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Le corps sportif : un capital rentable pour tous ?

Pages 55 à 70

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  • Louveau, C.
(2007). Le corps sportif : un capital rentable pour tous ? Actuel Marx, 41(1), 55-70. https://doi.org/10.3917/amx.041.0055.

  • Louveau, Catherine.
« Le corps sportif : un capital rentable pour tous ? ». Actuel Marx, 2007/1 n° 41, 2007. p.55-70. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-actuel-marx-2007-1-page-55?lang=fr.

  • LOUVEAU, Catherine,
2007. Le corps sportif : un capital rentable pour tous ? Actuel Marx, 2007/1 n° 41, p.55-70. DOI : 10.3917/amx.041.0055. URL : https://shs.cairn.info/revue-actuel-marx-2007-1-page-55?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/amx.041.0055


Notes

  • [1]
    M. Mauss, Sociologie et anthropologie (les techniques du corps) (1950), Paris, PUF, 1980; et pour une synthèse des travaux et analyses sur cette question : C. Detrez, La Construction sociale du corps, Paris, Seuil, collection Points, 2002
  • [2]
    C. Guillaumin, Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de nature, Paris, côté-femmes éditions, 1992; F. Héritier, Masculin/Féminin. La pensée de la différence, Paris, Editions Odile Jacob, 1996; N. C. Mathieu, L’Anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, Paris, côté-femmes éditions, 1991.
  • [3]
    L’ordre de genre renvoie à une dynamique relationnelle entre masculinité et féminité; le concept de genre se réfère aux dimensions sociales du sexe, du masculin et du féminin, mais il inclut que la relation entre femmes et hommes est dissymétrique, les premiers exerçant une domination (sous de multiples formes) sur les secondes : R. W. Connell, Gender and Power : Sexuality, the Person and Sexual Politics. Cambridge, Polity Press, 1987.
  • [4]
    Massification ne saurait signifier uniformisation, et encore moins démocratisation des pratiques sportives.
  • [5]
    P. Irlinger, C. Louveau, M. Métoudi, Les Pratiques sportives des Français, Paris, INSEP, 1988,2 tomes; INSEP/Ministère de la Jeunesse et des Sports, Les Pratiques sportives en France, Paris, INSEP, 2002.
  • [6]
    La notion de capital utilisée ici est celle proposée par P. Bourdieu dans La Distinction. Éléments pour une critique sociale du jugement, Paris, Editions de Minuit, 1979. La notion relève, en première analyse, de l’approche économique, mais si le capital a pour propriété de s’investir, de s’accumuler, de se transmettre, de donner lieu à des placements selon les profits espérés et de dégager des profits réels ou symboliques, alors il est possible de l’utiliser par analogie comme concept heuristique non restreint au champ de l’économie.
  • [7]
    L. Boltanski, « Les usages sociaux du corps », Annales : Économies, sociétés, civilisations, n°1,1971, pp. 217-233.
  • [8]
    La théorisation de la distribution sociale des pratiques sportives, empiriquement constatée dans des enquêtes nationales – INSEE 1967 pour la première –, s’est initialement élaborée en s’inscrivant dans les théories et analyses proposées par les travaux du CSE, et particulièrement ceux de L. Boltanski, P. Bourdieu et M. de Saint Martin. Voir P. Bourdieu, Monique de Saint Martin, « L'anatomie du goût », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n°5,1976, pp. 5-81.
  • [9]
    Y. Le Pogam, Démocratisation du sport, mythe ou réalité ? Paris, Delarge, 1979.
  • [10]
    Cette même thèse, amplement diffusée dans les discours politiques, avance plus généralement l’idée d’un loisir compensatoire se référant à des notions peu sociologiques de « besoins » ou de « motivations ». Ainsi, le « sédentarisme » des cadres ou des Parisiens aurait suffi à expliquer le constat de leur fréquente pratique du ski, de la planche à voile et des activités de pleine nature en général…
  • [11]
    C. Pociello, « La force, la grâce, l’énergie, les réflexes », in C. Pociello (dir), Sports et Société. Approche socio-culturelle des pratiques, Paris, Editions Vigot, 1981.
  • [12]
    G. Fraisse, La Différence des sexes, Paris, P.U.F, collection Philosophies, 1996.
  • [13]
    A. Davisse et C. Louveau, Sports, école, société : la différence des sexes, Paris, L'Harmattan, 1998.
  • [14]
    INSEP/Ministère de la Jeunesse et des Sports, Les Pratiques sportives en France, op. cit. La précédente enquête montrait que 25 % des compétiteurs étaient des femmes : voir P. Irlinger, C. Louveau, M. Métoudi, Les pratiques sportives des Français, op. cit.
  • [15]
    C. Louveau, « L'accession des femmes aux pratiques sportives », in B. Erraïs (dir.), La Femme d'aujourd'hui et le sport, Paris, Amphora, 1981; A. Davisse et C. Louveau, Sports, école, société : la différence des sexes, op. cit; C. Louveau, « Sexuation du travail sportif et construction sociale de la féminité », Cahiers du Genre, n° 36,2004.
  • [16]
    T. Terret, J. Saint Martin, A. Roger, P. Liotard (textes réunis par), Sport et genre (XIXe - XXe siècles), Paris, L'Harmattan, 2005 (4 tomes).
  • [17]
    Il a fallu néanmoins un siècle pour que l'athlétisme se féminise définitivement; c’est seulement en 1987 que la Fédération Française d'Athlétisme a accepté officiellement que les filles sautent à la perche, courent le 3 000 steeple, lancent le marteau, concourent au triple saut. Voir A. Bohuon, Le Rôle des médecins dans l’accès des femmes aux pratiques sportives. L’exemple de la perche, du marteau, du triple saut, DEA STAPS, Université Paris-XI Sud, 2004.
  • [18]
    Championnes du monde et olympique à de multiples reprises en cyclisme sur route et sur piste ces dernières années.
  • [19]
    On peut certes observer un taux d’accroissement important des licenciées à la rentrée sportive 98/99, mais on l’observe aussi pour les hommes; en outre, ce taux d’accroissement ne s’est pas maintenu l’année suivante.
  • [20]
    Y. Lemel, B. Roudet (dir.), Filles et garçons jusqu’à l’adolescence. Socialisation différentielle, Paris, L’Harmattan, 1999, coll. Débats Jeunesse; M. Duru Bellat, L’École des filles. Quelle formation pour quels rôles sociaux ? Paris, L’Harmattan, 1990; S. Laberge, et M. Albert, « Conceptions of Masculinity and Gender Transgressions in Sport Among Adolescent Boys », in J. McKay, M. Messner et D. Sabo (dir.), Masculinities, Gender Relations, and Sport, London, Sage, 2000.
  • [21]
    C. Louveau, Talons aiguilles et crampons alu. Les femmes dans les sports de tradition masculine, Paris, INSEP/Société Française de Sociologie du Sport, 1986.
  • [22]
    A. Davisse, C. Louveau, « Hommes/femmes, garçons/filles dans les pratiques sportives. Différences et inégalités », in M. Maruani (dir.), Femmes, genre et sociétés, L’État des savoirs, Paris, La Découverte, 2005.
  • [23]
    P. Bourdieu, La Domination masculine, Paris, Seuil, 1998, p. 29.
  • [24]
