Compte rendu

Thomas Dodman. What Nostalgia Was. War, Empire, and the Time of a Deadly Emotion. The University of Chicago Press, coll. « Chicago Studies in Practices of Meaning », 2018, 304 p., ISBN 9780226492940, 35 $.

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  • Verjus, A.
(2018). Thomas Dodman. What Nostalgia Was. War, Empire, and the Time of a Deadly Emotion. The University of Chicago Press, coll. « Chicago Studies in Practices of Meaning », 2018, 304 p., ISBN 9780226492940, 35 $. Annales historiques de la Révolution française, 392(2), XII-XII. https://doi.org/10.3917/ahrf.392.0203l.

  • Verjus, Anne.
« Thomas Dodman. What Nostalgia Was. War, Empire, and the Time of a Deadly Emotion. The University of Chicago Press, coll. “Chicago Studies in Practices of Meaning”, 2018, 304 p., ISBN 9780226492940, 35 $. ». Annales historiques de la Révolution française, 2018/2 n° 392, 2018. p.XII-XII. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-historiques-de-la-revolution-francaise-2018-2-page-XII?lang=fr.

  • VERJUS, Anne,
2018. Thomas Dodman. What Nostalgia Was. War, Empire, and the Time of a Deadly Emotion. The University of Chicago Press, coll. « Chicago Studies in Practices of Meaning », 2018, 304 p., ISBN 9780226492940, 35 $. Annales historiques de la Révolution française, 2018/2 n° 392, p.XII-XII. DOI : 10.3917/ahrf.392.0203l. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-historiques-de-la-revolution-francaise-2018-2-page-XII?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ahrf.392.0203l


1 À la fin du xvii e siècle, lorsque pour la première fois émerge, dans une thèse de médecine, le mot nostalgia, c’est pour désigner une maladie clinique mortelle. Aujourd'hui, elle est considérée comme une émotion bénigne, universelle en ce qu’elle « gît au cœur même de la condition moderne » (Svetlana Boym, The Future of Nostalgia, 2001). What Nostalgia was retrace la prospérité extraordinaire de ce terme forgé en 1688, mobilisé par la médecine militaire pendant les guerres napoléoniennes et l’invasion de l’Algérie, et peu à peu détourné vers des usages plus larges et moins pathologiques. En 1884, l'armée française enregistrait son dernier cas mortel de nostalgie. 1688-1884 : telles sont les bornes temporelles de ce livre savant, rigoureux et non dénué de cette inventivité capable du meilleur. Par lui, Thomas Dodman, qui vient d'être recruté comme Assistant Professor of French à l’Université de Columbia, à New York, nous offre une histoire des perceptions savantes et profanes d’une émotion pensée par la médecine comme exclusivement masculine. Par elle, on entre sur ce territoire encore trop peu exploré de l’histoire des hommes sensibles.

2 On aurait pu ne jamais être nostalgiques, remarque d’entrée Thomas Dodman, si Johannes Hofer, qui invente le terme en 1688, avait choisi philopatridomania pour décrire le « mal de l’amour du pays ». L'étudiant en médecine a 19 ans lorsqu’il soutient sa thèse sur ce phénomène émotionnel dont souffrent les personnes expatriées : Heimweh. Ce n’est pas un hasard, explique Thomas Dodman, si Hofer la « découvre » à ce moment-là. Le xvii e siècle est une période de conflits militaires et religieux entraînant une forte mobilité géographique (en particulier après l’Édit de Nantes). L’étudiant ne donne pas à la maladie de « nostalgia » le sens qu’on lui prête aujourd’hui, non seulement parce qu’il considère que c’est une maladie mortelle, mais aussi parce que souffrir de nostalgie, c’est se languir d’un lieu qu’on a quitté. Étymologiquement, la nostalgie est associée au déplacement dans l’espace, pas dans le temps. Bien sûr, lorsque le lieu dont on se languit désigne le toit paternel ou le sein maternel, il n’est pas sans lien avec la mémoire et le passé. Mais l’accent est mis sur l’espace concret, et non fantasmé. Qu’elle soit liée au déplacement géographique ou à l’arrachement à un réseau dense de relations sociales, cette définition a des implications pratiques : prise à temps, la nostalgie est une maladie dont on guérit en retournant chez soi.

