aubin (286 ouvrées de vignes), Blancheton, marquise de La Rochepot (180 journaux de terres, 80 soitures de prés, 24 arpents de bois), Parigot, seigneur de Santenay (280 ouvrées de vignes, 230 arpents de bois). Ces grandes propriétés ont en commun d’être celles des seigneurs du village, quelle que soit la manière dont elles sont parvenues entre les mains du titulaire (héritage ou achat récent).
32 Mais les fortunes moyennes, souvent aux mains de la noblesse parlementaire, sont les plus nombreuses. Parmi d’autres, on peut citer Perrault de Montrevaut à Corcelles-les-Arts (79 journaux de terre, 50 soitures de prés, 220 ouvrées de vignes), Beuverand et Virieu (279 ouvrées de vignes) à Chassagne, Micaut de Courbeton à Santenay (130 ouvrées de vignes), Perreney de Baleure à Ébaty (253 journaux de terres, 16 soitures de prés, 59 ouvrées de vignes), Ranfer de Bretenière à La Rochepot (109 journaux de terre et 110 ouvrées de vignes).
La propriété des non-privilégiés
33 Nous avons vu que la part des non-privilégiés, dans le montant des vingtièmes, atteignait 60 % du total, mais qu’ils représentaient 95 % des contribuables. Le montant moyen de l’impôt, très faible (6,10 £ S), masque l’extrême hétérogénéité du tiers-état.
34 Les rôles de la taille et des vingtièmes mentionnant dans la plupart des cas le statut socio-professionnel des contribuables [20], nous avons pu construire une typologie opérationnelle [21], malgré le flou de certaines formulations, surtout pour les catégories intermédiaires [22]. C’est ainsi que nous avons regroupé dans la même catégorie l’ensemble des artisans et commerçants, tout en sachant bien qu’un certain nombre d’entre eux auraient pu être rattachés à la bourgeoisie et qu’à l’inverse une autre partie, dans les petits villages, était constituée de « doubleactifs » peu différents des paysans. Autre difficulté : la catégorie des « marchands », à entendre au sens de producteurs vendeurs de surplus agricoles (notamment le vin) : où s’arrêtait le « marchand » ? Où commençait le « paysan » ? Nous estimons cependant avoir construit une typologie suffisamment valide et surtout opérationnelle en classant les contribuables en trois grandes catégories : bourgeoisie, artisanat-commerce, paysannerie.
35 Au vu du graphique ci-dessus, on constate que les contribuables classés dans la bourgeoisie payaient un quart de l’impôt alors qu’ils ne formaient que 16 % de l’effectif, alors que pour la paysannerie c’était l’inverse : 21 % de l’impôt mais 47 % de l’effectif. La cote moyenne d’un bourgeois était donc trois fois plus élevée que celle d’un paysan.
36 En prenant en compte les différentes strates que nous avons réunies sous ce vocable, nous observons que trois d’entre elles représentaient l’essentiel du poids fiscal de la bourgeoisie : les simples « bourgeois » (10 %), les « officiers » (8 %), enfin les marchands et négociants (5 %). Les contribuables mentionnés simplement comme « bourgeois » étaient en fait des rentiers, souvent plus âgés, fréquemment « forains » ; nous avons classé parmi les « officiers » les titulaires d’un office, comme les notaires, mais aussi par extension l’ensemble des professions juridiques et les « cadres administratifs ». Enfin, parmi les marchands et négociants, une frange ne devait pas avoir des conditions de vie bien différentes de la couche supérieure de la paysannerie. L’important est le fait qu’ils assuraient la commercialisation des surplus agricoles, et donc en particulier du vin. C’est parmi eux que nous comptons les commissionnaires, ancêtres des négociants en vin qui fleuriront au siècle suivant. Nous avons enfin inclus dans la bourgeoisie des catégories plus restreintes comme les professions de santé ou les fermiers, qui géraient les grandes propriétés nobiliaires.
37 Nous dirons en conclusion que la bourgeoisie pèse à la veille de la Révolution d’un poids certain dans les structures foncières de la région de Nolay, avec de fortes nuances selon les sous-régions. Ainsi, elle est fortement dominante dans le Pays-Bas (plus d’un tiers de l’impôt) au détriment surtout de la propriété paysanne, alors que l’inverse se vérifie partiellement dans l’Arrière-Côte. La proximité de centres urbains pourrait l’expliquer.
38 Nous ne mentionnerons que pour mémoire la catégorie « Artisanat-Commerce », dont on peut, dans cette région rurale, rattacher la plus grande partie à la paysannerie. Relevons cependant le poids relatif plus important dans l’Arrière-Côte, qui englobait le bourg à la fois rural et urbain de Nolay.
39 La paysannerie était divisée, d’après les statuts relevés dans les rôles fiscaux, en trois grandes catégories : laboureurs, vignerons, manouvriers. Mais nous nous sommes aperçu qu’il ne fallait pas prendre cette terminologie au pied de la lettre, les termes étant parfois interchangeables selon des rôles fiscaux. D’autre part, le dépouillement des états de sections révèle que les vignes n’étaient pas exclusivement l’affaire des vignerons, les laboureurs en possédant même une superficie supérieure sur le finage de La Rochepot… Enfin, les manouvriers n’étaient pas toujours systématiquement les plus pauvres, et un bon nombre possédaient au moins un lopin de terre. Pour ajouter à la confusion, le Pays-Bas ne recense pratiquement aucun manouvrier, mais un grand nombre de vignerons dans un espace encore bien peu viticole… Par-delà cette terminologie artificielle, on retiendra ces quelques observations : dans le Pays-Bas, ce sont les laboureurs qui ont la mainmise sur la propriété paysanne, les paysans travaillant pour autrui sont étiquetés « vignerons ». Dans la Côte (et à Corpeau), les laboureurs sont inexistants, les manouvriers sont les paysans sans terre, les vignerons sont parfois propriétaires, le plus souvent « vignerons pour autrui ». Dans l’Arrière-Côte, les communes les plus viticoles (proches de Nolay) relèvent du modèle de la Côte ; dans les autres, les laboureurs pratiquent une polyculture associant les céréales (surtout) et la vigne (en complément), tandis que les vignerons ne possèdent pas ou peu de terres labourables. Les manouvriers sont les plus pauvres et travaillent pour autrui. En conclusion : une mince frange de paysans accédait en 1789 au seuil de l’indépendance économique, tandis que l’immense majorité était contrainte de se mettre au service des possédants.
Les dynamiques de la propriété avant la Révolution française
40 Grâce au registre du « centième denier [23] », nous avons suivi de près le mouvement des mutations foncières sur les dix années précédant la Révolution. Celui-ci met en évidence trois moments d’accélération des mutations, vers 1781, 1784/1785, enfin à la veille de la Révolution. Leurs variations sur cette période nous apportent des informations significatives sur la conjoncture économique et ses conséquences pour les diverses catégories sociales concernées. Le bilan des mutations à la fin de la période fait apparaître une poussée des achats de la bourgeoisie (40 % des superficies vendues, 56 % des achats) au détriment des privilégiés (17 % des superficies vendues, 9 % des achats) et de la paysannerie (39 % des superficies vendues, 32 % des achats).
41 Ces constatations (les poussées de vente, le bilan pour les différentes catégories sociales) rejoignent les conclusions qu’Ernest Labrousse avait tirées dans son étude publiée dans un ouvrage bien connu [24]. Deux crises de surproduction (dues à des récoltes pléthoriques de mauvaise qualité) en 1781 puis 1785 ont interrompu une longue phase de prospérité. L’effondrement de la production en 1787 puis 1789, malgré la hausse des cours, n’a pas permis de rétablir la situation, dans un contexte de hausse continue du prix du blé, qui affecte particulièrement le revenu des petits exploitants. On en voit les conséquences dans la fragilisation de la propriété paysanne dans les années prérévolutionnaires.
Les rapports de production : entre « féodalisme » et « capitalisme »
La population active, au service de la viticulture
Tableau récapitulatif des paysans recensés dans les différentes communes
| Commune | Vigneron-propriétaire | Vigneron tenant à rente | Vigneron d’autrui | Laboureur propriétaire | Laboureur d’autrui | Manouvrier / journalier |
| Plaine viticole | 9 | 104 | 16 | 11 | ||
| Côte | 21 | 28 | 292 | 6 | 137 | |
| Arrière-Côte | 46 | 8 | 282 | 9 | 31 | 146 |
| Ensemble | 76 | 36 | 678 | 12 | 48 | 294 |
| Pourcentage | 7 % | 3 % | 59 % | 1 % | 4 % | 26 % |
Tableau récapitulatif des paysans recensés dans les différentes communes
42 Nous avons comptabilisé 1 043 individus sur 1 275, soit 81,8 % de paysans parmi les inscrits aux rôles de taille dans la région (hors Nolay) en 1789.
43 Deux tiers étaient des vignerons (ou laboureurs) d’autrui, un quart de simples journaliers, le reste des propriétaires exploitants. L’écrasante majorité de la main-d’œuvre était donc au service des propriétaires du sol, qui n’exploitaient pas eux-mêmes. On retrouve la liste de ceux-ci dans les rôles de taille, recensés comme « propriétaires forains », soit environ 330 propriétés au-dessus du seuil des 50 ouvrées de vignes, c’est-à-dire impliquant l’emploi permanent d’une main-d’œuvre extérieure.
44 Environ une centaine de paysans étaient maîtres pour l’essentiel de leur outil de travail, ceci pouvant impliquer l’emploi d’une force de travail extérieure mais aussi à l’inverse un complément de ressources par un travail partiel pour autrui. À côté, on trouve 678 vignerons d’autrui et 294 manouvriers et journaliers, sans compter les laboureurs « pour autrui », soit un millier d’individus dont la plupart possédaient une propriété, aussi exiguë soit-elle. Les deux tiers d’entre eux bénéficiaient donc d’un statut qui leur donnait une autonomie relative de travail, seul un tiers avait des conditions de travail totalement précaires, les rapprochant de la condition des ouvriers du siècle suivant.
Les modes d’exploitation de la terre
45 Les rôles de taille recensaient les « propriétaires forains », privilégiés comme non-privilégiés, possessionnés dans la communauté mais non-inscrits au rôle de taille. Nous avons recensé environ 260 propriétaires pour lesquels étaient mentionnés le mode de faire-valoir, et une évaluation elliptique de l’importance de leur propriété. La grande majorité (199) faisaient exploiter leurs terres à part de fruits, selon le modèle de métayage évoqué plus haut. Seules les plus grosses propriétés (40) étaient attribuées en fermage, mais les fermiers en confiaient la culture à des métayers par des sous-baux.
Répartition des superficies foncières selon le mode de faire-valoir à La Rochepot (Hectares)
| F.V.D. (*) | « Qu’il fait valoir » | « Qu’il fait valoir par autrui » | « Amodié » / « Affermé » | Part de fruit | Inconnu | % Total | |
| Terre / terre labourable | 13,4 % | 5,3 % | 1,6 % | 48,8 % | 20,1 % | 10,8 % | 38,8 % |
| Terre vaine | 48,6 % | 18,4 % | 4,3 % | 7,1 % | 7,9 % | 13,6 % | 28,2 % |
| Pré | 15,4 % | 7,2 % | 0,7 % | 70,3 % | 0,2 % | 6,1 % | 8,5 % |
| Pâturage | 32,3 % | 59,3 % | 8,4 % | 0,3 % | |||
| Vigne - toppes & sainfoin | 38,3 % | 16,1 % | 12,6 % | 6,2 % | 18,3 % | 8,5 % | 13,0 % |
| Bois | 31,9 % | 18,9 % | 49,2 % | 8,2 % | |||
| Chaumes | 100,0 % | 1,8 % | |||||
| Divers | 36,2 % | 21,4 % | 15,3 % | 23,1 % | 4,0 % | 1,1 % | |
| Totaux | 28,3 % | 10,2 % | 3,7 % | 29,7 % | 12,4 % | 15,6 % | 100,0 % |
Répartition des superficies foncières selon le mode de faire-valoir à La Rochepot (Hectares)
(*) : « qu’il fait valoir par lui-même ».Répartition des propriétés foncières des différentes catégories sociales selon le mode de faire-valoir
Répartition des propriétés foncières des différentes catégories sociales selon le mode de faire-valoir
46 L’état de sections de La Rochepot présente l’intérêt de mentionner pour chacune des 2 700 parcelles le mode de faire-valoir. Globalement, un gros tiers de la superficie était exploitée en faire-valoir-direct [25]. La part du fermage, élevée, atteignait presque 30 % tandis que le métayage se trouvait nettement minoritaire avec 12,4 % de la superficie. Cependant on observe que ces pourcentages masquent des différences importantes selon la nature des cultures. Les terres labourables et les simples « terres » (de qualité moindre) étaient essentiellement exploitées par fermage ou, dans une moindre mesure, par métayage. Seulement 13 % de la superficie était directement exploitée par leurs propriétaires. C’était nettement différent pour les « terres vaines », de médiocre qualité, exploitées majoritairement en faire-valoir-direct, dont nous savons qu’elles composaient une grosse part de la propriété paysanne.
47 Pour ce qui est des vignes nous pouvons noter une distribution plus variée des modes de mise en valeur. La part du faire-valoir-direct était importante, conforme à la forte présence des paysans-propriétaires, laboureurs et vignerons. Une proportion notable était exploitée « par autrui » sans précision supplémentaire, voire selon un mode inconnu (8,5 %), ce qui nous rappelle la place importante des vignerons étrangers à la commune. La part du métayage était logiquement plus forte (18,3 %) que pour les terres. Les prés, aux mains de la noblesse et de la bourgeoisie, étaient dans leur grande majorité affermés, mais une part notable (15 %), supérieure à la part de la propriété paysanne (8 %), était en exploitation directe. Nous y voyons la place des marchands (Nolay était un centre important pour la vente de bétail).
48 L’étude du second tableau, où l’entrée se fait par catégorie sociale, permet de compléter notre analyse. Nous constatons à nouveau que la noblesse, souvent non domiciliée à La Rochepot, confiait l’administration de ses propriétés à des fermiers (par exemple Philibert Fouquerand pour les Blancheton, François Cottin pour Edme Genot, Etienne Gagnard pour Gillet). Seul Philibert Fouquerand, classé comme « marchand », était propriétaire dans la localité, et d’une façon marginale (pas plus d’1,5 ha), alors qu’il administrait l’ensemble des biens des Blancheton (plus de cent ha).
49 La bourgeoisie semblait préférer le métayage (au tiers-fruit pour les terres, à mi-fruits pour les vignes) ; une part importante du faire-valoir direct s’observe plutôt pour les prés ou l’exploitation des bois.
50 La paysannerie pratiquait massivement le faire-valoir direct (peut-être aux deux tiers) mais le faire-valoir indirect ne lui était pas étranger. Ce peut être le cas de propriétaires étrangers à la communauté qui, tenant des terres par héritage, les faisaient exploiter par des paysans locaux, ou bien de vignerons confiant leurs terres labourables à des laboureurs ou des manouvriers.