    C’est justement à partir du milieu des années 1980 que plus de neuf Français sur dix possèdent un poste de télévision, situation qui contribue à « réduire » les distances culturelles, même si l’usage et la réception de la TV varient fortement.
  • [25]
    G. Lipovetsky, L'Ere du vide. Essai sur l'individualisme contemporain, Paris, Gallimard, 1983.
  • [26]
    Y. Travaillot, Sociologie des pratiques d’entretien du corps, Paris, PUF, 1998.
  • [27]
    Voir la majorité des contributions de la revue Quel Corps ? fondée en 1975 par J.M. Brohm; voir également J. M. Brohm, Le Corps analyseur. Essai de sociologie critique. Paris, Ed. Economica, 2001
  • [28]
    J. Baudrillard, La Société de consommation, ses mythes, ses structures, Paris, Denoël, 1970, pp. 199-238.
  • [29]
    O. Bessy. De nouveaux espaces pour le corps. Approche sociologique des salles de « mise en forme » et de leur public. Le marché parisien, Thèse pour le doctorat de sciences humaines, Université de Paris V, 1990.
  • [30]
    J. M. Brohm, Le Corps analyseur. Essai de sociologie critique, op. cit. p. 145.
  • [31]
    O. Hidri, C. Louveau, « Travailler son corps : complément du capital scolaire sur le marché du travail ? Stratégies anticipatrices d’étudiantes », Revue internationale de Psychopathologie et de Psychodynamique du Travail, 14,2005.
  • [32]
    I. Courcy, S. Laberge, C. Erard, C. Louveau, « Le sport comme espace de reproduction et de contestation des représentations stéréotypées de la féminité », Recherches féministes, Université Laval (Québec), 2006 à paraître.
  • [33]
    A. Bohuon, Les Discours biomédicaux et la pratique physique et sportive des femmes de 1880 à 1922. La régénération des sportives ? Thèse en cours pour le doctorat en sciences de la motricité et du mouvement humain, Université Paris XI-Sud.
  • [34]
    C. Louveau, « Sport, la forme style de vie », Sociologie Santé, n° 7, numéro spécial : Le sport...à corps perdu, Bordeaux, Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine/CNRS, 1992. C. Louveau, « Masculin, féminin : l’ère des paradoxes », Cahiers internationaux de Sociologie, volume 100,1996.
  • [35]
    O. Hidri, L’Apparence physique, à travailler pour travailler. L’exemple de la primo-insertion professionnelle des cadres commerciaux, Thèse pour le doctorat en sciences du sport et motricité, Université de Paris XI - Sud, 2005.
  • [36]
    Y. Travaillot, Sociologie des pratiques d’entretien du corps, op. cit.
  • [37]
    Voir S. Laberge, « Les rapports sociaux de sexe dans le domaine du sport : perspectives féministes marquantes des trois dernières décennies », Recherches féministes, vol 17, n° 1, spécial « femmes et sport », 2004.
  • [38]
    Telles les skippers féminines des grandes courses en solitaire, dont Helen Mac Arthur est la plus connue aujourd’hui. Mais on peut rappeler qu’ayant gagné la course du Rhum à la fin des années 1980, Florence Arthaud se voyait dire, ce qui passait pour un compliment, à la Une d’un quotidien : « Flo, t’es un vrai mec ! ».
  • [39]
    On sait qu’il en va de même pour les professions : une femme ingénieure ou chef d’entreprise est plus volontiers acceptée, voire admirée, qu’une femme conductrice de poids-lourd ou mécanicienne !
  • [40]
    A. L. Maugue, L’Identité masculine en crise au tournant du siècle, Paris, Rivages. Collection Histoire, 1987.
  • [41]
    C. Louveau, « Sportives et dopage : le sport contre la féminité ? ». in P. Laure (dir), Dopage et société, Paris, Ellipses, 2000.
  • [42]
    La « vraie » féminité étant appréciée par la seule présence des chromosomes XX, deux tests spécifiques furent successivement appliqués dans toutes les compétitions internationales; le principe fut aussi très controversé. Cette histoire très complexe où s’imbriquent toutes les dimensions de l’identité sexuée et les catégorisations sociales a été analysée dans C. Louveau, A. Bohuon, « Le test de féminité, analyseur du procès de virilisation fait aux sportives » in T. Terret et alii (dir.) Sport et genre, XIXe - XXe siècles. Tome I : La Conquête d’une citadelle masculine. op. cit.
  • [43]
    C. Lemieux, « Les inégalités de traitement entre les sportifs masculins et féminins dans les medias français ». in C. Carpentier, S. Forget, G. Quintillan, Le Sport de haut niveau au féminin. Les Cahiers de l’INSEP, Paris. INSEP, 2002,2 tomes.
  • [44]
    P. Bourdieu, La Domination masculine, op. cit., p. 70.
  • [45]
    D. Whitson, « Sport in the social construction of masculinity », in M. Messner and D. Sabo (dir.) Sport, men and the gender order. Critical Feminists Perspectives, Champaign, IL, Human Kinetics, 1990.
  • [46]
    N. Elias, E. Dunning, Sport et civilisation, la violence maîtrisée, Paris, Fayard, 1986
  • [47]
    Voir par exemple la troisième mi-temps au rugby; A. Saouter, « Etre rugby ». Jeux du masculin et du féminin, Paris, éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2000.
  • [48]
    B. Fontanel, L’Éternel féminin, une histoire du corps intime, Paris, Seuil, 2001
  • [49]
    A. Bohuon, Les Discours biomédicaux et la pratique physique et sportive des femmes de 1880 à 1922. La régénération des sportives ? op. cit.
  • [50]
    P. Bourdieu, La Domination masculine, op. cit., pp. 70-75
  • [51]
    P. Perrot, Le Travail des apparences ou les transformations du corps féminin, XVIIIE -XIXe siècle, Paris, Seuil, 1984; V. Nahoum-Grappe, Le Féminin, Paris, Hachette, collection « questions de société », 1996.
  • [52]
    C. Mennesson,Être une femme dans le monde des hommes. Socialisation sportive et construction du genre, Paris, L'Harmattan, 2005
  • [53]
    Une équipe de volley qui voulut jouer comme à l’habitude en short et T-Shirt dut s’acquitter d’une amende pour n’avoir pas voulu mettre la tenue moulante demandée par la Fédération Internationale.
  • [54]
    J. Butler, « Les genres en athlétisme : hyperbole ou dépassement de la dualité sexuelle ? », Cahiers du genre, n° 29,2000, p. 33.
  • [55]
    Ibid. p. 32.
  • [56]
    Voir aussi I. Courcy, S. Laberge, C. Erard, C. Louveau, « Le sport comme espace de reproduction et de contestation des représentations stéréotypées de la féminité », op. cit.
  • [57]
    C. Chimot, C. Louveau, « Becoming a man while practicing a female sport. The construction of the masculine identity for boys doing rhythmic gymnastics », International Review for the Sociology of Sport, à paraître.
  • [58]
    F. de Singly, Fortune et infortune de la femme mariée. Sociologie des effets de la vie conjugale (1987), Paris, Presses Universitaires de France, 1994.
  • [59]
    J.-F. Amadieu, Le Poids des apparences. Beauté, amour et gloire, Paris, Editions Odile Jacob, 2002
  • [60]
    O. Hidri, L’Apparence physique, à travailler pour travailler. L’exemple de la primo insertion professionnelle des cadres commerciaux, op. cit.
  • [61]
    P. Bourdieu. La Distinction. Éléments pour une critique sociale du jugement, op. cit., p. 227
  • [62]
    J. M. Brohm, Le Corps analyseur. Essai de sociologie critique, op. cit., pp.19-20.