3 Hofer soutient sa thèse sous la direction de deux mentors, Jacob Harder et Theodor Zwinger, qui vont contribuer à sa diffusion. D’abord en la faisant publier dans sa langue d’origine, le latin, ensuite en la rééditant. Elle circule dans les années suivantes sous des formes et sous des titres modifiés (y compris en remplaçant nostalgie par un synonyme sans postérité, qui la renvoie à sa dimension patriotique : Pothopatridalgia), entrant dans la langue française en 1761 via le Précis de la médecine pratique de Joseph Lieutaud. Elle acquiert peu à peu une audience au-delà de la « République des lettres médicales », atteignant Rousseau qui au passage la transforme en émotion temporelle et affective, et Kant qui alerte sur sa dimension fantaisiste, voire illusoire : la nostalgie est un mal dont on s’aperçoit en rentrant chez soi que ce qui manquait, ce n’était pas le pays natal mais son enfance à jamais perdue. Pour en guérir, il fallait d’abord guérir de sa déception. Le chapitre II qui retrace la biographie intellectuelle de la notion décrit ses tribulations à travers les systèmes classificatoires du xviii e siècle.

4 La nostalgie n’épargne aucune population. Dans la thèse d'Hofer, la maladie atteint hommes et femmes indifféremment, étudiants et domestiques... Mais ceux qu’elle frappe le plus sont les soldats. C’est du moins ce que laisse penser l’abondance archivistique de la médecine militaire, qui s’est plus que tout autre penchée sur cette maladie. Il y a là un biais possible dans l’étude de la nostalgie, mais c’est bien le terme et son histoire à la fois militaire et médicale qu’étudie Thomas Dodman, et non l’émotion exprimée dans les écrits intimes de l’époque. Une des raisons pour lesquelles la médecine militaire s’empare de la nostalgie tiendrait à la nécessité dans laquelle se trouvent alors les médecins de valoriser leur position au sein de l’armée. Mais une autre raison, c’est que de fait, depuis le xvi e siècle, on s’accorde à reconnaître que le mal du pays affecte tout particulièrement les corps d’armées, dans toute l’Europe quoique surtout en France. On recommande de ne pas la prendre à la légère, et de donner des permissions aux soldats qui en souffrent. Le chapitre III, documenté par un fonds d’archives issues notamment du service de santé des armées, décrit les plaintes de soldats demandant à rentrer au pays et les réponses qui leur sont faites (ou pas).

5 Le chapitre IV, intitulé "Mothers and Sons in the Time of Napoleonic War", repose pour partie sur un fonds privé, la correspondance entre Gabriel Noël et sa mère adoptive et pour partie, sur des lettres publiées (notamment les Lettres de grognards publiées en 1936 par Fairon et Heuse). C’est, pour l’histoire du sensible ou de la masculinité, et même si l'analyse en termes de genre est peu mobilisée, un chapitre fascinant. À travers « l'impulsion autobiographique » de cette génération de témoins de guerre pris dans l’urgence d’écrire (Peter Fritzsche), Thomas Dodman y décrit ce qu’il appelle les économies subjectives et émotionnelles des jeunes hommes à travers leur correspondance – tant privée que militaire. La nostalgie n’est jamais nommée dans ces lettres qui regorgent, en revanche du chagrin d’être séparé des siens. Peu possèdent l’éducation de Stendhal notant que son médecin a identifié des symptômes de la maladie en la nommant « nostalgie ». Les lettres de Gabriel Noël décrivent, quant à elles, l’expérience du dressage des corps et la confrontation aux nouvelles temporalités de la vie militaire. Diagnostiqué lui aussi de la maladie de nostalgie, il écrit à sa mère que ce n’est pas du mal du pays qu’il souffre, mais du mal de la famille (on regrette, une fois de plus, que les contraintes éditoriales obligent les historiens à traduire leur corpus, nous privant de la langue de Gabriel Noël). L’époque voit basculer les normes de la virilité : le fier « soldat sensible » du début des années 1790 laisse place, en l’espace de deux décennies, à la recrue fragile, trop proche de sa mère, héritage embarrassant d’un âge de la sensibilité que Thomas Dodman voit comme désormais révolu. Paradoxalement, c’est au cours de ce processus de virilisation que la nostalgie devient une maladie spécifiquement masculine. Les femmes ont les nerfs trop fragiles, affirme-t-on, pour fixer leur attention sur un unique objet, a fortiori spatial, ce qui est un non-sens quand on connaît le mal de famille dont sont réputées souffrir justement les jeunes filles qu’on marie loin de leurs parents – la correspondance autour du mariage d’Albine Morand de Jouffrey abonde de ces inquiétudes parentales, sans que jamais le mot « nostalgie » y soit posé (correspondance qui forme le corpus d’Anne Verjus, « Combien les demoiselles sont difficiles à marier ! Le choix du conjoint dans les mariages arrangés au temps du Code civil » dans Stéphane Gougelmann et Anne Verjus, Écrire le mariage en France au xix e siècle, 2016).