L’emprise seigneuriale sur la terre et les paysans
51 Quand on regarde attentivement le tableau ci-dessus, le fait que les rôles distinguent les « vignerons-propriétaires » et les « vignerons à rente » doit nous interpeller : qu’entend-on au juste par « propriété » en 1789 ? Il ne s’agit pas d’une propriété absolue au sens où la Révolution, en abolissant les « droits féodaux », l’a entendue, c’est-à-dire « absolue, inviolable et sacrée », mais d’une propriété « incomplète », insérée dans un système seigneurial encore très vivant. Héritage du Moyen Âge, la propriété « éminente » du seigneur s’opposait à la propriété « utile » du paysan, libre cependant de disposer de sa terre, qu’il la vende ou la lègue [26]. Le paiement de droits sur les terres des paysans, souvent symboliques, valait reconnaissance de la propriété éminente du seigneur. Les rénovations de terriers, qui listaient ces droits, fréquentes dans la Bourgogne du xviiie siècle, en sont l’illustration, comme le montrent pour notre région les exemples d’Ébaty ou La Rochepot.
52 Ainsi, le seigneur d’Ébaty, Charles Perreney de Balleure, entreprend en 1780, après avoir hérité de son père Louis-Joseph, la rénovation des terriers de ses diverses possessions. Pour cela, il fait appel à un commissaire à terrier d’origine suisse domicilié à Beaune, Jean-Pierre Cousandier. Celui-ci s’engage, dans un délai de quatre années, à rédiger un nouveau manuel des cens dus par les habitants, « lever géométriquement le plan entier, général & complet de tout le finage dudit Ebaty, même les fonds qui pourroïent se trouver censables envers ledit seigneur ou lui appartenir en toute propriété dans les finages voisins, enfin de tous les fonds qui font partie de la terre d’Ebaty, & dont les revenus y sont annexés. […] ». Outre les droits généraux du seigneur, comme les lods et ventes, « la totale justice haute moyenne et basse », le droit d’indire…, chaque parcelle de terre « censable » donnait lieu au paiement d’un cens ou d’une rente, en argent ou en nature ; le total, pesant sur environ la moitié du finage, restait modeste mais traduisait la mainmise du seigneur sur la vie économique du village [27]. On retrouve les mêmes conditions dans les autres seigneuries, en conformité avec la « coutume de Bourgogne », une des plus rigoureuses dans la France du xviiie siècle.
53 Les historiens du passé ont beaucoup insisté sur la notion de « réaction féodale » à propos de cette vague de rénovations de terriers qui se traduisirent par la réactivation de droits tombés en désuétude, y voyant une crispation passéiste sur les privilèges à une époque où le bien-fondé de ceux-ci était remis en cause. On peut aussi envisager les choses à l’inverse, et considérer ces rénovations de terrier comme un indice de bonne gestion : une volonté d’améliorer la rentabilité d’un bien foncier reçu par héritage ou acquis à haut prix [28]. Le cas de Perreney de Balleure est caractéristique : le grand-père accède à la noblesse par l’achat d’une charge de maître des comptes à Dole, le père, conseiller au parlement de Dijon, intégré par son mariage dans la noblesse beaunoise, agrandit les vastes domaines familiaux [29] par l’achat de la seigneurie d’Ébaty en 1759. Alors qu’il n’a pas changé les conditions d’exploitation de la seigneurie [30], son fils met fin, à l’expiration des baux, à ces amodiations multiples, et choisit un fermier unique qui signe en février 1786, un nouveau bail, non sans quelques conflits avec les anciens amodiateurs, portant sur l’état dans lequel ils laissaient les terres. La seigneurie d’Ébaty était devenue pour ce propriétaire absentéiste un investissement de type capitaliste.
54 Autre exemple : les Blancheton de La Rochepot. La famille Blancheton, une famille de parlementaires dijonnais, a accédé à la noblesse au xviie siècle. En 1741, la veuve de Pierre Blancheton fait l’acquisition du comté de La Rochepot au profit de son fils Jean-Baptiste. À la mort de celui-ci en 1759, l’achat n’est pas soldé et la veuve, Jeanne Gagnard, est contrainte d’affermer la propriété, non sans en avoir vendu quelques dépouilles. La rénovation du terrier en 1776, la réactivation des différents droits seigneuriaux, s’inscrivent dans cette contrainte financière. Nous avons vu que les grandes propriétés étaient en général confiées à des fermiers généraux se chargeant, au moyen de sous-baux, de la mise en valeur des propriétés, en échange d’une somme fixe pour la location. Disposant du capital nécessaire, rompus à la gestion et à la commercialisation des produits agricoles, ils déchargeaient les propriétaires de tout souci de gestion et étaient, par cela, des instruments efficaces de rationalisation de la rente foncière.
55 Terminons par un exemple particulièrement significatif, celui du comte de Clermont-Montoison à Chassagne. Celui-ci signait le 13 avril 1781, pour sa seigneurie de Chassagne, avec les « sieurs Gaspard Tharut, négociant demeurant à Rully, et Pierre-Denis Millard, négociant à Chalon-sur-Saône », un bail à ferme pour une durée de neuf années, du 1er janvier 1784 au 1er janvier 1793, moyennant « le prix et somme de 26 000 £ payables par chaque année au dit seigneur en son château à Chagny ». En contrepartie de cette somme considérable, les fermiers pouvaient exploiter les terres de la seigneurie, y compris les bois (à raison d’une coupe annuelle de 14,5 arpents), percevoir les « cens, rentes et redevances […] tant en argent, bled, vin et qu’autres denrées, corvées, droit de Banvin et autres droits utiles tels qu’ils sont établis par les terriers de ladite seigneurie et fief et par les baux à cens ». Mais il se réservait le produit des amendes : « pour délits commis dans ses bois, […] toutes poursuites et amendes pour fait de chasse et pêche, sans qu’en aucun cas le reteneur puisse les prétendre ». D’autres contraintes et réserves au profit du seigneur étaient stipulées dans le bail, telles que la jouissance du droit de colombier, et la livraison de certaines pièces de crus pour sa consommation : « Les teneurs seront tenus chaque année de délivrer […] une feuillette de Vrai Morachet, deux feuillettes de la vigne ditte tête du clos et deux feuillettes vin de la Maltroy ». Enfin les bailleurs étaient tenus à l’entretien des biens du seigneur, particulièrement des bois et vignes, selon les usages en vigueur. Comme on le voit à travers cet exemple, il s’agit d’un contrat de nature économique portant sur des biens à la fois matériels (les terres à exploiter, les bâtiments à utiliser) et « immatériels [31] » (le produit des « rentes, cens et redevances »). En même temps les droits honorifiques du seigneur sont préservés, comme le montre le fait que le comte gardait sous sa coupe directe les délits de chasse, le droit de colombier.
56 Une dernière anecdote concernant le même personnage révèle cette contradiction entre les principes du « féodalisme » et la logique capitaliste émergente, à travers la question du droit de ban. En 1774, un procès opposa le comte aux propriétaires-forains de Chassagne au sujet de ce ban, tombé plus ou moins en désuétude. Clermont-Montoison voulait faire respecter strictement son privilège de « deux jours francs pour son ban ». Dans son mémoire, le défenseur du comte s’en prend à « ceux des propriétaires-forains qui avaient résolu de se rendre les maîtres de régler le ban de vendange ». Il n’est pas fait mention des habitants de Chassagne, pour la plupart vignerons dépendant de près ou de loin du seigneur. En effet, les fermiers de la ferme de Chassagne n’exploitaient pas eux-mêmes les terres et vignes, mais les confiaient à d’autres, soit par amodiation (pour les terres et prés), soit par des baux de métayage à mi-fruits pour les vignes. On recense ainsi quatorze vignerons, eux-mêmes pour la plupart propriétaires, qui se trouvaient amenés à employer une main-d’œuvre extérieure (vignerons ou manouvriers). Le seigneur de Chassagne faisait donc vivre une bonne partie du village. Exploitant les terres du seigneur, les vignerons ne sont donc pas concernés par le litige. Ici, l’adversaire est incarné par les « propriétaires-forains », nobles ou bourgeois, à la tête de propriétés viticoles plutôt récentes, soucieux de rentabilité.
Un siècle d’expansion viticole (1789-1878)
Les bouleversements révolutionnaires et leurs limites
57 Nous n’avons pas la place, dans le cadre de cet article, pour traiter des aspects purement socio-politiques des événements qui ont secoué la région pendant la période révolutionnaire et impériale, et nous invitons le lecteur à se tourner sur ce sujet vers notre thèse. Il convient simplement de rappeler ici que, dès ses débuts, la population a adhéré au processus révolutionnaire et s’est, dans sa grande majorité, montrée fidèle au régime républicain puis impérial tout au long de la période, y compris pendant les Cent jours. Comme l’a montré Pierre Lévêque, la région de Nolay, comme la plus grande partie du département, s’est avérée un « pays bleu », pour n’en jamais dévier au siècle suivant. Deux faits sont caractéristiques : le respect des obligations militaires, l’enthousiasme des acquéreurs lors de la mise en vente des biens nationaux.
La vente des biens nationaux :
58 On sait qu’à l’origine, la nationalisation des propriétés de l’Église puis leur vente comme biens nationaux furent conçus pour résoudre la crise financière de l’État, mais que le conflit qui éclata, après la condamnation par le pape de la constitution civile du clergé, entre la nation et l’Église, donna à l’opération une dimension politique, qui s’amplifia lorsque, une fois la guerre déclarée au printemps 1792, les biens des nobles émigrés furent eux-mêmes vendus comme biens nationaux dits de « deuxième origine ».
59 Or la particularité de la région de Nolay est que les biens de deuxième origine y ont été deux fois plus importants, en valeur, que ceux de première origine. On peut y voir la forte emprise foncière de la noblesse dans la côte viticole. D’autre part, il se trouve qu’une bonne part des biens de deuxième origine ont été vendus pendant la dictature montagnarde, à une époque où les autorités se montraient soucieuses de favoriser l’accès de la paysannerie à la propriété [32]. Ce fait a pu favoriser l’accession des vignerons de la région à celle-ci.
60 Le tableau ci-dessous recense l’ensemble des ventes des biens nationaux et leur déroulement. Ce calendrier est conforme au déroulement décrit par Bernard Bodinier et Éric Teyssier [33] pour la France entière : d’abord la vente des biens de 1re origine (1791 essentiellement), suivie par celle des biens de 2e origine (1792-1795). L’effondrement des assignats provoque une suspension (1795) puis une reprise avec une troisième phase de vente (de 1796 à la fin du siècle). Les auteurs relèvent l’importance des ventes de biens nationaux en Côte-d’Or et en Saône-et-Loire.
Calendrier des ventes de biens nationaux de première et seconde origines
Calendrier des ventes de biens nationaux de première et seconde origines
61 L’essentiel des biens de l’Église semble avoir été vendu, et peut-être la moitié de ceux de la noblesse, ce qui correspond à un transfert de propriété sans précédent. Si, comme les auteurs cités, nous écartons les bois, nous obtenons, calculés sur les superficies cadastrales de 1827-1840, les pourcentages respectifs de 2,5 % pour les biens de première origine, de 3,5 % pour les biens de seconde origine. Par rapport aux chiffres nationaux, c’est deux fois moins élevé pour les biens de première origine, un peu plus élevé pour les biens de seconde origine. Mais l’importance des vignes introduit une distorsion, les superficies obtenues donnant une vue minorée de l’importance économique des ventes de biens nationaux. Ce fait est d’autant plus vrai pour les biens de seconde origine, les vignes de cette catégorie correspondant essentiellement à des vignes fines situées dans la Côte.
Une révolution agraire ?
62 La superficie totale des biens fonciers mis en vente (y compris les bois) est de 819,66 ha, ce qui représente globalement 10 % de la superficie cadastrée de la région, avec de fortes disparités selon les sous-régions : 17,3 % dans la plaine viticole, 10,7 % dans la Côte, 4,0 % dans l’Arrière-Côte. D’autre part, la nature des biens correspondait à l’orientation agricole de la sous-région concernée : les terres sont surreprésentées dans la plaine viticole, les vignes dans la Côte et les prés dans l’Arrière-Côte. On comprend encore mieux le succès des ventes.
Achat par les différentes catégories sociales des terres vendues comme bien national selon leur nature
Achat par les différentes catégories sociales des terres vendues comme bien national selon leur nature
63 Dans l’ensemble de la région de Nolay, si on s’en tient aux superficies, nous pouvons constater que la bourgeoisie est la grande gagnante des opérations, avec 67 % des superficies (57 % des estimations), loin devant la paysannerie qui s’empare cependant de 18 % des biens (20,6 % des estimations). Les 7 % tombés entre les mains d’acheteurs de statut inconnu peuvent en grande partie être ajoutés au pourcentage de la bourgeoisie, puisqu’il s’agit pour la plupart d’acquéreurs extérieurs à la région, très souvent issus de centres urbains (Beaune et Dijon), par définition moins connus des locaux.
64 Plus précisément dans le Pays-Bas : au total, les acquéreurs bourgeois s’adjugent 57 % des terres mises en vente, la paysannerie 33 % (surtout des biens de seconde origine). Dans la Côte : l’importance des biens dispersés, particulièrement les grandes propriétés aristocratiques, assises sur la maîtrise du vignoble, a entraîné un bouleversement des structures foncières, au profit de la bourgeoisie surtout dans les deux communes de Puligny et Chassagne, même si la paysannerie a pu tirer son épingle du jeu. Mais il y a entre les communes plus que des nuances : Santenay, où la noblesse avait moins d’emprise, a été moins touchée, mais la bourgeoisie, déjà forte, a consolidé ses positions en s’emparant de la plus grande part des biens de l’Église ; Saint-Aubin, avec l’expropriation du principal propriétaire noble, a vu la paysannerie s’emparer des terres disponibles, confirmant sa différence avec les autres communes plus prestigieuses de la Côte. Dans l’Arrière-Côte : avec 270 ha environ et seulement 4 % de la superficie cadastrée, la vente des biens nationaux a eu un impact plus limité ; la propriété des émigrés, si on met de côté les Blancheton à La Rochepot, était constituée de propriétés moyennes, où les vignes, communes et non de cru, occupaient une place plus marginale. Par conséquent, contrairement aux autres sous-régions, les biens de première origine l’emportent ici sur les biens de seconde origine, ce qui explique que la majorité des biens ait été vendue très tôt, pour l’essentiel en 1791, au profit de la bourgeoisie. Le principal domaine aristocratique (Blancheton) a été vendu tardivement au profit de compagnies financières, pour être ensuite revendu en petits lots. C’est ce qui explique la mainmise de la bourgeoisie sur les biens nationaux dans cette sous-région (72 % de la superficie). La présence relativement importante des artisans et commerçants s’explique par leur présence dans le bourg de Nolay. La paysannerie doit se contenter de 13 % du foncier (mais 24 % des vignes). Ce sont cependant les nolaytois qui s’emparent de l’essentiel des biens dans l’Arrière-Côte, contrairement aux ventes dans la Côte ou même la plaine viticole.