1Le corps, dans ses conformations, ses usages, ses représentations, relève d’une construction sociale, ainsi que l’ont montré de nombreux auteurs [1]. Le sport et, plus généralement, les activités physiques constituent un espace où le corps est engagé en première instance; on ne saurait donc le « neutraliser », a fortiori lorsque les sportifs sont donnés à voir à un public, médiatisés. L’ensemble des activités physiques et sportives, quelles que soient leurs formes et modalités d’exercice, représentent donc un analyseur des usages du corps, que celui-ci soit un moyen ou une fin en soi, en même temps que l’on peut y repérer la valeur dont ces corps sont susceptibles d’être dotés…

2Cette construction sociale des usages et valeurs des corps sportifs est particulièrement visible quand on prend en compte non seulement les appartenances de sexe, corporellement inscrites, et les différences entre les sexes, mais encore les rapports sociaux de sexe. Car, dans les catégorisations du masculin et du féminin, des « masculinité » et « féminité », s’imbriquent insidieusement et se confondent la « nature » et la culture [2]. Les formes du travail physique, sportif ou d’entretien du corps, les apparences qui en sont le résultat (des morphotypes aux modes concrets d’engagement du corps dans l’activité), attestent d’abord de la pérennité des assignations de sexe. « Plus fort », sous la photo d’un gymnaste aux anneaux, « plus beau », sous celle d’une jeune fille en arabesque, titraient les deux affiches annonçant un mondial de gymnastique. Alors que l’objectif premier est la performance pour les deux, à chacun son rapport au corps et son capital. Mais en même temps, les femmes sportives, de haut niveau en particulier, donnent à voir des apparences et des gestuelles suscitant l’expression de doutes quant à leur identité de sexe. La question : « sont-elles encore des femmes ? » ou « sont-elles de vraies femmes ? », déclinée sous de nombreux vocables, est récurrente dans l’histoire de leur accès aux activités et mondes que la culture a dévolus aux hommes; elle a traversé le vingtième siècle. Pour certaines sportives aujourd’hui, il est souvent fait allusion à l’existence d’un « troisième sexe ».

3Analyser la présence des femmes et, du même coup, des deux sexes dans le sport sous l’angle de leurs apparences et de leurs rapports au corps, c’est tenter de montrer que les premières contribuent à l’ordre et créent en même temps du désordre dans « l’ordre social de genre » [3]. Les quatre dernières décennies sont très intéressantes à cet égard. Sur cette période, en effet, les pratiques sportives se sont massifiées, en France comme dans de nombreux pays occidentaux, quoique très inégalement selon les pays, les cultures, les appartenances sociales et de sexe [4]. Elles se sont diffusées comme pratique régulière, compétitive, professionnelle et comme un spectacle mais, surtout, elles se sont répandues comme activité dite « de loisir sportif », incluant les pratiques d’entretien du corps et de « mise en forme » [5]. Dans ces différents cas, ce n’est pas le même corps dont il s’agit, tant au plan des fonctions attendues de lui que des formes qu’il prend et qui sont travaillées; et ce n’est pas le même capital que l’on se forge ou, plus exactement, c’est un capital de valeur variable [6].