6 Tous les soldats souffrant de nostalgie ne sont pas renvoyés chez eux et dès le début de la guerre, l’armée improvise des traitements pour ceux qu’elle pense curables. Que l’on mobilise l’attention, l’écoute ou le rapprochement avec des congénères du même pays, les méthodes se rapprochent de ce que fait Pinel, au même moment, à la Salpêtrière. On recommande d’utiliser une compassion toute paternelle et de susciter la confiance pour traiter les patients. Certains parlent de médecine morale. En tout état de cause, note Thomas Dodman, on est loin de la manière dont on traitera, un siècle plus tard, les soldats de la Guerre civile américaine ou de la Première Guerre mondiale.

7 Une autre nostalgie va se développer, au lendemain des guerres napoléoniennes. Si on se réfère au pic de soutenances de thèse sur le sujet que connaissent les années 1820 et 1830, elle est même peut-être plus prégnante encore que celle développée par les soldats au front. C’est la nostalgie de ceux qui se languissent de la guerre, de la « communauté émotionnelle » des anciens combattants. Pour la première fois, les médecins commencent à évoquer une forme temporelle de langueur, une « maladie du souvenir », bénigne et non plus mortelle. Non seulement on a conscience que les anciens soldats évoquent ce qui rappelle le front plus que le front lui-même, mais aussi que pour trouver les causes de la nostalgie, il faut remonter aux premières impressions faites par les tendres affections de la mère ou de la nourrice.

8 Pour autant, on ne peut pas parler, selon Thomas Dodman, de tournant épistémique qui ferait basculer d’une nostalgie clinique à une nostalgie sans conséquences. Le processus dure tout le siècle. C’est le sujet du chapitre 5, qui s’appuie sur un corpus de thèses de médecine et de fictions de Balzac et de Scribe. Cette transformation de la nostalgie ne la fait pas disparaître, y compris sous sa forme mortelle. On la surveille désormais dans les corps expéditionnaires envoyés à l’étranger. Elle est davantage reliée à l’ennui, voire à une maladie de génération, à une période où, pour citer Musset, « tout ce qui était n’est plus. Tout ce qui sera n’est pas encore ». C’est l'objet du chapitre 6, qui aborde la question de l’invasion française de l’Algérie, et l’occupation militaire prolongée qui s’ensuit. La nostalgie décime, cette fois, les soldats autant que les civils. Le traitement reste le même, on écoute et quand le mal est trop ancré, on rapatrie. L’ennui est identifié comme la cause principale de cette maladie quand elle touche les plus expérimentés. D’autres causes sont recherchées, comme l’atavisme breton et d’une manière générale, le « climatisme » (la difficulté pour les Français à s’adapter au climat) resté au cœur de la médecine tropicale jusqu'à la fin du siècle, alors même qu'il a été discrédité par la bactériologie et la parasitologie. Le dernier chapitre qui porte sur la « Nostalgie fin de siècle », aborde la reconfiguration de la nostalgie sous l'influence du racialisme de la deuxième moitié du xix e siècle. L’acclimatation des Français, lorsqu’elle les amène à oublier leur patrie, est désormais vue comme une menace et la nostalgie, au contraire, ce qui peut les sauver de cette dégénérescence. Pour certains, il est désormais admis, voire valorisé, d’être nostalgique à l’étranger. Pour d’autres, c’est un état qui va naturellement disparaître à mesure que le pays va se civiliser : plus il y a de lignes de chemin de fer, moins il y a de langues particulières, et moins il y aura de nostalgie. L’amour de la patrie a supplanté, comme valeur, l’amour du pays natal.