Les mutations foncières sous la Révolution et l’Empire
65 Si les ventes de biens nationaux ont entraîné un profond bouleversement des structures foncières, elles ne furent pas les seules. En effet la période de la Révolution et de l’Empire a vu un accroissement sans précédent des mutations foncières « classiques », comme le montrent les traces laissées dans les archives du bureau du centième denier puis de son successeur, celui de l’enregistrement. À partir d’un sondage que nous avons réalisé [34] pour l’ensemble de la période de 1790 à 1815, nous nous retrouvons avec une liste de 849 actes pour un capital total de 1,2 million de francs, soit approximativement la même somme que l’ensemble des biens nationaux mis en vente. Le mouvement des mutations suit le rythme déjà évoqué pour la seule vente de biens nationaux : on observe des poussées de vente en 1791, puis 1794-1795, et une tendance à la stabilisation après le 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799) autour de 5-5,5 % en rythme annuel. On peut estimer que l’ensemble des transactions est trois fois plus important durant cette décennie que pour les années 1780-1790 ; la Révolution a donc entraîné dans la région un bouleversement des structures foncières, au-delà de la seule vente des biens nationaux.
66 Quelles sont les catégories sociales qui ont le mieux tiré leur épingle du jeu ? Tout en gardant à l’esprit l’ambiguïté des statuts socio-professionnels revendiqués [35], nous avons réparti l’ensemble des mutations recensées selon le statut des vendeurs et des acheteurs.
| Distribution des vendeurs | Distribution des acheteurs | |||
| Catégorie | Montant (F.) | Pourcentage | Montant (F.) | Pourcentage |
| « La Nation » | 129 077 | 10,8 % | ||
| Ecclésiastique | 53 726 | 4,5 % | 153 | 0,0 % |
| Noble | 38 103 | 3,2 % | 24 343 | 2,0 % |
| Bourgeoisie | 597 408 | 50,1 % | 589 252 | 49,4 % |
| Artisanat – Commerce | 83 618 | 7,0 % | 148 331 | 12,4 % |
| Paysannerie | 151 856 | 12,7 % | 240 297 | 20,2 % |
| Divers | 9 700 | 0,8 % | 2 460 | 0,2 % |
| Sans statut | 128 915 | 10,8 % | 187 572 | 15,7 % |
67 Nous pouvons constater le désengagement des privilégiés (7,7 % de la valeur des biens vendus, 2,1 % de la valeur des biens achetés) au profit de la bourgeoisie, des artisans – commerçants et de la paysannerie, surtout si on prend en compte le transfert des biens nationaux (confisqués par « la Nation » aux anciens privilégiés). Derrière la bourgeoisie, les artisans et commerçants et les paysans, prennent leur part. C’est un changement significatif avec la période prérévolutionnaire où, du fait de la crise agraire, nous avons vu les positions de la paysannerie s’éroder. Ajoutons que si on met de côté les biens nationaux, la part des paysans dans les mutations foncières « classiques » est encore plus affirmée [36] (14,3 % de la valeur des biens vendus, 22,1 % de la valeur des biens achetés) ; de même pour les artisans et commerçants (7,9 % des biens vendus, 11,9 % des biens achetés).
68 Si on prend en compte les acteurs extérieurs à la région, on s’aperçoit que ceux-ci ont opéré davantage de ventes (618 634 £) que d’achats (460 465 £). On assiste donc par ce biais à un renforcement de l’emprise locale sur la propriété foncière, qu’elle soit bourgeoise ou paysanne.
Le monde viticole à la fin de l’Empire
69 La période 1789-1815 a été, dans l’ensemble et contrairement à la région bordelaise privée de son marché britannique par les événements, une période de prospérité pour la viticulture bourguignonne. Les conquêtes révolutionnaires en Europe, puis la constitution du Grand Empire napoléonien, intégrèrent dans les frontières de la France les zones traditionnelles d’exportation des vins fins bourguignons (Pays-Bas, Belgique, Rhénanie). On sait par ailleurs que la période vit une hausse de la consommation populaire de vins communs, dont la production régionale était en pleine expansion. Nous avons trop peu d’informations statistiques pour évaluer l’évolution de la superficie plantée en vignes, mais nous avons pu discerner une croissance d’environ 5 % dans la dernière décennie du siècle. Les désordres apportés par les aléas de la Révolution n’ont semble-t-il pas nui à la culture des vignes et à la fabrication des vins, le département et le district de Beaune se montrant soucieux d’assurer la continuité de la culture pendant la transition entre l’expropriation du domaine confisqué et sa vente comme bien national [37]. Tout au plus relève-t-on quelques difficultés de main-d’œuvre dues sous l’Empire à la conscription, qui touchent l’Arrière-Côte [38]. On trouve quelques indices de cette prospérité, par exemple une série de prix et de rendements à Chassagne : l’indice du revenu brut viticole atteint pendant les meilleures années de l’Empire la valeur 150 [39], jamais retrouvée avant la seconde moitié du xixe siècle. Autre indice : Morelot, évoquant en 1831 les impôts indirects sur le vin, alors fort impopulaires : « Depuis 1804 jusqu’en 1815, les Droits-réunis existaient, le négoce sur le vin était gêné, grevé même, d’une contribution beaucoup plus forte, et cependant la vente des vins s’opérait facilement, les vignes étaient encore d’un revenu assuré. »
70 Les conditions de la culture des vignes et de fabrication et commercialisation des vins sont restées identiques à celles qui prévalaient avant la Révolution : stabilité des méthodes culturales, poursuite des conditions de fabrication et d’élevage des vins telles qu’elles s’étaient formalisées dans les décennies précédentes (c’est-à-dire élaboration de vins plus colorés et aptes au vieillissement, progrès dans la conservation, mise en bouteille…) sans innovation nouvelle [40]. Le retour au ban de vendange, un temps abandonné au nom de la liberté du propriétaire [41], qui met en fait la viticulture régionale sous la coupe des grands propriétaires, est une illustration du conservatisme ambiant, que les bouleversements de la propriété n’ont pas mis en cause.
71 La bourgeoisie a supplanté la noblesse comme force sociale dominante dans le vignoble, mais les effets en sont encore peu apparents, sinon dans le milieu des négociants. En effet, nous avons vu que de nombreuses vignes de qualité, à Chassagne ou Puligny particulièrement, étaient passées des mains de l’Église ou de la noblesse, à celles de bourgeois fondateurs de dynasties négociantes qui prospéreront au siècle suivant. Le dynamisme du marché d’exportation des vins a renforcé les maisons de commerce existantes et a permis d’en fonder de nouvelles. Ainsi Bouchard et Maire procèdent à l’acquisition de vignes dans la région, à Santenay ou Puligny. Un marchand de Beaune, J-B Lespagnol, s’installe à Chagny après avoir participé à l’acquisition de la « ferme de Chassagne », ancienne propriété Clermont-Montoison. À ses côtés, Marie Larcher, veuve du négociant Léon Dubois, participe à l’achat de ce bien national, avant de le transmettre à son fils Claude Dubois, futur fondateur de la maison Dubois-Masson sous la Restauration. Enfin, la famille Audiffred, des marchands de draps originaires des Hautes-Alpes, installés à Chagny avant la Révolution, y fondent une maison de commerce de vins après avoir acquis une bonne part de la ferme de Morgeot, l’autre domaine Clermont-Montoison (109 ouvrées de vignes).
72 Restait à savoir, une fois la France revenue dans ses frontières prérévolutionnaires, comment le monde de la vigne s’adapterait à ce nouveau contexte.
Une démographie en mutation
Bilan démographique de la Révolution et de l’Empire
73 Nous avons vu qu’à la veille de la Révolution, la région de Nolay se trouvait au seuil de la transition démographique. Elle y est ensuite entrée franchement, avec des particularités qui annonçaient les caractères originaux qu’elle a pris en France : une baisse de la natalité à partir du début du xixe siècle combinée à une reprise forte de la mortalité qui n’est pas due seulement aux pertes de guerre [42]. La baisse de la natalité est mise par les contemporains sur le compte du déséquilibre des sexes dû à la conscription ; elle se redresse à la fin de l’Empire.
74 Cependant, nous manquons de statistiques fiables pour évaluer les pertes militaires au cours de la période [43]. À la suite de nos recherches personnelles, nous pouvons estimer à environ 800 le nombre de jeunes hommes célibataires enrôlés dans les forces armées (la moitié pendant la période révolutionnaire, l’équivalent sous l’Empire). Nous avons pu recenser partiellement les décès aux armées, il semble qu’ils aient été plus nombreux pendant la première phase. Si on se fie aux évaluations généralement admises, les pertes se seraient chiffrées à un peu moins de la moitié des engagés. Nous savons que la « défense de la patrie » avait mobilisé un bon nombre de volontaires dans la région, et qu’ensuite, davantage par fatalisme, la Côte-d’Or s’est soumise sans difficulté à l’obligation militaire : tout cela a rendu plutôt élevé le prix du sang payé par la région [44]. Plusieurs centaines d’hommes jeunes (400 environ ?) ont perdu la vie alors que cette classe d’âge dépassait à peine les 2 000 individus en 1789.
75 Cependant, les indicateurs démographiques au lendemain de l’Empire montrent que la démographie régionale restait vigoureuse : la baisse de la mortalité et le maintien d’une forte natalité annonçaient un rattrapage rapide des pertes liées aux guerres de la Révolution et de l’Empire.
De la transition à la stabilisation démographique (1816 – 1876)
76 Des sources plus nombreuses et plus fiables [45] nous permettent de suivre de plus près l’évolution démographique de la région au cours du xixe siècle. Celle-ci est caractéristique.
77 La transition démographique, déjà bien engagée sous l’Empire, s’est poursuivie au long du siècle, avec l’originalité qui la caractérise en France : la baisse de la natalité est concomitante avec celle de la mortalité, aboutissant à la fin du siècle à une quasi-stagnation de la population. Le malthusianisme, caractéristique de la société française, apparaît encore plus prononcé dans la région de Nolay (le taux brut de reproduction est passé de 2,23 en 1783-87 à 1,36 en 1876, en dessous de la moyenne française, à 1,65).
Évolution des principaux indicateurs démographiques de la région de Nolay
Évolution des principaux indicateurs démographiques de la région de Nolay
78 Si on met de côté le bourg de Nolay qui connaît une nette croissance de sa population pendant les deux premiers tiers de la période, avant de se stabiliser à partir du recensement de 1866, la région, dans sa partie rurale, connaît une grande stabilité, passant d’une population de 9 336 habitants en 1821 à 11 035 en 1881, soit une hausse de 11,6 % en 60 ans (18,2 % en incluant Nolay). L’essentiel de cette hausse est concentré sur la première phase (1821 à 1836), la suivante, (1836 à 1881), connaît une quasi-stagnation (+0,3 % en 45 ans !). Il est vrai que dans le même temps le bourg voit sa population s’accroître de 20,2 %. Dans cette évolution à long terme, on peut distinguer trois phases :
- sous la Restauration : natalité et mortalité baissent en parallèle, mais la jeunesse de la population entretient un excédent naturel élevé. Le solde migratoire est fortement négatif dans les premières années, ce que l’on peut expliquer par la saturation démographique mais aussi par les difficultés économiques du monde viticole à cette époque ;
- dans la période suivante (1830-1850), l’excédent naturel diminue en raison de la chute de la natalité et d’une baisse ralentie de la mortalité. Mais le solde migratoire reste de peu négatif, signe que la région ne parvient pas à absorber la croissance de population, « boostée » par une structure par âges encore jeune. On arrive à une « premier maximum » de population (8 507 habitants en 1836) ;
- de 1851 à 1881, le niveau de la population se stabilise ou baisse légèrement, la transition démographique continue, la guerre de 1870-1871 pèse, le solde naturel devient négatif, mais il est compensé par un solde migratoire à nouveau positif dans le contexte de croissance viticole.
80 Les conséquences d’une telle évolution démographique se font sentir d’abord par le vieillissement inexorable de la population. La part de la population âgée de 60 ans et plus passe de 10,4 % en 1836 à 17,7 % en 1876, tandis que la population de moins de 20 ans perd 4 points à 31,4 % et, encore plus inquiétant, la population en âge de travailler diminue dans les mêmes proportions. D’ailleurs la densité de population, qui reste globalement élevée (autour de 79 h/km²), voit ses contrastes locaux s’aggraver : l’Arrière-Côte perd des habitants tandis que le Pays-Bas et la Côte en gagnent un peu.
81 C’est d’ailleurs ce qui fait l’originalité de la région de Nolay par rapport à d’autres régions rurales : le solde migratoire, redevenu positif en 1873-1880, entraîne un deuxième maximum de population en 1881, lié à la prospérité viticole de la région. 20 % de la population recensée en 1876 (davantage dans le Pays-Bas et la Côte, moins dans l’Arrière-Côte) est née dans une autre commune d’un des deux départements. Pour l’essentiel, cette immigration est alimentée par des régions viticoles voisines (Côte chalonnaise et Couchois) et par des régions agricoles moins favorisées (Autunois, « Montagne » côte-d’orienne).
La population active : du surnombre au déficit
82 Notre principale source d’informations dans ce domaine réside dans les listes nominatives des recensements qui mentionnent les « titres, qualifications, état ou profession et fonctions » des recensés. La notion de population active n’étant à cette époque pas établie, la formulation est ambiguë car elle mélangeait la profession et le statut social de l’individu concerné, reprenant la formulation sous laquelle celui-ci se représentait socialement. C’est ainsi que bon nombre de paysans se définissaient comme « propriétaires », un peu comme ils se présentaient comme « marchands » avant 1789. Le problème se pose également pour la main-d’œuvre féminine, les femmes d’agriculteurs n’étant pas toujours considérées comme actives. Enfin, le recensement de 1851, le premier à tenter un recensement officiel des professions, a grossièrement confondu vignerons et ouvriers agricoles, confusion rédhibitoire pour notre propos. Aussi, pour limiter les dérives, nous n’avons retenu pour les statistiques ci-dessous que le statut socio-professionnel des chefs de ménages (homme ou femme), en partant des listes nominatives de sept communes-test représentatives de la diversité de la région.
| La population active | La population « intéressée d’agriculture » | ||||
| Secteur | 1841 | 1876 | Catégorie | 1841 | 1876 |
| Agriculture | 75 % | 66 % | Rentiers / veuves | 2 % | 8 % |
| Artisanat-Commerce | 15 % | 21 % | Négociants | 0 % | 2 % |
| Services | 10 % | 13 % | Propriétaires | 30 % | 12 % |
| Propriétaires exploitants | 3 % | 19 % | |||
| Vignerons & cultivateurs | 54 % | 49 % | |||
| Journaliers & domestiques | 11 % | 10 % | |||
| Total propriétaires | 33 % | 32 % | |||
83 Le tableau ci-dessus nous permet de mesurer l’évolution intervenue entre les deux recensements de 1841 et 1876. Avec 75 % de la population active se consacrant à l’agriculture en 1841, nous pouvons constater un léger effritement avec la situation prévalant en 1789 (plus de 85 %), mais le déclin s’accentue ensuite, au profit des deux autres secteurs de la population active, et cela de manière encore plus nette dans les gros villages de la Côte [46]. La partie droite du tableau est construite sur une typologie des chefs de ménage concernés, par leur profession ou leur statut, par les activités agricoles. On peut considérer que le plus grand nombre des recensés de 1841 se définissant comme « propriétaires » étaient en fait des propriétaires-exploitants. L’ambiguïté est en grande partie levée en 1876, où on fait mieux la distinction entre « retraités » (veuves et rentiers) et propriétaires engagés dans l’activité agricole, tandis que vignerons et cultivateurs non-propriétaires représentent toujours à peu près la moitié de la population agricole [47]. La part des journaliers et domestiques agricoles a légèrement baissé, on songe ici aux effets de l’exode rural qui s’amplifie dans la seconde moitié du siècle. Autre signe de modernité, l’effectif croissant des négociants en vins, au moins dans les communes de la Côte (4,5 % à Chassagne).