CORPS INSTRUMENT ET CORPS EN FORME

4Au début des années soixante-dix, Luc Boltanski produit un article fondateur montrant l’existence de « cultures somatiques » différentes, voire opposées, en particulier selon l’utilisation professionnelle du corps [7]. Moins le corps est investi comme « outil de travail », plus il fait l’objet d’attentions et de soins (médicaux, hygiéniques, esthétiques…). L’auteur a bien montré comment, au rapport instrumental à leur corps des travailleurs « manuels », supposant la référence à un corps avant tout « fonctionnel » qui ne saurait s’écouter, s’opposait un rapport au corps « formel », c'est-à-dire une attention aux « apparences » corporelles et à la « forme » du corps (aux deux sens du terme), propre à ceux qui ne font pas directement usage de leur corps dans leurs métiers : les professions intellectuelles, les cadres…

5La mise en évidence de cette opposition entre des hexis corporels permit de donner sens à la distribution sociale des pratiques sportives alors observées [8]. Contrairement aux idées reçues toujours tenaces, il s’avère que les ouvriers ne choisissent pas des loisirs venant compenser leur activité professionnelle mais qu’ils « préfèrent » au contraire celles qui sont en homologie avec ce travail physique et, plus généralement, leurs modes de vie [9]. La thèse des pratiques sportives « compensatoires » du travail professionnel a été largement invalidée [10]. C. Pociello a pu montrer, dès la fin des années soixante-dix, que chacun, au contraire, réinvestissait en quelque sorte dans ses pratiques sportives les « aptitudes » et compétences forgées par les conditions d’existence et l’exercice d’un métier [11]. Ainsi a-t-on pu objectiver des tendances lourdes : les hommes des milieux populaires tendent à « transférer » leur force physique et leur « dureté au mal » dans des combats rapprochés comme la lutte ou la boxe, alors que les cadres, les professions intellectuelles investissent pour leur part leurs connaissances et compétences intellectuelles, en un mot leurs savoirs, dans des activités nécessitant principalement des acquis d’ordre technique ou scientifique. Cette condition est a fortiori indispensable quand les activités pratiquées sont risquées (c’est particulièrement le cas des libéristes, des grimpeurs, alpinistes, pratiquants de la voile, bref de ceux qui ont à piloter des machines ou à progresser dans un milieu naturel incertain). Les uns investissent donc leur capital corporel aussi « avantageux » qu’utile (voir les premières lignes de rugby par exemple), les autres travaillent davantage sur une stylisation, voire une esthétisation de leur pratique moins « physique » dans une activité appelant de fait l’investissement d’un capital culturel. Le sport ou plutôt la diversité des pratiques, des techniques et des modes d’engagement du corps sollicités permettent, en particulier aux hommes, d’investir et de valoriser des formes de capital différentes.

ILS SERONT FORTS, ELLES SERONT BELLES

6Mais les usages du corps ne sont pas seulement forgés par et pour le travail professionnel; ils participent des rapports sociaux de sexe. En effet, les appartenances de classe et de sexe s’imbriquent de façon complexe dans toutes les pratiques sociales et toutes les formes de travail. C’est particulièrement avéré quand il s’agit des usages du corps et de l’accès des filles et des femmes aux pratiques physiques et sportives. Ainsi que nous le rappelle Geneviève Fraisse [12], on ne saurait penser le corps sans la sexuation, a fortiori dans le sport, où s’engagent et se mettent en jeu et en scène les corps et où se construisent en même temps des usages de celui-ci.

7L’observation que nous faisons de la distribution des femmes et des hommes dans les activités physiques et sportives montre que se reconduit majoritairement une différenciation des modes d’engagement du corps, c’est-à-dire une inégale répartition des deux sexes dans les formes de pratique et dans les disciplines sportives. Cela s’observe au sein de l’ensemble de la population française comme dans les rangs des sportifs licenciés et compétiteurs [13]. En 1963,18 % de l’ensemble des licenciés étaient des femmes; en 2005, le mouvement sportif, toutes fédérations confondues, comprend un tiers de femmes. À 40 ans d’écart, on ne saurait conclure à un saut quantitatif considérable. Au total, 93 parmi les quelque 109 fédérations reconnues affichent une sous-représentation des femmes. En outre, plus la pratique est structurée, codifiée et institutionnalisée, moins elle comprend de femmes. C’est donc le cas de la compétition : en 2000, en France, l’ensemble des compétiteurs (de plus de 15 ans), tous niveaux confondus, comptent 24 % de femmes, proportion qui n’a pas varié depuis 15 ans [14]. La part qu’elles représentent parmi les sportifs de haut niveau (un tiers au début des années 2000) ou encore parmi les participants aux Jeux olympiques (21 % de femmes en 1976, 31 % en 1996,38 % en 2000) laisse entrevoir une évolution sensible très récente en même temps qu’une sous-représentation persistante.

8Quant au choix des disciplines, on a montré de longue date que les pratiques sont sexuées, c'est-à-dire qu’hommes et femmes se distribuent très inégalement dans les sports et que cette distribution a partie liée avec une assignation des pratiques à chacun des deux sexes tenant aux « logiques internes » des activités [15]. Cette sexuation des pratiques physiques et sportives est un processus durable structurant tout d’abord l’histoire du (des) sport(s) [16]. La présence accrue des femmes sur les terrains de la pratique au fil du XXe siècle n'a pas eu pour corollaire une féminisation égale de tous les sports. Certains ont été de longue date investis par les femmes : les danses, les gymnastiques, la majorité des modalités de l'équitation; d'autres, tels les sports de glace, la natation ou l'athlétisme, se sont féminisés assez rapidement au cours de ce siècle [17]. D'autres encore sont demeurés des « sports d’hommes »: la lutte, le cyclisme, le football, l'haltérophilie, l’alpinisme ou encore les sports motorisés appartiennent à cet ensemble dont on ne saurait faire la liste exhaustive ici.

9Des interdits expressément stipulés ont pu représenter de réels obstacles à la pratique des femmes. Mais il n’a pas suffi qu'un sport leur soit potentiellement accessible pour qu'elles y accèdent en nombre. Le fait est avéré par de multiples exemples au fil de l'histoire. Cette sexuation est un schème organisateur des pratiques sportives toujours opérant aujourd’hui. Alors que les femmes « peuvent tout faire », une trentaine de fédérations environ comptent moins de 20 % de femmes. Derrière Jeannie Longo ou Félicia Ballanger [18], il n'y a pas de peloton. Les femmes représentaient 0,1 % des licenciés du cyclisme en 1963, proportion inchangée jusque dans les années quatre-vingt-dix; elles sont presque 10 % en 2000, toutes formes de licences confondues. Il convient de mentionner ici le cas du football : malgré le prétendu « engouement des femmes » après le Mondial de 1998, proclamé par de nombreuses personnalités et observateurs, on ne compte toujours que 2 % de femmes licenciées à la Fédération Française de Football, proportion inchangée depuis 1980 [19].