9 En refermant ce livre dense, extrêmement documenté, tant du côté des sources que de l’historiographie, de rares questions restent en suspens. Si le mal du pays est, au xviii e siècle, une conséquence de la mobilité des populations, pourquoi la France aurait-elle, plus que d’autres pays, souffert de cette maladie ? En outre, la mobilité ne caractérise-t-elle pas notre xxi e siècle encore plus que le xviii e siècle ? Serait-ce alors l’écart entre la mobilité et l’attachement au pays natal, dans une société où traditionnellement on passait son enfance au sein d’une communauté étroite spatialement, dense en relations sociales, qui faisait problème, plus que la mobilité elle-même ? Si Thomas Dodman ne s’était pas détourné d’autres correspondances que celles des soldats (et on ne le lui reproche pas, tant cela l’aurait éloigné de la nostalgie telle qu’elle est observée par les médecins militaires), il aurait peut-être pu répondre à cette question : au moment de marier les jeunes femmes à plusieurs dizaines de lieues du domicile parental on sait, d’expérience, qu’elles vont souffrir d’une forme de « mal de famille ». Il y a, au tournant du siècle, un chagrin vivement ressenti à s’éloigner de son pays natal. Il n’est pas genré et sur ce point, la médecine qui prête aux femmes, dit Thomas Dodman, un plus grand talent pour s’adapter aux déplacements qu’on leur impose, semble prendre les désirs des maris et des parents pour la réalité.

10 Certaines hypothèses de ce livre sont brillantes, comme la reconstitution des motivations qui ont pu amener le jeune Hofer à inventer la nostalgie, via l’examen de l’environnement politique, militaire et religieux de sa ville de Mulhouse ; c’est audacieux car qui dira, faute de textes intimes, ce qu’un étudiant savait exactement du contexte dans lequel il vit, et comment ce contexte nourrit sa réflexion et sa créativité ? Mais c’est aussi, par son audace même, une convaincante démonstration de ce que l’imagination peut produire en histoire. Non pas des faits, mais un faisceau d’indices qui convergent vers une interprétation probable. Non pas des vérités, ce dont l’historien scrupuleux qu’est Thomas Dodman se garde bien, mais des hypothèses qui font sens, et que d’autres se chargeront un jour de vérifier.

11 D’autres hypothèses sont moins convaincantes, telle l’idée selon laquelle les médecins militaires se saisissent de cette maladie pour avancer au sein de la hiérarchie. Le livre ne montre pas cette progression, pourtant observable à partir de l'examen des carrières des médecins.

12 Le livre de Thomas Dodman est un livre original en ce qu’il mêle deux corpus qu’on n’a pas l’habitude de faire dialoguer : celui des thèses de médecine et celui des correspondances privées de patients. Il parvient, ce faisant, à reconstituer l’histoire d’une émotion en même temps que l’évolution d’une catégorie médicale. On ressent la nostalgie bien avant de lui donner un nom, c’est évident, et à cet égard on aura bien compris que What nostalgia was n'est pas une histoire du sentiment nostalgique mais bien une enquête sur le mot qu’on a forgé pour décrire celui-ci et, à travers cette savante reconstitution, l’histoire du déplacement cognitif de la catégorie, d’un mal du pays vers une émotion positive, d’abord patriotique, puis tournée vers l’enfance, cette autre patrie des sociétés globalisées.

13 À ce propos, Thomas Dodman met en garde contre une tentation qui nous guette toutes et tous, en histoire : il est facile d’oublier combien l’histoire se sent locale, et comment chaque « grande transformation » (au sens de Polanyi) est le fruit, aussi, d’une accumulation de données minuscules, parfois intimes, toujours vitales. La naissance du monde moderne, écrit-il, s’effectue évidemment au-delà de nos frontières, au-delà des mers et des océans ; mais elle se joue, aussi, au fond des vallées, dans les maisons et, toujours, dans la tête des gens : « What Nostalgia Was is an attempt to show how the “birth of the modern world” played out overseas, across the valley, at home – always in people’s heads » (p. 15). What Nostalgia Was est une démonstration magistrale de ce que l’histoire de l'intime peut apporter à l’histoire en général.

14 Anne Verjus


Date de mise en ligne : 21/06/2018

https://doi.org/10.3917/ahrf.392.0203l