84 Rappelons qu’en l’absence de bouleversement des techniques, les conditions du travail de viticulteur sont restées les mêmes sur toute la période : un vigneron et sa famille pouvaient exploiter en une année une cinquantaine d’ouvrées de vigne. Un accroissement des superficies ne pouvait se produire qu’en échange d’un accroissement de la main-d’œuvre disponible. Or, la stagnation de la population pouvait être un frein à cette expansion.
La propriété viticole et ses dynamiques jusqu’à la crise du phylloxéra
L’état de la propriété à la date du cadastre
85 Le cadastre dit « napoléonien », dressé en 1839/1840 dans le canton de Nolay [48], nous offre pour la première fois un relevé exhaustif des propriétés (cotes cadastrales et parcelles). Après avoir relevé l’ensemble des matrices, nous avons dû nous rendre à l’évidence : à nos yeux, la typologie retenue par Robert Laurent [49]ne permet pas un classement suffisamment opérationnel des propriétés [50] et la solution retenue par Pierre Lévêque [51], un classement opéré à partir des superficies, ne pouvait s’appliquer à un espace avec de tels écarts de valeur entre les vignobles étudiés. Nous avons donc bâti une typologie, construite à partir du revenu fiscal, permettant de caractériser les différents types de propriétés : au-dessus du seuil de 700 F. on est en présence d’une grande propriété qui permettait de vivre sans travailler et d’accéder au suffrage censitaire [52]. Un revenu fiscal de 200 F. était le seuil minimal pour accéder à l’indépendance économique, 400 F. étant le maximum pour éviter l’emploi d’une main-d’œuvre extérieure permanente. Nous obtenons donc une typologie en quatre classes : la grande propriété au-dessus de 700 F., la moyenne propriété (400-700 F.), la petite propriété indépendante (200 F. – 400 F.), enfin la propriété parcellaire en dessous de 200 F., qui impliquait la nécessité de travailler pour autrui pour compléter son revenu.
86 Par ailleurs, pour éviter le biais des cotes multiples [53], nous avons reconstitué les propriétés en les fusionnant sous le nom du propriétaire, ce qui aboutit à une liste de 1 119 propriétaires privés (revenu de 100 F. et plus), à partir du relevé systématique de l’ensemble des matrices et en nous aidant des listes censitaires.
87 Nous obtenons ainsi une photographie aussi exacte que possible des structures de propriété à la date du cadastre, deux générations après les bouleversements révolutionnaires.
Structures de la propriété privée à la date du cadastre (1827-1840)
| Grande propriété | 2,5 % | 34,1 % | 38,2 % |
| Moyenne propriété | 2,5 % | 10,0 % | 12,6 % |
| Petite propriété | 6,5 % | 15,9 % | 17,0 % |
| Propriété parcellaire | 88,5 % | 40,0 % | 32,1 % |
Structures de la propriété privée à la date du cadastre (1827-1840)
88 Une première réalité s’impose : l’extrême inégalité de l’accès à la propriété. Près de 80 % des propriétaires n’avaient pas accès à l’indépendance économique, tandis qu’à l’opposé 5 % d’entre eux possédaient plus de la moitié des biens-fonds.
89 La grande propriété, avec 2,5 % des effectifs, contrôlait 34 % de la superficie et 38 % du revenu cadastral. De l’autre côté du spectre, la propriété parcellaire représentait 88,5 % des propriétaires pour 40 % de la superficie et seulement 32 % du revenu fiscal. Si on associe grande et moyenne propriété on peut dire que la propriété capitaliste (en cela qu’elle impliquait l’emploi d’une main-d’œuvre salariée) contrôlait 45 % du territoire et la moitié des richesses qu’il produisait. À l’opposé le petit producteur indépendant (qui correspond ici à la petite propriété) restait très minoritaire bien que tenant une place significative, avec 6,5 % des effectifs et 15 à 17 % de la superficie et du revenu.
90 Naturellement, on constate de sérieuses nuances entre les sous-régions : un poids plus élevé de la grande propriété dans le Pays-Bas, et inversement une emprise foncière plus faible des propriétaires parcellaires, donc une forte polarisation. Dans la Côte, la grande propriété gardait de fortes positions, mais la moyenne et la petite propriété indépendante y étaient plus fortes que dans les autres sous-régions : au total 12 % des propriétaires, à distance des extrêmes que représentaient la grande propriété et la propriété parcellaire, contrôlaient 30 % du revenu. Comme avant la Révolution, c’est dans l’Arrière-Côte que la petite propriété paysanne était la plus forte ; petite propriété et propriété parcellaire y pesaient d’un poids déterminant (97 % des effectifs, les deux tiers de la superficie et du revenu).
91 Quelle était la place de la vigne dans la hiérarchie des propriétés ? Si celle-ci jouait un rôle économique prépondérant, elle occupait cependant une part minoritaire de la superficie non-bâtie (32,6 % contre 35 % pour les terres labourables), sauf dans la Côte où elle était présente sur plus de la moitié de l’espace. Par-delà l’éventail infini des situations, nous pouvons cependant dégager quelques tendances : les grandes propriétés s’inscrivaient de plus en plus dans les orientations économiques dominantes, comme l’activité viticole dans la Côte, ou la culture céréalière et l’élevage dans le Pays-Bas. Lorsque la vigne était plutôt une activité de complément (Pays-Bas, Arrière-Côte) la petite propriété y occupait une place significative, car elle semblait un « créneau » économiquement intéressant.
92 Mettre en évidence la répartition sociologique des propriétaires se heurte à quelques difficultés méthodologiques, malgré le caractère exhaustif des sources. Contrairement aux rôles fiscaux de l’Ancien Régime, les matrices cadastrales de 1839-1840 ne mentionnent que rarement la profession des propriétaires. Il nous a fallu recourir à des sources complémentaires : d’abord les listes nominatives des recensements, de 1836 et 1841, ensuite les listes censitaires, enfin dans certains cas les sites généalogiques. Devant la lourdeur de la tâche, nous nous sommes limité à sept communes représentatives de la région, et nous avons adapté au nouveau contexte historique la classification utilisée pour traiter les structures de propriété prérévolutionnaires.
Répartition à partir de la liste des 1 143 propriétaires dont le revenu est supérieur à 100 F
| Part effectif (%) | Part superficie (%) | Part revenu (%) | Superficie moyenne (ha) | Revenu moyen (F.) | |
| Bourgeoisie | 6,8 % | 41,1 % | 46,8 % | 10,73 | 721,22 |
| Artisanat-Commerce | 2,8 % | 3,7 % | 6,5 % | 2,29 | 241,56 |
| Paysannerie | 6,8 % | 14,3 % | 12,9 % | 2,78 | 200,41 |
| Divers | 1,5 % | 2,1 % | 2,9 % | 2,46 | 203,30 |
| Cotes non renseignées | 2,6 % | 5,1 % | 6,0 % | 3,55 | 244,34 |
| Sous-total | 20,5 % | 66,3 % | 75,1 % | 5,76 | 385,27 |
| Propriétaires parcellaires (< 100 F.) | 79,5 % | 33,7 % | 24,9 % | 0,76 | 32,96 |
Répartition à partir de la liste des 1 143 propriétaires dont le revenu est supérieur à 100 F
93 La lecture du tableau ci-dessus amène trois observations principales : - l’inégalité devant la propriété apparaît encore plus vertigineuse : en incluant la frange supérieure de la propriété parcellaire (de 100 à 200 F.), nous parvenons tout au plus à rassembler 20 % du nombre total des propriétaires. Mais ceux-ci représentent les trois quarts du revenu cadastral et les deux tiers de la superficie privée appropriée. À l’inverse, 20 % de la superficie et 25 % du revenu étaient disséminés dans une poussière de micropropriétés incapables de nourrir leurs détenteurs ;
- la mainmise de la bourgeoisie, donc de la propriété capitaliste sur le territoire régional (de 40 à 47 % de la superficie et du revenu cadastral) ;
- la part modeste de la paysannerie dans la propriété (moins de 15 %) même si on peut considérer qu’une large part de la propriété parcellaire est entre ses mains. Le dépouillement précis de sept matrices nous amène à évaluer à environ la moitié la part de la paysannerie dans la propriété parcellaire. Cela donnerait à la paysannerie environ 36 % de la superficie et 27,5 % du revenu pour 45,5 % de l’effectif des propriétaires. La paysannerie restait nettement minoritaire dans le contrôle de la terre.
95 Des différences sous-régionales se font jour, que nous pouvons caractériser ainsi : dans le Pays-Bas, la propriété bourgeoise est pour l’essentiel constituée de propriétés de complément pour des propriétaires domiciliés en dehors. Le poids de la propriété parcellaire y est considérable (86 % des effectifs, et 54 % du revenu cadastral). Dans la Côte, la puissance des grands propriétaires bourgeois (10,3 % des effectifs, 54,6 % de la superficie et 58,1 % du revenu cadastral) se vérifie. La paysannerie indépendante y est relativement nombreuse mais on constate la base étroite de sa propriété, et la propriété parcellaire y est plus faible qu’ailleurs (72,3 % effectifs, 21,3 % et 15,2 % superficie et revenu). Enfin, l’Arrière-Côte se caractérise par la relative faiblesse de l’emprise bourgeoise (10 points sous la moyenne régionale) au bénéfice de l’artisanat-commerce (influence de Nolay) et surtout de la petite paysannerie indépendante (6,0 % des effectifs, 16,6 % et 16,2 % de la superficie et du revenu cadastral). La propriété parcellaire est beaucoup plus présente que dans la Côte (82,8 % effectifs, 36,7 % et 26,5 % superficie et revenu).
96 Quels changements par rapport à la situation de 1789 ? Il est difficile de comparer précisément les structures foncières aux deux époques, d’abord en raison de l’insuffisance des sources (6 matrices de 1791 sont pleinement utilisables [54]), d’autre part du fait des difficultés pour établir une correspondance rigoureuse entre les revenus fiscaux établis en livres tournois pour 1791, en francs pour 1840. Après avoir regardé de près les revenus correspondant aux propriétés-types de 40 à 50 ouvrées dans les deux communes les mieux connues de nous, Santenay et La Rochepot, nous évaluons le revenu-type à la somme de 100 £ et de 200 F. respectivement pour 1791 et 1840. Cela nous permet d’établir les correspondances respectives à 100, 200, 300 £ et 200, 400, 700 F. En retenant ces équivalences, nous sommes frappés par un fait majeur : les bouleversements qui se sont produits pendant l’épisode révolutionnaire n’ont pas véritablement changé les caractères fondamentaux de la propriété. La Côte reste dominée par la grande propriété, l’Arrière-Côte est toujours le domaine de la petite propriété. Certains changements significatifs sont des cas particuliers liés à des événements spécifiques : ainsi la grande propriété s’est renforcée à Santenay, peu touchée par les confiscations révolutionnaires, ce fut l’inverse à Puligny, où le principal domaine noble a été dispersé, ainsi qu’à La Rochepot ; la petite propriété y a donc progressé. Mais ces bouleversements n’ont pas réellement remis en cause l’inégalité majeure : la terre n’appartient toujours pas à ceux qui la travaillent. Bien plus, du fait de l’émiettement successoral, la part de la propriété parcellaire s’est renforcée, au détriment de la petite propriété indépendante, en d’autres termes davantage de vignerons sont dépendants de la propriété bourgeoise pour assurer leur subsistance.
Propriété bourgeoise versus propriété paysanne
97 Environ 135 grands propriétaires étaient possessionnés dans la région à l’époque de la Monarchie de Juillet. Un groupe encore important était représenté par les anciens nobles, la plupart héritiers des familles déjà en place en 1789. Signe que la propriété nobiliaire, si elle a été écornée, n’a pas été éradiquée par la Révolution, la part de la superficie et du revenu détenue par ceux-ci est passée de 20 % en 1791 aux environs de 8 % en 1840. Une nouvelle catégorie l’a dépassée, celle des négociants qui représentent désormais 10 % de l’effectif des grands propriétaires, contrôlant un quart de la superficie et 20 % du revenu de la grande propriété. Plus nombreux mais moins bien dotés, se trouvaient tous ceux que l’on peut regrouper sous le terme de « capacités [55] » (15 % du revenu). Mais le plus fort contingent est représenté par des bourgeois dont l’identité sociale reposait seulement sur leur statut de « propriétaires » (« du pays » ou forains) : ils représentaient 45 % de l’effectif, possédaient 35 % de la superficie et percevaient 36 % du revenu. C’est cette masse d’individus vivant en rentiers de leurs terres exploitées par autrui, essentiellement à mi-fruits dans la Côte de Beaune, qui formait la base sociologique de la grande propriété. Ils formaient également la masse des électeurs censitaires, auxquels la réforme du cens lors de l’établissement de la Monarchie de Juillet avait donné le droit de vote. Seuls deux artisans-commerçants et deux paysans se rattachaient à la grande propriété.
98 La moyenne propriété est une catégorie de transition, la terre est possédée aux trois quarts par des bourgeois d’un niveau de fortune plus faible, souvent plus âgés et pour l’essentiel domiciliés dans la région. On y trouve aussi une part significative d’artisans-commerçants (11 %) mais les paysans restent rares (6 %). Dans ce contexte, la possession de la terre servait plutôt d’assurance-vie pour ses vieux jours.
99 Nous avons pointé la faiblesse relative de la petite propriété indépendante. Entre 200 et 400 F. de revenu fiscal, la superficie moyenne des propriétés était de 4,26 ha pour un revenu moyen de 277,23 F. (mais 2,87 ha dans la Côte équivaut à 6,35 ha dans l’Arrière-Côte [56]). La part de la paysannerie y est cette fois significative, plus du tiers de la catégorie. Mais la structure foncière est d’abord marquée par le poids écrasant de la propriété parcellaire en termes d’effectifs (88 % des cotes), mais ne contrôlant qu’une part minoritaire de la superficie (40 %) et encore plus faible du revenu (31 %).