10Ils ont durablement investi les sports collectifs de grand terrain et d’interpénétration des deux camps, les espaces naturels; elles se sont tout aussi durablement « cantonnées » à des activités de salle, de petit terrain. Si cette sexuation des disciplines sportives est persistante et majoritaire dans les faits, c’est qu’elle correspond à un ordre social de genre incorporé dès l’enfance [20]. Toutes les observations statistiques le montrent : pour la population enfantine et adolescente comme pour celles des adultes, aux hommes et aux garçons reviennent électivement la mise en jeu du combat, l’expression de la force et du courage dans des sports d’affrontement et de risque tels le football ou une course hauturière en solitaire, les machines à piloter, avec ou sans moteurs. Aux femmes et aux filles, les activités dites « féminines », esthétisantes, impliquant le travail des apparences au moyen de la danse et de la gymnastique sous toutes ses formes. Malgré les exceptions « symboliques », peu de femmes choisissent aujourd'hui ces sports qu’on a pu qualifier de tradition masculine[21]. « L’éternel féminin » se soucie de la grâce et de la beauté, comme la virilité se lit dans des épaules larges et une capacité à se battre. Bien avant 10 ans, les petites filles sont toujours très nombreuses à « vouloir » faire de la danse; leurs camarades garçons pour leur part vont « naturellement » au cours de judo ou sur les terrains de football [22]. Cette partition est une division du travail corporel et, plus précisément, des normes du corps à se construire selon les sexes; elle se pérennise d’autant mieux qu’elle n’a historiquement cessé d’être ancrée dans « la nature biologique », d’être essentialisée. De ce fait, ces deux formes d’usage et de travail du corps « revêtent les apparences d’une loi de la nature » qui, en fait, n’est que l’effet d’une longue et incessante incorporation sous l’effet d’une socialisation diffuse, continue « s’incarnant dans des habitus sexués » [23].

UNE IMPÉRATIVE MISE EN FORME(S) DES CORPS

11Au cours des années quatre-vingt, alors que cette partition demeure visible, les frontières des sexes vont devenir plus floues, le corps va devenir une fin en soi, un capital qu’il faut non seulement entretenir, mais valoriser; c’est en quelque sorte un « devoir ». « Buvez, éliminez ! » fut une injonction publicitaire omniprésente. À partir des années quatrevingt, les pratiques physiques se diffusent massivement, tout en étant travaillées par des changements structurels à l’image de ceux qui marquent la société tout entière. On doit mentionner rapidement ici ces changements ayant affecté les pratiques corporelles et leurs finalités : la tertiarisation des emplois, concomitante d’une régression des métiers de force et d’une machinisation/technologisation du travail ouvrier et, plus généralement, du travail physique. Or ces emplois de service, de « présentation/représentation », sont très majoritairement occupés par des femmes. Ensuite, et en lien à la fois avec ces transformations de la population active et la diffusion de la télévision [24], l’image joue un rôle croissant dans la vie quotidienne. Cette période est aussi celle de l’émergence d’un individualisme grandissant : le JE et le plaisir immédiat sont des finalités surinvesties  [25], au détriment, on le sait, des institutions structurant la vie collective (partis politiques, syndicats, Église…). En même temps, l’espérance de vie s’allonge, modifiant les catégorisations de la vieillesse (et de la jeunesse); la prime à la jeunesse ou le « jeunisme » fait l’objet d’une surenchère soutenue par un ensemble croissant de services et de produits.

12C’est dans cette conjoncture que les pratiques physiques sortent des institutions, se privatisent et s’individualisent. Les activités les plus répandues au sein de la population française sont des activités ayant pour finalité l’entretien hygiénique du corps et la recherche de « la forme », de la détente (gymnastiques, natation, marche randonnée, jogging et vélo sont les plus diffusées en France). Ainsi voit-on depuis plus de vingt ans s’amplifier l’importance accordée à la mise en forme(s) du corps à travers le développement des pratiques d’entretien physique, se déroulant soit au domicile – environ un quart des Français –, soit dans le milieu associatif, soit encore dans ces structures privées que sont les salles de fitness; bref, une offre multiforme s’est développée de manière exponentielle [26].

13On le sait, c’est un véritable culte du corps[27] qui a émergé et ne s’est pas tari, tant il est structurellement partie prenante des modes de vie et des marchés qui se sont constitués à destination de « ce plus bel objet de consommation » [28] (salons d’esthétique spa, produits light et bio, « alicaments », compléments hormonaux etc.). Ces injonctions et ce devoir de travail de sa forme (tout l’intérêt est là, dans l’ambiguïté du terme concernant à la fois le corps dans sa fonctionnalité optimale et au plan de son apparence) visent en premier lieu LA femme. En fait, DES femmes plus que d’autres : ce sont en effet surtout les femmes de la moyenne bourgeoisie, intellectuelle ou non, ainsi que certaines employées qui constituent les clientes [29] de ce travail incessant de « mise en forme/mise en ordre » du corps [30], bien plus que les femmes des milieux populaires. Car, pour les premières, leurs activités professionnelles (en contact avec du public ou d’autres personnes) les amènent à exposer leur corps aux regards des autres. Le cas d’étudiantes se destinant à des professions commerciales est particulièrement illustratif à cet égard : O. Hidri a bien montré les raisons qui incitent ces jeunes femmes à pratiquer assidûment des activités de musculation. Il en ressort qu'il faut absolument être mince pour exercer une profession de type « commercial » –, c'est du moins ce que pensent plus de 9 étudiantes sur 10 désirant exercer ce type d'emploi. Il s’agit pour elles de se construire un capital qui, non seulement, est susceptible d’être rentabilisé dans leur carrière, mais qu’elles pensent indispensable dans la perspective de l’exercice d’un emploi de représentation et d’abord dans celle de cet examen « de passage » que constitue l’entretien d’embauche [31]. Travail de mise en forme qui devient une mise en conformité de leurs apparences avec ce que la culture exige de la féminité. Conformation et même auto~conformation, d’autant que s’impose et perdure, dans nos sociétés, un modèle quelque peu tyrannique de « la féminité hégémonique », y compris chez les plus jeunes [32], modèle qui est valorisé, exigé, attendu des femmes. Figures monopolistiques des publicités et de la presse « féminine » auxquelles les femmes tendent désespérément de ressembler. Au passage, les femmes attestent qu’elles ont majoritairement intériorisé ces injonctions et ces normes, se rendant en quelque sorte « complices » de la « domination masculine », cette forme de féminité socialement et culturellement idéalisée ayant une valeur conséquente sur le marché de la séduction.