100 On retiendra que la propriété parcellaire est d’abord une propriété paysanne, qui ne permet pas de nourrir son propriétaire et impose le travail pour autrui, en l’occurrence la classe capitaliste qui possédait la moitié du sol. Mais elle suffit pour ancrer profondément la paysannerie dans le paysage, et lui permettre peut-être, par son nombre, de donner le tempo dans l’environnement local sur les plans socio-politique.
Les dynamiques de la propriété
101 Comme pour la période précédente, nous avons travaillé sur le même échantillon pris dans les archives de l’Enregistrement [57], mais en nous limitant, faute de temps, à quatre périodes significatives.
| Transactions | Superficie (ha) | Montant | Montant par transaction | |
| 1825-1830 | 97 | 47 75 | 212 953,30 F. | 2 195,39 F. |
| 1842-1847 | 185 | 29,69 | 225 440,15 F. | 1 218,38 F. |
| 1848-1853 | 107 | 18,28 | 121 980,32 F. | 1 140,00 F. |
| 1857-1862 | 257 | 65,47 | 220 222,60 F. | 856,90 F. |
102 Sur cette période 1825-1862, nous avons pu retenir quatre phases de même durée (six années), intéressantes du point de vue conjoncturel. La période 1825-1830, qui s’inscrit dans la phase de crise sous la Restauration, ensuite la période 1842-1847 qui est une phase de reprise partielle sous la monarchie de Juillet, la période 1848-1853 correspond à la grave crise de milieu de siècle, enfin celle qui va de 1857 à 1862 accompagne les premières années de la longue expansion du Second Empire. À la première période correspond un nombre faible de grosses transactions [58] impliquant de grandes propriétés à une période de marasme de la viticulture de qualité. La petite propriété est absente du mouvement des mutations. La seconde période voit un doublement des transactions qui concernent des propriétés plus faibles, cette reprise est interrompue par la grande crise du milieu de siècle qui voit une nouvelle chute. La reprise du mouvement dans les années 1857-1862 coïncide avec les débuts de la longue période de croissance sous le Second Empire. La multiplication des actes, avec des transactions plus nombreuses mais plus modestes, montre que le commerce des biens-fonds touchait désormais des catégories sociales plus basses, acquérant ainsi un caractère de masse. Ce mouvement semble s’être poursuivi ensuite, selon des témoignages ponctuels, jusqu’à la crise phylloxérique. Nous n’avons pu malheureusement vérifier si, comme nous le pensons, ce phénomène s’est accompagné d’un accès élargi de la paysannerie à la propriété.
L’âge d’or de la viticulture traditionnelle
La vigne poursuit sa conquête de l’espace régional
103 Au cours du xixe siècle, la constitution du cadastre dit « napoléonien » et les progrès des enquêtes statistiques nous ont permis de mesurer de plus près l’accroissement tendanciel de la superficie plantée en vigne. Si nous manquons de données solides pour les premières décennies, du fait de la relative tardiveté du cadastre dans le canton de Nolay, les nouvelles évaluations des revenus non-bâtis en 1850/1851 puis 1879/1880 nous permettent de mettre à jour les informations cadastrales, et de mesurer précisément la croissance viticole pendant sa plus belle période.
104 Les données ci-dessous mettent en évidence l’évolution heurtée de l’économie viticole : une longue stagnation sous la Restauration, puis une phase de reprise sous la Monarchie de Juillet, interrompue par la crise économique du milieu du siècle, enfin une forte croissance dans le troisième quart du xixe siècle. La croissance fut davantage le fait des périphéries : la superficie double dans le Pays-Bas, augmente de 75 % dans l’Arrière-Côte mais de seulement 12 % dans la Côte. Ce contraste s’explique d’abord par le fait que celle-ci, correspondant aux meilleurs terroirs, bénéficiait d’une orientation viticole déjà ancienne, et que dans ce sens la croissance des marges était plutôt un rattrapage. Mais il faut y voir aussi la manifestation du caractère dualiste de l’économie viticole de cette époque.
Évolution de la superficie viticole (801-1879)
| 1801 | 1834 [59] | 1840 | 1851 | 1880 | |
| Pays-Bas | 288,21 | 400,45 | 410,08 | 420,08 | 591,00 |
| Côte | 1 578,71 | 1 572,92 | 1 697,66 | 1 703,38 | 1 763,00 |
| Arrière-Côte | 902,42 | 1 045,48 | 1 394,85 | 1 394,51 | 1 578,00 |
| Région de Nolay | 2 769,35 | 3 018,84 | 3 502,60 | 3 517,98 | 3 932,00 |
Évolution de la superficie viticole (801-1879)
105 On sait que depuis longtemps, le vignoble commun, à base de plants de gamay, concurrençait le vignoble à base de pinot ; la monarchie absolue s’était efforcée longtemps de barrer la route au « vil plant », avant de baisser les bras à la fin du xviiie siècle. La Révolution, et le triomphe de l’esprit de propriété, ont levé les dernières barrières. Or, la première moitié du siècle suivant fut une période de grandes difficultés pour la viticulture de qualité, du fait du protectionnisme rigide appliqué par les États européens. Confronté à une chute brutale des exportations, et à de mauvaises années [60], le vignoble fin souffrait alors que le marché des vins ordinaires se portait bien, favorisé par la croissance de la demande intérieure stimulée par l’urbanisation et l’industrialisation. Une enquête, diligentée par l’administration royale en 1829, le montre bien. Si le vignoble fin a pu s’agrandir un peu, en conquérant les marges en bas et en haut des coteaux, ce gain n’est pas comparable aux surfaces conquises dans l’Arrière-Côte et surtout dans le Pays-Bas, où de bonnes terres à céréales accueillaient de plus en plus de parcelles plantées en gamay [61].
106 La monarchie de Juillet n’a pas changé sa politique économique, favorable aux intérêts industriels et soucieuse de protéger les producteurs de céréales, si bien que la reprise, fragile, est interrompue par la crise économique du milieu du siècle. La bonne récolte de 1846 a permis à la viticulture d’échapper aux premiers symptômes de la crise, mais celle-ci, qui devient après 1847 une crise moderne de surproduction, précipite l’économie viticole dans le marasme. La stabilité des superficies entre 1840 et 1851 illustre sa profondeur [62].
107 Progressivement, après 1851, la conjoncture s’améliore et la croissance viticole reprend, débouchant sur une période de prospérité qui perdurera pratiquement jusqu’à la crise phylloxérique. C’est que la croissance économique s’est accompagnée d’une politique commerciale d’inspiration libre-échangiste. Cette fois, les deux secteurs viticoles, vins fins et vins communs, bénéficiaient également de la conjoncture favorable.
108 Les nouvelles évaluations, en 1851 puis 1880, qui encadrent cette période de croissance, montrent que la superficie viticole a globalement augmenté de 12 % tandis que le revenu cadastral progressait de 20 %. Cette moyenne cache cependant des disparités selon les sous-régions : le revenu cadastral s’est accru de 40 % dans le Pays-Bas, de 28 % dans l’Arrière-Côte, tandis qu’il ne progressait que de 12 % dans la Côte. La stagnation des superficies dans la Côte (+3,5 % en 30 ans) montre un espace saturé ; bien plus, il révèle la fragilité de cette croissance des revenus, puisqu’en réalité la part des gamays ne cesse de progresser, au détriment des pinots, même dans la Côte, comme le montre la carte ci-dessous.
109 La carte reflète l’état de l’occupation du sol à la date du cadastre. Les pinots occupent les meilleures terres (le coteau orienté au sud-est), les passe-tout-grain [63] et les gamays se sont installés progressivement sur les terres basses au détriment des cultures céréalières [64]. À la fin de la période de croissance, ils auront à peu près éliminé les terres labourables de la commune.
110 L’auteur de la Nouvelle évaluation de 1879/1880 rapporte, pour Chassagne, « 50 hectares de noiriens transformés depuis 1850 et plantés en gamets ». Pour l’ensemble des finages de la Côte, seuls Chassagne et Santenay étaient en 1840 plantés majoritairement en pinot (à 69 % environ). Quarante ans plus tard, la proportion avait encore diminué, le gamay couvrant alors 78 % de la superficie viticole dans le canton de Nolay.
Chassagne : occupation du sol d’après le cadastre de 1840, Jean-Marc Bonnefoy, Le monde de la vigne dans la région de Nolay…, op. cit.
Chassagne : occupation du sol d’après le cadastre de 1840, Jean-Marc Bonnefoy, Le monde de la vigne dans la région de Nolay…, op. cit.
111 Le bloc-diagramme ci-dessous, construit à partir du modèle numérique de terrain de l’IGN, nous permet de confronter l’occupation du sol en 1840 dans les deux communes de La Rochepot et Baubigny, telle qu’elle apparaît dans les états de sections, à la disposition du relief.
Jean-Marc Bonnefoy, Le monde de la vigne dans la région de Nolay…, op. cit.
Jean-Marc Bonnefoy, Le monde de la vigne dans la région de Nolay…, op. cit.
112 À ce titre, elle est riche d’informations sur l’agriculture de l’époque, encore étroitement soumise aux conditions naturelles. Le relief est ici relativement prononcé, avec de hauts plateaux encadrant une vallée d’orientation nord-est/sud-ouest. Les activités agricoles se retrouvent compartimentées dans un étagement déterminé par l’altitude :
- les parties les plus hautes sont vouées à la forêt ou à la friche : plus précisément ce sont les « chaumes », typiques des plateaux calcaires bourguignons, consacrées au parcours du bétail (plutôt moutons et chèvres au xixe siècle) ;
- les pentes bien exposées sont consacrées à la vigne. Observons qu’il s’agit pour l’essentiel des coteaux orientés à l’est-sud-est, parallèles aux coteaux de la Côte mais d’altitude plus élevée (d’où les problèmes de maturité fréquents des raisins de l’Arrière-Côte [65]) ;
- notons la rareté et l’exiguïté des prairies, qui en faisaient d’ailleurs le haut prix ;
- la grande majorité du territoire agricole paraît voué à la céréaliculture avec l’assolement triennal traditionnel.
114 Cette omniprésence des terres labourables, à une époque où l’on peine encore à nourrir la population, est révélatrice d’une agriculture qui n’est pas encore dégagée de la gangue du passé d’Ancien Régime. C’est d’autant plus frappant que dans ces deux communes, le sol n’est pas favorable à la culture céréalière, du fait de la minceur de la terre arable et des affleurements rocheux.
115 Dans ce contexte, l’expansion viticole apparaît comme un signe de modernité, une première étape dans la mise à valeur agricole de la région, avant le grand tournant vers l’élevage bovin au xxe siècle. Celui-ci sera d’ailleurs un recours lorsque viendra le temps du déclin viticole.
116 On peut s’étonner des apparentes difficultés de la Côte, terre de prédilection du vignoble, face à des marges nettement moins pourvues en termes pédologiques et climatiques. Les conditions économiques de l’époque peuvent l’expliquer : écarts de prix insuffisants entre les vins fins et les autres, forte croissance de la demande populaire, retards techniques de l’agriculture française qui n’offrent pas encore d’alternative… Avec un rendement moyen de 17 hl/ha, le pinot ne supportait pas la concurrence avec le gamay, malgré la différence de prix des productions. En effet le rendement du gamay, plus difficile à déterminer [66], pouvait atteindre plus de 100 hl/ha. Nous avons calculé le revenu cadastral à l’hectare de vigne en 1879/1880, à partir des chiffres fournis par la Nouvelle évaluation : en 1880, il est évalué à 187 F. dans la Côte, contre 153 F. dans le Pays-Bas, 172 F. dans l’Arrière-Côte. Or, la valeur d’un hectare de vigne à la même époque variait de 2 400 F. à 48 000 F. à Chassagne et Puligny, alors qu’il variait de 2 400 F. à 6 000 F. dans l’Arrière-Côte.
Immobilisme des techniques ?
117 Un des auteurs les plus emblématiques de la viticulture côte-d’orienne, Jules Lavalle [67], ne craignait pas d’affirmer : « Dès le premier siècle de l’ère chrétienne, la culture de la vigne avait atteint dans les Gaules un très-haut degré de perfection, […] nos pratiques actuelles datent des temps les plus reculés ». Pour l’essentiel, la culture des vignes reste donc ce qu’elle était avant la Révolution : repeuplement des vignes par provignage, disposition des ceps « en foule », ce qui impose un travail purement « à bras », paisselage des ceps, taille courte visant à limiter le rendement (pour les vignes fines). Les seules modifications, de détail, introduites peu à peu, avaient pour but d’accroître un peu celui-ci : outre l’extension des superficies, déjà évoquée, on cherche à augmenter le nombre des ceps, en intensifiant le provignage, on recourt plus massivement à la fumure (mais son coût est une limite), on pratique une taille plus longue (en laissant plutôt cinq yeux que trois), toutes choses vigoureusement condamnées officiellement. Mais ces quelques innovations ne permettaient pas de faire sauter le verrou du rendement trop faible du pinot. Pourtant, un expert reconnu, Jules Guyot [68], sous le Second Empire, avait su offrir une alternative : renoncer au provignage et replanter les ceps en ligne pour permettre leur palissage sur du fil de fer et autoriser l’introduction de la charrue. Il se faisait fort, grâce au greffage sur des ceps replantés tous les 30 ans, de faire passer le rendement du pinot à 35 hl/ha, sans nuire à la qualité, réglant de cette manière la question du gamay. Mais ces vues iconoclastes d’un étranger à la Bourgogne furent fermement rejetées.
118 Dans le domaine de la vinification et de la conservation des vins, les progrès ont été plus nets. Grâce à des progrès scientifiques majeurs, les pratiques empiriques du xviiie siècle ont laissé la place à de véritables pratiques scientifiques, les découvertes faites par des savants comme Chaptal ou Pasteur ont été rapidement appliquées. On doit également à des professionnels des innovations majeures : ainsi J.-M. Duvault-Blochet, un des principaux négociants bourguignons, installé à Santenay, a mis au point le gleuco-œnomètre, qui permettait de déterminer scientifiquement le degré de maturation du jus de raisin. Enfin, l’essor industriel et les progrès de la métallurgie ont permis la fabrication de pressoirs de taille modérée et faciles à transporter. La modernisation relative des pratiques viti-vinicoles ne pouvait manquer d’avoir des conséquences sur l’organisation même du travail.
Évolution des modes de faire-valoir
119 C’est au cours de cette période que le mode d’exploitation organisé autour du métayage à mi-fruits est entré en crise dans la région, particulièrement dans la Côte. La première moitié du siècle, avec une phase de stagnation prolongée de l’économie viticole, avait rendu aux yeux des propriétaires de plus en plus insupportable l’obligation contractuelle de consentir des avances à leurs vignerons avant commercialisation de la récolte. Nombre d’entre eux quittaient leur exploitation ou mouraient sans avoir pu rembourser leur propriétaire. C’est la raison pour laquelle, au moins dans les villages plus favorisés de la Côte, on tendit de plus en plus à substituer au métayage à mi-fruits le « travail à l’argent », dans lequel le vigneron devenait une sorte de salarié rétribué au forfait [69]. D’après les témoignages recueillis lors des « nouvelles évaluations », il semble que ce changement ait permis de faire disparaître les « familles nécessiteuses » souvent recensées dans la population vigneronne. Mais, à l’inverse, c’était un moyen commode, en période de hausse des prix, de s’arroger les suppléments de bénéfice, comme le pensait Robert Laurent [70]. On peut voir aussi cette substitution comme un effet de la diffusion du système de production capitaliste dans l’économie française à cette époque. Le triomphe du travail à façon effaçait les modes de relation pré-industriels avec leur cortège d’obligations croisées, pour laisser subsister, dans leur nudité, les relations entre capitaliste travailleur, un des effets secondaires de cette mutation fut logiquement le surgissement d’une grève des vignerons en 1857 à Chassagne, la première de leur histoire.