14Depuis les années « corps » (1980 et suivantes), les hommes ont aussi été sommés de travailler leur forme. Mais ils le font différemment des femmes : l’observation du travail dans les salles montre une différenciation intersexes très nette : ils occupent majoritairement les machines à muscler les épaules, les bras et les cuisses, alors qu’elles fréquentent plus volontiers les cours « abdos fessiers ». Mise en forme se décline ici très différemment, puisque chacun travaille électivement ce qui symbolise son identité de sexe et les assignations sociales et culturelles qui y sont liées. Ils travaillent leur musculature signant leur force pour l’action, quand elles travaillent majoritairement leur(s) forme(s) pour séduire; ici, chacun construit un capital corporel susceptible d’être rentabilisé dans les rapports sociaux de sexe présents dans toutes les activités sociales. Notons au passage que la centration des femmes sur le travail des muscles abdominaux (la future mère) et celle des hommes sur le travail du haut du corps et des bras (le protecteur/soldat de la famille et de la patrie), s’enracinent dans une histoire des gymnastiques et de l’exercice physique dès le XIXe siècle, différenciation durablement soutenue, alors et ensuite, par les médecins et les hygiénistes [33].

15Simultanément à cette classique division du travail corporel, on observe un échange des attributs « masculins » et « féminins ». Ainsi qu’on l’a montré antérieurement [34], tout se passe comme si hommes et femmes, dans certaines catégories sociales, du tertiaire en particulier, empruntaient à l’autre sexe ou, plus exactement, complétaient ses autres formes de capital et son apparence, en empruntant des signes de l’autre sexe (au sens de ce qui signe), accumulation sans doute nécessaire alors que la concurrence sur le marché du travail s’est accélérée. Le muscle pour les femmes, l’esthétisation du corps et des vêtements pour les hommes, complètent au mieux ce qui manque à chacun sur le marché du tertiaire, là où, en plus des qualifications et expériences, l’apparence compte prioritairement [35]. Certains hommes créent ici du désordre (dans l’ordre social de genre) en se comportant « comme les femmes » (mettre des crèmes, aller dans des salons d’esthétique…). La labilité des frontières entre les sexes, amplement renforcée par les vêtements, n’est pas également diffusée et encore moins acceptée dans toutes les classes sociales. Pour un homme, porter attention à son corps et, a fortiori, l’entretenir et le soigner demeure très minoritaire au sein de la population masculine. Cela touche principalement des jeunes cadres et employés urbains. Pour certains, ceux-là sont « efféminés », dans le meilleur des cas. En revanche, la femme musclée a été et demeure depuis le début des années quatre-vingt érigée en norme de beauté féminine : elle est tonique, active. Les muscles se sont substitués aux formes molles, les graisses ont été implacablement traquées. Il y eut là un retournement de sens, par rapport aux périodes antérieures, quant à la valeur du muscle au féminin [36] et, si besoin en était, la démonstration que les canons de la beauté féminine sont très changeants selon les époques et les cultures. Malgré tout, l’ordre de genre n’est pas bouleversé, loin s’en faut, dans ces pratiques d’entretien et de mise en forme(s) du corps.

LA FEMME MUSCLÉE COMME IDÉAL DE BEAUTÉ FÉMININE ?

16Les années quatre-vingt auraient donc « normalisé » la femme musclée. On peut en douter. Car, en même temps, on observe des résistances, pour ne pas dire de franches oppositions, à ces « ressemblances ». L’arrivée des femmes dans des sports « de tradition masculine » croît sensiblement ces dernières décennies et, surtout, toutes les disciplines, ainsi qu’on l’a dit, sont institutionnellement ouvertes aux femmes (football, rugby, haltérophilie, boxes, moto, pratiques risquées de pleine nature, la boxe anglaise étant parmi les dernières). Depuis les vingt dernières années, plusieurs chercheuses se sont penchées sur l'expérience de ces femmes qui « transgressent l'ordre social de genre » en sport, au plan de leurs socialisations, des voies d’entrée dans ces sports et de leurs constructions identitaires tout particulièrement [37]. Les données concrètes révèlent que ces sportives ayant « transgressé l’ordre de genre » restent minoritaires. De surcroît, ces femmes investissant des espaces et corporéités habituellement regardés et perçus comme masculins dérogent diversement. S’approprier des savoirs et des savoir faire techniques comme en spéléologie, alpinisme, ou même motocyclisme, pourquoi pas ? Manifester du courage en milieu hostile, certainement [38]. Être vue costaude entrant en mêlée, portant ou recevant des coups sur un ring, soulevant de la fonte, c’est-à-dire se donner à voir avec des morphotypes et des modes d’engagement du corps semblables aux hommes, ne bénéficie pas, en revanche, de cette acceptation sociale favorable. C’est qu’ici ce sont les modes d’être très concrets qui sont en cause et font problème. Faire pareil est plus facile qu’être et se montrer semblable[39].

17Autre changement notable : ces dernières décennies ont vu émerger un sport de haut niveau au féminin très performant, si bien qu’il va conduire à douter de la « normalité » des corps sportifs des lanceuses de poids, coureuses, handballeuses… Elles sont « trop » ou « pas assez ». La question de leur « féminité », toujours référée à la matrice de la féminité hégémonique que représentent les figures de la patineuse, de la danseuse comme du mannequin, s’inscrit dans ce que nous avons tenu à nommer un procès de virilisation. On sait que cette qualification de « femme virile » accompagne l'histoire de l'accès des femmes à des fonctions socialement dévolues aux hommes : les femmes écrivaines, les premières femmes politiques, les premières avocates ont toutes été données comme viriles [40].

18Dans le sport, cette référence à la virilisation persiste largement. Ainsi, dès que les sportives dérogent au « féminin » quant au sport choisi, elles font « un sport d'homme ». C’est le cas pour le cyclisme ou le football, par exemple. La référence à la femme virile apparaît encore pour celles qui ont un signe sexuel secondaire habituellement/culturellement assigné aux hommes : « trop de muscles », les épaules « trop carrées », « pas assez de poitrine » ou bien des hanches gommées. Celles-là ont des apparences considérées au mieux comme « androgynes » et elles sont immédiatement suspectées quant à leur identité de femme : « ce ne sont pas de vraies femmes », « le sport menace leur beauté », « elles sont hommasses », ou encore, désignation banalisée et qui se veut parfois élogieuse, « des garçons manqués ». Pourquoi évoquer un procès de virilisation fait aux sportives ? Parce que sont amalgamées, dans ces jugements, les grandes, les musclées, les costaudes, les contrôlées positives aux androgènes, ainsi que les homosexuelles déclarées [41]. Sont ainsi assimilés les morphologies différentes de celle de la femme canon, les effets de produits dopants et des modes de vie et des sexualités dont on estime qu'ils ne sont pas dans les normes. Certes, l’histoire ne manque pas d’exemples alimentant la confusion à propos d’une sportive « entre deux identités ». C'est justement une appréciation de « trop de virilité » et ces suspicions qui amenèrent, dans les années soixante, la mise en place de « contrôles de féminité », qui ne sont plus en vigueur au niveau olympique depuis les Jeux de Sydney, en 2000, mais demeurent toujours appliqués dans certains sports [42].

19La présence et le traitement des sportives dans les médias est un révélateur intéressant de cette acceptation sociale à géométrie variable. Si l’on considère les chaînes hertziennes, les plus regardées, les femmes sont visibles environ un tiers du temps consacré annuellement au sport (événements, émissions, magazines). Celles que l’on voit le plus souvent font du patinage artistique et de la gymnastique sportive ou rythmique. Les joueuses de tennis sont aussi très présentes. Quant aux footballeuses, lutteuses ou judokas, il faut, dans le meilleur des cas, les « pister » sur les chaînes sportives. Même le basket-ball, le handball ou le volley féminins sont peu visibles sur le petit écran (ou alors, exceptions connues, il faut que l’équipe de France soit arrivée au moins en demi-finale d’un championnat d’Europe ou du monde). Dans tous les cas, et même si les commentaires se sont assagis depuis quelque temps, les sportives demeurent jaugées sur leur « féminité », c’est-à-dire sur leur appartenance à la catégorie dominante de la féminité, celle des magazines féminins qui, au demeurant, n’évoquent guère les sportives, et pour cause [43]. Sportive ET belle : cette double exigence pèse spécifiquement sur les femmes. Versant donné comme positif (la sportive montrée souriante, non dans l’effort et son substrat, la sueur, celle dont on loue les formes, le sourire ou la grâce, bref la féminité) et versant négatif (la sportive dite trop musclée, anguleuse, bref décrite comme masculine) sont les deux faces d’une même attente pesant sur les sportives et que les médias révèlent. C’est toujours la même femme qui est attendue, idéale et canon, celle de la séduisante à qui est assignée avant tout une fonction décorative et d’objet sexuel. On sait que le rapport au corps des femmes est socialement déterminé et surtout qu’il est « sans cesse exposé à l’objectivation opérée par le regard et le discours des autres »[44]. Comme les autres femmes, et peut-être même davantage qu’elles, les sportives sont tenues d’être en (re) présentation de la féminité et elles ne sauraient transgresser cette obligation sociale durable de conformité sans risquer d’y perdre leur identité, ou plutôt un certain « ordre de la nature », comme disent certains, lequel est bien un ordre de la culture (au sens de l’organisation sociale). Les morphotypes de nombreuses sportives de haut niveau, des ascétiques et « sans formes » marathoniennes aux coureuses ou lanceuses hypermusclées, demeurent disqualifiants.

20À leur insu, ces sportives posent en effet deux questions : d’abord, que reste-t-il en propre aux hommes ? Question majeure dans une société devenue plus neuronale que manuelle, alors que les mouvements féministes contemporains ainsi que les lois et intentions égalitaires ont, avec les transformations structurelles de la population active, mis quelque désordre dans les relations entre les sexes et la question de l’identité masculine. Le sport moderne s’est constitué en territoire masculin, parallèlement au déclin des autres domaines permettant aux hommes de mettre en avant leur force physique (travail manuel, combat) [45]. Les sports d’affrontement, tels le football ou le rugby, ont pour origine des jeux populaires caractérisés par une très grande violence et une forte domination masculine. D’après Elias et Dunning [46], le sport, « fief de la masculinité », aurait constitué un moyen pour les hommes de préserver leur masculinité. Aujourd’hui, c’est sans doute l’un des seuls domaines où ils peuvent exercer leur force, montrer leur capacité à se battre et à conquérir, leur courage. C’est également un domaine où ils peuvent reproduire « la masculinité hégémonique », en se retrouvant entre eux, dans des lieux et espaces de sociabilité et de socialisation homosexués[47]. La deuxième question concerne ce qui apparaît comme un insupportable « ébranlement » des repères quant à ce qui est considéré comme « l’éternel féminin », « complément », « contraire » ou « autre moitié » du masculin [48]. C’est bien sur la « nature » des femmes, spécifique et différente des hommes, que s’est construit le mythe de la fragilité du « beau sexe », dit aussi « sexe faible ». C’est sur cet ensemble « en chaîne » que les interdits et recommandations des pratiques sportives se sont historiquement construits [49].

21Ce que les corps et les images de nombreuses sportives perturbent, ce sont ces normes de la féminité dont on sait qu’elles s'énoncent principalement à partir des apparences. L'« Être au féminin », c'est-à-dire ce qui est considéré comme faisant la femme, est souvent réduit à l'« être perçu »[50]. La caractérisation de la féminité est inéluctablement rapportée au corps des femmes pour lequel des canons fonctionnent. Dans un monde où les normes corporelles sont massivement médiatisées, la mise en (re)présentation de soi représente un véritable enjeu. De nombreux auteurs, notamment Philippe Perrot et Véronique Nahoum-Grappe [51], ont montré qu'une femme n'est considérée comme telle que si elle affiche esthétiquement cette féminité. Des apparences, des activités, des fonctions sont données comme possibles, voire enviables, pour les femmes, parce qu’elles sont compatibles avec la définition dominante de la féminité. En vertu de ces normes de la « bonne féminité » (les « vraies femmes »), certaines pratiques, certains attributs, des activités, des « traits de personnalité » sont en revanche considérés comme littéralement inconvenants pour les femmes. Ainsi, montrer ou exercer sa force, se livrer à un combat, porter ou recevoir des coups, les armes, les grands terrains, le pilotage d'engins lourds, la prise de risques corporels sont autant d'attributs, réels ou symboliques, donnés comme inconvenants avec la féminité, que les femmes semblent ne pas pouvoir faire leurs et qui appartiendraient donc, en propre, à la masculinité. Le sport réclame de « vraies » femmes et de « vrais » hommes au sens le plus classique : femmes « féminines », hommes « virils ».