120 La disparition, définitive cette fois, du ban de vendange, est en cohérence avec cette mutation des rapports de production. Rétabli en l’an xii au bénéfice des grands propriétaires de vignes fines, il nuisait aux intérêts des propriétaires de vignes communes [71], dont le nombre s’accrut au cours du siècle. Pour cette raison, et parce que le principe du ban était frontalement contraire au droit de propriété, il cessa d’être obligatoire à la fin des années 1830.
Une révolution des transports
121 Jusqu’au milieu du xixe siècle, les conditions de transport restreignirent le commerce des vins de Bourgogne. Il fallut d’abord une quinzaine d’années, après 1815, pour restaurer le réseau routier, pratiquement abandonné pendant la période de la Révolution et de l’Empire. Ensuite, la Monarchie de Juillet procéda à une lente amélioration (ouverture du canal de Bourgogne en 1832, amélioration des chemins vicinaux) qui entraîna une baisse des coûts du transport d’environ 50 %. Mais les délais des transports routiers restaient très longs (un mois aller et retour de Chalon à Lille) et les frais (grevés par les contributions indirectes et les octrois) trop élevés pour les vins communs. C’est l’arrivée du chemin de fer (1849 pour la ligne Paris-Dijon-Chalon, 1854 pour Chalon-Lyon) qui changea de fond en comble la situation. Entre 1850 et 1870 un véritable réseau régional se construisit (1861 ligne Chagny-Nevers, 1870 Chagny-Nolay-Autun.), comme le montre la carte ci-dessous et vint compléter la nouvelle offre de transport.
122 La conséquence immédiate fut l’effondrement des prix du fret (de 50 % dès l’ouverture, suivi à nouveau d’une baisse de 50 % entre 1850 et 1880). Les autres modes de transport (voies d’eau notamment) furent pratiquement abandonnés. Dès lors, le coût de transport n’était plus un problème, ne représentant plus que 1 % de la valeur pour les vins fins, 2-7 % pour les vins communs. Cet effondrement des prix du transport s’est, en outre, accompagné sous l’Empire d’une baisse de moitié des taxes sur le transport des vins. Globalement, la politique commerciale libre-échangiste contribua à un quadruplement des exportations de vins. La période du Second Empire fut donc un véritable « âge d’or » pour l’économie viticole bourguignonne, d’autant que l’inachèvement du marché national des vins masquait encore certaines fragilités (la concurrence des vins du Midi n’est pas encore très présente, le vignoble d’Algérie est dans les limbes).
Jean-Marc Bonnefoy, Le monde de la vigne dans la région de Nolay…, op. cit.
Jean-Marc Bonnefoy, Le monde de la vigne dans la région de Nolay…, op. cit.
La puissance du négoce
123 Sur ce plan, la région de Nolay était plutôt un espace dominé avant tout par des maisons de négoce installées pour les deux tiers à Beaune, un quart dans le département de Saône-et-Loire. Sur les quelques 167 négociants recensés par Christophe Lucand [72], nous avons pu évaluer à 10 % la part de ceux qui étaient installés dans la région de Nolay.
124 Nous avons vu plus haut que les maisons de commerce, apparues au cours du siècle précédent, avaient connu une impulsion décisive sous la Révolution et l’Empire, prenant largement pied dans la propriété à la faveur de la vente des biens nationaux. À la date du cadastre on relève dans les matrices une trentaine de noms de négociants, pour la majorité domiciliés hors de la région de Nolay, surtout à Beaune.
125 Dans le cours du siècle, on assiste à une vague de créations de maisons de commerce, particulièrement dans la période de prospérité du troisième quart de siècle. J-M Duvault-Blochet, installé à Santenay depuis 1816, se lance dans le commerce des vins, notamment en exportant vers le Royaume-Uni. Il s’enrichit considérablement grâce à d’habiles spéculations en 1848, et devient même sous le Second Empire le premier propriétaire foncier de la Côte-d’Or [73]. Plusieurs d’entre eux s’associent, parfois via des alliances matrimoniales, aux détenteurs des lambeaux de la propriété nobiliaire d’avant la Révolution. Par exemple Nicolas-René Quirot de Poligny, négociant de Puligny, étend son assise commerciale à Chassagne par son mariage avec Françoise de Beuverand en 1860 ; la maison Debahezre, installée à Nuits mais possédant un domaine sur Santenay, s’allie aux Ranfer de Bretenières ; enfin Charles Drapier, propriétaire et négociant à Puligny, prend pied à Chassagne en rachetant le domaine du comte de Courtivron. Formant une même caste de propriétaires fonciers, exerçant en même temps leur monopole sur la commercialisation des vins fins, ils participent au processus de développement capitaliste qui est en train de transformer le pays.
126 Les maisons de commerce augmentaient leurs propres récoltes par l’achat de celles des autres producteurs (en raisin ou « sous le pressoir ») selon un barème fixé d’après les prix de la vente des hospices de Beaune. Agissant par le biais de relais locaux [74], ils exerçaient un monopole de fait sur les prix. Ils fabriquaient des cuvées standardisées selon une typologie hiérarchisée, recourant au besoin à des coupages ou assemblages, pour aboutir au produit recherché par la clientèle. Le vin obtenu était vendu sous une appellation connue, sans qu’il y ait correspondance absolue avec l’origine du raisin [75].
127 Le rôle des négociants n’a cessé de grandir dans cette période où l’économie viticole devenait de plus en plus capitalistique, jouant un rôle dominant dans une région qui restait largement à l’écart de l’industrialisation. Étant de plus en plus à l’origine de la prospérité économique de la ville de Beaune, le négoce n’eut de cesse d’asseoir son pouvoir dans la ville, et de défendre ses intérêts face aux autres acteurs économiques du département, en premier lieu les maîtres de forges du nord de la Côte-d’Or, dont les intérêts étaient clairement opposés. Mais ils entrèrent aussi en lutte contre les « vins factices » que l’industrie agro-alimentaire, bénéficiant des progrès de la chimie, tentait de mettre sur le marché.
Le long chemin vers l’autonomie (1815-1870)
128 Nous avons fait le choix, dans ce compte-rendu de notre travail, de centrer l’exposé sur les aspects économiques et sociaux de la recherche, renvoyant à la lecture de la thèse pour les aspects socio-politiques. Cependant, pour en conserver l’intelligibilité, nous voudrions rappeler brièvement le contexte social et politique dans lequel a vécu le monde viticole pendant cette période décisive.
Un pays « bleu »
129 Lorsqu’en 1815, l’administration royale reprit définitivement pied dans la région, celle-ci était unanimement considérée par les serviteurs de la monarchie restaurée comme un pays hostile qu’il fallait surveiller de près, faute de pouvoir le convertir au nouveau régime. En effet, nous avons vu que les populations avaient continûment apporté leur soutien au processus révolutionnaire, y compris pendant la dictature montagnarde, et qu’elles s’étaient ensuite satisfaites du régime impérial, qui leur avait longtemps apporté la prospérité économique. Les deux occupations autrichiennes en 1814 et 1815, la dernière particulièrement dure, ont plutôt renforcé le patriotisme de populations qui avaient sans broncher accepté les levées d’hommes pour l’armée.
130 Cette tradition démocratique peut s’expliquer largement par des caractéristiques sociologiques. La région de Nolay, comme l’ensemble de la Côte-d’Or, appartenait de longtemps à la France « instruite » du nord-est. Il existait des écoles (au moins de garçons) à peu près partout bien avant la loi Guizot de 1833, et depuis 1829 une école normale de garçons formait à Dijon les instituteurs. Cet effort d’instruction scolaire, activement impulsé par le Conseil général mais longtemps freiné par les problèmes de fréquentation scolaire dans les campagnes, fut surtout décisif sous le Second Empire, qui vit l’extinction de l’illettrisme. Dix ans avant les lois de Jules Ferry, le Conseil général demandait la gratuité et l’obligation scolaire.
131 Un autre caractère de la société était, nous l’avons vu, sa tiédeur religieuse de longue date. Même si les populations avaient réprouvé le zèle des « déchristianisateurs » révolutionnaires, la méfiance à l’égard de l’Église, hostile à la Révolution, restait vive. Or, sous la Restauration, les séminaires formèrent une masse de prêtres revanchards, soucieux de rétablir leur magistère moral sur les populations. Celles-ci ne leur pardonnèrent ni leurs intrusions dans leur vie quotidienne [76], ni leur lutte contre les « superstitions » qui étaient pourtant à la base de leur pratique religieuse, à la fois ritualiste et peu spiritualisée. La pratique religieuse n’a cessé de baisser, on peut évaluer à 45 % environ le pourcentage des pascalisants au milieu du xixe siècle. La révolution de 1830 coïncida d’ailleurs avec une explosion populaire d’anticléricalisme.
132 Jusqu’en 1848 et l’instauration du suffrage universel masculin, la population resta largement à l’écart de la vie politique, les élections législatives envoyant systématiquement à la chambre des députés libéraux, représentatifs de l’électorat bourgeois [77], qui, outre les réformes libérales, réclamaient surtout une nouvelle politique commerciale, plus favorable aux intérêts viticoles.
133 Sous la Monarchie de Juillet cependant, la loi du 21 mars 1831 instaura l’élection des conseils municipaux, dans le cadre d’un scrutin censitaire relativement ouvert [78]. C’est en leur sein qu’était élu le maire. Même si la participation électorale est restée modeste (de 40 à 50 % pendant la durée du régime), les élections ont été l’occasion d’un apprentissage de la pratique électorale pour une part significative de la population. Bien qu’on ne puisse encore parler de politisation, certains conflits électoraux révèlent parfois une dimension de conflit social, entre bourgeois et paysans. Dans certains cas ils ont également pris une dimension religieuse, entre partisans et adversaires de l’influence politique de l’Église.
L’expérience républicaine de 1848 : un échec ?
134 Provoquée par la grave crise économique et la lassitude devant un régime englué dans son conservatisme, la révolution parisienne de février 1848 fut bien accueillie dans la région. Les militants républicains, devenus puissants dans les années précédentes, s’emparèrent des municipalités de Nolay et Santenay, les autres furent épurées et remplacées par des commissions provisoires [79]. Mais rapidement, à partir du printemps, des dissensions apparurent dans le camp républicain, aboutissant à une véritable rupture après les événements de juin, entre républicains avancés et partisans de « l’ordre ». L’élection présidentielle de décembre, dans la région comme ailleurs, aboutit à la victoire de Louis-Napoléon Bonaparte. Tout au plus peut-on noter que la victoire de celui-ci fut moins nette dans le canton de Nolay (67 % des suffrages exprimés contre 75 % dans la Côte-d’Or comme dans la France entière). Le candidat de la gauche, Ledru-Rollin, rassembla 16 % des suffrages (5 % dans le reste de la France). Le bourg de Nolay et sa périphérie apparaissent comme un bastion républicain relatif (Louis-Napoléon y fut minoritaire) alors que l’Arrière-Côte votait bonapartiste avec enthousiasme. La situation était plus ambiguë dans la Côte, où des communes républicaines s’opposaient à d’autres acquises au « parti de l’Ordre [80] » tandis que le Pays-Bas se ralliait majoritairement au bonapartisme. Cette configuration politique allait perdurer dans les décennies suivantes, bien au-delà du Second Empire.
135 Dans l’immédiat, les forces républicaines, face au pouvoir conjugué d’une assemblée constituante conservatrice et du prince-président, durent faire face à une répression menée par une administration aux ordres du pouvoir. Entre 1849 et 1851, lors des scrutins successifs, la gauche s’efforça en vain de garder quelques positions de plus en plus isolées dans un contexte politique qui se polarisait. Le coup d’État du 2 décembre, et une nouvelle vague de répression, aboutirent à l’élimination des derniers partisans de la République.
Sous le Second Empire
136 Le plébiscite organisé les 20 et 21 décembre 1851, qui ratifiait le coup d’État de Louis-Napoléon, a été marqué en Côte-d’Or par une très forte participation électorale (86,3 % de votants) et un ralliement massif à Louis-Napoléon. Ce sont les électeurs ruraux surtout qui lui firent un triomphe. Cependant, l’étude des votes dans la région de Nolay nous amène à nuancer le tableau. Si le Pays-Bas manifeste un ralliement quasi-unanime au coup de force (89 % de votants et 97 % de « Oui » !), la participation électorale est nettement plus faible dans le reste de la région (71 à 77 %), et les votes « Non » sont loin d’être insignifiants (15 % globalement, avec une pointe de 21 % à Nolay, et même 31 % à Santenay). Dans certaines communes, l’opposition au coup d’État se manifesta plutôt par l’abstention que par un vote « Non » (par exemple à Chassagne où les « Non » représentent 7 % des suffrages, mais où l’abstention est montée à 38 %).
137 Le régime autoritaire, soucieux de maintenir le lien « césariste » avec le peuple, ne manqua pas de maintenir le rituel électoral tout au long de son existence, mais en privant les électeurs de leur liberté de choix, il organisait en fait une forme de dépolitisation. Il y fut bien aidé par le redressement de la conjoncture économique. La croissance qui, à partir de 1853, bénéficia particulièrement à l’économie viticole poussait les électeurs à se consacrer à leurs intérêts privés, comme ne manquait pas de s’en féliciter l’administration impériale. La forte abstention aux différentes élections y compris municipales en témoigne.
138 Ce n’est que dans les années 1860 que, le régime se libéralisant, une vie politique reprit peu à peu, et on s’aperçut que les clivages qui avaient marqué l’époque « quarante-huitarde » restaient bien vivants. Par exemple, lors des élections législatives du 4 juin 1869, l’ancien démocrate-socialiste Pierre Joigneaux, condamné un temps à l’exil après le coup d’État, obtenait la majorité des suffrages dans les anciens bastions républicains (65 % à Nolay, 63 % à Santenay, mais aussi 53 % à Chassagne et même 77 % à Cirey).
Le temps des crises (1878-1914)
La crise du phylloxéra
L’irruption d’un ennemi inconnu
139 Venu d’Amérique du Nord, le phylloxéra, découvert dans le Gard en 1863, envahit l’ensemble des vignes françaises en une trentaine d’années, dans un mouvement irrésistible du sud vers le nord du pays [81]. Signalé près de Tournus en 1875, il fut « découvert » officiellement à Meursault et au nord de Dijon en juillet 1878. Les autorités, prévenues par les ravages du puceron dans le sud de la France les années précédentes, s’étaient préparées à la lutte, notamment en créant dès 1874 un comité départemental d’étude et de vigilance. Des sources officielles nombreuses nous permettent de suivre au plus près le rythme de l’invasion et les efforts déployés pour lutter contre l’envahisseur.
140 Les premières atteintes dans la région de Nolay ont été signalées à l’été 1879 (St-Aubin, Puligny, Chassagne, St-Romain), elles se sont multipliées les années suivantes (Baubigny 1882, Nolay 1883, Santenay 1884, Cirey-Vauchignon 1885). L’invasion s’est déroulée à bas bruit au début, au point d’amener beaucoup d’acteurs, surtout parmi les vignerons, à en sous-estimer la gravité. Mais au cours des années, le rythme s’accéléra peu à peu au point que, moins de dix années plus tard, l’ensemble du vignoble côte-d’orien se trouvait envahi, et menacé de destruction.
À la recherche d’un traitement efficace
141 Au moment de l’invasion en Côte-d’Or, il n’existait, au vu des expériences menées dans les départements du Midi, qu’un seul traitement partiellement efficace : l’injection, autour des ceps infectés, de sulfure de carbone. Ces traitements, coûteux, furent pendant les premières années (1879-1881) pris en charge par l’administration. Mais les résultats médiocres des campagnes de traitement [82] provoquèrent une levée de boucliers chez les vignerons qui, parfois, s’opposèrent par la force aux interventions des agents de l’État. Ce fut par exemple le cas en 1879 à Saint-Aubin et Saint-Romain où le sous-préfet dut faire appel à la gendarmerie. L’administration allait renoncer devant les oppositions, mais, l’invasion s’aggravant, une prise de conscience dans l’élite viticole aboutissait à la formation de syndicats anti-phylloxériques dans les communes du vignoble [83]. Bénéficiant de subventions de l’État et du Département, ils se chargeaient de l’achat du matériel nécessaire et de la redistribution des aides auprès de leurs adhérents. La production de paperasse nécessitée par ces opérations nous permet d’en retracer l’évolution.
Superficie des vignes traitées contre le phylloxéra (1879-1902)
Superficie des vignes traitées contre le phylloxéra (1879-1902)
142 On voit que le traitement anti-phylloxérique n’a jamais concerné la majeure partie du vignoble de la région, atteignant au maximum 618 ha en 1891 [84]. Bien plus, le traitement, presque insignifiant avant 1888, le redevient après 1894 : la phase de traitement « massif » a donc été courte, cinq à six années au maximum. Enfin, le traitement concerne avant tout la Côte (2/3 de la superficie traitée), les vignerons du Pays-Bas et de l’Arrière-Côte se montrant moins convaincus et surtout plus vite découragés.
143 Cet échec s’explique pour deux raisons essentielles : d’une part le traitement coûtait cher, d’autre part il ne résolvait pas le problème. En effet, après un premier traitement d’attaque, il fallait renouveler l’opération par des traitements bisannuels d’entretien, et compléter par une fumure importante. L’ensemble des opérations revenait à 250 F. par hectare et les subventions couvraient au mieux 15 % de la somme. Ce coût était hors de portée pour les petits propriétaires et s’avérait peu rentable pour les vignes communes. Vers 1891, au moment où le traitement était à son maximum, la situation du vignoble apparaissait pour le moins contrastée : à Chassagne et Santenay, les vignes s’étaient bien conservées grâce au sulfure, mais à Puligny, sauf pour le Montrachet, la situation était catastrophique, comme à Saint-Aubin où il ne restait plus que 36 ha en production. Dans le Pays-Bas et l’Arrière-Côte, sauf à Saint-Romain, les vignerons abandonnaient la lutte. En conclusion, la lutte anti-phylloxérique, au moyen du sulfure de carbone, n’a été vraiment efficace, au prix d’un important investissement financier et humain, que dans les communes les plus privilégiées de la Côte, Chassagne et Santenay essentiellement.
Vers la reconstitution
144 Au moment où les milieux viticoles de Côte-d’Or faisaient le constat du relatif échec de la lutte par le sulfure de carbone, les vignobles du Midi étaient largement engagés dans un remède plus radical : la reconstitution de leurs vignobles au moyen de vignes françaises greffées sur des plants américains (résistants au phylloxéra). Mais en Côte-d’Or, le transport de plants extérieurs à la région était prohibé depuis un arrêté préfectoral de 1874, empêchant ainsi toute expérimentation dans un cadre officiel. C’est que la question de la reconstitution faisait l’objet d’un bras de fer politique opposant la grande propriété et la masse des petits vignerons, soucieux de retrouver leurs moyens de vivre. Les grands propriétaires, possessionnés dans les vignes de qualité, étaient tétanisés par la crainte que l’utilisation de plants américains ne détruise la qualité de leurs vins et, capables de supporter le coût du traitement, utilisaient leurs relais politiques pour bloquer la reconstitution. Cependant, peu à peu, le rapport de forces s’inversait au profit des « américanistes », qui s’organisaient en groupes de pression efficaces soutenus par les élus de gauche [85]. L’interdiction fut finalement levée par le ministère en juin 1887.
145 Mais les obstacles à la reconstitution étaient fort nombreux : d’abord l’hostilité des « sulfuristes » freina encore quelques années le processus [86] ; puis l’ignorance de savoir-faire jusque-là inconnus des vignerons de la région, comme la technique du greffage [87]. Elle entraînait aussi une révision générale des pratiques culturales : plantation en ligne, palissage sur fil de fer… bref, un bouleversement complet du travail viticole jusque-là immuable. Enfin, ce bouleversement technique était très coûteux : il a été évalué par Robert Laurent [88] à environ 2 300 F. l’hectare.
146 Le premier obstacle était représenté par le choix des porte-greffes, qui n’avaient pas pu faire l’objet d’expérimentations, du fait des prohibitions passées. En effet, les plants américains, à la différence des plants français, étaient adaptés à des sols spécifiques ; le problème se posait particulièrement pour les sols calcaires, dans lesquels beaucoup souffraient de chlorose. C’est ce qui explique qu’il ait été nécessaire de replanter, au début du siècle suivant, certaines parcelles lorsque la mise au point de plants hybrides eut permis de résoudre le problème [89]. Dans l’immédiat l’opération de reconstitution se fit par tâtonnements, avec l’aide d’experts venus d’autres régions, au premier rang du Beaujolais [90]. En raison du coût et de la quantité de travail nécessaire [91], la reconstitution nécessita une dizaine d’années, comme le montre le graphique ci-dessous.
Plantations de vignes américaines greffées (1888-1903)
Plantations de vignes américaines greffées (1888-1903)
147 On observe que la phase de reconstitution, après un démarrage progressif, se concentre sur les cinq dernières années du xixe siècle, avec un décalage de deux années pour l’Arrière-Côte et le Pays-Bas. Les rythmes ont bien sûr varié selon les communes, selon l’époque d’invasion, l’attitude des vignerons, l’intensité du traitement sulfurique, la nature des sols… L’arrivée des hybrides a entraîné une reprise de la reconstitution pour les sols délaissés ou mal replantés (1901-1902).
148 Au début du xxe siècle, au moment où s’achevait la reconstitution, le vignoble n’avait pas tout à fait retrouvé la superficie qu’il occupait avant le phylloxéra : 3 679 ha en 1902 au lieu de 3 932 ha en 1880. Si la Côte avait retrouvé son niveau d’avant crise [92], ce n’était pas le cas des vignobles périphériques du Pays-Bas et de l’Arrière-Côte.
Après le phylloxéra : de la crise économique à la crise démographique
La crise économique
149 En raison de l’invasion phylloxérique et de la destruction progressive des vignes, la production viticole a fortement baissé, particulièrement dans la période 1885-1895, avec un minimum atteint en 1892. Ensuite, le rythme rapide de la reconstitution a fait que dès 1896 la production revenait à un niveau « normal [93] ». Le prix des vins, qui avait eu tendance à fortement augmenter face à la pénurie [94], revient à la fin du siècle à des niveaux pré-phylloxériques. Mais ce sont les années 1900 et 1901 qui, avec leurs récoltes pléthoriques et la mauvaise qualité des vins, provoquèrent le basculement dans une phase de surproduction et de mévente. La surproduction s’expliquait par les aléas climatiques (des étés pluvieux favorisant le rendement au détriment de la qualité), mais aussi par le jeune âge des vignes reconstituées (avec des rendements nettement plus élevés que dans les vignes pré-phylloxériques, 25 hl/ha dans les pinots au lieu de 12 à 15,5 hl/ha, 50 hl dans les gamays en moyenne). Suite logique, la baisse des cours toucha d’abord les vins communs, symptôme d’une inadaptation au marché du vignoble reconstitué. Le retour à des niveaux plus modestes de production, et à une meilleure qualité des productions dans les années suivantes (1902-1908) ne permit pas au vignoble de sortir de la mévente, la surproduction semblait être devenue un phénomène structurel [95]. Les crises conjoncturelles qui s’ajoutèrent à partir de 1909 jusqu’en 1913 achevèrent de déstabiliser le vignoble côte-d’orien. Ainsi, une attaque généralisée de mildiou provoqua en 1910 l’impensable : l’absence à peu près totale de récolte dans le vignoble côte-d’orien. Après vingt années de crise phylloxérique et des années d’efforts de reconstitution, le vignoble était précipité dans une crise sociale et démographique sans précédent.
Évolution de la superficie plantée en vigne (hectares et Indice base 100 en 1880)
| Année | Pays-Bas | Côte | Arrière-Côte | |||
| 1902 | 382,50 | 64,7 | 1 831,00 | 103,9 | 1 465,27 | 92,9 |
| 1905 | 394,00 | 66,7 | 1 834,50 | 104,1 | 1 646,00 | 104,3 |
| 1908 | 333,00 | 56,3 | 1 797,00 | 99,2 | 1 750,00 | 111,2 |
| 1913 | 443,27 | 75,0 | 1 587,52 | 90,0 | 1 208,65 | 76,6 |
Évolution de la superficie plantée en vigne (hectares et Indice base 100 en 1880)
150 La crise post-phylloxérique a affecté la région de Nolay, particulièrement la zone de l’Arrière-Côte où on assiste à un rétrécissement particulièrement brutal du vignoble dans l’immédiat avant-guerre. C’est que les aides publiques [96], malgré l’intervention des élus, sur lesquelles on reviendra, n’ont pas été à la hauteur de la crise.
La crise démographique
151 Alors que la région se débattait dans cette grave crise économique, les préparatifs du recensement de 1911 relançaient les alarmes dans les milieux militaires et agricoles sur l’inquiétante dépopulation à laquelle le département était confronté. Un congrès officiel sur la « dépopulation rurale », organisé à Dijon les 4 au 5 février 1911, fut l’occasion de multiples enquêtes et débats qui éclairent les difficultés traversées de ce point de vue par la région de Nolay. À cette date, le déficit naturel atteignait 3,5 ‰ en Côte-d’Or, la moyenne était de 1,37 enfants par famille dans les communes viticoles. Et le canton de Nolay venait de perdre 10 % de sa population sur les dix dernières années.
152 Ces indicateurs étaient le résultat d’une évolution malthusienne particulièrement prononcée. Avec un taux de natalité tombé à 15 ‰ pour un taux de mortalité stagnant à 20 ‰, le déficit naturel n’était plus compensé par un solde migratoire devenu négatif avec la crise phylloxérique. La population avait nettement vieilli, la part des soixante ans et plus doublant entre 1836 et 1911, tandis que la part des moins de quarante ans baissait inexorablement [97]. La région de Nolay, dont la population totale chutait dramatiquement d’un quart entre 1880 et 1911, anticipait ainsi de plusieurs décennies ce qui attendait la France toute entière dans les années Trente.
153 La chute de la population est corrélée au déclin de l’activité viticole. La part des ménages vivant de la viticulture est en effet passée de 65 % en 1876 à 45 % en 1911. Logiquement, la baisse a davantage touché les non-propriétaires (métayers et journaliers).
Une réponse républicaine à la crise ?
La conquête républicaine
154 La défaite de 1870 et la chute de l’Empire ont marqué le basculement, définitif, des populations de la région du côté de la République. L’élection de Sadi Carnot aux élections législatives du 8 février 1871, puis sa réélection aux législatives de février 1876 [98], marquent l’échec, sur le plan local, de la tentative de restauration monarchique sous la présidence de Mac-Mahon. À cette occasion le paysage politique de la région prit le visage qui resta le sien jusqu’à la Première Guerre Mondiale : une zone de force républicaine, englobant une bonne part de la Côte, avec Chassagne et Santenay, ainsi qu’une grosse partie de l’Arrière-Côte, autour de Nolay, face à deux foyers « réactionnaires » nettement minoritaires (partie nord de la Côte avec Puligny et Saint-Aubin, certains villages de la « Montagne »).
155 Dans les premières années, le rapport des forces reste encore indécis : aux élections municipales de 1876, six maires républicains, en général très modérés à l’image de Sadi Carnot, font face à huit maires monarchistes, souvent rescapés de l’Empire. C’est après le « 16 mai » que la région bascule définitivement. De 1878 à 1881, une série d’élections à tous les niveaux, municipal, départemental et législatif ont permis au camp républicain de conforter, dans le département comme dans la région de Nolay, sa mainmise sur l’ensemble des leviers de pouvoir.
La région de Nolay, entre opportunisme et radicalisme (1881-1910)
156 La famille Carnot, qui a accompagné pendant plus d’un siècle la marche du pays vers la République [99], a su transformer la région de Nolay en un fief politique, y jouer les premiers rôles, et mettre la population au service de ses ambitions nationales, en s’appuyant sur sa fortune, son entregent, ses qualités éminentes… Le paradoxe est qu’au moment où la branche conservatrice des Carnot, incarnée par les descendants de Jean-François-Reine [100], perdait le pouvoir à la chute de l’Empire, la branche républicaine et progressiste prenait le relais, perpétuant ainsi la prééminence politique d’une même famille… Après son père Hippolyte [101], Sadi Carnot fut le fondateur d’une véritable dynastie politique. Ayant, personnellement ou par ses alliés locaux, saisi les différents postes électifs, Sadi Carnot suivit une orientation politique très modérée, dans le sillage de Jules Ferry, qui le mena à la présidence de la République en 1888. Il laissa son fief électoral en jachère, ce qui permit aux radicaux de s’en emparer une première fois. Mais son assassinat, et le réflexe de fidélité des électeurs, permirent à ses fils Ernest puis François d’en reprendre la tête.
157 François Carnot, après le retrait de son frère Ernest, prit la direction du clan en s’imposant, face au candidat des radicaux, au conseil général (1901) puis à la députation (1902), à la tête d’une coalition de républicains modérés appuyée discrètement par la minorité des « réactionnaires ». Il marquait ainsi le glissement à droite de la famille, mais fragilisait ses positions. Si les électeurs du pôle nolaytois restaient fidèles à la dynastie, il n’en allait pas de même des républicains de la Côte, gagnés peu à peu au radicalisme. Aussi, en 1910, il abandonnait Nolay pour la circonscription d’Étampes, laissant le champ libre aux radicaux. Après avoir emporté la députation avec Pierre Charles, ceux-ci finissaient par prendre la municipalité de Nolay en 1911. L’élection cantonale de 1913, qui voyait la victoire du maire de Nolay, était aussi la première défaite électorale d’un Carnot [102].