22Or nombre de sportives créent aujourd’hui du désordre dans les catégorisations de sexe, au demeurant problématiques pour le sport, si l’on veut bien considérer que les dimensions de l’identité sexuée sont plurielles. Beaucoup se sentent en difficulté de construction identitaire [52] et se retrouvent à devoir composer avec des conditions sine qua non, des exigences de féminité, pour espérer une médiatisation de leur sport. Alors qu’on les questionne sur la très faible présence des femmes sportives dans les médias, à la télévision en particulier, nombre de journalistes disent le sport féminin « invendable » pour justifier cette grande invisibilité médiatique. Des sportives font des concessions à cette féminité réclamée, attendue d’elles : elles portent des tenues moulantes, des bijoux, du maquillage, du vernis à ongles, bref des signes surajoutés de parure. Elles peuvent aussi poser pour des calendriers « glamour », porter des tailleurs avec jupe dans les représentations officielles. D’autres se justifient (« je suis sportive mais femme »), d’autres encore se voient imposer ces normes on ne peut plus corporellement visibles et « vendables » [53].

23P. Bourdieu postule que la prétendue féminité s’inscrit dans un rapport de dépendance à l’égard des autres, en particulier des hommes. Quel sens donner en effet à ces impératifs de féminité (incorporés par les femmes, puisqu’en se maquillant et en se parant, elles les respectent ou, plus précisément, s’y soumettent), sinon qu’ils s’inscrivent dans la question de la séduction, du désir (selon le point de vue – dominant – masculin)? Il faut s’interroger sur le travail actuellement accentué de parure de la surface du corps des sportives/athlètes de haut niveau, alors qu’elles donnent à voir des corps éminemment musclés, performants. S’agit-il de se disculper à l’avance de musculatures par trop proches de celles des hommes, et donc du procès de virilisation, alors qu’elles « tombent sous les regards »? On est tenté de le croire : les premières footballeuses des années soixante-dix étant souvent invitées à se maquiller avant d’entrer sur le terrain… La transgression de genre (ou de l’ordre social de genre) se paie. Les normes sociales de la féminité sont un enjeu de luttes et les femmes sportives ont souvent servi de catalyseur pour nourrir ces débats toujours actuels sur les catégories de « féminité » et de « masculinité ». En même temps, elles créent du désordre et procèdent à « une mise en scène des conflits » [54], car nombre de ces sportives « ont brisé le tabou de la honte », assumant des musculatures et une force « jugées anormales pour des femmes » [55], imposant en quelque sorte la possibilité de féminités corporellement plurielles, diverses. Le sport peut donc être perçu aujourd’hui à la fois comme un espace de reproduction des rapports sociaux de sexe particulièrement lisibles sur les corps et comme un espace « potentiel » de résistance, voire de subversion [56]. Pour l’heure, cet aspect vaut encore peu pour les hommes. Ils ont en effet très peu l’occasion d’être transgressifs dans le sport et sont peu nombreux à pratiquer des disciplines dites « de filles », d’autant que les institutions ne les y encouragent guère : ceux qui font de la gymnastique rythmique en sont un bon exemple [57].

24Le sport est un espace d’investissement et de travail de son corps comme capital : le corps performant a une valeur immédiatement convertible (une victoire, une médaille « valent de l’or » en contrats de sponsors privés et publics, contrats publicitaires, médiatisation, conversion professionnelle et politique). Pour les femmes comme pour les hommes, certains corps sportifs se vendent bien, ceux qui sont conformes aux définitions hégémoniques tout particulièrement : les « déesses » noires de l’athlétisme, les joueuses de tennis, même sans grand palmarès sportif (cas connu d’Anna Kournikova)… et les virils joueurs de rugby ! Mais cette rentabilisation espérée ou programmée a un coût parfois élevé, plus encore pour les femmes que pour les hommes, car il est toujours souhaité que les sportives soient d’abord « belles » et « sexy » avant d’être performantes.

25Le corps en forme, physiquement entretenu, a aussi une valeur et des espaces de rentabilisation. Sinon, pourquoi « sacrifier » à des normes corporelles aussi drastiques, pour ne pas dire tyranniques ? La possession du corps-idéal assure certainement des avantages sur différents marchés, tel celui du mariage [58]. L'apparence corporelle normée pourrait même constituer une condition sine qua non au franchissement de certaines étapes de la vie sociale. Comme l’a montré Jean-François Amadieu [59], la « beauté » est un capital ouvrant beaucoup de portes, dans les champs relationnels, affectif et évidemment professionnel. Dans ce dernier cas, les particularités physiques ont un poids déterminant lors du recrutement, poids qui varie selon les métiers et les secteurs d'activité. L’étude de O. Hidri, si bien nommée « Un corps à travailler pour travailler », qui porte sur de jeunes étudiants destinés à des professions de représentation, confirme ces propos. Il existe, selon les étudiants concernés, un « profil recherché par les recruteurs de ce secteur ». Ce profil se caractérise par la possession d'un corps « adapté »: grand et mince, mais aussi musclé, bref, un corps « qui répond aux normes » [60].

26Si les activités d’entretien du corps font autant recette, de plus en plus et à tous les sens du mot, c’est bien que les efforts consentis sont rentabilisables. Car « les investissements en temps, efforts, privations, argent, soins, sont proportionnels aux chances de profit matériel ou symbolique que les femmes [nda : et les hommes] peuvent en attendre raisonnablement » [61], sur le marché matrimonial et sur celui de l’embauche et des carrières, où le capital corporel est une « valeur ajoutée ». Dans un contexte d’inflation des diplômes et de concurrence accrue sur le marché de l’emploi, beauté et jeunesse sont travaillés dans et par les activités physiques et sportives, mais aussi à l’aide de soins, de la chirurgie esthétique, de traitements hormonaux. Cela donne l’espoir (l’illusion ?) non seulement de faire la différence, mais aussi de conjurer les risques de déclassement, de chômage ou de mise à la retraite anticipée. Autant d’investissements et de croyances qui sont le produit d’une société de performance généralisée et accélérée, qui n’accepte pas plus la défaillance que le vieillissement [62]. Dans cette course éperdue, le corps et les apparences, ultimes refuges, sont chargés d’une valeur inestimable.


Date de mise en ligne : 01/12/2007

https://doi.org/10.3917/amx.041.0055