Vers une république démocratique ?
158 De notre point de vue, la défaite des modérés, derrière la famille Carnot, et la conquête radicale de la région, ont un rapport étroit avec le contexte socio-économique auquel était confrontée la région dans la décennie d’avant-guerre. Leur conservatisme social et leur conception « verticale » des rapports de pouvoir ne pouvaient manquer de les fragiliser dans une situation où la base sociale de la République, la paysannerie, était menacée dans son existence.
159 Déjà, la lutte anti-phylloxérique avait montré la nécessité d’entraîner les masses viticoles dans la lutte. Les premières mesures, téléguidées depuis Paris, s’étaient heurtées à la résistance des vignerons. C’est seulement dans un second temps, avec la création de syndicats anti-phylloxériques locaux subventionnés par les autorités, que les vignerons s’étaient mobilisés pour la lutte. Ces syndicats étaient encadrés par de petits notables locaux, souvent des élus municipaux. C’est que les municipalités, émanations de la démocratie locale, apparaissaient comme des rouages essentiels pour faire passer dans la population les politiques publiques (par exemple pour le contrôle de l’utilisation des subventions). Lorsque la lutte anti-phylloxérique se cristallisa autour du conflit entre « sulfuristes » et « américanistes », elle devint un enjeu démocratique. Or la sauvegarde du vignoble, et le salut de la population qui vivait de cette activité, étaient une urgence pour l’ensemble de la classe politique départementale. Dans un régime fondé sur l’élection, aucun élu ne pouvait négliger ces intérêts [103].
160 De ce point de vue, la crise post-phylloxérique fut un point de bascule. En effet, le premier réflexe des acteurs politiques (parlementaires, conseillers généraux et municipalités) fut de se tourner vers l’État, afin d’obtenir des subventions pour soulager les souffrances de leurs électeurs. Les députés côte-d’oriens, spécialement les élus du vignoble (Charles, Camuzet et Bouhey-Allex), jouèrent leur rôle à la Chambre en contribuant au vote de subventions en faveur des viticulteurs sinistrés, en 1910 et à nouveau en 1912, tandis que le Conseil général accordait une aide d’urgence. L’État attribuait aux municipalités un rôle décisif dans la distribution des secours, mais ceci entraîna rapidement des désaccords entre les acteurs. D’un côté, les agents de l’État, et les notables conservateurs, se montraient soucieux de ne pas « encourager la paresse » en rejetant toute idée de subvention directe aux intéressés, se bornant à proposer de subventionner des « travaux d’intérêt général » qui permettraient d’accorder des journées de salaire chichement rétribuées aux volontaires. Dans une période où les vignerons étaient surchargés de travail mais se trouvaient dans l’impossibilité de financer les achats nécessaires à l’entretien des vignes, cette politique rencontrait l’incompréhension, que les municipalités aux mains des radicaux exploitèrent. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le conflit survenu en 1912 entre le conseiller général Sadi Carnot et la nouvelle municipalité radicale de Saint-Aubin, qui venait d’écarter son principal allié politique. Après qu’elle eut fixé à 10 F. la journée pour les travaux d’intérêt général, il écrivait le 11 septembre au préfet une lettre de dénonciation [104], amenant celui-ci à casser la délibération. Mais dans le même temps, le préfet accordait une subvention au projet de coopérative viticole pour lequel le député Messmer s’était entremis… Plus spectaculaire avait été la réunion cantonale des élus municipaux organisée par le nouveau maire radical de Nolay, Grandchamp, le 30 juin 1912. Dans une proclamation adressée « au gouvernement », ceux-ci déploraient la faiblesse de l’aide accordée aux viticulteurs en difficulté et pointaient les injustices de sa distribution. La misère des vignerons alimentait donc un mécontentement grandissant envers les autorités et provoquait un risque de rupture entre la population et les institutions républicaines. Mais il faut noter que les vignerons utilisaient les canaux offerts par ces mêmes institutions (élus, syndicats) pour faire remonter leurs revendications.
L’espace viticole entre déprise et reconfiguration
161 La loi du 31 décembre 1909 prescrivait une mise à jour partielle du cadastre de 1840. Elle prévoyait une refonte des matrices par la réévaluation des propriétés non-bâties mais reculait, pour des raisons de coût, devant la refonte des plans cadastraux. L’opération a été réalisée dans la région en 1913-1914. Dans le cas, fréquent, de parcelles partagées depuis 1840 [105], les différences éventuelles de natures des cultures sont indiquées sans mention des superficies respectives. Ce qui nous prive d’une information fine mais permet de saisir les grandes tendances à l’œuvre à la veille de la guerre.
162 Ce qui saute aux yeux est d’abord la progression des friches qui passent d’une superficie de 1 979 ha en 1840 à 2 496 ha en 1814, soit une augmentation de 26 %. En second lieu vient la baisse de la superficie viticole, de 18 % par rapport à 1880, et même 8 % depuis 1840. La progression viticole du xixe siècle est ainsi complètement effacée. Naturellement, les nuances sont fortes selon les sous-régions. Dans le Pays-Bas, on ne peut parler de déprise agricole puisque la part des friches ne progresse pas. Simplement, le vignoble, qui s’était fortement développé, avant d’être ruiné par le phylloxéra, est clairement résiduel en 1914. Il s’efface logiquement au profit des cultures péri-urbaines et de l’élevage laitier dans cet espace bien situé sur l’axe de la Saône, proche des centres urbains. Dans la Côte, où la reconstitution n’est pas pleinement achevée à cette date, il y a maintien global de la viticulture malgré l’effacement des gains marginaux de la période de croissance. La viticulture y reste le fondement de l’économie agricole.
163 C’est dans l’Arrière-Côte que s’est produite une véritable déprise agricole, avec un accroissement considérable des friches (+45 % par rapport à 1840), tandis que la superficie viticole subit un recul de plus d’un quart. Si la viticulture est dans l’impasse, celle-ci ne peut être compensée par un retour de la céréaliculture, inadaptée à ces terres pauvres. Le salut viendra, plus tard, par la conversion à l’élevage après la guerre. Dans l’immédiat, la part des prairies a bondi de 85 %, mais ce n’est pas suffisant pour enrayer l’hémorragie démographique. Par exemple, à Baubigny, les friches sont passées de 64 ha à 336, au détriment des pâtis et des mauvaises terres labourables du plateau, tandis que le vignoble est revenu un peu au-dessous du chiffre de 1840.
L’effondrement des revenus et ses conséquences sur la propriété
164 Signe de l’émiettement successoral, le nombre de parcelles a augmenté de 20 % par rapport à 1840, alors que la superficie agricole est restée stable (- 1 %). Mais c’est la baisse du revenu fiscal qui est la plus spectaculaire. Si on écarte les données de 1840, dont on a vu qu’elles étaient grossièrement sous-estimées, pour privilégier les évaluations de 1851 et 1880, nous retiendrons une baisse de 43 % du revenu fiscal de 1880 à 1914 [106]. Le revenu cadastral de la vigne connaît une chute encore plus spectaculaire de 49 %, particulièrement dans le Pays-Bas et l’Arrière-Côte (63 % et 68 %).
165 Comme le montre le tableau ci-dessous, l’évolution est différente selon les types de propriétés. L’augmentation du nombre de parcelles du fait de l’émiettement successoral aboutit mécaniquement à un gonflement de la propriété parcellaire et une fragilisation des autres types de propriétés. En tenant compte du fait que la chute du revenu cadastral a pour effet de provoquer un glissement des propriétés dans notre typologie fondée sur le critère du revenu, nous pouvons retenir un déclin global des propriétés situées au-dessus du seuil de viabilité économique.
166 Cependant, la grande propriété semble mieux résister. Si elle baisse surtout en effectif (30 %) et en superficie (20 %), elle maintient sa part des revenus, ce qui n’est pas le cas des moyennes et petites propriétés. La crise engendre logiquement une concentration de la propriété. Les différences sont naturellement fortes selon les sous-régions mais également entre communes d’une même sous-région.
167 En ce qui concerne le Pays-Bas, il est difficile de trouver une logique dans l’évolution de la structure des propriétés, sauf pour constater leur multiplication du fait de l’éparpillement successoral. À Corcelles-les-Arts, grande, moyenne et petite propriété ont fortement reculé devant la poussée de la propriété parcellaire, tandis qu’Ébaty conservait sa seule grande propriété. À Corpeau, où l’orientation viticole se maintenait davantage, la petite propriété a progressé au détriment de la grande et de la moyenne.
168 Dans la Côte, dans un contexte d’émiettement successoral (+ 20 %), on assiste à une poussée de la propriété parcellaire, et au déclin de la grande et surtout moyenne et petite propriété [107]. Cependant c’est plus net pour les effectifs et les contenances que pour les revenus (on peut y voir le repli de la grande propriété sur les terroirs les plus valorisés). Chassagne est cependant un cas à part, avec un maintien global des structures de propriété et une poussée limitée de la propriété parcellaire, tandis qu’à Saint-Aubin la grande propriété se renforce.
169 Dans l’Arrière-Côte, on constate un même émiettement successoral (+ 20 %), et globalement une chute des grandes, moyennes et petites propriétés au profit de la propriété parcellaire. Cependant, il y a une nette opposition entre le pôle nolaytois (le bourg et sa proche périphérie) où la grande propriété se renforce au détriment de la moyenne et de la petite, et la périphérie éloignée (Baubigny, Saint-Romain) où elle s’effondre.
170 Le cas de Baubigny paraît exemplaire des difficultés que connaît l’Arrière-Côte à cette époque. Commune plutôt périphérique, où la vigne occupait une place importante dès avant la Révolution, la crise phylloxérique et les difficultés postérieures semblent y avoir eu l’impact le plus grand. L’effondrement du revenu cadastral a été particulièrement fort, avec une chute de 79,6 % [108] en 1914 par rapport à 1880 ! Il nous semble que l’absence d’alternative agricole au déclin de la vigne (nous avons constaté plus haut l’invasion du territoire par la friche) a joué un rôle décisif, poussant la population à l’abandon (Baubigny a vu sa population diminuer de 37 % entre 1876 et 1911). Dans ce contexte, le fait que les deux grandes propriétés, d’origine noble et remontant à la période prérévolutionnaire, aient été vendues aux enchères par les héritiers en 1911, ne peut être le fruit du hasard.
Vers une reconfiguration de l’économie viticole ?
171 La crise multiforme traversée par le monde viticole à la veille de la guerre, le sentiment dominant que l’État républicain ne répondait pas aux besoins des viticulteurs, ont poussé les acteurs à se mobiliser pour la défense de leurs intérêts. Les vignerons avaient, il est vrai, une longue tradition de défense mutuelle, les premières associations de secours remontant au xviiie siècle [109]. Elles furent encouragées sous la Monarchie de Juillet et placées sous le patronage et le contrôle de l’Église. Une deuxième vague de créations se produisit sous le Second Empire, qui s’efforça de les placer sous la tutelle de l’État en échange de subventions. Vers 1870, il existait une dizaine de ces sociétés dans la région de Nolay. Sous la Troisième République, elles connurent une multiplication et une évolution vers des formes plus modernes d’assistance (retraites, remboursements médicaux, promotion de contrats d’assurance), tandis que l’État cherchait, parfois en vain, à obtenir leur déconfessionnalisation. L’existence de 23 mutuelles pour 14 communes reflète les fractures politiques existantes.
172 Les mêmes divisions se retrouvaient sur le plan syndical. Le syndicalisme agricole, qui se constitua après le vote de la loi du 21 mars 1884 [110], était d’abord l’œuvre de notables conservateurs qui, écartés du pouvoir, cherchaient à préserver leur influence sociale, dans le cadre de la Société des Agriculteurs de France (fondée en 1867). À l’opposé, le pouvoir républicain, soucieux de rallier les masses paysannes, fondait une organisation rivale, la Société Nationale d’Encouragement à l’Agriculture en 1880 [111]. Dans le même temps les moyens de l’État étaient mobilisés par des mesures financières, comme l’aide à la lutte anti-phylloxérique, la diffusion des savoirs scientifiques et techniques, le développement du Crédit Agricole.
173 Cette fracture politique se retrouvait dans la région de Nolay, avec l’existence de deux grands syndicats, émanation des deux organisations rivales. D’un côté, le « syndicat agricole de Beaune », sous le patronage du CAVB, recrutait des adhérents dans le Pays-Bas et la Côte. Face à lui, le « Syndicat du Comice agricole et viticole du canton de Nolay », tenu par les militants radicaux, recrutait principalement dans le nolaytois mais aussi dans leur bastion de Santenay [112].
174 Cependant, dans les dix années d’avant-guerre, une mutation décisive se produisit, en raison du conflit d’intérêts croissant entre producteurs et négociants, bien mis en lumière par les travaux de Christophe Lucand [113] et Olivier Jacquet [114]. Dans un contexte de surproduction durable, les producteurs, petits et grands, se heurtaient aux pratiques jugées déloyales des négociants. Ceux-ci avaient pris l’habitude, à l’époque du phylloxéra, de pallier l’insuffisance de la production bourguignonne par des achats massifs de vins du Midi. Au congrès viticole de Mâcon, en novembre 1905, le président du syndicat viticole de la Côte dijonnaise, Adolphe Savot, prônait la défense des intérêts viticoles et appelait à la création de syndicats locaux contre la fraude sur les vins. Il trouvait un écho immédiat dans la région de Nolay, puisque pas moins de neuf syndicats municipaux (essentiellement dans l’Arrière-Côte), fondés l’année suivante, se fixaient pour but la lutte contre la fraude, sans oublier leur rôle de « syndicat-boutique » chargé de fournir à bon prix les produits indispensables au travail de la vigne, et sans négliger les perspectives de vente directe [115].
175 En 1908, la création de la Confédération Générale des Associations Viticoles de Bourgogne (CGAVB) consacrait, autour de personnalités venues de la SAF et de républicains avancés, comme les parlementaires Bouhet-Allex et Camuset, l’union pour la défense des producteurs face au monde du négoce. C’était une étape décisive dans la marche vers une loi sur les appellations d’origine qui ne verrait le jour qu’après la guerre.
176 Ainsi le monde viticole, dans la région de Nolay comme ailleurs, foisonnait d’initiatives, cherchant à enrayer la crise structurelle traversée par la viticulture. Mais elles ne trouveraient leur débouché que longtemps après, une fois passé le conflit mondial qui rebattrait à nouveau les cartes.
Mots-clés éditeurs : Arrière-Côte, Côte, Côte-d’Or, crise viticole, e, gamay, négoce, Nolay, Pays-Bas, phylloxéra, pinot, reconstitution, siècle, structures agraires, vignerons, viticulture, xix
Date de mise en ligne : 01/06/2023
https://doi.org/10.3917/anbo.223.0033